H6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
et si profonde, que le fer en sort ensanglanté. Mais à quoi bon cette blessure, si, loin d'affaiblir le vainqueur, elle ne fait qu'augmenter sa colère et sa rage ?
Argant retourne son cheval, et le ramène si rapidement en arrière, que son ennemi s'en aperçoit à peine, et il est à l'improviste atteint d'un choc terrible. Ses jambes vacillent, son haleine s'affaiblit, et l'âme défaillante, le visage pâle, il tombe palpitant sur le sol.
Lâche en sa colère, Argant fait passer son cheval sur la poi- '.pioe du vaincu, « Qu'il en soit de tout orgueilleux, s'écrie- t-il, comme de celui gisant sous mes pieds ! » Mais l'invincible Tanorède n'hésite plus ; cet acte de cruauté l'indigne ; il veut que sa valeur couvre sa faute d'une glorieuse réparation, et resplendisse de son éclat accoutumé, xxxvu.
II s'élance en criant : « Ame vile, infâme jusqu'en la victoire, quels titres de louanges honorables attends-tu d'actions si déloyales et barbares? Tu dois avoir vécu au milieu des voleurs d'Arabie ou de quelque autre bande aussi cruelle. Fuis la lumière, et va, en compagnie des bêtes féroces, commettre tes cruautés sur les morts et dans les bois. » xxxviu.
II se tait ; — et le païen peu fait à l'insulte^ se mord les lèvres et écume de rage. 11 veut répondre, mais les sons s'échappent confus de sa bouche, comme le cri d'un animal qui rugit, ou comme la foudre qui, pour sortir, ouvre avec violence les nues qui l'enferment : ainsi sa parole tonnante semble s'échapper avec effort de sa poitrine en feu.
Mais quand tous deux, à l'envi, ont par ces furieuses menaces irrité leur orgueil et leur colère, ils tournent leurs chevaux, et tous deux, avec la même rapidité, vont prendre du champ pour la course. Maintenant, Musc, fortifie ma voix, et inspire-moi une fiMCur égale à cette fureur ! Que mes vers ne soient pas indignes de ce fait d'armes, et que mon chant repio- (luise le bruit du fer.
Les deux guerriers posent en arrêt leurs lances noueuses, et se les dirigent au front. 11 ne fut jamais de course, ni de saut, ni (failes rapides, ni de fureurs comparables à l'attaque de Tancrède et d'Argant se ruant l'un sur l'autre. Leurs lances se brisent sur leurs casques, et volent en mille éclats, en brillantes étincelles.
La seule commotion de leurs coups ébranle la terre à l'entour, et fait retentir les montagnes. Mais ni l'impétuosité, ni la fureur du choc ne font plier leurs fronts superbes. Leurs chevaux se heurtent si violemment, qu'ils s'abattent sans pouvoir se relever. Les deux champions se débarrassent de leurs étriers, et, tirant leurs glaives, combattent pied à terre.
xui.
Chacun d'eux avec adresse règle ses coups sur ceux de son adversaire, son regard sur ses regards, son pas sur ses pas; ils varient leurs mouvements et leur défense. Ils tournent, ils avancent, puis reculent : ils feignent de frapper d'un côté, et frappent d'un autre qu'ils ne menaçaient pas. Parfois ils se découvrent en partie, el l'art s'ingénie à tromper l'art.
XLUl.
Tancrède présente au païen un côté mal défendu par son épée et son bouclier ; l'infidèle court le frapper et laisse son côté gauche à nu. Tancrède d'un même coup rabat le fer de son ennemi, et le blesse. Puis il se retire et se remet en garde, tamassé sous ses armes.
1 .e farouche Argant, qui se voit inondé de son propre sang, éperdu de douleur et de rage, soupire et frémit horriblement. Dans les transports de sa colère, il élève et la voix etl'épée; ii va pour frapper, quand Tancrède l'atteint d'un coup de j^pinte entre l'épaule el le bras.
Tel, dans les forêts des Alpes, un ours, qui se sent un dui épieu ou côté, entre en furie, se jette de lui-même au-devant des armes, et affronte avec audace les périls et ia mort ; tel le ♦^'ircassien, blessé deux fois et couvert d'une double honte, dé-
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sire si ardemment la vengeance, qu'il méprise les dangers et oublie de se défendre.
:îlvi.
Et, joignant à cet emportement téméraire une force prodigieuse et une infatigable haleine, il fait si violemment tourner son glaive, que la terre en tremble et que l'air en étincelle. Tancrède ne peut ni porter un seul coup, ni se couvrir, ni respirer ; rien ne le peut garantir de l'impétuosité d'Argant et de sa vigueur.
Abrité sous ses armes, c'est en vain qu'il attend que cet orage de coups terribles se dissipe. Tantôt il lui oppose son bouclier, tantôt il s'éloigne par des mouvements et des pas de maître. Mais comme le fier païen ne se ralentit pas, il lui est force à la fin de se livrer à ses transports. Furieux également, il fait tournoyer son épée de toute sa vigueur.
ÏLVIII.
La raison et l'art sont vaincus par la colère ; la rage fournit des forces et les accroît. Toutes les fois que le fer tombe, il perce ou déchire la cotte de mailles ou la cuirasse. Chaque coup porte. La terre est parsemée d'armes, les armes sont teintes de sang, et le sang coule avec la sueur. Leurs épées étincellent comme l'éclair, retentissent comme le tonnerre, et frappent comme la foudre.
XLlï.
Les deux peuples sont iiiierdits en présence d'un si nouveau, d'un si terrible spectacle. Entre la crainte et l'espérance, ils en attendent l'issue. Parmi tant de spectateurs attentifs aux accidents funestes ou favorables, on. ne voit pas le moindre geste, on n'entend pas le moindre bruit. Tous restent muets, immobiles; les cœurs seuls sont agités.
Mais les deux guerriers sont épuisés de fatigue, et vont peutêtre trouver en combattant une mort précoce, quand la nuit devient si obscure, qu'elle dérobe les choses les plus prochaines. Des deux côtés un héraut s'avance pour les séparer. Le chrétien est Aridée, l'autre est Pindore, homme sage et rusé qui porta le défi.
CHANT Vr. H9
Ils osent, avec l'assurance que leur donne l'antique usage des nations, étendre leurs sceptres pacifiques entre les épées des combattants : « Guerriers, leur dit Pindore, votre gloire et votre valeur sont égales. Cessez donc, et que le Lruit de vos armes ne trouble pas le repos de la nuit.