‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 36 sur 114 · CHANT HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHANT HUITIÈME

Déjà s'étaient calmés le tonnerre et la tempête ; l'Auster et le Corus retenaient leurs haleines, et l'Aube au front de rose et aux pieds d'or sortait de la demeure céleste. Mais ceux qui avaient éveillé les orages ne se reposaient pas encore de leurs maléfices. L'un d'eux, nommé Astaroth, parle ainsi à sa compagne Alecto :

« Regarde, Alecto, ce cavalier qui s'avance (et nous ne pouvons le retenir). Échappé vivant aux mains vengeresses du défenseur de notre empire, il va raconter aux Francs le sort malheureux de son chef téméraire et de ses compagnons. 11 découvrira de grandes choses, et dans ce péril on peut rappeler

le fils de Berthold.

ni.

a Tu sais combien il nous importe d'opposer la ruse ou la force à ce retour. Descends donc parmi les Francs, et ce que ce guerrier dira pour leur bien, fais-le tourner à leur perte. Répands tes feux et tes poisons dans les veines du Latin, de l'Helvéticn et de l'Anglais. Excite la colère et le désordre, et fais en sorte que tout le camp soit bouleversé.

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« L'œuvre est digne de toi ; tu t'en es de'jà noblement vantée devant notre monarque. « — Il dit, et ses seules paroles suffisent à déterminer le monstre. Cependant le cavalier qu'on voyait venir arrive au camp des chrétiens : « De grâce, ô guerriers, leur dit-il, qu'on m'introduise auprès du général. »

Avides d'apprendre des nouvelles étrangères, plusieurs raccompagnent jusqu'à la tente de Godefroi. Il s'incline et veut baiser cette main glorieuse qui fait trembler Babylone. «Seigneur, dit-il'ensuite, toi dont la renommée n'a pour bornes que l'Océan et les étoiles, je voudrais l'apporter un plus agréable message. » A ces mots, il soupire, puis il ajoute :

« Suénon, fils unique du roi de Danemark, la gloire et le soutien de ses vieux ans, brûlait de compter parmi les héros qui, sur tes conseils, ont ceint l'épée pour Jésus. Ni la crainte des fatigues ou du danger, ni l'ambition du trône, ni! la tendresse de son vieux père, ne purent attiédir un si noble zèle en ce cœur généreux.

vu.

« Le désir d'apprendre Tant pénible de la guerre sous un maître si renommé l'aiguillonnait, et son obscurité lui inspirait honte et dépit au retentissement universel du nom de Renaud, illustre en un âge aussi tendre. Mais la gloire du ciel était encore pour lui un plus puissant mobile que celle de la terre.

« II brise donc tous les obstacles, choisit une troupe d'audacieux guerriers, et, prenant le chemin de la Thrace, il marche droit à la capitale de l'empire. Là le monarque grec l'accueille en son palais, là il reçoit de ta part un envoyé qui lui raconte en détail la prise d'Antioche, puis sa belle défense;

« Cette défense contre les Perses, qui pour l'assiéger s'étaient armés en si grand nombre, que leur vaste empire semblait vide d'habitants et d'armes. 11 lui parle de toi, puis de quelques autr.;s, et enfin de Renaud , sur lequel il s'arrête. 11 raconte sa fuite hardie, et tout ce qu'il a fait de glorieux parmi vous.

154 LA JÉRqSALEM DÉLIVRÉE.

«11 termine en disant que le peuple chrétien est aux portes de Jérusalem, sur le point de livrer l'assaut, et il l'invite à venir au moins concourir à cette dernière victoire. Ce langage est au cœur du vaillant jeune homme un si puissant aiguillon, qu'une heure de retard lui paraît un lustre, tant il brûle de combattre les Sarrasins et de teindre ses mains de leur sang.

a II lui semble que la gloire des autres est la censure de sa lenteur, et il s'en couri'ouce. Prières, conseils, il n'écoute rien ; il n'a d'autre crainte que de ne pas partager tes périls et ta gloire. Cela seul lui semble un grand malheur j quant au reste, il n'a nul efiioi.

« 11 se précipite lui-même au-devant de sa destinée. La fortune qui l'entraîne nous conduit sur ses pas. A peine s'il attend pour partir les premiers rayons de l'aube nouvelle. Il choisit la voie la plus courte comme la meilleure. 11 ne cherche à éviter ni les passages difficiles, ni les pays habités par nos ennemis.

xiu.

« Ici nous trouvons la dîsettt, là des chemins impraticables ; ici des violences, là des pièges. Mais tous ces obstacles sont surmontés, et nos ennemis défaits ou mis en fuite. Ces succès nous avaient aguerris contre les dangers et rendus fiers, quand un jour nous arrivâmes aux confins de la Palestine.

« Là, nos éclaireuis accourent nous dire qu'ils ont entendu un grand cliquetis d'armes, vu des drapeaux, qu'une foule d'autres indices leur font soupçonner l'approche d'une armée innombrable. Notre chef intrépide ne change alors ni de ton, ni de visage, ni de résolution, bien que plusieurs pâlissent à cette terrible nouvelle.

« Compagnons, dit-il, c'est maintenant que nous touchons à la couronne du martyre ou à celle du triomphe. J'espère l'une bien davantage, mais je ne désire pas moins l'autre, dont le mérite est plus grand et la gloire égale. Ce camp, ô frères, va devenir un temple consacré à notre immortelle

mémoire ; l'avenir y viendra visiter ou nus sépulcres ou nos trophées.

« 11 dit, — et dispose des sentinelles, distribue les emplois et les travaux. 11 veut que chacun dorme sous ses armes, et luimême ne dépose ni son casque ni sa cuirasse. On était à cette heure de la nuit la plus amie du sommeil et du silence, quand s'élève un bruit de hurlements barbares qui retentissent jusqu'au ciel et jusqu'aux enfers.

« On crie : Aux armes! aux armes ! et Suénon, couvert des siennes, se porte ir, premier en avant. Une magnanime audace éclate en ses yeux et colore son visage. Nous sommes assaillis, et un cercle épais nous environne et nous presse de toutes parts. Autour de noi^ une forêt de lances et d'épées, sui* nos têtes une nuée de traits.

xvni.

« Dans cette lutte inégale, quoique les ennemis soient vingt contre un, beaucoup sont blessés, d'autres sont tués par des coups portés aveuglément dans l'ombre ; mais on ne distingue dans les ténèbres ni le nombre des blessés, ni le nombre des morts ; la nuit cou\Te nos pertes et nos prodiges de valeur.

« Suénon cependant lève si haut le front dans la foiile, que chacun le peut aisément apercevoir. Dans l'obscurité même, son incroyable vigueur fait l'admiration de ceux qui le voient. Un ruisseau de sang, un amas de cadavres, forment un rempart autour de lui. De quelque côté qu'il aille, il semble porter l'effroi dans ses yeux, et la mort dans sa main.

«Nous combattîmes jusqu'aux premières lueurs de l'aurore. Mais, quand se dissipa cette horreur de la nuit qui nous dérobait l'horreur du carnage, la lumière désirée redoubla notre effroi par un bien douloureux spectacle ; nous vîmes le camp jonché de morts, et notre armée presque toute détruite.

« De deux mille, à peine restions-nous cent. A la vu > d'un si horrible massacre, je ne sais si le grand cœur de Suénon se troubla, mais il n'en fit rien paraître. Élevant la voix au eon-

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