‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 23 sur 114 · VI · texte numérisé non relu

VI

Ainsi parle Godefroi. Son frère, organe de tous les autres, lui répond : «Si tu dois avoir, ô général, cette lente vertu qui voit de loin, c'est l'impétuosité du cœur et du bras que nous devons montrer et qu'on exige de nous. Une prudente len teur, qui serait prévoyance en d'autres, ne serait en nous que lâcheté.

vu.

c< Et puisque le péril est si léger, mis dans la balance avec les avantages qui lui servent de contre-poids, les dix élus, si tu le permets, iront avec Armide à l'honorable entreprise. » — Ainsi, sous un voile spécieux, il cherche à recouvrir de zèle les feux de son coeur; et les autre^ cachent de même sous des prétextes d'honneur les désirs de l'amour, viu.

Mais le jeune Bouillon, qui voit d'un oeil jaloux Renaud, dont il admire, mais envie la valeur que rehaussent en lui les dons du corps, ne le voudrait pas pour compagnon, et l'adroite jalousie lui inspire cette ruse. 11 tire son rival à l'écart, et lui adresse ces paroles pleines d'artifice :

« 0 fils plus illustre que ton illustre père, toi qui as conquis dès ta première jeunesse la plus haute renommée dans les armes, qui maintenant élira-t-on chef de cette troupe valeureuse dont nous faisons partie? Moi qui n'obéissais qu'avec peine au fameux Dudon, et uniquement par déférence pour son âge, mai le frère de Godefroi, à qui le céderai-je désormais? Je ne vois pas d'autre que toi.

« Toi, ta noblesse égale toutes les autres, tes exploits surpassent les miens en gloire et en mérite; le grand Bouillon lui-

même ne rougirait pas de combattre sous tes ordres; donc je te désire pour chef, à moins qu'il ne te plaise d'être le champion de cette reine. Mais je ne pense pas que tu te soucies d'une gloire obscure et d'exploits nocturnes.

« L'occasion ne te manquera point ici" d'employer ta valeur d'une manière plus éclatante. J'obtiendrai, si tu ne t'y opposes, que les autres te décernent le rang suprême. Mais, dans mon incertitude présente, comme j'ignoie à quoi se résoudra mon cœur incertain, je te demande de pouvoir à mon gré sui\Te Armide ou rester en ces lieux. »

Eustache se tait, et ne prononce pas ces derniers mots sans rougir. Renaud voit bien son ardente passion mal dissimulée, et en sourit. Les traits de l'amour, plus lents à l'atteindre, n'ont point touché son cœur. C'est un rival peu impatient et qui n'a guère souci d'accompagner la dame, xui.

11 a profondément à cœur la mort cruelle de Dudon, et regarde comme une honte que l'audacieux Argarit lui survive encore. Puis il ne lui déplaît pas d'entendre un langage qui l'appelle à un honneur mérité, et son jeune cœur se réjouit au doux son d'une louange sincère.

« Je désire plus, répond-il, mériter les premiers rangs que les obtenir. Si ma vertu me dislingue, dois-je envier la hauteur des sceptres? Mais si l'on m'appelle à cet honneur, et que l'on pense qu'il me soit dû, je ne le refuserai point. Il me sera précieux qu'on accorde une s' jjelle distinction à mon courage.

« Je ne brigue donc pas cette faveur, iii ne la refuse, et si je suis ton chef, tu seras au nombre des dix. » — Eustache alors le lai.<5se, et va plier à ses désirs les sentiments de ses compagnons. Mais le prince Gernand ambitionne cette dignité, et bien que blessé des traits d'Armide, l'amour d'une femme a moins de puissance sur ce cœui' superbe que les honneurs dont il est avide.

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Gernand descend de ces fameux '-ois de Noi^vége qui possédèrent de nombreuses provinces. Les sceptres et les couronnes de ses aïeux lui donnent de l'orgueil. Renaud est plus fier de ses propres mérites que des œuvres de ses ancêtres, qui cependant se sont, depuis cent lustres, signalés dans la paix et dans la guerre.

xvn.

Mais Gernand, qui ne pèse qu'au poids de l'or, qui ne mesure que l'étendue des empires, et qui regarde toute vertu comme obscure, si elle n'a pour ornement un titre royal, ce prince barbare ne peut souffrir que Renaud prétende lutter de mérite avec lui. Les transports de sa colère et de son dé- «lain vont jusqu'à dépasser les bornes de la raison, xvin.

Alors un Esprit de l'enfer, voyant une large route ouverte à sa malice dans l'âme du guerrier, s'y introduit en silence, et, par d'illusoires propos, se rend maître de ses pensées. Il aigrit sa colère et sa haine intérieures; il aiguillonne, il déchire son cœur, et fait toujours retentir à ses oreilles une voix qui lui parle ainsi :

« Renaud lutte avec toi ! quel nombre d'antiques héros peut-il donc t'opposer? Qu'il dise, puisqu'il veut s'égaler à toi, les nations qu'il a pour esclaves et tributaires. Qu'il montre ses sceptres, qu'il compare les royautés de ses aïeux à celles que possède aujourd'hui ta famille. Ah ! quelle audace dans un chevalier de basse condition, né dans l'Italie esclave !

« Qu'il l'emporte désormais, ou qu'il succombe ; il fut ton vainqueur du jour où il devint ton émule. Le monde dira, et à la grande gloire de Renaud : Ce chevalier a concouru avec Gernand. Tu pouvais tirer quelque honneur de ce noble rang qu'occupait Dudon, mais il n'en aurait pas moins reçu de toi. Il a perdu son prix dès que Renaud l'a sollicité.

« Et depuis qu'il a cessé de vivre, si le bon vieillard s'occupe encore de nous, de quelle colère ne doit-il pas brûler dans le ciel, s'il abaisse les yeux sur ce superbe, el s'il connaît

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sa téméraire audace ! Car, au mépris de son âge el de son mérite, n'os«-t-il pas, encore enfant et sans expérience, s'éga» Isr à lui !

xxn.

« 11 l'ose cependant et le tente; et, en place de châtiment, il en retire honneur et louanges. Et il en est qui le conseillent, qui l'encouragent, ô honte géné^'ale ! et qui l'applaudissent. Mais si Godefroi l'apprend, s'il lui accorde le rang qui t'est dû, il te lèse; ne le souffre pas; non, tu ne dois pas le souffrir; montre alors ce dont tu es capable, et ce que tu es. » xxui.

A ces paroles son dépit s'embrase et s'accroît comme une torche qu'on agite. Ne le pouvant plus contenir en son cœur trop plein qui déborde, il s'échappe par ses regards, et s'épanche en son langage audacieux. Tout ce qu'il juge en Renaud de répréhensible et d'indigne, il le divulgue à son déshonneur ; il le dépeint vain et superbe, et traite sa valeur de témérité et de rage.

Voilant avec artifice la vérité, tout ce qui brille en Renaud de magnanime, de grand, de sublime et d'illustre, il le blâme et le condamne comme un vice. 11 invective avec tant de force, que le chevalier son rival est informé de ces calomnies publiques. Mais sa colère ne s'apaise pas, ni ce transport aveugle qui l'entraîne à la mort.

Le perfide démon qui l'anime, qui fait mouvoir sa langue et lui dicte ses paroles, lui fait, à tout propos, renouveler ses injustes outrages, et fournit de continuels aliments à sa haine. — Il est dans le camp une enceinte assez vaste où se rassemble l'élite des guerriers ; là, dans les tournois et le^ Joutes, ils s'exercent et fortifient leurs bras.

C'est en ee lieu, et au moment où la foule est le plus nombreuse, que Gernand, entraîné par son destin, outrage Renaud. Comme un trait acéré, sa langue, infectée d'un poison infernal, se dirige contre le jeune héros, qui entend ses paroles. Il ne peut contenir sa colère : « Tu mens ! » s'écrie-t-il ; et tirant son glaive, il fond sur lui.

Sa voix semble un tonuene, et son arme un éclair, précurseur (le la foudre. Gernand tremble ; il ne voit pas de fuite possible, pas de refuge contre cette mort inévitable. Mais, sous les yeux de tout le camp, il fait bonne et courageuse contenance ; il attend de pied ferme son redoutable rival, et, le fer en main, il se pose fièrement en défense. xxvui.

Au même instant on voit étinceler mille épées ardentes. On accourt en foule de toutes parts; on se heurte, on se presse. Un bruit de voix incertaines et de paroles confuses roule et retentit dans les airs. Tel, sur les bords de la mer, le vent confond ses miu-mures au fracas des ondes.

Mais les voix ne calment pas l'impétueuse colère du héros outragé. Il méprise les cris et les obstacles, tout ce qui s'efforce de lui fermer le passage; il n'aspire qu'à la vengeance. Au milieu des hommes et des armes il s'élance, fait tournoyez sa foudroyante épée, s'ouvre un chemin, et seul, à la honte de mille défejiseurs, il affronte Gernand.

Maître de lui jusqu'en sa colère, il adresse, il porte mille coups à son rival ; il cherche à l'atteindre tantôt à la poitrine du à la tête, tantôt à droite ou à gauche. Sa main est si impétueuse et rapide, qu'elle déjoue l'art et les yeux ; elle frappe à l'improviste où on la redoute le moins, elle meurtrit et blesse.

Il n'a point de cesse qu'il n'ait une ou deux fois plongé dans le sein de Gernand son glaive redoutable. Le malheureux tombe sur le coup; son âme et sa vie s'échappent par une double blessure. Le vainqueur remet au fourreau son arme encore dégouttante de sang^ et sans plus demeurer près du corps, il se retire, dépouillant à la fois sa fureur et sa vengeance.

xxxu.

Le pieux Godefroi cependant, attiré par le tumulte, voit ce triste spectacle inattendu : Gernand, les cheveux et le manteau souillés de sang, gisant la mort sur le visage. Il entend les

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soupirs, les plaintes et les sanglots qui s'élèvent autour du guerrier. En son étonnement : « Qui donc, demande-t-il, a eu tant d'audace et a coranîis ce crime ? »

Arnaud, un des plus chers favoris du prince défunt, raconte l'événeiiîent, et en aggrave beaucoup les circonstances : « C'est Renaud qui l'a tué, sur un léger motif, dans un accès de fureur aveugle. Ce fer qu'il arma pour le Christ, il le tourne contre les champions du Christ ; il méprise ton autorité, et tes défenses qui ne sont pourtant pas secrètes.

« Selon les lois, il est coupable de mort, et il doit subir la peine que porte l'édit, tant pour le lieu du théâtre du crime, que pour le crime lui-uiêine. Si on l'absout de ce meurtre, son exemple enhardira les autres. Ils voudront tirer de leurs outrages une vengeance qui n'appartient qu'aux juges.

« Alors les discordes et les rixes fermenteront de tous côtés. » — Jl rappelle les mérites du défunt, et dit tout ce qui peut exciter la pitié ou la colère. Mais Tancrède contredit ces paroles, et dépeint sous d'honnêtes couleurs la cause du coupable. Godefroi l'écoute, et son visage sévère inspire plus de crainte que d'espoir.

« Qu'il te souvienne, seigneur, ajoute alors Tancrède, de ce qu'est Renaud, des égards qu'il mérite par lui-même, par son illustre et royale origine, et par son oncle Guelfe. Celui qui commande ne doit pas imposer à tous des châtiments égaux. La même faute varie avec les grades, et l'égalité n'est une justice qu'entre pareils. »

— « Les grands, répond Godefroi, doivent enseigner l'obéissance aux petits. Tu me conseilles mal, Tancrède, et tu pensos mal, si tu veux que je livie les grands à leur licence. Quel serait mon pouvoir si, chef d'une vile populace, je ne commandais qu'au vulgaire? Sceptre impuissant! empire honteux ! si telle est la loi (|u'on me fait, je vous rejette.

« Mais il me fut donné libre, respecté, et je ne veux pas que

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sa puissance s'amoindrisse. Je sais bien quand et comment je dois varier les châtiments et les récompenses. Protecteur des lois d'égalité', je ne distingue pas l'humble du superbe. » Il dit; — et Tancrède, cédant au respect, ne répond point à ses paroles.

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