I.VI
« Qu'il vienne en toute liberté : j'accorde le plus que je puisa son mérite. Mais, s'il refuse et s'il dédaigne d'obéir (je connais son indomptable orgueil ), emploie tes efforts pour l'y ramener ; qu'il ne conlraigne pas un homme doux et indulgent à devenir, comme il serait de justice, l'austère vengeur des lois et de l'autorité. »
LVU.
11 dit; — et Guelfe lui répond: » Une âme loyale ne pouvait entendre ces propos injurieux sans repousser l'affront. Et s'il a mis à mort son agresseur, qui de nous peut maîtriser une juste colère? Quand la lutte est engagée, qui peut compter les coups, ra&surer et peser sa vengeance ?
LVUI.
« Quant à ce que tu demandes, que ce jeune homme vienne se soumettre à ta suprême justice, je regrette qu'il ne le puisse faire, car il s'est incontinent éloigné de nous. Je m'offre d'ailleurs à prouver de cette main à ses accusateurs, ou à quiconque l'oserait blâmer, qu'il a puni justement un injuste affront.
« C'est à raison, je le soutiens, qu'il a humilié l'orgueil du vaniteux Gernand. Sa faute, s'il est coupable, fut dans l'oubli de tes ordres ; j'en souffre, et suis loin de l'en féliciter. » — Il se tait; etGodefroi: «Qu'il aille errant, dit-il; qu'il porU la discorde ailleurs : mais toi, ne va pas répandre ici de nouvelles semences de querelles. Pour Dieu! que ces dissensions soient terminées. »
Cependant la periide enchanteresse ne cesse de solliciter le secoui^s promis. Tout le jour elle implore et met en usage -?e que peuvent l'art, l'esprit et la beauté. Mais quand la nuit.
104 LA JÉRUSALEM DÉLlVisÉE.
étendant son noir manteau, voile le jour à l'occident, alors, avec deux cavaliers et deux femmes, elle se retirs sous sa tente.
Mais quoique passée maître en artifice; quoique ses manières soient charmantes, son langage séduisant, et sa beauté si complète, que le ciel, auparavant et depuis, n'en donna jamais de plus groinde en partage; quoiqu'elle ait enlacé d'un charmeirrésislibleles héros les plus fameux du camp, le pieux Godefroi résiste à l'amorce décevante des plaisirs.
LXH.
Elle cherche en vain à le séduire, et par de mortelles douceurs à l'attirer en d'amoureuses délices. Pareil à l'oiseau repu qui ne s'inquièle pas du leurré qu'on lui présente, Godefroi^ fatigué du monde, méprise ses plaisirs fragiles, et se dirige vers le ciel par une voie solitaire. Le perfide Amour a beau tendre ses pièges sur le visage d'Armide, il déjoue tous ses efforts.
Lxni.
Aucun stratagème ne le peut détourner des voies où Dieu guide ses pieux sentiments. Elle tente mille ruses, et, comme un nouveau Protée, se présente à lui sous mille formes. Son air enchanteur et ses doux regards éveilleraient l'amour au cœur le p'us glacé; mais, par un effet des grâces divines, toutes ses tentatives échouent.
Elle qui croyait embraser d'un coup d'oeil le cœur le plus chaste, oh! comme elle est froissée en sa hauteur et son orgueil ! Qu'elle en conçoit de dépit et d'étonnement ! Elle se résout enfin à diriger ses forces sur des résistances moins vives, semblable à un capitaine qui abandonne de lassitude une ville imprenable, et va porter la guerre ailleurs.
Mais contre ses attaques le cœur de Tancrède ne se montre pas moins invulnérable. Un autre amour emplit son âme, et Délaisse point de place à une nouvelle passion. Comme le poison est un préservatif contre le poison, ainsi un amour contre un autre. Ce furent les seuls dont elle ne triompha
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point; tous les autres s'embrasèrent plus ou mJns à son beau feu.
Quoiqu'elle gémisse de ce que ses projets n'aient pas complètement réussi, elle trouve cependant quelque consolation dans tous ces héros devenus sa proie. Avant qu'on découvre ses fraudes, elle songe à les conduire en des lieux plus sûrs, où elle les chargera de fers autres que ceux dont elle les enchaîne à cette heure.
LXVU.
Au jour que Bouillon a marqué pour lui accorder son secours, Armide va le trouver avec respect : « Seigneur, ditelle, le jour fixé est venu, et si, par aventure, le tyran découvre que je recours à tes armes, il disposera sa défense, et notre entreprise deviendra moins facile.
Lwni.
« Donc, avant que les voix incertaines de la renommée, ou de fidèles espions lui portent cette nouvelle, que ta pitié choisisse, larmi les plus valeureux, quelques guerriers qui partiront avec moi. Si le ciel ne voit pas d'un œil défavorable les travaux des mortels, et s'il n'oublie pas l'innocence, j<î serai rétablie sur mon trône, et mon royaume te sera toujours tributaire, en guerre comme en paix. »
Elle dit ; — et le général accorde à sa demande ce qu'il ne peut lui refuser. Comme elle presse son départ, il se voit contraint de faire lui-même l'élection. Mais comme tous sollicitent avec une instance extraordinaire de faire partie des dix, l'émulation qui s'éveille entre eux les rend plus importuns encore en leur demande.
Armide, qui voit leur âme à découvert, en prend une nouvelle assurance ; elle emploie sur eux l'aiguillon cruel et les tortures de la jalousie. Elle n'ignore pas que, sans ces artifices, l'amour finit par languir, et devient paresseux et tiède, comme nn cheval qui court moins vite quand il n'en a poin*. un autre qui le suit ou le précède.
Elle distribue si bien ses paroles, ses regards fascinants et
«es doux sourire?, que chaque amant envie le sort de l'autre, et la crainte accompagne. toutes leurs espérances. Cette foule insense'e d'amants, qu'aiguillonnent les coquetteries d'un visage hypocrite, court sans retenue. La pudeur n'a plus sur eux d'empire, et c'est en vain que Godefroi les gourmande.
Lui qui voudrait les satisfaire tous également, et qui ne penche pour aucun d'eux, rougit et s'irrite de cette folie. Mais, les voyant inébranlables en leur désir, il prend un nouveau moyen de les mettre d'accord. « Que vos noms soient écrits, dit-il, qu'on les jette dans une urne, et que le sort décide. »
Lxxni.
Soudain leurs noms sont écrits, placés dans un petit vase remués et tirés au sort. Le premier qui paraît est Artémidore, comte de Pembrock. On entend proclamer ensuite le nom de Gérard; Venceslas sort après eux, Venceslas, naguère si grave et si sage, et maintenant jeurie insensé en cheveux blancs, el vieillard amoureux.
Oh ! que leur visage est riant, que leurs yeux brillent du plaisir dont ils ont le cœur inondé, ces ti'ois premiers élus dont la fortune favorise l'amour ! Inquiets et jaloux, ceux dont l'urne cache encore les noms sont suspendus à la bouche de celui qui déploie les billets et les lit.
Gaston sort le quatrième; Rodolphe lui succède, et à Rodolphe Oldéric; puis Guillaume de Roussillon, Evrard le Bavarois et le Français Henri. Raimbaud fut le dernier. Dans la suite il changea de croyance, et devint ennemi du Christ. L'amour a-t-il donc tant de puissance ? il complète le nombre des dix, et déjoue les espoirs des autres.
Ardents de colère, envieux et jaloux, les autres accusent la fortune d'injustice et de cruauté. Ils t'accusent aussi, Amour, d'avoir laissé le destin ]uge en ton empire ! Maij comme il est dans la nature de l'esprit humain de désirer avec le plus d'ardeur ce qui est le plus défendu, plusieurs, en
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dépit de la fortune, se décident à suivre la dame au tomber de la nuit.
Lxxvn.
Ils veulent la suivre dans les ténèbres comme aux rayons du jour, et exposer leur vie en combattant pour elle, \rmide les en remercie, et ses paroles entrecoupées, ses doux soupirs les y engagent. Tantôt avec Fun, tantôt avec l'autre, elle se lamente de ce qu'il lui faille partir sans eux. Cependant les dix chevaliers se sont couverts de leur armure, et prennent congé de Godefioi.
LXXVIU.
Le sage capitaine les avertit, chacun en particulier, que la foi païenne est incertaine, légère et un gage peu sûr. Il leur dit avec quelle prudence ils doivent éviter les pièges et les fâcheux hasards; mais ses paroles se perdent au vent. L'amour n'écoute pas les conseils de la sagesse. 11 leur donne enfin congé, et la dame, pour partir, n'attend pas l'aube nouvelle.
Elle part victorieuse, et mène ces rivaux à sa suite, comme enchaînés à son char de triomphe. Elle laisse ses autree amants livrés à des maux infinis. Mais quand la nuit parut, apportant sous ses ailes le silence et les songes légers, plusieurs, guidés par l'amour, suivirent furtivement les traces d'Armide.
Eustache fuit le premier, et peut à peine attendre le retou* des ombres. Il marche en hâle dans les ténèbres, sous la conduite d'un guide aveugle. 11 erre par une nuit tiède et sereine; mais, au lever du jour, Armide lui apparaît enfin avec sa troupe, dans un bourg qui fut leur nocturne asile.
11 s'élance vers elle. Raimbaud le reconnaît soudain à son armure, et lui crie : « Que cherches-tu parmi nous, et qui t'amène?— Je viens, répond Eustache, accompagner Armide; elle n'aui-a pas, si elle ne dédaigne mon hommage, de défenseur plus vigilant, ni d'esclave plus fidèle. — Dis-moi, réplique Raimbaud, qui t'a choisi pour un tel honneur ? -r- L'amour, répond-ii. ^
108 LA JÉRLSALEM DÉLIVRÈK.
« C'est l'Amour qui m'a choisi ; toi, c'est la Fortune : lequel des deux l'a été le plus justement? » Alors Raimbaud: « Ton faux titre ne te servira de rien, et tu emploies des ruses inutiles. Esclave illégitime, tu ne peux te mêler aux légitimes champions de cette jeune reine. — Et qui donc s'y opposera ? » réplique le jeune homme irrité.
« Moi, » répond Raimbaud, et, ce disant, il fond sur lui. Eustache s'élance avec une égale fureur et une égale audace ; mais la souveraine de leurs âmes étend la main, et s'interpose au milieu de leurs colères. Elle dit à l'un : « Qu'il ne te soit pas pénible d'avoir un compagnon de plus ; c'est un vengeur de plus pour moi.
« Si tu veux mon salut, pourquoi dans un si pressant besoin me priver d'un nouveau secours? » Elle dit à l'autre : « Ta venue m'est agréable, jeune défenseur de ma vie et de mon honneur. La raison s'opposerait à ce que je refusasse un si noble et si généreux soutien. y> Tandis qu'elle parle, de nouveaux champions surviennent à chaque instant.
Ils arrivent, ceux-ci d'un côté, ceux-là de l'autre, ignorant tous leur commune résolution, lisse regardent d'un œil oblique et mécontent. Armide les accueille avec joie, et leur témoigne sa gratitude de leur venue. — Dès que les ombres de la nuit s'éclaircissent. Bouillon s'aperçoit de leur départ, et son esprit, prévoyant leurs traverses, s'inquiète de leurs maux futurs.
Tandis qu'il s'abandonne à ces pensers, un courrier paraît couvert de poussière, haletant, le visage consterné . Son air est celui d'un homme qui apporte de fâcheuses nouvelles, et il porte au front l'empreinte de la douleur. « Seigneur^ dit-il, bientôt apparaîtra sur la mer la grande flotte d'Egypte, et Guillaume, qui commande les vaisseaux génois, m'envoie t'en donner avis. »
Puis il ajoute que les vaisseaux, ayant amené des vivrei
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pour le camp, les chevaux et les chameaux qui en étaient chargés sont, au milieu de leur route, tombés dans une embuscade ; que les conducteurs, en combattant, ont été tues ou faits esclaves; qu'aucun d'eux n'a échappé a«ix voleurs arabes qui, dans un ravin , les ont assaillis de front et par derrière ;
Lxxxvni. Que l'audace et la licence de ces barbares errants est désormais si grande, qu'à l'instar d'un déluge, aux alentours, sans aucune résistance, ils se répandent et couvrent les campagnes ; que, pour leur inspirer de l'effroi, il serait bien d'envoyer quelques troupes qui assurassent le chemin allant des rivages de la mer au camp de Palestine.
En un instant, ce bruit vole et se répand de bouche en bouche. Le vulgaire des soldats s'épouvante d'une famine prochaine. Bouillon, qui ne voit plus en eux leur audace ordinaire, cherche, par sa sérénité et son langage, à les raffermir et à les consoler.
« 0 vous qui, au milieu de mille périls et de mille maux, avez avec moi parcouru tant de contrées, soldats du Christ, vous qui naquîtes pour restaurer son culte, vous qui avez triomphé des armées de Perse, des perfidies grecques, des monts, des mers, des frimas, des tempêtes, de la faim et de la soif, vous tremblez maintenant?
« Le Dieu qui nous suscite et nous guide, ce Dieu que vous avez reconnu en de plus grands dangers, ne vous rassure-t-il plus? Tourne-t-il donc ailleurs la main de sa clémence et le çegard de sa pitié? Un jour viendra qu'il vous sera doux de vous rappeler les hasards encourus et d'acquitter vos vœux. A cette heure demeurez magnanimes, et réservez-vous, je vous en conjure, pour les temps prospères. » xcu.
Par ces paroles, par sa physionomie riante et sereine, il ranime leur esprit abattu; mais il refoule mille inquiétudes dévorantes au plus profond de son cœur. Comment, pense-t-il,