XXXIX
Strict observateur de ia sévérité antique, Raimond y applaudit, a C'est de la sorte, dit-il, qu'un chef se rend respectable aux inférieurs La discipline est incomplète, quand le pardon vient à la place du châtiment; tout pouvoir croule et toute clémence est destructive, si la crainte n'en est la base. »
Tel est son langage, et, après l'avoir entendu, Tancrède ne reste pas longtemps au milieu d'eux. Sur un coursier qui semble avoir des ailes, il vole incontinent vers Renaud. Débarrassé de son orgueilleux ennemi, Renaud s'est retiré sous sa tente ; Tancrède l'y nouve, et lui expose tout ce qui a été dit et répondu à son sujet.
Puis il ajoute : « Je ne pense pas que la physionomie soit la fidèle expression du cœur, caria pensée de l'homme est îrop intérieure et trop profondément cachée ; j'ose affirmer cependant, d'après ce que j'ai vu et d'après ce que dit hautement Godefroi, qu'il veut te réduire à la soumission des coupables vulgaires. »
XLU,
Renaud sourit alors, et d'un visage où l'indignation éclate a i travers du sourire : « Que l'esclave, dit-il, ou celui qui n.érite de l'être, défende son droit, chargé de fers. Moi, je suis né et j'ai vécu libre, je mourrai libre sans que mes bras ou mes pieds aient porté d'indignes liens. Cette main, exercée à manier le fer et àcueillir des palmes, repousse des chaînes qui avilissent.
xLni.
« Mais si Godefroi réserve cette récompense à mes services, s'il veut m'emprisonner comme un soldat de la foule, et s'il croit me jeter enchaîné dans un cachot vulgaire, qu il vienne ou qu'il envoie, j'attendrai de ,picd ferme. Nous aurons pour
juges entre nous le sort et les armes. Veut-il, aux yeux des nations ennemies, et pour leur divertissement, jouer une trafi:édie sanglante? »
Il dit, et demande ses armes. Il se pare le chef et le buste ie l'acier le plus fin, charge son bras d'un grand bouclier, et àuspend à son côté sa fatale épée. D'un air auguste et magnanime, il brille sous les armes comme la foudre. Il te ressemble, ô Mars, quand tu descends du cinquième ciel, bardé de fer et environné d'horreur.
Cependant Tancrède s'efforce d'apaiser ses fiers emportements et son orgueil : « Guerrier invincible, dit-il, je sais que toute entreprise difficile et scabreuse s'aplanit devant ta valeur ; je sais qu'au milieu des armes et de l'effroi ta sublime vaillance est toujours sereine. Mais à Dieu ne plaise qu'elle éclate si cruellement aujourd'hui pour noire perte !
« Dis moi, que comptes-tu faire ? Voudrais-tu donc s(>"uller tes mains du sang de tes compatriotes, et, par des coups indignes des chrétiens, transpercer le Christ dont ils sont les memjres ? Ces vaines considérations d'un honneur passager, pareilles à l'onde de la mer qui s'approche et se retire, pourront-elles sur toi davantage que la foi et l'amour d'une gloire éternelle dans les cieux ?
« Ah ! pour Dieu ! triomphe de toi-même, et dépouille ce brutal oi'gueil. Cède non par crainte, mais par pieuse résolution. C'est vaincre que se soumettre ainsi. Et si mes jeunes et bouillantes années pouvaient servir d'exemples aux autres, je te dirais que moi aussi je fus provoqué ; mais je ne m'armai point contre les fidèles, et je me contins. XLvni.
« Quand, vainqueur du royaume de Cilicie, j'y eus arboré les étendards du Christ, survint Baudoin, qui, par d'indignes moyens, s'empara lâchement de ma conquête. 11 se montrait en toute occasion mon ami, je ne soupçonnais pas ses ambitieux desseins. Je ne tentai pas cependant de recouvrer par lea armus r,e royaume, et peut-être l'aurais-jepu faire.
102 LA JÉRUSALEM DÉLlVnÉE.
a Si pourtant tu refuses la prison, si tu rejettes les chaînes comme un poids humiliant, et si tu veux suivre les opinions, les usages que le monde consacre comme loi d'honneur, laissemoi te défendre ici près du général, et toi, va dans Antioche trouver Boëniond. Je ne crois pas qu'en cette première effervescence il soit prudent de le livrer aux décisions de Godefroi.
« Si dans peu nous avons contre nous l'armée d'Égypie, ou toute autre nation païenne, ta grande valeur n'en brillera que plus éclatante, lorsque tu seras éloigné. Sans toi, le camp paraîtra faiblir, comme un corps dont on a séparé le bras ou la main. » — Survient alors Guelfe, qui approuve ce langage et veut que Renaud parte sans retard.
L'audacieux jeune homme plie et soumet à leurs conseils son àme indignée; il ne refuse plus à ses amis de s'éloigner incontinent. Sur ces entrefaites, un nombreux concours d'amis s'offre avec instance à l'accompagner. Il leur rend grâce à tous, et, seul avec deux écuyers, il monte à cheval. i.u.
Il part ; il emporte ce désir d'une gloire immortelle, aiguillon de tout nuble cœur. Son âme se préoccupe de nobles entreprises, se dispose à tenter des choses insolites, à se jeter au sein des ennemis, à s'y couvrir, pour la foi dont il est le champion, de cyprès ou de palmes. Il veut parcourir l'Egypte et pénétrer jusqu'aux sources inconnues du Nil.
LUI
Mais dès que le jeune héros, hâtant son départ, a pris congé d'eux, Guelfe vole sans dilîérer aux lieux où il espère trouver Godefroi. Celui-ci élève la voix en l'apercevant : « Guelfe, ditil, je te demandais à l'instant : j'ai envoyé de divers côtés plusieurs de mes hérauts à ta recherche. »
Il fait ensuite retirer tout le monde, et, à voix basse, commence avec lui ce grave entretien : « Vraiment, ô Guelfe, ton neveu se livre trop aux élans de sa colère, et il ne peut, à mon avis, présenter une excxise légitime de sa conduite : je voudrais qu'il le piàt faire^ mais Bouillon a pour tous une égale justice.
« 11 sera, en toute circonstance, le gardien et le défenseur du juste et du droit; son cœur, dans ses jugements, saura toujours se soustraire à la tyrannie des passions. Si, en eflet, Renaud fut contraint, comme plusieurs le disent, de violer l'cdit et le respect sacré dû à la discipline, qu'il vienne s'incliner devant ma justice.