LXXXVI
Voyant que la fortune sourit au prélude de ses artifices, elle veut, avant la découverte de ses projets, conduire à fin son œuvre coupable, et par ses doux propos, par son beau visage, surpasser les enchantements de Circé ou de Medée. De sa voix de sirène elle compte assoupir les esprits les plus ombrageux.
Elle met en œuvre toutes ses coquetteries pour amener dans ses filets quelque nouvel amant. Elle ne conserve pas avec tous, ni toujours, le même visage ; mais elle change à propos de physionomie et d'attitude. Parfois elle tient recueilli son regard pudique, parfois elle le darde avide et brûlant. Elle arme l'aiguillon pour les uns, le frein pour les autres, selon qu'elle les voit prompts ou lents à aimer.
LXXXVUI.
Si elle s'aperçoit que l'un d'entre eux lui retire son amour, ou réprime par défiance ses désirs, elle lui jette un sourire engageant et tourne sur lui de doux regards joyeux et sereins. Ainsi elle aiguillonne les dcsirs paresseux et timides, elle affermit les douteux espoirs, et, allumant les feux d'amour, elle fond cette glace qui produit la contrainte.
D'autres, emportés par une ardeur aveugle et téméraire, vont-ils en leur audace dépasser toute borne, elle est pour eux avare de tendres paroles et de beaux coups d'oeil ; elle leur inspire la retenue et la crainte. Mais, au milieu du dédain dont elle a le front chargé, un rayon de pitié luit encore; ceux qui tremblent ne désespèrent pas, et leurs désirs sont d'autant plus vifs qu'elle se montre plus altière.
Elle se tient parfois an peu à l'écart, et donne à sa figure et
92 LA JÉRUSALEiM DÉLIVRÉE.
à son maintien une apparence de douleur qu'elle simule. Des larmes, qui semblent comprimées, naissent aux bords de ses yeux, et mille amants, dupes de ces coquetteries, pleurent avec elle. Les traits de l'amour, aiguisés par la pitié, lui sont des armes puissantes à soumettre les cœurs, Puis, comme si elle se dérobait à ces pensers, et que de nouvelles espérances s'éveillassent en elle, ses pas revolent à ses amants, et son visage se peint d'une joie sereine. Elle fait briller, comme un double^ soleil, son regard radieux et son beau sourire céleste, sur les sombres nuages de deuil qu'elU avait d'abord amassés autour du cœur de ses amanis.
Mais tandis que douce elle parle, que douce elle sourit, et qu'elle enivre leurs sens d'une double douceur, leurs âmes, qui ne goûtèrent jamais ces grandes voluptés, sont près de défaillir. Oh! cruel amour, tu empoisonnes également l'absinthe et le miel que tu dispenses, et de tout temps tes remèdes et tes maux ont toujours été mortels.
xcni.
En ces alternatives de glaces et de feux, de sourires et de pleurs, de crainte et d'espoir, chacun d'eux ignore son destin. L'artificieuse s'en fait un jeu. Si quelqu'un, d'une voix faible et tremblante, ose lui révéler ses tourments, elle feint l'inexpérience d'une novice, et ne veut pas xiomprendre ses aveux.
Ou bien, inclinant ses yeux timides, la pudeur la colore et l'embellit ; ses froids dédains se cachent sous les roses qui parent son beau visage. Telle, aux plus fraîches heures du matin, nous voyons l'aurore à son lever. La rougeur du dédain s'unit et se confond à celle de la pudeur qui l'accompagne.
Mais si elle devine, au maintien d'un guerrier, qu il cherche à lui déclarer ses violents désirs, tantôt elle se dérobe et fuit, tantôt elle lui présente l'occasion de s'ouvrir, et soudain la lui enlève. Ainsi tout le jour elle l'abuse, le fatigue, le leurre, puis lui ravit toute espérance. Et lui, demeure tel qu'un chasseur qui perd sur le soir la trace de la proie qu'il a poursuivie.
Tels furent ses artifices pour captiver mille et mille cœurs; telles furent ses armes pour les dompter et les asservir à l'amour. Comment s'étonner à cette heure que le vaillant Achille, Hercule et Thésée aient été victimes de l'amour, si le cruel a pu prendre en ses lacs ceux qui ceignirent l'épée pour Jésus ?