‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 19 sur 114 · XXX IV · texte numérisé non relu

XXX IV

Comme à la lumière un papillon, il se précipite à l'éclat de celte beauté divine ; il veut contempler de près ces yeux, que dans une attitude modeste elle tient doucement inclinés. 11 s'en échappe un feu soudain qui l'attire, comme le foyer la paille voisine. Il lui dit (car l'ardeur de la jeunesse et de l'amour lui donne de l'audace) :

« Ma dame, si pourtant je dois te nommer ainsi, toi qui ne ressembles à rien de terrestre, il n'est pas de fille d'Adam pour qui le ciel fut si prodigue d'éclat et de beauté ; que cherches-tu? d'où viens-tu? Ton bonheur ou le nôtre t'amène-

t-il en ces lieux? Apprends-moi qui tu es; fais que je ne me trompe pas en mes hommages, et, si je le dois, je me prosterne. »

— a Tes paroles sont trop louangeuses, répond-elle, et mon mérite n'atteint pas si haut. Tu vois, seigneur, non-seulement une mortelle, mais une femme déjà morte au plaisir, et qui ne vit que dans la douleur. Mon infortune me pousse en ces lieux, moi, vierge errante et fugitive. J'ai recours au pieux Godefroi. 2t je place en lui d^h. confiance, tant est répandu le. renom de sa bonté.

82 LA JÉRUSALEM DÉHVftÉE.

xxxvn.

« Veuille m'introduire auprès de ce héros, si tu as, ccmme il semble, l'âme courtoise et généreuse. » — Mais lui : « C'est bien justice qu'un frère soit auprès de l'autre ton guide et ton intercesseur. Belle vierge, tu n'as pas en vain recours à moi, et mes prières ne sont pas sans valeur à ses yeux. Tu pourras employer, comaie il te plaira, la puissance de son sceptre et mon épée. »

XXXVI u.

Il dit, et If. guide au pavillon où, parmi les grands de l'armée, Godefroi se dérobe à la foule. Elle le salue avec respect; puis, rougissante et troublée, elle ne peut dire une parole. Mais le capitaine rassure sa pudeur et ses craintes; il la console, et alors elle découvre ses trompeuses pensées d'une voix qui captive les sens.

« Prince invincible, dit-elle, dont le grand nom vole si éclatant par le monde, que les rois et les provinces s'iionorent d'être vaincus par toi ; ta valeur est connue en tous lieux, et tes ennemis, qui l'aiment et l'admirent, confiants en elle, s'enhardissent à rechercher ton aide, et à l'implorer.

« Et moi, née au sein d'une religion si différente de la tienne, religion que tu as abaissée, et qu'à cette heure lu tentes de détruire, c'est par toi que j'espère recouvrer le trône et le sceptre de ma famille. Et comme d'autres réclament le secours de leurs proches contre la fureur des étrangers, moi^ puisqu'il n'est plus de pitié dans leurs âmes, j'invoque un fer ennemi contre les miens.

« Je t'implore et n'espère qu'en toi. Tu peux seul me placer à ce haut rang d'où je suis tombée. Ta main doit savoir aussi bien secourir qu'abaisser. On ne vante pas moins ta clémence que tes victoires, et si tu as pu enlever à beaucoup de rois leur empire, il te sera non moins glorieux de me rendre le mien.

xui.

« Mais si la diversité de croyances te fait dédaigner mes justes prières, la confiance certaine que j'ai en ta pitié me

rassure, et cet espoir ne sera certes point déjoué. Il m'en est témoin le Dieu que tous implorent, jamais tu n'accordas une plus légitime protection. Mais, afin que tout te soit parfaitement connu, écoute mes malheurs et les perfidies qui en sont la cause.

XLUI.

« Je suis tille d'Arbilan qui régna sur le beau royaume de Damas. Né dans un rang inférieur, il obtint pour épouse la belle Cariclée, qui daigna le faire héritier de son empire. La mort de ma mère devança presque ma naissance , car elle expira comme je sortais de son sein. Ce fut un jour fatal que le jour qui me vit naître et la vit mourir.

« Mais le premier lustre s'était à peine écoulé depuis le joiH* où elle quitta sa dépouille mortelle, que mon père, succombant au destin, la retrouva peut-être au ciel. 11 me laissa, ainsi que mon royaume, aux soins d'un frère qu'il aimait d'une amitié si vive, que si la vertu réside en un cœur mortel, il devait avec assurance compter sur sa foi.

« Il me prit donc sous sa tutelle, et se montra si jaloux de mon bonheur, qu'il obtint un renom d'incorruptible fidélité et de dévoûment sans bornes; soit qu'alors il cachât ses desseins pervers sous un voile hypocrite, soit que ses intentions fussent réellement pures, car il me destinait pour épouse à son fils.

« Je grandissais, et son fils grandissait aussi, mais sans les

manières et les nobles goûts d'un chevalier. Jamais rien de glorieux ou de beau ne lui sourit, jamais il ne conçut rien d'élevé. Sous un aspect difforme il cache une âme basse, et dans son cœur hautain il brûle d'une avarice sordide. Grossier dans ses mœurs et dans ses actes, il n'a d'égal que lui-même en ses vices.

XLvn.

« Mon digne tuteur résolut un jour de m'unir à un tel

homme, et de lui faire partager ma couche et mon royaume.

11 me le déclara plusieurs fois. 11 employa les séductions du

langage et de l'esprit pour m'amener à .«es désirs, mais il ne

put m'arracher de promesse ; toujours au contraire je lui opposai mon silence ou mon refus.

XLvni.

« Enfin, un jour, il me quitta d'un air sombre qui me révéla son cœur méchant. Je crus lire alors, écrite sur son front, l'histoire de mes maux futurs. Dès lors mon sommeil fut, chaque nuit, troublé de songes étranges et de fantômes ; une fatale horreur, empreinte dans mon âme, m'était un présage certain de mes infortunes.

c( Souvent l'ombre de ma mère sofTrait à moi, pâle et dans une attitude de douleur. Que cette image était différente de celle que j'avais vue ailleurs, et qui me retraçait sa figure, hélas! « Fuis, ma fille, disait-elle, fuis la mort affreuse qui te menace ; pars vite ; déjà je vois le perfide tyran qui prépare le fer et le poison pour ton supplice. »

« Mais à quoi me servaient ces menaçants présages de mon cœur, si ma tendre jeunesse me rendait irrésolue à prendre un parti? Fuir, m'exiler volontairement et sortir dépouillée de mon royaume, me semblait un sort si cruel, que je préférais clore les yeux où je les avais pour la première fois ouverts.

« Malheureuse ! je craignais la mort, et je n'avais pourtant pas, qui le croirait ? le courage de la fuir. Je redoutais, en révélant mes craintes, de hâter l'heure de mon trépas. Ainsi inquiète, tourmentée, je traînais ma vie dans un continuel martyre, pareille à l'homme qui attend que d'un moment à l'autre le glaive tombe à nu sur son cou dépouillé.

LU

«Dans cette situation (fut-ce une faveur du sort, ou le des-i tin me réserve-t-il à de plus grands maux?), un des ministres' de la cour, dont le roi mon père avait pris soin dès l'enfance,' me révéla que l'époque de ma mort, fixée par le tyran, étai' prochaine, car il avait promis à ce monstre de me présenter le poison ce jour-là même.

un.

« Puis il ajouta que la fuite pouvait seule prolonger le cours

CIIAM IV. 85

de ma vie, et comme je n'avais nul secours à espérer d'ailleurs, il m'offrit spontanément son aide. Il me rassura et m'inspira tant de hardiesse, que la crainte ne me retint plus, et que je me disposai à partir avec lui dans les ténèbres, fuyant ma pairie et mon oncle.

« La nuit se leva plus obscure que de coutume, et nous enveloppa de ses ombres amies. Je partis sans obstacle, avec deux de mes femmes, compagnes élues de ma mauvaise fortune. Mais souvent mes yeux mouillés de larmes se retournèrent vers les murs de ma ville natale, et je ne pouvais, en partant, les rassasier de cette vue.

« Mon œil et mon cœur suivaient le même chemin, et mes pas n'avançaient qu'à rcgrot, pareils au navire qu'un soudain et violent orage arrache à la rive aimée. Nous marchâmes la nuit et tout le jour suivant, en des sentiers où n'apparaissait nulle trace humaine. Enfin nous arrivâmes à un château situé sur la limite de mon royaume.

« C'était le château d'Aronte, cet Aronte qui m'avait tirée du péril et secourue. Mais quand le traître s'aperçut que j'avais échappé à ses mortelles embûches, embrasé de fureur, il retourna contre nous deux son propre crime, et nous accusa du forfait qu'il voulait commettre sur ma personne.

« Il publia qu'Aronte, séduit par mes dons, devait empoisonner ses breuvages, afin que, lui mort, je n'eusse plus de censeur qui me traçât des règles de conduite et me retînt ; que, livrée à mes penchants lascifs, je voulais attirer mille amants en mes bras. Ah ! que la foudre du ciel m'écrase, sainte pudeur, avant que je viole tes lois !

LVUI.

« Que ce tyran soit affamé d'or, qu'il ait soif de mon sang innocent, c'est une douleur bien cruelle pour moi ; mais mon cœur souffre encore davantage de ce qu'il veuille souiller mon honneur sans tache. L'impie ! craignant les fureurs populaires, il trame ses men^^onges et les colore de telle sorte, que la

86 LA JÉHUSALEM DÉLIVllÉE.

ville, incertaine, doutant de la vérité, ne se lève ni ne ./arme pour ma défense.

Page 1