I.IX
« Comme il est maintenant assis sur mon trône, et que la couronne royale lui resplendit au front, il ne met point de terme à mes infortunes, à mon déshonneur , tant sa férocité l'emporte. Il menace de brûler Aronte dans son château, b. de son propre mouvement il ne se constitue prisonnier. Et moi, malheureuse ! ce n'est pas seulement de la guerre qu'il me menace, ainsi que mes compagnes, mais des tortures ei de la mort.
« S'il fait tout cela, dit-il, c'est pour laver ma honte, et replacer au rang que je lui ai ravi l'honneur de ma race et du trône. Mais l'unique motif qui le pousse est la crainte qu'on ne lui enlève le sceptre dont je suis la véritable héritière; car, si je succombe, ii peut faire de ma ruine un appui ferme à son pouvoir.
« Et le tyran atteindra le but impie que sou ambition a conçu, et, si tu n'y mets obstacle, dans mon sang s'éteindra sa colère, que mes larmes n'ont pu calmer. A toi je recours, seigneur, moi, jeune tille malheureuse, orpheline, innocente. Que ces pleurs, dont j'arrose tes pieds, me vaillent de ne pas voir couler mon sang.
a Par ces pieds dont tu foules les superbes et les impies; par cette main, appui du juste ; par tes glorieuses victoires et par ces temples que tu relèves et que tu vas secourir, exauce ma prière, toi qui le peux seul ! Que ta pitié me conserve à la fois le trône et la vie ; mais ta pitié ne peut me venir en aide, si le droit et la raison ne t'y animent.
LXHI.
« Toi, à qui le ciel accorda pour destinée de vouloir la justice, et de pouvoir ce que tu veux, sauve-moi la vie ; acquier? un État qui sera ton bien, si je le recouvre. Parmi un si grand nombre de héros, permets que j'en emmène dix des plus braves; avec les amis de mon père et mon peuple fidèle, ils suffiront à me isplacer sur le trône.
« Un des premiers citoyens, à la foi duquel est commise la garde d'une porte secrète, m'a promis de l'ouvrir et nous introduira de nuit dans le palais même. 11 m'engage seulement à réclamer de toi quelque secours, et, si faible qu'il soit, il espère davantage en lui qu'en une grande armée qui viendrait d'ailleurs, tant il estime tes drapeaux et ton seul nom. »
Elle dit et se tait. Elle attend la réponse dans une pose dont le silence est éloquent et implore. Godefroi roule f ivevs pensers en son cœur incertain; il ne sait s'il doit consentir. Il craint les ruses des barbares, et sent qu'on ne peut croire en l'homme qui ne croit pas en Dieu. Mais d'autre part s'éveillent en lui ces mouvements de pitié qui ne dorment guère dans un noble coeur.
Il ne veut pas cependant que sa compatissance naturelle lui parle seule en faveur d'Armide. L'utilité générale combat aussi pour elle, car il lui serait avantageux que le souverain de Damas, dépendant de lui, ouvrît ses chemins aux Francs, facilitât l'exécution de ses desseins, et lui fournît des hommes, des armes et de l'or contre les Égyptiens et leurs alliés.
Tandis qu'irrésolu et les yeux fixés à terre, il roule en tous sens sa pensée, la jeune femme, les regards suspendus à sob visage, observe et étudie ses mouvements. Et comme la réponse tarde plus qu'elle n'espérait, elle en tremble et soupire. Enfin Godefroi lui refuse sa demande, mais les termes de sa réponse sont doux et polis.
LXVUI.
« Si nos épées n'étaient pas au service de Dieu, qui nous a choisis pour cet emploi, tu pourrais justement fonder sur nous ton espoir, et trouver des secours au lieu de sympathies. Mais avant que nous rendions à leur liberté première le peuple de Dieu et ces murs esclaves, ce serait un crime à nous, en disséminant nos forces, de ralentir le cours de nos vie toires.
a Je *e promets (pronds-en ma parole pou. gage et vis con-
fiante en elle) que, si jamais nous arrachons à leur joug in- "digne ces murailles sacrées et chéries du ciel, cédant alors aux impulsions de la pitié, nos premiers soins seront de te rétablir siir ton trône usurpé. Maintenant la compassion me ferait impie, si je ne rendais d'abord à Dieu ce qull a le droit d'attendre. »
A ces paroles, Armide s'incline, et, les yeux cloués à terre, demeure un instant immobile; puis elle soulève ses paupières baignées de larmes, et dit, accompagnant ses plaintes de gestes éplorés: « Malheureuse! à quelle femme le ciel imposa-t-il jamais une existence aussi constamment douloureuse que la mienne? Le coeur et la nature des hommes changeront avant ma ci'uelle destinée.
« Nul espoir ne me reste ; c'est en vain que je me lamente, les prières n'ont plus de puissance sur le cœur humain. Puisje donc espérer que ma douleur, qui te trouve insensible, touchera mon féroce tyran ? Je ne veux pas t'accuser d'inclémence, malgré tes refus d'un aussi faible secours ; mais j'accuse le ciel, d'où mon malheur descend, de rendre ta pitié inexorable.
i.xxn.
« Non, ce n'est pas toi, seigneur, ce n'est pas ta bonté, mais mon destin qui me refuse assistance. Cruel destin ! destin impie, fatal ! tranche donc cette vie odieuse. Hélas ! ce fut trop peu de m'avoir ravi mes deux parents en leur florissante jeunesse ; tu veux encore me voir, dépouillée de mon royaume, marcher captive, comme une victime marche au couteau. Lxxnu
« Puisque les lois de l'honneur m'interdisent de rester plus longtemps ici, à qui vais-je recourir? où me cacherai-je? Quel sera mon refuge contre mon persécuteur? 11 n'est sous le ciel aucun lieu si bien clos que l'or ne le puisse ouvrir. Aussi pourquoi tant de retards? Je vois la mort, et si je ne puis la fuir, cette main ira au-devant d'elle, w
Elle se tait ; — il semble qu'un royal et généreux dédal:. s'allume en ses yeux. Elle se détourne et feint de partir, dédai-
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gneuse en sa démarche, et triste. Ses pleurs coulent avec ibondance, selon l'effet accoutumé de la colère unie à la douleur, et ses larmes scintillent à ses paupières, comme aux rayons du soleil les cristaux et les perle?.
Ses joues, arrosées de ces larmes vives qui tombent jusqu'au bord de son vêtement, ressemblent à ces fleurs vermeilles et blanches qu'arrioo un nuage de rosée, quand, au lever des premiers rayons, elles ouvrent leur sein aux joyeuses haleines; l'aube, qui les admire, en fait ses délices, et voudrait en orner sa chevelure.
Mais ces larmes brillantes qui parent les belles joues et le sein d'Armide de perles si nombreuses, produisent un feu caché qui s'insinue en mille cœurs et s'en empare. 0 miracle de l'amour, qui des pleurs fait jaillir des flammes, et qui embrase les cœurs dans l'eau des larmes! 11 exerce sa puissance sur toute la nature, mais il se surpasse lui-même en faveur d'Armide.
Lxxvn.
Cette douleur simulée arrache des pleurs sincères à beaucoup de guerriers, et pénètre les cœurs les plus durs. Chacun se désole avec elle, et dit en lui-même : « Si elle n'obtient de Godefroi ce qu'elle demande, il faut qu'une tigresse furieuse l'ait enfanté, qu'elle l'ait nourri au sein de rochers affreux, ou dans les eaux d'une mer écumante. Le cruel ! qui trouble et désole une pareille beauté. »
LXXVIH.
Mais le jeune Eustache, tandis que chacun murmure et se tait, lui dont le front est le plus rayonnant de pitié et d'amour, s'avance et parle avec audace : « 0 fi ère et seigneur, ton esprit serait trop tenace à sa première décision, si aux désirs, aux prières, à l'assentiment général, il ne cédait maintenant quelque peu.
« Je ne dis pas que les princes qui commandent leurs peuples peuvent s'éloigner au temps du siège, et négliger ainsi leurs cnarges; mais parmi nous, guerriers d'aventure, sans aucune fonction particulière, et qui sommes moins que les
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autres astreints aux lois, tu peux bien choisir dix défenseurs de la justice.
« Car il ne se soustrait pas au service de Dieu l'homme qui combat pour une vierge innocente, et elles sont agréeiWes au ciel ces dépouilles d'un tyran qu'on suspend à ses autels tn offrandes. Quand l'utilité certaine qu'on en doit attondie ne me pousserait pas à cette entreprise, mon devoir m'y engagerait, car notre rang nous oblige à porter aide aux dames.
« Ah ! pour Dieu, qu'il ne soit pas dit en France, ou dans aucun pays où la courtoisie est en honneur, que nous ayons déserté le péril et la fatigue pour une cause si juste et si sacrée ! Quant à moi, je dépose ici mon casque et ma cuirasse, je détache mon épée, je me regarde désormais indigne de porter les armes ou de manier un cheval, car j'usurperais le titre de chevalier. »
LXXXH.
Il dit; — et toiiS ses compagnons éclatent en un murmure unanime. Proclamant l'excellence et les avantages de ce conseil, ils entourent le général de pressantes supplications. « Je cède, dit-il alors, je me rends au concours de vos prières. Qu'Armide obtienne ce qu'elle réclame, de vos désirs, mais non de mon aveu.
Lxxxni.
« Si pourtant vous avez quelque confiance en Godefroi, modérez vos transports. » — Il ne dit que ces seules paroles, mais elles suffisent, et tous acceptent ce qu'il accorde. Que ne peuvent les larmes d'une belle femme et les doux accents d'une bouche amoureuse ! De ses lèvres enchantées s'échappe une chaîne d'or qui captive les cœurs et les suspend à sa volonté.
Eiistaclie la rappelle: « Femme enchanteresse, lui dit-il, calme tes douleurs. Tu auras sous peu le secours que nous demandent tes larmes, y» — Alors se rassérènent les yeux troublés d'Armide, et son extérieur apparaît si riant, que le ciel même s'énamoure de ses charmes, quand elle a, de son beau voile, essuyé ses paupières.
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Puis, d'un ton doux et charmant, elle leur rend grâce, leur disant qu'elles seraient éternellement connues du monde entier et toujours empreintes en son âme, les hautes faveurs dont ils l'honorent. Et ce que la langue ne peut exprimer, une nuiette éloquence le traduit par ses gestes ; elle cache ses desseins sous un masque si trompeur, qu'elle n'inspire aucun soupçon.