‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 37 sur 114 · S6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

S6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE

traire : « Suivons, s'écrie -t-il, nos frères héroïques qui, loin du Styx et de rAverne, nous ont tracé de leur sang le chemin du ciel. »

« Il dil, — et à la vue de cette mort prochaine, la joie qui brille sur ses traits est aussi dans son cœur. 11 oppose à la fureur des barbares une âme intrépide et ferme. L'acier le mieux trempé ni le diamant ne résisteraient pas aux coups qu'il porte. Tout son corps n'est qu'une seule plaie.

« Ce n'est plus la vie, mais le courage qui soutient ce cadavre indompté. Frappé, il frappe sans se ralentir. Plus il est blessé, plus il est terrible. Mais voici que, plein de fureur, s'élance SI \r lui un homme gigantesque, au front et au regard farouchi s. Après un combat long et opiniâtre, et avec l'aide des siena il finit par renverser le héros.

« Il tombe ce jeune homme invincible, ô destin amer ! et nul parmi nous ne le peut venger. 0 sang noblement répandu, ô nobles restes de mon maître bien -aimé, je vous atteste que je ne fus point alors avare de ma vie; je n'esquivai ni le fer ni les coups, et s'il avait plu au ciel que je périsse, j'en étais digne par mes exploits.

« Je tombai seul vivant au milieu de mes compagnons morts ; mais nul sans doute ne me crut vivant. Je ne saurais redire autre chose de nos ennemis, tant j'étais plongé dans une profonde torpeur ; mais, quand la lumière revint à mes yeux voilés d'un noir bandeau, il me sembla qu'il était nuit, et une lueur vacillante s'offrit à mon faible regard.

« Il ne me restait pas assez de force pour discerner promptement les objets ; j'étais pareil à l'homme qui, entre la veille et le sommeil, ouvre tour à tour et ferme les yeux. La douleur de mes blessures commençait à me devenir importune, car le vent et le froid de la nuit me les rendaient plus cuisantes, étendu que j'étais sur le sol et en plein air. xxvn.

a De plus en plus toutefois s'approchait cette lueur qu'ac-

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compagnait un léger murmure. Elle arrive enfin jusqu'à moi et s'arrête. Alors je soulève, quoique avec effort, ma débile paupière, et je vois deux hommes vêtus de longues robes, tenant chacun une torche. J'entends qu'on me disait : « 0 mon fils, aie confiance dans le Seigneur, qui se souvient des justes, et dont la miséricorde prévient leurs prières. » xxvni.

« En me parlant de la sorte, il étendit sur moi la main pour me bénir, et murmura pieusement, à voix basse, des paroles que j'entendis peu et que je compris moins encore. « Lèvetoi, » me dit-il ensuite. Et moi, léger et guéri, je me lève, et ne sens plus mes blessures. 0 miracle ! il me semble au contraire qu'une vigueur nouvelle circule en mes membres.

« Étonné, je le regarde, et mon âme interdite ne peut en croire la vérité. Alors l'un d'eux me dit : « Homme de peu de foi, qu'as-tu donc à douter? où ta pensée s'égare-t-elle ? Tu ne vois point en nous des fantômes, mais des serviteurs de Jésus, qui avons fui un monde séducteur et ses doux mensonges, et qui vivons dans ce lieu sauvage et isolé.

« Le Seigneur, qui règne en tous lieux, m'a choisi pour opérer ta guérison, car il ne dédaigne pas les pLas vils instruments pour accomplir les plus merveilleux effets. 11 ne veut pas non plus que ce corps, habitacle d'une âme si digne, et qui doit un jour, immortel et brillant, se réunir à elle, reste ici sans honneurs.

« J'entends parler du corps de Suénon. Une si grande valeur mérite bien un tombeau que l'avenir entourera d'hommages. Mais lève les yeux aux étoiles, et regarde celle qui resplendit comme un brillant soleil ; ses vifs rayons vont te conduire au ,orps de ton noble chef. »

xxxu.

a Alors je vis de ce bel aslre, ou plutôt de ce soleil nocturne, descendre un rayon qui tomba droit sur le corps^ comme un éclatant coup de pinceau. 11 jeta sur lui une lumière si vive, (jue toutes ses plaies en étincelèrent, en resplendirent. Soudain je le reconnus dans ces restes sanglants et mutilés.

« Il ne gisait point le front contre terre ; mais, comme ses pensées, son visage était tourné vers les étoiles^ dans l'attitude d'un homme qui aspire au ciel. 11 tenait au poing droit un fer, qu'il serrait comme pour frapper encore; son autre main, humblement posée sur sa poitrine, semblait implorer la clémence de Dieu.

« Tandis que je baigne ses plaies de mes larmes, sans pouvoir épancher la douleur qui me contriste r4me, le saint vieillard lui ouvre la main droite, et en arrache*l*epée qu'elle étreignait. « Cette épée, me dit-il, qui a répandu aujourd'hui tant de sang infidèle, est, comme tu le sais, parfaite; il n'en est peutêtre pas qui lui soit supérieure.

« Il plaît au ciel, puisqu'une mort désolante l'enlève à son premier maître, qu'elle ne reste pas oisive en ces lieux ; il veut qu'elle passe d'une main hardie en une autre main courageuse qui l'emploie avec autant de force et d'adi'esse, mai» plus longtemps et avec plus de bonheur ; il veut enfin qu'elle tire vengeance du meurtrier de Suénon.

« Soliman a tué Suénon, et Soliman doit succomber sous le glaive de Suénon. Prends-le donc, et va dans le camp chrétien, assis sous les murs de Jérusalem. Ne crains pas que dans ce pays étranger on t'inquiète encore dans ta route ; elle t'aplanira les difficultés du chemin, la droite puissante de celui qui t'envoie.

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