H 4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
sans inégalités de terrain, plan et vaste : il semble fait à dessein pour servir de champ de Mars.
xxni.
Là descend seul, là s'arrête, en vue des ennemis, le féroce Argant. Confiant en son audace, en sa taille colossale, en sa force prodigieuse, son air est menaçant et superbe. Tel Encelade se montra dans Phlègre, ou dans le vallon le géant Philistin. La plupart cependant le voient sans crainte, ignorant en partie sa force.
Nul guerrier, parmi les plus braves, n'a encore été choisi par le pieux Godefroi. Tous les regards se tournent avec assentiment sur Tancrède ; tous les visages le déclarent évidemment le héros le plus accompli. Une bruyante rumeur l'atteste, et Bouillon approuve d'un coup d'oeil.
Tous cèdent. à Tancrède, et le choix du général n'est plus un mystère : « Va, dit-il au héros, je te permets le combat ; punis l'arrogance de ce félon. » Lui , joyeux et fier d'être le champion d'une semblable querelle, demande à son écuyer son casque et son cheval, et, suivi de nombreux guerriers, il sort du camp.
Il n'a pas encore atteint cette large plaine où l'attend le Circassien, que sous un aspect charmant et étrange s'offre à ses yeux Clorinde, la belle guerrière. Sa cotte d'armes est plus blanche que la neige au sommet des Alpes. Sa visière haute montre à nu son visage, et, placée sur une éminence, on la découvre tout entière.
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Tancrède ne regaide plus Argant qui lève au ciel son effroyable front. 11 s'avance à pas lents, et porte ses yeux sur la colline où est Clorinde. Puis il reste immobile, pareil à un rocher, de glace au dehors, mais brûlant au cœur. Fasciné par la guerrière, il semble avoir oublié le combat.
« Je suis venu, s'écrie Argant qui ne voit personne se disposer à la lutte, je suis venu dans l'espoir de combattre; qui viendra donc se mesurer avec moi ? » Tancrède, toujours in-
CHAM VI. lis
tcrdil et en extase, reste les yeux tkés sur la hauteur, sans rien entendre. Alors Othon pousse- en avant son cheval, et entre le premier dans l'arène.
C'était un de ceux qui brûlèrent tout t/abord du désir de combattre le païen ; mais il avait cédé cet honneur à Tancrède, et, montant à cheval avec ceux qui le suivirent, il était serti des retranchements avec lui. Voyant le prince occupé d'un autre objet,, et rester comme étranger au combat, jeune homme audacieiLx et impatient, il saisit avec avidité roccasion offerte.
Le tigre ou le léopard court moins rapide dans les bots que lui à l'attaque du terrible Sarrasin qui, de son côté, met sa grande lance en arrêt. Alors Tancrède s'émeut, et sort de sa contemplation comme d'un sommeil : « Arrête ! s'écrie-t-il, c'est à moi de combattre. » Mais Othon est déjà trop engagé.
Tancrède s'arrête, ardent et rouge de dépit et de colère. Il considère comme une honte qu'un autre soit par sa faute entré le premier dans la lice. Cependant le brave Othon frappe, au milieu de sa course, le Sarrasin sur son casque. Argant, le fer nu, se jette sur lui, rompt son bouclier et perce sa cuirasse. xxxu.
Le chrétien tombe; le coup est si violent, qu'il le renverse de l'arçon. Mais le païen, plus fort et plus nerveus, n'est pas même ébranlé sur la selle. Alors d'un air hautain il insulte au cavalier abattu : «Rends- toi ; il suffit à ta gloire que tu puisses dire : J'ai combattu contre Argant.
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— Non, lui répond le Franc; on n'a pas coutume, parmi nous, de déposer sitôt les armes et l'audace. Un autre fera pardonner ma chute ; moi, je veux la venger, ou mourir ici.» Tel qu'Alecto ou Méduse, le Circassien frémit ; on dirait qu'il respire du feu. « Connais donc ma valem-, dit -il, puisqu'il te plait de mépriser m^. courtoisie. »