CHANT SEPTIÈME
Cependant Herminie est emportée par son cheval sous les arbres épais d'un bois antique. Sa main tremblante ne gouverne plus les guides ; on la croirait à demi morte. Son cheval, qui l'entraine à son gré, se précipite en tant de détours, qu'il la dérobe enfin aux regards des ennemis, dont la poursuite est vaine désormais.
Comme, après une chasse longue et fatigante, les chiens reviennent haletants et tristes d'avoir perdu les traces de la bêle, enfuie dans les bois, loin des plaines découvertes, ainsi, pleins de colère et la honte au visage, les cavaliers chrétiens retournent fatigués au camp. Cependant Herminie fuit toujours, et timide, éperdue, elle ne regarde pas derrière elle si on la poursuit encorq.
Elle fuit toute la nuit et tout le jour, elle erre sans conseil et sans guide, ne voyant que ses larmes, et n'entendant autour d'elle que ses sanglots. Mais, à l'heure où le soleil délie ses coursiers de son char brillant et se plonge au sein de la mer, elle arrive aux eaux limpides du Jourdain, descend sur la rive du fleuve et s'y étend.
Elle ne prend pas de nourriture ; elle ne se repaît que de ses maux et n'a soif que de ses pleurs. Mais le sommeil, dont le
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doux oubli donne ie vspos aux mortels malheureux, assoupit ses sens et ses douleurs, et déploie sur elle ses ailes paisibles. L'Amour, par diverses apparitions, ne cesse de troubler sa paix tandis qu'elle dort.
Elle ne se réveille qu'au gazouillement joyeux des oiseaux qui saluent l'aurore, au murmure du fleuve et des arbres, au bruit du vent qui joue avec les ondes et les fleurs. Elle omTe des yeux languissants et voit les cabanes solitaires des bergers. 11 lui semble qu'une voix sortant de l'onde et des rameaux la rappelle aux soupirs et aux larmes.
Mais voici que ses pleurs et ses gémissements sont interrompus par un son clair qui frappe ses oreilles : ou dirait des chants de bergers unis à des musettes champêtres. Elle se lève, s'avance à pas lents, et voit un vieillard qui tresse à l'ombre des corbeilles. Assis non loin de son troupeau, il écoute chanter trois enfants.
vn.
A l'aspect soudain de ces armes inconnues, ils s'effrayent : Herminie, les saluant, les rassure avec douceur, et leur découvre ses yeux charmants et ses beaux cheveux d'or. « Poursuivez, dit-elle, gens heureux, aimés du ciel ; ces armes ne porteront point le trouble parmi vos ouvrages et vos doux chants. »
vni.
Puis elle ajoute : « 0 mon père 1 tandis qu'aux alentours la guerre embrase tout le pays, comment, en ce tranquille séjour, êles-vous à l'abri de ses outrages ? — Mon fils, répond le vieux berger, ma famille et mon troupeau n'ont jamais reçu d'insultes ni de violences, et les cris de Mars n'ont point encore troublé ces lieux solitaires.
c( Soit faveur du ciel, qui protège l'humilité des innocents pasteurs et les sauve, scit que, pareille à la foudre qui ne tombe pas dans les plaines, mais sur les plus hautes cimes, la fureur des glaives étrangers n'opprime que la lête superbe deti grands rois, les avides soldats ne voient point dans notre pauvreté vile et méprisée un butin qui les attire.
132 LA JÉIILSAI.EM DÈLlYItÉE.
« Pauvreté vile, en effet, et niéprisc^le, et pourtant si chère à mon cœur, que je ne désire ni trésors, ni sceptres. Nul souci d'ambition ou d'avarice n'habite en mon âme paisible. J'étanche ma soif dans une eau claire, sans craindre qu'on l'ai rose de poison. Ce troupeau et mon verger fournissent sans frais les mets de ma table frugale.
0 Nos désirs sont bornés comme les besoins de notre vie. Mes enfants, que voici, sont les gardiens de mes troupeaux, et je n'ai point d'esclaves. Ainsi je vis, dans cette retraite solitaire, à voir bondir les cerfs et les jeunes chevreaux, les poissons se jouer en ce fleuve, et les oiseaux déployer leurs ailes dans les airs.
« 11 fut un temps, âge d'illusions, où j'eus d'autres désirs. Je dédaignai de faire paître mon troupeau, et je quittai mon pays natal. Je vécus quelque temps àMemphis et j'entrai môme au service du roi ; et, bien que je fusse commis à la garde des jardins, je vis pourtant et je connus l'iniquité des cours.
xni.
« Jouet de présomptueuses espérances, je souffris longtemps ce qu'il y a de plus amer. Mais, lorsque avec la jeunesse s'envolèrent mes espérances et mes ambitieux désirs, je pleurai le calme de cette humble vie, je soupirai après le repos que j'avais perdu. Je dis adieu au palais, et, retournant à mes bosquets aimés, j'y coulai d'heureux jours. »
Tandis qu'il parle, Herminie attentive semble suspendue à sa bouche. Ce langage plein de sagesse pénètre son cœur, et apaise en partie l'orage de ses sens. Après de longues déterminations, elle se décide à demeurer dans cette solitude jusqu'à ce que la fortune favorise son retour.
Elle dit donc au bon vieillard : « Oh ! tu es heureux d'avoir connu le malheur. Si le ciel n'est pas jaloux de ta douce destinée, prends en pitié mes souffrances. Accueille-moi dans cette aimable chaumière qu'il me sourit d'habiter avec toi.
Heut-être mon cœur sous ces ombrages déposera-t-il son poids mortel.
(( Si tu es désireux de cet or et de ces pierreries, moles du vulgaire, je puis bien, tant j'en possède encore, satisfaire tes désirs. « Puis, ses beaux yeux versant des larmes de douleur pures et brillantes comme le cristal, elle raconte une partie de ses infortimes, et le pasteur ému mêle ses pleurs aux siens.
xvn.
11 la console, il l'accueille avec toute l'ardeur d'un zèle paternel, et la conduit à sa vieille épouse, que le ciel a douée d'un cœur pareil au sien. La royale jeune fille se couvre de vêtements rustiques et ceint d'un voile grossier sa chevelure; mais ses regards, sa contenance, disent qu'elle n'est pas une habitante des bois.
xvni.
Ces vils habits ne dérobent point sa noble beauté et tout ce qu'elle a de grandeur et de grâce. Sa royale majesté brille au travers des phis humbles emplois. Armée d'une humble houlette, elle conduit les troupeaux aux pâturages et les ramène à la bergerie. Elle exprime le lait de leurs mamelles velues, puis le condense en formes rondes.
Souvent, dans les ardeurs de l'été, lorsque les brebis reposent, étendues à l'ombre, elle grave sur l'écorce des hêtres et des lauriers le nom qui lui est cher, elle trace sur mille arbrisseaux l'étrange histoire de ses malheureuses amours, puis, en relisant ce que sa main a tracé, des larmes arrosent ses belles joues.
Puis elle dit en pleurant : « Conservez cette lamentable histoire, arbres amis, afin que si jamais un amant fidèle se repose sous vos frais ombrages, il sente s'éveiller en son cœur une douce pitié pour mes nombreuses infortunes, et dise : Ah î de quel prix injuste et cruel le destin et l'amoiir payèrent cette grande fidélité!
« Peut-être un jour, si le ciel daigne écouter avec favôur les vœux des mortels, un jour viendra dans cette forêt le héros qui n'a sans doute maintenant nul souci de moi. Les yeux abaissés sur la tombe où reposera cette fragile dépouille, il accordera à mes malheurs le tardif hommage de ses larmes et de ses soupirs.
xxn.
« Au moins, si mon cœur lut malheureux en cette vie, que mon âme soit heureuse dans la mort, et que ma froide cendre jouisse des feux dont il ne m'est pas permis de jouir. » C'est ainsi qu'elle parle aux arbres insensibles, et deux ruisseaux de pleurs coulent de ses beaux yeux. — Cependant Tancrède, qui n'a pour guide que le hasard, s'éloigne d'elle en voulant la suivre.
XXTII.
Fidèle aux traces empreintes sur le sol, il s'enfonce en la forêt voisine ; mais là les arbres aux épais branchages répandent une ombre si noire et si touffue, qu'il ne peut plus reconnaitre de vestiges, et qu'il chemine à l'aventure, prêtant autour de lui une oreille attentive, et cherchant à saisir quelque bruit d'armes ou de chevaux.
Et si le vent de la nuit agite le tendre feuillage d'un orme ou d'un hêtre, si quelque bête fauve ou quelque oiseau ébranle les ramures, ce faible bruit attire soudain ses pas. 11 sort enfin de la forêt ; un sourd murmure s'entend au loin, et par des routes inconnues le rayon de la lune le guide jusqu'aux lieux d'où partent ces sons.
11 arrive à un rocher d'où s'échappe en source vive une eau claire et limpide. Le ruisseau qu'elle forme roule en murmurant parmi des gazons verts. 11 arrête ses pas attristés, il appelle, et l'écho répond seul à ses cris. Et cependant il voit l'aurore ouvrir, blanche et vermeille, ses paupières sereines.
Il gémit cruellement, et s'indigne de ce que le ciei lui refuse le bonheur qu'il espérait. Mais si sa dame a reçu quelque offense, il jure de la venger. 11 se résigne enfin à retour-
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ner au camp, bien qu'il ne soit pas sûr d'en retrouver la rou*-e, car il se rappelle que le jour fixé pour son combat avec Argant approche.
Il part, et tandis qu'il erre en des sentiers incertains, ii entend un bruit de pas qui va toujours croissant. A la fin, il voit sortir d'une étroite vallée un homme qui a l'apparence d'un courrier. Il agite un fouet mobile, et, suivant l'usage, un cor pend de ses épaules sur son côté. « Par quel chemin, lui demande Tancrède, va-t-on au camp des chrétiens ? XX vm.
— J'y vais, répond en italien l'inconnu ; Boëmond m'y envoie en toute hâte. » Tancrède le suit ; le croyant un envoyé de son oncle, il ajoute foi à son mensonge. Ils arrivent enfin aux marais fangeux d'un lac qui entoure un château, à l'heure où le soleil semble plonger au vaste abîme, séjour de la nuit.
Le courrier, en arrivant, sonne du cor, et soudain un pont s'abaisse. « Puisque tu es Latin, dit-il à Tancrède, tu peux demem-er ici jusqu'au retour du soleil, car depuis environ trois jours le comte de Cosenze a enlevé cette place aux Sarrasins. » Le guerrier regarde ce château, que de tous côtés le site et l'art ont rendu imprenable.
11 a quelques .soupçons d'un piège secret ; mais, accoutumé aux chances de la mort, il n'en montre rien, et son visage ne trahit pas ses doutes. Partout où le conduit le hasard ou sa volonté, il veut que sa main assure son repos ; mais l'autre engagement qu'il a d'ailleurs fait qu'il ne peut s'engager en de nouvelles entreprises.
En face du château, dans un pré où le pont s'incline et se pose, il arrête un moment ses pas, quoique le guide perfide l'engage à le suivre. Cependant un guerrier en armes apparaît sur le pont ; son aspect est fier et dédaigneux, sa voix cruelle et menaçante ; il a dans la main un fer nu.
« 0 toi que le hasard ou ton désir amène au fatal pays
d'Armide, lu songes vainement à fuir. Dépose sur-le-champ tes armes, et présente à ses chaînes tes mains captives. Entre dans cette forteresse pour vivre sous les lois qu'elle impose à tous. JN'espère plus voir, à la face du ciel, couler tes années, ni blanchir tes cheveux,
XXXUI.
« Si tu ne jures de marcher avec ses autres défenseurs contre tous ceux qui s'appellent chrétiens. » A ce langage, Tancrède, fixant sur lui ses regards, le reconnaît à ses armes et à sa voix. C'est Raimbaud de Gascogne qui partit avec Armide. Pour elle il se fit mahométan, et devint le champion des lois criminelles q\ii régnent en sa demeure.
Le visage du pieux héros s'anime d'une sainte indignation. « Félon, impie, lui répond-il, je suis ceTancrède qui a toujours ceint le glaive pour le Christ, qui fut toujours son champion, et vainquit, par sa grâce, les mortels révoltés contre lui, comme tu vas en faire l'épreuve ; car cette main, instrument de la colère céleste, est choisie pour tirer de toi vengeance. »
11 se trouble à ce nom glorieux, le guerriei impie, et son visage se décolore. 11 dissimule cependant sa frayeur : « Malheureux, répond-il, tw viens chercher la mort en ces lieux! Ici je dompterai, j'humilierai ta force, je trancherai ta tête superbe et l'enverrai en présent au chef des chrétiens, si ma valeur accoutumée ne se dément pas aujourd'hui. »
Ainsi parle l'infidèle. Et comme, le jour étant sur son déclin, on se voit à peine, il apparaît soudain tant de lumières à l'entour, que l'air en est éclatant et serein. Le château resplendit comme sur un brillant théâtre, au milieu des pompes nocturnes, une scène magnifique. Armide est assise sur le faite, d'où elle entend et voit sans être vue.
Cependant le magnanime Tancrède s'arme d'audace, et se prépare à cette lutte sanglante. Il descend de cheval, à la vue de son ennemi qui s'avance à pied. Raimbaud est couvert de son bouclier, et le casque en tète, l'épée nue au poing, il ap-
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proche, le bras levé. Le prince fond suv lui avec des regards foudroyants et une voix terrible, xxxviu.
Ramassé sous ses armes, Raimbaud se traîne en de longs circuits, combine et simule ses coups. Tancrède, quoique las et malade, avance hardiment, l'approche et le serre. Si Raimbaud recule, il le pousse vivement, se jette sur lui, le fait céder, et porte souvent à sa visière son épée qui foudroie.
C'est où la nature a concentré le plus de vie qu'il dirige ses plus violentes attaques ; il joint la menace aux coups, et le péiil à la frayeur.. L'agile Gascon se jette de cc'té et d'autre pour •je dérober au glaive ; son bouclier, son ép&i,3ont tour à tour lez remparts qu'il oppose à la fureur de son ennemi.
Mais il n'eàtpas aussi prompt à la défense que son adversaire à l'attaque. Déjà son bouclier et son casque sont brisés, son armme percée et couverte de sang. Aucun de ses coups n'a encore atteint Tancrède. 11 tremble; la rage, la honte, le remords et l'amour lui déchirent le cœur.
Il veut enfin, par un effort désespéré, tenter les dernières chances de la fortime. Il jette son bouclier, et saisit à deux mains son épée, encore vierge de sang. 11 serre étroitement son rival et lui porte un coup dont aucune armure ne saurait garantir, et dont Tancrède ressent à la cuisse gauche une vive douleur.
XLU.
Puis il le frappe au front d'un coup qui retentit comme le son d'une cloche. Le casque résiste, mais Tancrède est si violemment ébranlé, qu'il s'incline et chancelle Ses joues et ses yeux s'embrasent de colère, et ses regards jaillissent étincelants de sa visière, accompagnés d'un grincement de dents.
L'apostat ne soutient plus ce terrible aspect. 11 entend siffler le fer, et croit le sentir dans ses veines et au milieu du cœur. Il évite cependant le coup, qui tombe sur un pilastre élevé au bout du pont. Les débris et les étincelles volent dans l'air, et un fn^u] mortel en saisit le cœur du traître.
Il se réfugie sur le pont, et met dans la fuite tout son espoir de salut. Mais Tanciède le suit, et déjà ses mains se lèvent pour le frapper, ses pas pressent ses pas, quand il arrive un merveilleux secours au fuyard. Étoiles et flambeaux disparaissent, et dans cette nuit profonde il ne reste pas même au ciel une lueur de lune-
Au sein de ces ombres nocturnes et de ces enchantements, le vainqueur cesse de poursuivre son ennemi, qu'il perd de vue. Devant lui, à ses côtés, il ne distingue rien, et n'avance qu'avec incertitude ses pas mal assurés. Il les pose au hasard sur le seuil d'une porte, sans s'apercevoir qu'il entre, mais il entend soudain retentir derrière lui la porte qui l'enferme dans une noire prison.
ÏLVl.
Tel le poisson, fuyant les ondes impétueuses d'une mer agitée, cherche dans les marais du Comacchio des eaux tranquilles où il puisse reposer, et vient de lui-même s'enfermer dans une prison marécageuse d'où il ne peut sortir, car l'enceinte est, par un art admirable, toujours ouverte pour l'entrée, et toujours close pour la sortie; xLvn.
Ainsi Tancrède, quels que soient l'art et la structure de cette étrange prison, y entre et se trouve enfermé dans ce lieu d'où nul ne saurait s'évader. 11 ébranle la porte d'une main robuste, mais ses fatigues sont vaines, et il entend une voix qui crie : « Tu tentes vainement de sortir, ô prisonnier d'Armide !
« Ne crains pas la mort ; tu couleras dans ce sépulcre des rivants tes jours et tes années. » Le courageux guerrier, sans répondre, refoule au fond de son cœur ses gémissements et ses peines. 11 accuse en lui-même le sort, l'amour, son imprudence et les pièges perfides de ses ennemis. Quelquefois il dit à voix basse : ce C'est une perte légère que la perte du soleil.
« Mais, malhem-eux, je perds une vue bien plus douce que
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le plus beau soleil, et j'ignore si jamais je reverrai les lieux où ma tristesse se rassérénerait aux rayons de Tamour. » Puis il se rappelle Argant, et s'attriste encore davantage : « J'ai trop manqué, dit-il-, à mon devoir ; il est bien juste qu'il me méprise. 0 faute inouïe! ô honte éternelle! »
Ainsi les cruels soucis de l'amour et de l'honneur dévorent tour à tour le cœur du guerrier. — Tandis qu'il se lamente, l'audacieux Argant s'indigne de fouler un moelleux duvet. Son cœur farouche, ennemi du repos, est si avide de sang, si amoureux de gloire, qu'il souffre encore de ses blessures, et appelle cependant de ses vœux l'aurore qui doit ramener le sixième jour.
La nuit qui précède, le féroce païen incline à peine le front pour dormir ; il est debout que le ciel est encore noir, et n'éclaire pas même la cime des monts. « Apporte-moi mes armes ! » crie-t-il à son écuyer. Elles sont prêtes ; ce ne sont pas ses armes ordinaires ; celles-ci sont un don précieux du roi.
LU
11 daigne à peine les admirer, et s'en couvre. Ce grand fardeau ne lui pèse point. Il suspend à son côté son épée ordinaire, de fine et ancienne trempe. Telle une comète à la sanglante chevelure resplendit dans les airs embrasés, bouleverse les empires, enfante de cruelles maladies, météore funeste aux tyrans ;
Lin.
Tel Argant étincelle sous les armes, et roule ses yeux fauves, ivre de sang et de rage. Son attitude respire l'horreur de la mort, son visage en porte les menaces, ii n'est pas d'âme si courageuse et si ferme que n'effraye un seul de ses regards. 1} tient son épée nue, il la lève, l'agite en criant, et fi^appe l'air et les ombres.
« Dans peu, dit-il, ce voleur chrétien, assez audacieux pour s'égaler à moi, tombera sanglant et vaincu sur le sol : la poussière souillera ses cheveux épars ; il veria, vivant encore, celte main, à la honte de son Dieu, le dépouiller de ses armes, et
en mourant ses paupières ne pourront obtenir que son corps ne soit pas jeté en pâture aux chiens, b
Ainsi le taureau, qu'irritent les aiguillons d'un amour jaloux, mugit horriblement, et par ses mugissements réveille en lui les transports d'une ardente colère. Il aiguise ses cornes au tronc des arbres, et semble, par des coups inutiles, défier les vents au combat ; il fait du pied voler l'arène, et provoque de loin son rival à une guerre mortelle.
En proie à une telle fureur : « Va au camp des chrétiens, et annonce ca combat à mort au champion du Christ. » Puis, sans plus attendre, il monte à cheval, et fait porter devant lui son prisonnier. Il sort de la ville, et franchit la colline d'un pas rapide.
Cependant le cor sonne, et tous les lieux d'alentour retentissent du terrible bruit. Comme un bruyant tonnerre, il effraye le cœur de ceux qui l'entendent. Déjà les princes chrétiens sont réunis dans la tente du général. Là, le héraut expose le défi, et y comprend d'abord Tancrède, sans toutefois exclure les autres.
— Lvni.
Godefroi, l'esprit inquiet et en suspens, promène autour de lui un regard lent et triste. 11 a beau penser et beau regarder, il ne s'offre à lui personne digne d'une telle entreprise. Il lui manque la fleur de ses plus vaillants guerriers. On est sans nouvelles de Tancrède; Boëmond.est au loin, et le héros qui a tué l'orgueilleux Gernand erre en exil.
Outre les dix qui furent tirés au sort, les meilleurs chevaliers du camp et les plus fameux ont suivi les traces de l'artificieuse Armide, à la faveur des ombres silencieuses de la nuit. Les autres, moins forts de bras et de coeur, restent muets et honteux; aucun ne brigue l'honneur d'un si grand péril, et la honte est en eux vaincue par la crainte.
A leur silence, à leur maintien, le général s'aperçoit de leur faiblesse, et, tout plein d'une généreuse colère, il se lève:
CDAM VII. 141
«Ah! dit-il, je serais bien indigne de la vie, si j'hésitais à l'exposer à cette heure, si je laissais un païen fouler insolemment à ses pieds l'honneur de ma nation.
« Que le camp reste en paix, et qu'en son oisive sécurité il s-îit spectateur de mes périls. Allons, allons, donnez-moi mes armes. » Son armure lui est en un clin d'oeil apportée. Mais le sage Raimond, dont la vieillesse possède la prudence du conseil, et dont les forces sont encore vertes à l'égal de tous les guerriers présents, Raimond s'avance alors,
LXU.
Et dit à Godefroi : « Non, il ne sera point dit que tu aies risqué tes jours au péril de l'armée entière. Tu es général et non simple guerrier. Le combat ne serait plus ainsi un combat singulier. Tu es le soutien de la foi et du sain{ empire ; c'est par toi que sera détruit le royaume de Babel. La prudence et le commandement sont tes seuls devoirs ; à nous d'emi;>loyer l'audace et le fer.
LXUI.
« Et moi, bien que penché sous le fardeau des ans, je ne refuse point la lutte. Que d'autres se dérobent aux périls, je ne veux pas que la vieillesse me soit une excuse. Ah ! que ne suisje en la vigueur de mes années, comme vous que la crainte retient sous nos tentes, vous que ni la colère ni la honte n'excitent contre qui vous insulte et vous menace !
« Que ne suis-je tel que j'étais quand, en présence de toute l'Allemagne, à la cour de Conrad II, j'ouvris la poitrine au féroce Léopold et le mis à mort ! La dépouille d'un tel homme fut un trophée plus brillant que si, seul et sans armes, un guerrier dispersait maintenant une bande innombrable de ces vils Sarrasins.
« Si j'avais le sang et la vigueur d'alors, j'aurais déjà terrassé l'orgueil insolent de cet infidèle. Mais, tel que Je suis, mon cœur bat encore dans ma poitrine, et ma vieillesse ne connaît pas la crainte. Et quand je resterais sans vie .sur le terrain, le barbave n'aurait guère à se réjouir de sa victoire.
142 LA JÈRUSALE»! DÉLIVRÉE.
Mes armes ! je veux mes armes ! Que ce jour répande un nouvel éclat sur mes jours écoulés. »
Ainsi parle le noble vieillard, et ses paroles sont des aiguillons puissants à réveiller le courage. Ceux qui tout à l'heure étaient muets et craintifs deviennent soudain audacieux et impatients. Nul ne refuse plus le combat, beaucoup le demandent à Tenvi. Baudouin y prétend, ainsi que Roger, Guelfe, les deux Guy, Etienne, Garnier,
Et Pyrrus, Tinventeur de la ruse ingénieuse par laquelle Boëmond s'empara d'Antioche ; Evrard, Rodolphe et le preux Rosmond, l'un d'Ecosse, l'autre d'Irlande, le dernier d'Angleterre, pays que la mer sépare de notre continent, se disputent aussi cet honneur ; Gildippe et Odoard, amants et époux, n'en sont pas moins ambitieux.
Lxvni.
Mais'plus encore que tous les autres, le courageux vieillard se montre empressé et ardent. 11 est armé. Son casque brillant reste seul à compléter son armure. <i 0 vivante image de la valeur antique, lui dit Godefroi, que l'armée te contemple, et apprenne de toi la vertu. En toi brillent l'honneur, la discipline et l'art de combattre.