LXXVII
11 dit, et sent une chaleur inaccoutumée que le ciel répand dans ses veines. Plein d'une sainte ardeur, fort d'un espoir
courageux qui se p#int sur son visage, environné des siens, il marche au-devant de ceux qui croient venger Renaud; et, quoiqu^il entende résonner autour de lui les armes et les menaces, il ne ralentit point sa marche.
,f. LXXVHI.
Il a endossé sa cuirasse, et s'est vêtu, contre son usage, d'un pompeux costume. Ses mains sont nues, ainsi que son visage, où brillent les nouveaux rayons d'une majesté céleste. 11 porte le sceptre d'or, et pense avec cette seule arme apaiser les rebelles. C'est ainsi qu'il paraît devant eux ; il leur parle, et l'on dirait l'accent d'une voix surhumaine.
« Quelles menaces insensées , et quel vain bruit d'armes cntends-je? Qui les excite? Après tant de preuves, suis-je ainsi connu et respecté qu'on me soupçonne, qu'on ose accuser Godefroi de perfidie, et qu'on approuve l'accusateur? Vous attendez sans doute que je m'incline devant vous, que je vous expose ma défense et vous adresse mes prières?
a Ah ! la teiT^ remplie de magloire, n'apprendra point une telle indignité ! Ce sceptre, le souvenir de mes honorables exploits, seront mes uniques défenseurs; mais ici la justice doit faire place à la pitié, et le châtiment ne frappera point les coupables. Je vous pardonne cette erreur en considération de vos autres mérites, et en faveur de Renaud.
« Qu'Argillan seul, instigateur de tant de fautes, lave dans son sang le crime commun ; car, sur de futiles soupçons, il vous a entraînés dans son erreui-. » Lès éclairs et la foudre, tandis qu'il parle, brillent dans ses traits empreints d'une royale majesté; Argillan, étonné, confondu, tremble (qui le croirait?) à l'aspect de sa colère.
Lxxxn.
Et la '.ouïe, qui tout à l'heure, sans respect et audacieuse, frémissait d'orgueil et de rage ; elle dont les mains étaient si promptes à saisir le fer, les lances et les feux dont s'armait sa fureur, cette foule, partagée entre la crainte et la honte, écoute en silence ces paroles sévères, et n'ose lever le front.
Ils laissent saisir et enchaîner Argillan, bien qu'il soit entouré de leurs armes.
Ainsi le fier lion qui secouait en rugissant son horrible crinière, à la vue du maître qui dompta sa fe'rocité native, peut souffrir un joug indigne, et craint ses menaces et sa rude domination. Ni sa longue crinière, ni ses dents redoutables, ni ses ongles dont la force est si grande, ne le font alors s'enorgueillir.
On dit qu'un guerrier ailé, au visage terrible, tenait, dans une attitude menaçante, un bouclier devant le pieux Bouillon, et agitait une épée nue, foudroyante, qui semblait encore toute dégouttante de sang. C'était sans doute le sang des cités et des royaumes qui provoquèrent les tardives vengeances du ciel.
Ainsi le tumulte apaisé, tous déposent leurs armes, et beaucoup leur haine avec elles, Godefroi, préoccupé de divers projets et de nouvelles entreprises, retourne à sa tente. Comme il se prépare à livrer l'assaut avant la fm du second ou du troisième jour, il va visiter les poutres taillées, et déjà disposées en machines formidables.