CHANT QUATRIEME
Tandis que les croisés construisent les instruments de guerre qu'ils doivent incessamment mettre en usage, le grand ennemi du genre humain tourne contre eux ses regards livides, et, les voyant occupés à ces travaux, il se mord les deux lè^Tes de rage. Tel qu'un taureau blessé, il épanche sa douleur en soupirs et en mugissements.
L'unique objet de sa pensée étant d'accabler les chi'étiens des plus grands maux, il ordonne que son peuple se rassemble (conseil horrible !) dans sa royale demeure. Comme si c'était une légère entreprise, l'insensé ! de combattre la volonté divine. L'insensé ! qui veut s'égaler à Dieu, et qui oublie comment foudroie sa main irritée.
Le rauque son de la I rompe infernale appelle les habitants des ombres éternelles. Les vastes et noiïes cavernes en frémissent ; l'air ténébreux résonne à ce bruit. Avec un tel fracas la foudre ne tombe point des hauteurs du ciel, et la terre ébranlée n'éprouve pas de telles secousses quand s'agitent en son sein les vapeurs qu'elle enserre.
Soudain les puissances de l'abîme, sous diverses formes, accoiuent de toutes parts aux portes du palais. Oh! qu'elles sont étranges ! oh ! qu'elles sont horribles ! Les unes impriment au sol leurs pieds de bêtes fauves, et sur un front humain ont pour cheveux des serpents entrelacés. Derrière elles s'agite une immense queue qui, comme un fouet, se replie et se déroule.
Là vous eussiez vu mille Harpies impures, des milliers de Centaures, de Sphinx et de pâles Gorgones, d'innombrables Scylles dévorantes qui aboient, des Hydres et des Pythons qui sifflent, des Chimères qui vomissent de noires étincelles, et
d'horribles Polyphèmes, et des Gérions, et de nouveaux monstres inouïs, divers d'aspect, mêlés et confondus tous ensemble.
Ils vont s'asseoir, les uns à la droite, les autres à la gauche de leur farouche monarque. Pluton siège au milieu d'eux, et porte en sa main droite un sceptre grossier et pesant. 11 n'est pas d'écueil en mer, ni locher des .\lpes, pas même Calpé ou le grand Atlas, qui ne semble une petite colline près de lui, quand il lève son grand front et ses grandes cornes.
vu.
L'horrible majesté empreinte sur son farouche visage augmente la terreur et le rend plus hautain. Ses yeux rougeâtres, injectés de poison, jettent Téclat d'une funeste comète. Une longue barbe touffue et hérissée lui enveloppe le menton et descend sur sa poitrine velue. Ainsi qu'un gouffre profond, s'ouvre sa bouche dégouttante d'un sang noir, vui.
L'odeur fétide, les noires haleines et les étincelles de sa bouche sont pareilles aux tourbillons de soufre et de feu, accompagnés de puanteur et de tonnerre, qui sortent du mont Gibel. Tandis qu'il parla. Cerbère retint ses aboiements, l'Hydre se fit muette au son de sa voix, le Cocyte s'arrêta, les abîmes en frémirent, et l'on entendit ces paroles retentissantes :
« Divinités de l'enfer, plus dignes d'habiter, au-dessus du soleil, ces lieux, votre berceau ; vous qu'un grand événement a précipitées avec moi des fortunés royaumes dans cette épouvantable prison ; les antiques soupçons d'un autre, ses tiers dédains et notre glorieuse entreprise vous sont trop connus. Celui-là gouverne maintenant à son gré les étoiles, et nous, nous sommes jugés âmes rebelles.
« Et, en place ^Ju jour serein et pur, du soleil d'or, des globes constellé?, il nous a renfermés en cet obscur abîme j il ne veut pas que nous aspirions aux premiers honneurs. Puis {ah ! qu'il est dur de se le rappeler, et que ce souvenir irrite
mes tortuies!) il appela l'homme dans les célestes demeures, l'homme vil, et né sur la terre d'une vile fange.
« Et ce ne lui parut pas encore assez. Uniquement pour flous causer plus de maux, il livra son fils à la mort. 11 vint, brisa les portes de l'enfer, osa poser le pied dans notre empire, en tirer les âmes à nous échues par le sort, et, vainqueur triomphant, remporta ces riches proies au ciel, où il déploya , en mépris de nous, les étendards de l'enfer vaincu.
« Mais que vais-je, en les rappelant, renouveler mes douleurs? Qui ne sait nos insultes? En quel lieu cessèrent jamais contre nous ses outrages accoutumés? Mais ne songeons plus au passé, ne pensons plus qu'aux offenses présentes. Eh! ne voyez-vous pas qu'il tente désormais de rallier toutes les nations à son culte ?
xni.
« Nous traînons dans l'ennui nos heures et nos jours ; une digne sollicitude ne viendra-t-elle pas allumer nos cœurs? Souffrirons-nous que le peuple qui lui est fidèle prenne en Asie plus de consistance, qu'il subjugue la Judée, que sa gloire et son nom se répandent encore davantage, qu'ils soient célébrés en d'autres langues, écrits en d'autres chants, gravés sur des bronzes et des marbres nouveaux?
« Souffrirons-nous que nos idoles soient renversées, que le monde lui voue nos autels et nos offrandes ; que pour lui seul soient brûlés l'encens, l'or et la myrrhe qui nous sont oiTciis; que nous, à qui nul temple n'était fermé, il ne nous en reste pas un ouvert à nos artifices ; que, privé du tribut accoutumé de tant d'âmes, Pluton habite un royaume désert ?
« Ah! il n'en sera point ainsi. Elles ne sont pas encore éteintes en nous les ardeurs du courage dont nous avons jadis fait preuve, quand, ceints de fer et de feu, nous combattîmes contre l'empire céleste. Nous fûmes, je le sais, vaincus dans la lutte : la valeur ne Ut pourtant pas défaut à nos gmndi
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desseins. De plus heureux eurent alors la Aictoire; il nous reste, à nous, la gloire d'une indomptable audace.
« Mais pourquoi de plus longs retards? Allez, ô mes compagnons fidèles, ô ma puissance et ma force, courez vite accabler les coupables avant que leur pouvoir s'agrandisse. Avant qu'elle embrase la Palestine entière, ctoufTez cette flamme croissante; introduisez-vous parmi les chrétiens, et, pour leur perte, employez ou la force ou la ruse, xvu.
« Que ma volonté soit le destin. Que les uns s'en aillent errants, dispersés ; que les autres meurent, que le reste se plonge en de lascives amours, et se fasse une idole d'un doux regard et d'un sourire ; que les troupes, rebelles et divisées, tournent le fer contre leurs chefs, que le camp tombe en ruines, et que tout périsse avec lui, sans qu'il en reste un vestige, »
xvni.
Les âmes à Dieu rebelles n'attendent pas la fin de ce discours ; mais, volant au dehors, elles s'élancent de leur nuit profonde vers les plaines étoilées ; pareilles aux bruyants tourbillons des tempêtes qui sortent de leurs grottes natales pour obscurcir le ciel, et porter la destruction sur les grands royaumes de la mer et de la terre.
Soudain, déployant de tous côtés leurs vols, ils se répandent par le monde. Ils se mettent à tramer divers enchantements nouveaux et à user de leurs artifices. Mais dis-moi. Muse, quels dangers ils suscitèrent d'abord aux chrétiens, et de quelle part ils leur vinrent. Tu le sais, toi; mais, de tant de travaux si loin de nous, un faible bruit de renommée nous an-ive à peine.
Damas et les cités environnantes étaient gv. uvernées par Hidraot, fameux etnoble magicienqui, dès ses plus jeunes années, s'adonna aux arts de la divination, dont il s'éprit de plus en plus. Mais de quel secours lui sera son art, s'il ne peut prévoir ïafinde celte guerre incertaine? Ni l'examen des étoiles fixes
OU errantes, ni les réponses de l'enfer ne l'assurent de la vérité.
Il juge, (ah! que l'esprit humain est aveugle, que ses jugements sont vains et ténébreux !) il juge que le ciel prépare à l'invincible armée d'Occident la ruine et la mort ; et, croyant que la nation égyptienne doit remporter la palme du triomphe, il voudrait que son peuple eût dans cette victoire sa part de gloire et de conquêtes.
xxu.
Mais comme il a le courage des Francs en haute estime, il craint les pertes d'une victoire sanglante; il cherche par quelle ruse il disséminera d'abord les forces des chrétiens, afin que ses troupes et les Égyptiens réunis les puissent vaincre plus facilement ensuite. L'ange du mal le sm'prend en cette pensée, l'y excite et l'y aiguillonne.
xxni.
Il le conseille lui-même, et lui inspire les moyens de faciliter l'entreprise. Hidraot a pour nièce une jeune fille à qui l'Orient accorde la palme de la beauté, "^^outes les coquetteries de la femme, les plus mystérieux artifices du magicien lui sont connus, m'appelle, lui communique ses projets, et veut qu'elle en aide l'exécution.
xxrv.
« 0 mon aimée, lui dit-il, toi qui sous tes blonds cheveux et sous de si tendres attraits caches une prudence de vieillard et un cœur viril, toi qui me surpasses moi-même en mon art, je méiiite unegrande pensée, et, si tu la secondes, le succès accompagnera mes espérances. Achève la trame que j'ai ourdie, en exécutrice osée des ruses d'un vieillard.
« Va au camp ennemi. Déploie tous ces charmes de fenime qui inspirent l'amour. Baignée de larmes, adresse de mielleuses prières, entrecoupe tes paroles de soupirs,. Beauté dolente et malheureuse, soumets à ton vouloir les cœurs les plus rebelles, voile de pudeur ta suprême audace, et fais au mensonge un manteau de la vérité.
a Prends, s'il se peut. Bouillon à l'appât de tes doux regards
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et de tes paroles enchanteresses. Que le héros épris regrette ïa guérie commencée et la détourne. Si tu ne peux le séduire, captive au moins les plus grands guerriers. Mène-les en des lieux d'où jamais aucun ne revienne. » — Puis il lui détaille ses projets, et lui dit en terminant : «Pour la foi, pour la patrie, tout est permis. »
La belle Armide, fière de sa beauté, des avantages de son sexe et de son âge, accepte l'entreprise. Le soir même elle part et suit des chemins inconnus, écartés. Avec les tresses de ses cheveux et ses ornements de femme, elle espère vaincre une armée invincible. Divers bruits sont à dessein répandus, parmi la foule, sur son départ.
Quelques jours après, la jeune femme arrive aux lieux où les Francs ont déployé leurs tentes. A l'apparition de cette beauté inattendue s'élève un léger murmure, et tous les yeux se tournent vers elle, comme vers une comète ou une étoile qui resplendirait pour la première fois au ciel. Tous accourent pour voir quelle est cette belle voyageuse, et qui l'amène,
Jamais Argos, jamais Chypre ou Dclos ne virent une beauté si parfaite et si touchante. Sa chevelure est d'or, et tantôt elle brille au travers d'un voile blanc, tantôt elle apparaît découverte. Ainsi, quand le ciel se rassérène, tantôt le soleil luit sous une blanche nue, tantôt, sortant du nuage, il darde ses rayons plus éclatants, et redouble le jour.
Le vent fait de nouvelles boucles à sa chevelure dénouée , naturellement ondoyante. Son œil avare se tient recueilli, et cache ses trésors d'amour. Une douce couleur de rose se répand sur ce beau visage et s'y confond avec l'ivoire; mais sur sa bouche, d'où sort une amoureuse haleine, rougit seule la rose,
Sa belle gorge nue montre sa neige où le feu d'amour s'allume et se nourrit. Les globes de son sein, fermes et durs, apparaissent en partie, et sont en partie recouverts d'un vêtement jaloux : voile impuissant qui borne les regards, mais
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n'arrête pas l'amoureuse pensée qui, non satisfaite des beautés extérieures, pénètre encore les mystères les plus voilés. xxxu.
Comme un rayon passe au travers de l'eau et du cristal sans les diviser, ainsi, sous le vêtement qui les dérobe, la pensée Dse s'insinuer jusqu'aux appas défendus. Là, elle se déj^loie, contemple une à une tant de merveilles, puis les raconte et iCs dépeint au désir, dont les ardeurs en deviennent plus vives, xxxni.
Armide s'avance au milieu d'une foule avide qui la loue et l'admire. Elle s'en aperçoit, mais ne le montre pas, bien qu'elle s'en réjouisse en son cœur et qu'elle en présage de grandes victoires et des victimes. Tandis qu'un "moment indécise, elle réclame quelqu'un qui la conduise au général, Eustache accourt à elle, Eustache, frère de Godefroi.