‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 39 sur 114 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Ce discours éveille dans tous les cœurs le souvenir de Renaud. 11 en est qui disent : « Hélas ! le jeune héros se trouve maintenant au sein des nations païennes ! » Il n'est personne qui ne raconte ses prouesses au Danois, qui ne déroule à ses yeux émerveillés le long tissu de ses exploits. xLvn.

Au moment où le souvenir du jeune héros avait attendri tous les cœurs, voici que reviennent au camp plusieurs cavaliers qui, selon l'usage, étaient sortis pour piller aux alentours. Ils ramènent avec eux des moutons en abondance et des bœufs enlevés, du blé aussi, mais en petite quantité, et des fourrages pour satisfaire la faim des chevaux. XLvin.

Ils apportent la preuve, certaine en apparence, d'un affreux malheur : c'est l'armure brisée et sanglante du brave Renaud. Incontinent (et qui pourrait celer une semblable nouvelle?) des bruits divers et incertains se répandent. La foule accourt éplorée et veut voir les armes du héros.

En les voyant, on reconnaît bien son immense bouclier, son casque étincelunt et toutes ses armes, blasonnées de l'aigle qui éprouve ses petits au soleil et ne se fie pas à leur plumage. Dans les périlleuses entreprises, on avait jadis coutume de les voir les premières ou seules en avant, et à cette heure on ne les voit pas, sans pitié ni sans colère, rompues eî sanglantes.

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Tandis que le camp murmure, et qu'on interprète diver- ^ment cette mort, le pieux Bouillon mande Aliprand, chef «le ceux qui rapportèrent le butin, homme franc, simple et véridique en ses discours. « Dis-moi, lui demande-t-il, où et comment as-tu trouvé ces armes? Heureuse ou non, ne me cache aucune circonstance. » «

Le guerrier lui répond : k A une distance du camp qu'un courrier franchirait en deux jours, vers les confins de Gaza, se trouve une petite plaine enclose par des collines, et un peu écartée du chemin. Un ruisseau qui descend des rochers y coule lent et doux parmi les herbes. Ce lieu, couvert d'arbres touffus et de broussailles, est très-favorable à une embuscade.

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« Là, nous cherchons des troupeaux venus pour paître l'herbe des bords, et sur le gazon teint de sang nous apercevons le cadavre d'un guerrier gisant au bord de l'eau. A la vue de ces armes, de leurs ornements que nous reconnaissons quoique souillés, chacun s'émeut. Je m'approche pour découvrir le visage, mais la tête était coupée.

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« La main droite manquait aussi, et, dans le bmte, de nombreuses blessures allaient du dos à la poitrine. Non loin et vide gisait le casque à l'aigle qui déploie ses ailes blanches. Pendant que je cherche quelqu'un à interroger, un paysan survient seul, et veut fuir dès qu'il nous aperçoit.

« Mais on le poursuit, on s'en empare, et, sur la demande qu'on lui adresse, il répond que la veille il a vu sortir de la forêt plusieurs guerriers dont il s'est caché ; que l'un d'eux tenait par ses blonds cheveux une tête coupée et sanglante qui lui sembla, considérée attentivement, une tête de jeune homme sans poil au me»', ton ;

<c Qu'ensuit; ce même guerrier l'a suspendue à l'arçon de sa selle. Puis il ajoute qu'à leur costume il a reconnu des caval'ers de notre nation. Je fais dépouiller le cadavre, et, aux soupçons qui m'assiègent, je ressens une douleur si vive, que

je pleure améi ornent. J'emporte ses armes, laissant l'ordre qu'on lui rende les honneurs de la sépultiire.

« Mais si ce noble tronc est celui qne je crois, il mérite bien une autre tombe et d'autres funérailles. » Cela dit, Aliprand se retire, car il n'a plus lien de certain à déclarer. Godefroi teste sombre et soupire. Toutefois il ne s'affermit pas en cette triste pensée, et veut, à des signes plus certains, reconnaître CP, corps mutilé et cet injuste homicide. Lvn.

Cependant la nuit s'abaisse, et couvre de ses ailes les campagnes immenses du ciel. Le sommeil, repos de l'âme, oubli <les maux, calme par ses douceurs les sens et les soucis. Toi seul, Argillan, aiguillonné des traits d'une âpre douleur, tu roules en ta pensée de coupables desseins ; ton âme troublée se refuse au repos, et tes yeux au doux sommeil.

LVIU.

Prompt à agir, hardi de langage, impétueux et bouillant esprit, Argillan naquit aux rives du Tronto, et fut noui-ri, dans leg guerres civiles, de haine et de vengeance. Condamné bientôt à l'exil, il ir:0nda éa sang les collines et les r.ivases, il dévasta son pays, jusqu'à ce qu'il vînt en Asie guerroyer et acquérir une gloire plus honorable.

Au lever de l'aube, il finit par clore les yeux, mais son sommeil n'est ni doux ni paisible. Alecto jette son âme dans un état de stupeur non moins profond et non moins affreux que la mort. Ses facultés intellectuelles sont le jouet d'illusions, et même en dormant il n'a point encore de repos car la cruelle furie lui apparaît sous d'horribles fantômes, (K l'épouvante.

Elle lui figure un grand buste sans tête et le bras droit mutilé. 11 tient en sa main gauche sa tête tranchée, livide et sanglante. Ce visage de mort expire, et parle en expirant, et ces paroles s'échappent avec le sang et les sanglots : « Fuis, Argillan ; ne vois-tu pas le jour? Fuis ces tentes infâmes et un chef impie.

« Amis si chers, qui vous défendra du cruel Bouillon et des pertldes dont je meurs victime ? Le félon, intérieurement déoré d'envie, ne songe qu'à vous perdre comme moi. Si pourtant ta main aspire à une noble gloire, et compte assez sur sa valeur, non, ne fuis pas ; que le tyran périsse, et que son sang maudit apaise mes mânes.

« Mon ombre t'accompagnera ; je te présenterai le fer, j'allumerai ta colère, j'armerai ton cœur et ta main. » Ainsi parle Alecto, et son langage anime Argillan d'une fm'eur nouvelle. Il s'éveille, et roule étonné des yeux pleins de rage et de poison. 11 s'arme, et rassemble en toute hâte les guerriers d'Italie. Lxni.

Il les réunit dans le lieu même où sont suspendues les armes du brave Renaud, et d'une voix altière il exhale en ces paroles haineuses sa douleur concentrée : « Ainsi donc un peuple barbare et tyrannique, qui foule aux pieds la raison et les serments, et que le sang ni l'or * ont jamais saturé, nous mettra le frein à la bouche et le joug sur le cou?

« Ce que nous avons souffert de cruel et d'indigne depuis sept ans, sous cette indigne domination, fera dans dix siècles brûler encore Rome et l'Italie de haine et de vengeance. Je tairai que la Cilicie fut soumise par les armes et l'adresse du brave Tancrède, que les Français en jouissent maintenant par trahison, et que la perfidie a usurpé la conquête de la valeur.

« Je tairai qu'en toute circonstance où besoin est d'une main agile, d'une pensée ferme, d'un courage audacieux, c'est toujours un de nous qu'on voit le pt'emier porter au miheu de mille morts le fer et le feu. Puis, quand on partage, dans la paix et le repos, les palmes et le butin, ces triomphes ne sont plus alors les nôtres, mais les leurs ; les honneurs, les terres, les richesses sont pour eux seuls.

« 11 fut un temps sans doute, où de telles insultes nous pouvaient sembler graves et étranges; je les regarde aujourd'hui comme légères : un crime épouvantable les eÉface. Ils ont tué

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îlenaud; ils ont violé les lois divines et humaines; et le ciel ne Ignce pas ses foudres! et la terre ne les engloutit pas dins sa nuit éternelle !

« Ils ont mis à mort ce Renaud qui fut le glaive et le bouclier de notre foi, et il n'est pas encore vengé ! Non, il gît mutilé sur le sol, sans vengeance et sans sépulture. Vous cherchez le meurtrier? Qui pourrait, ô mes amis, le méconnaître? Eh ! qui ne sait pas que Godefroi et Baudouin portent envie à la valeur latine ?

Lxvm.

«Mais que chercïié-je des preuves? J'en jure par le ciel, ce ciel qui nous entend et qu'on ne peut tromper, au moment où s'éclaircissent les ténèbres de la nuit, j'ai vu l'ombre de l'infortuné Renaud. Hélas ! que ce spectacle était cruel ! De quels crimes n'est-il pas l'augure ! Je l'ai vu, et ce n'est point un songe ; son image s'offre maintenant en tous lieux à mes regards.

« Qu'avons nous désormais à faire? Cette main, encore souillée d'un meurtre aussi injuste, doit-elle toujours nous gouverner? ou bien irons-nous, loin d'elle, sur les bords que baigne l'Euphrate, chez des peuples efféminés, dans des plaines fertiles où prospèrent tant de cités et de royaumes? Ces tonquêtes-là seront à nous, je l'espère ; nous n'en partagerons pas l'empire avec les Français.

« Partons, at si vous le voulez ainsi, ce sang illustre et innocent restera sans vengeance. Si pourtant ce courage, qui sommeille glacé en nous à cette heure, s'embrasait comme il le doit, ce serpent funeste qui dévora l'ornement et la fleur du peuple latin donnerait aux autres monstres, par sa mort et son supplice, un mémorable exemple.

« Moi, moi, je voudrais, si votre grande valeur osait vouloir tout ce qu'elle peut, que cette main fût l'instrument qui châtiât ce coeur impie, repaire de trahisons. » Ainsi parle ce fanatique, et il entraîne tous les cœurs dans son élan de rage-

« Aux armes! aux armes! » crie ce forcené; et cette jeunesse superbe crie avec lui : « Aux armes ! aux armes ! »

Alecto fait tournoyer au milieu d'eux sa main a'mée, et /erse dans les cœurs ses poisons et ses feux. L'indignav'on, la folie, la soif criminelle s'allument et s'accroistr^t ; la tontagion circule et se répand. Elle sort des tentes italiennes et passe dans celles des Helvétiens, puis elle gagne aussi les Anglais. Lxxni.

Et le cruel événement, le grand malheur général n'est pas le seul stimulant à la révolte ; mais d'anciennes rancunes fournissent à ces peuples étrangers de nouveaux motifs et de nouveaux aliments à leur colère. Toute la haine assoupie se réveille; ils appellent les Français impies et tyrans, et la fureur, qui ne peut se contenir, se répand en orgueilleuses menaces.

Ainsi l'eau , sm* un feu trop ardent, bouillonne d'abord et fume; mais, le vase d'airain ne pouvant plus la contenir, elle s'élance, écume et déborde. Ceux, en petit nombre, qu'éclaire la vérité, ne suffisent pas pour contenir la fBule en démence. Tancrède, Camille, Guillaume et les autres chefs sont loin du camp.

Déjà ces peuples furieux courent en désordre et précipitamment aux armes; déjà les trompettes séditieuses font entendre des accents de guerre. Cependant des émissaires, partis de divers points, crient au pieux Bouillon de s'armer : Baudouin se montre le premier sous les armes, et se place à côté de lui.

Godefroi, qui s'entend accuser, lève le'' yeux au ciel, et, selon sa coutume, a recours à Dieu : « SeignL?, dit-il, toi qui sais combien j'ai horreur de répandre le sang d'un frère, arrache le voile qui les aveugle, apaise la fureur qui les anime, et découvre-leur mon innocence, qui t'est coimue ! »

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