‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 30 sur 114 · UT · texte numérisé non relu

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« Le jour est le temps du travail, mais, la nuit, tout est en paix. Un noble cœur estime peu les exploits nocturnes, ensevelis dans le silence. — L'obscurité des ombres, répond Argant, ne me fera point déserter le combat ; j'aimerais mieux la lumière du jour, mais que le Franc jure de revenir.

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— Promets toi-même, ajoute alors Tancrède, que tu reviendras en ramenant ton prisonnier; car autrement je ne saurais ilîendre une autre occasion de terminer notre querelle. » Us jurent l'un et l'autre ; puis les hérauts, chargés de fixer l'époque du combat, et voulant laisser quelque temps aux soins le leurs blessures, assignent le matin du sixième jour.

Cet horrible combat laisse empreint au cœur des Sarrasins •t des Fidèles un profond sentiment d'admiration et d'effroi [ui ne s'efface pas de longtemps. On ne parle que de l'audace et de la valeur dont les deux guerriers ont fait preuve. Mais, ({uant à celui des deux qui l'emporte, le vulgaire partagé en parle diversement.

On attend en suspens quelle issue aura cette grande querelle, et si la fureur l'emportera sur le courage, ou si l'audace le : édera à la valeur. Mais personne n'en a plus de souci et de tourment que la belle Herminie, qui voit la meilleure part de son âme dépendre des jugements incertains de Mars.

Fille du roi Cassan qui régna sur Antioche, elle vit les chrétiens s'emparer de son royaume, et tomba elle-même au pouvoir du vainqueur. Mais Tancrède se montra si généreux alors, [ue sous sa puissance elle n'essuya aucun outrage, et qu'au milieu des ruines de sa patrie elle fut honorée comme une reine.

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Ce noble chevalier l'honora, la servit, lui fit don de la liberté, et lui restitua tous ses diamants, ses trésors et tout ce qu'elle avait de plus précieux. Herminie, voyant une âme royale unie à tant de jeunesse et à un si charmant visage, demeura captive dans les liens les plus forts que l'amour ait jamais serrés.

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Elle recouvra sa liberté corporelle, mais son âme fut toujours en servitude. 11 lui fut bien amer d'abandonner son amant et sa douce prison ; mais cette royale pudeur, que ne doit jamais oublier une noble dame, la contraignit de partir, et de chercher avec sa vieille mère un refuge sur une terre amie.

Elle vint à Jérusalem, où l'accueillit le tyran du pays hébreu. Bientôt, couverte de voiles funèbres, elle pleura la mort de sa mère. Mais ni la douleur de se la voir ravie, ni les maux de l'exil ne purent arracher de son cœur ses désirs amoureux, ni éteindre un feu si ardent.

Elle aime, elle brûle, l'infortunée, et pourtant elle a si peu lieu d'espérer, que le feu caché dans son sein se nourrit plutôt de souvenirs que d'espérances, et plus il est tenu secret, plus sa puissance s'agrandit. Tancrède enfin réveille son espoir, en venant sous les murs de Jérusalem.

Les autres s'épouvantent à la vue de tant de nations invincibles et belliqueuses ; mais elle, son visage troublé se rassérène et c'est avec joie qu'elle contemple ces troupes altières. Ses regards avides cherchent son bien-aimé dans cette foule en armes ; souvent ses recherches sont vaines, souvent aiu^si elle le reconnaît, et s'écrie : « C'est lui-même, c'est bien lui ! » Lxn.

Dans le palais des rois s'élève une haute tour antique, proche des remparts, du sommet de laquelle on décou\Te l'armée chrétienne, les monts et la plaine. Là, dès que le soleil verse sa lumière, jusqu'à l'heure où la nuit enveloppe le monde de

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ses voiles, Herminie assise, les yeux tournés sui' le camp, s'entretient avec ses pensers, et soupire.

C'est de ce lieu qu'elle a vu le combat, et alors elle a senti on cœur trembler si violemment dans sa poitrine, qu'il semblait lui dire : « Voici ton bien-aimc que la mort menace. » Ainsi torturée d'inquiétudes, elle suit la marche de cette lutte douteuse, et toutes les fois que le païen porte un coup d'épée, elle sent dans son âme le fer et la blessure.

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Mais, à la nouvelle certaine que ce rude combat doit recommencer, une crainte affreuse la saisit au cœur et lui glace le sang. Parfois elle se répand en larmes mystérieuses, et parfois en gémissements. Pâle, tremblante, abattue, son attitude est l'image de l'épouvante et de la douleur.

D'horribles images portent à chaque instant le trouble et l'effroi dans sa pensée. Son sommeil, peuplé d'effrayants fantômes, est plus cruel que la mort même. Il lui semble voir son bienaimé déchiré, sanglant ; elle croit l'entendre imploi-er son aide, et soudain elle s'éveille, les yeux et le sein baignés de larmes,

La crainte d'un danger futur n'est pas l'unique inquiétude dont son cœur soit agité ; les blessures que Tancrède a reçues la jettent en des tourments que rien ne peut calmer. Les faux bruits qui courent autour d'elle, exagérant des faits lointains qu'on ignore, elle se figure le héros gisant sur sa couche et sur le point de mourir.

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* Et comme sa mère lui enseigna les plus secrètes vertus des

plantes et les charmes qui guérissent les blessures et calment la douleur (art qui dans ce pays se transmet en usage parmi les filles de rois), elle voudrait de sa propre main porter remède aux blessures de son cher seigneur.

Elle voudrait guérir celui qu'elle aime, et c'est à l'ennemi de son amant qu'il lui faut donner ses soins. Elle songe parfois à répandre sur ses plaies le suc d'herbes nuisibles pour l'empoisonner ; mais sa main de vierge pure répugne à ces

moyens criminels, et s'en garde. Elle se l)orne à souhaiter que les charmes et les herbes soient pour lui sans vertu.

Elle ne craindrait pas d'aller au milieu des ennemis ; car, dans le cours de sa vie errante, incertaine et éprouvée, elle a été si souvent témoin de guerres et de massacres, que l'expérience a donné à son cœur de femme une audace au-dessus de son sexe, et qu'elle ne se trouble ni ne s'effraye à la légère en face du danger.

Mais l'amour téméraire est plus puissant que tout le reste à bannir l'effroi de son cœur. Elle irait, d'un pas tranfjuille, dans les sables de l'Afrique, parmi les bêles féroces, aux morsures venimeuses. Mais, si elle fait peu de cas de sa vie, elle doit au moins prendre soin de sa réputation, et son cœiu est en proie à deux puissants rivaux, l'Honneur et l'Amour, qui s'en disputent l'empire.

« 0 jeune tille, lui dit l'Honneur, toi qui jusqu'à ce jour as respecté mes lois, toi qu'au pouvoir des ennemis j'ai conservée pure de cœur et de corps, libre à cette heure, veux-tu perdre cette virginité que tu as gardée dans les fers ? Ah ! qui peut éveiller de tels désirs en ton tendre cœur? A quoi penses-tu ? Hélas ! qu'espères-tu ?

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« Estiraerais-iu donc assez peu la pudeur et l'honnêteté pour aller, amante nocturne, au sein d'une nation ennemie recueillir le dédain? Le vainqueur te dirait en son orgueil : Tu as perdu la dignité royale en même temps que le trône, tu n'es pas digne de moi ; et il t'abandonnerait à tous comme une proie dédaignée et vulgaire. »

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Mais l'Amour, perfide conseiller, l'attire et la séduit par ces paroles mensongères : « Tu n'es pas, ô jeune fille, née d'une ourse féroce, ni sortie d'un roc dur et glacé. Qu'as-tu donc à braver l'arc et les feux de l'Amour, à fuir toujours celui que tu aimes ? As-tu donc im cœur de fer ou de diamant, que tu sois honteuse d'aimer?

« Ah! va donc où tes désirs t'appellent. Mais pourquoi te figurer ton vaincjjieur insensible ? Ne sais-tu pas combien il souflrait de tes douleura, combien il compatissait à tes larmes et à tes plaintes? Ta es bien cruelle, toi qui tardes ainsi à îecourir ton fidèle amant. 0 femme ingrate et barbare^ le généreux Tancrède languit, et toi, tu veilles sur les jours de son meurtrier.

a Guéris donc Argant, pour qu'ensuite il mette à mort ton libérateur ; tu auras ainsi payé ta dette de reconnaissance, et tel sera le prix qu'il recueillera de ses bons offices. Se peut-il que ce cruel ministère ne te révolte si fort, que l'horreur seule et le dégoiât qu'il t'inspire ne t'aient pas encore fait fuir de ces lieux comme sur des ailes ?

« Ah ! quelle joie, quelle consolation pour ton cœur, et quel devoir doux à remplir, si ta main secourable prodiguait ses soins au valeureux Tancrède ! Ton amant revenu par toi à la santé, son visage pâli reprendrait sa couleur, et tu contemplerais comme un de tes dons sa beauté renaissante. Lxxvn.

« Tu aurais également ta part en sa gloire et en ses glorieux faits d'armes. 11 te comblerait des pkiisirs purs et fortunés de l'hymen. Puis, entourée d'admiration et d'hommages, tu brillerais parmi les épouses et les dames latines, dans cette belle Italie, siège de la vraie valeur et de la vraie foi. » Lxxvni.

Abusée par de tels espoirs, l'insensée I elle se figure un suprême bonheur. Mais elle tombe en proie à mille doutes, quand elle songe aux moyens siirs de partir. Les gardes veillent et circulent sans cesse autour du palais et sur les remparts. Au milieu des périls de la guerre, aucune porte ne s'ouvre sans de graves motifs.

Hcrminie a souvent coutume d'habiter avec Clorinde. Le soleil à son coucher la voit avec elle, l'aurore naissante l'y revoit encore, et, quand sont éteintes les clartés du jour, parfois un seul lit les reçoit l'une et l'autre. Hormis cette pen-

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sée d'amour, les deux vierges n'ont rien de caché entre elles.

C'est l'unique secret d'Herniinie, et si parfois Clorinde~ren« tend se lamenter, elle attribue à d'aulves causes les soupirs de son triste cœur, et croit qu'elle se plaint de sa destinée. Leur intimité est si grande, que la princesse peut à toute heure aller sans obstacle chez sa compagne. Jamais l'appartement ne se ferme devant elle, que Clorinde y soit, ou qu'elle assiste au conseil, ou qu'elle combatte.

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Un jour que la guerrière est absente, Herminie entre chez elle, et là, pensive, cherche en son esprit les moyens d'exécuter son départ secret. Tandis qu'entre divers desseins balance son cœur irrésolu, elle voit l'armure de Clorinde suspendue à la muraille, et alors elle soupire.

Et elle se dit en soupij'ant : « Oh ! qu'elle est heureuse, la vaillante guerrière ! que je lui porte envie ! Ce n'est pas de sa gloire ni de sa beauté que je suis jalouse ; mais elle, une longue robe n'embarrasse point sa marche, une retraite sévère ne tient pas sa valeur captive. Elle revêt son armure, et, s'il lui plaît de sortir, elle va, et ni la crainte ni la pudeur ne la retiennent.

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«Ah ! pourquoi la nature et le ciel ne donnèrent-ils pas sa force à mes membres et son courage à mon cœur? Que ne puis-je aussi, moi, changer la robe et le voile contre le casque et la cuirasse! La chaleur ni le froid, l'orage ni la pluie, rien n'enchaînerait l'élan de ma valeur. Aux clartés du soleil ou aux lueurs de la nuit, accompagnée ou seule, j'aurais été en armes dans la plaine.

« Tu n'aurais pas, impitoyable Argant, combattu le premier mon seigneur. J'aurais avant toi couiii à sa rencontre, et peut-être serait-il à cette heure mon prisonnier. Ah ! son amante ennemie ne lui aurait imposé que le joug d'une servitude douce et légère, et ses chaînes auraient adouci et allégé les miennes.

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