‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 41 sur 114 · CHANT NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHANT NEUVIEME

Voyant que sont calmés les cœurs en révolte et que les colères sont éteintes; qu'il ne peut lutter contre le destin, ni changer les décrets suprêmes de l'immuable volonté, le grand monstre infernal se résout à partir. Sur son passage^ les champs fertiles se dessèchent et le soleil pâlit. Escortée de nouvelles furies, Alecto vole en toute hâte à d'autres tentatives.

Elle sait que les artifices de ses compagnes ont éloigné de l'armée chrétienne le fils de Berthold, ainsi que Tancrède et

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d'autres chevaliers, les plus vaillants et les plus redoutables. « Qu'atlends-je encore? dit-elle; que Soliman tombe à l'improviste sur le camp et y porte le ravage . Certes nous aurons, j'en ai l'espoir, une victoire éclatante sur une armée affaiblie et en désordre. »

Cela dit, elle vole aux lieux où Soliman habite avec les bandes errantes dont il s'est constitué le chef. De tous les hommes rebelles à Dieu, ce Soliman est le plus féroce, et quand, pour venger de nouveaux outrages, la terre repro.duirait les géants, aucun d'eux ne l'égalerait. Il règne sur les Turcs, et Nicée est le siège habituel de son empire.

Cet empire s'étendait le long des rives delà Grèce, duSangar jusqu'au Méandre, antique patrie des Mysiens, des Phrygiens, des Lydiens, des peuples du Pont et de la Bithynie. Mais, depuis que des peuples étrangers sont venus en Asie combattre les Turcs et les autres intidèles, ses terres ont été conquises, et lui-même deux fois battu en bataille rangée.

11 tenta de nouveau, mais en vain, la fortune, et, chassé d( son pays natal, il fut accueilli à la cour d'Egypte par le roi, qui se montra magnanime et généreux à son égard. Résolu à disputer aux soldats du Christ la conquête de la Palestine, il vitavec joie un guerrier aussi redoutable que Soliman s'offrir à partager cette grande entreprise.

Mais, avant de déclarer ouvertement la guerre aux Chrétiens, il veut que Soliman, auquel il prodigue l'or à cet effet, lui enrôle les Arabes sous ses drapeaux. Tandis que lui-même assemble une armée en Asie et dans le pays maure, Soliman part, et ramène aisément avec lui ces Arabes avides, voleurs en tout temps et mercenaires.

vn.

Ainsi devenu leur chef, il court la Judée, la ravage et la pille. Il intercepte la venue et le retour de la mer au camp. Le souvenir toujours vivant de ses anciens outrages et la perle de son empire l'animent à de terribles représailles; mais son esprit irrésolu ne se fixe encore en aucune résolution.

Alecto vient à lui sous les traits d'un vieillard. Pâle, le visage plein de rides, il a sur la lèvre une barbe épaisse et le menton rasé. Autour de sa tôle s'enroule un long turban; sa robe lui descend aux pieds. Elle a le cimeterre au cote, le carquois à l'épaule, l'arc à la main.

« Maintenant, lui dit-elle, nous parcourons des plaines désertes, des sables stériles et dévastés, où nul butin, nulle victoire qui mérite quelque honneur ne peut occuper nos bras. Godefroi cependant livre assaut à la ville, et si nous tardons encore un peu, nous verrons d'ici les ruines et l'incendie.

« Quoi ! des chaumières embrasées, des troupeaux et des bœufs seront les glorieux trophées de Soliman? C'est ainsi qu'il reconquiert son royaume? Crois-tu venger ainsi tes injures et tes pertes? De l'audace! de l'audace ! Accable de nuit dans leurs retranchements ces barbares. Crois-en ton vieil Araspe, dont tu as éprouvé les conseils sur le trône et oans l'exil.

« Ils ne nous attendent ni ne nous craignent ; ils méprisent des Arabes nus et craintifs. Us ne pourront jamais croire qu'une race accoutumée au pillage et à la fuite ose aujourd'hui tenter un si grand coup. Mais ces Arabes, ton audace les rendra audacieux contre un camp sans défense et qui repose. » 11 dit, le monstre infernal lui verse au cœur ses ardentes furies et disparait dans les airs.

Le guerrier lève les mains au ciel et s'écrie : « 0 toi qui fomentes en mon sein de telles fureurs, tu n'es pas un mortel, bien que tu me sois apparu sous une figure humaine ! Voilà que je te suis où tu m'appelles. J'irai ; j'élèverai des montagnes dans les plaines^ des montagnes de morts et de blessés; je répandrai des fleuves de sang. Sois avec moi, et guide mes armes dans l'obscurité. »

xni.

11 se tait, et sans retard il assemble ses hordes d'Arabes. Ses paroles stimulent la lenteur et la faiblesse, et le camp, qu'il embrase de ses propres désirs^ est impatient de le suivre,

Alecto sonne elle-même la trompette^ et de sa propre main déroule au vent le- grand étendard. Le camp marche rapidement, ou plutôt il court, puisqu'il devance même le vol de la renommée.

Alecto l'accompagne, puis elle l'abandonne et prend le costume et la physionomie d'un courrier, et, à l'heure incertaine où la nuit et le jour se disputent le monde, elle entre à Jérusalem, traverse une foule éplorée, et apporte au roi la nouvelle du camp qui arrive, de l'attaque nocturne projetée, dont elle lui indique l'heure et le signal.

Mais déjà les ombres déploient un voile horrible, teint et parsemé de vapeurs rougeâtres. Au lieu du froid des nuits, une rosée tiède et sanglante baigne la terre. L'air se peuple de monstres et de prodiges ; on entend errer des larves qui frémissent. Pluton vide ses abîmes, et épanche toutes ses ténèbres des gouffres infernaux.

Par cette horreur profonde le fier Soudan marche aux tentes de ses ennemis. Mais, à l'heure où la nuit atteint la moitié de sa course pour décliner ensuite, il s'approche à moins d'un mille du camp où les chrétiens reposent en pleine sécurité. Là, il fait restaurer ses gens, puis par ce hardi langage il les anime à une terrible attaque :

« Voyez-vous là, rempli de mille butins, un camp plus fameux que redoutable; il a, comme une mer, englouti dans son sein dévorant toutes les richesses de l'Asie. Aujourd'hui tout cela est à vous, et le destin heureux qui vous le livre ne saurait vous exposer à moins de périls. Ces armes, ces chevaux couverts d'or et de pourpre, seront votre proie, et non leur défense.

xvin.

« Cette armée n'est déjà plus celle qui a vaincu la Perse et Nicée ; dans une guerre si longue et si aventureuse, la meilleure part a succombé. Mais, fût- elle encore entière, elle est maintenant -olongée dans un profond repos et sans armes. (>

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(riomphe aisément de celui que le sommeil accable ; car du sommeil à la mort il n'y a qu'un faible intervalle.

<■< Allons, venez; moi, je veux le premier vous ouAO'ir sur les corps expirants une route jusqu'aux remparts. Que chaque épée frappe comme la mienne, et l'imite au sein du carnage. Qu'aujourd'hui le règne du Christ succombe, qu'aujourd'hui l'Asie soit libre, et qu'aujourd'hui vos noms soient immortels. •>■) Ainsi, sur le point d'éprouver leur courage, il l'aiguillonne, puis il les fait avancer en silence.

Mais voici que sur la route, dans l'ombre où pointe une lueur incertaine, il aperçoit des sentinelles ; il ne peut, comme il le croyait, surprendre le sage Bouillon. A la vue de Soliman et des bandes innombrables qu'il traîne à sa suite, les sentinelles se replient en poussant des cris. Le premier poste s'éveille et se dispose à combattre.

Alors les Arabes, certains d'avoir été entendus, font retentir leurs trompettes sauvriges. Des cris horribles montent au ciel, les pas des chevaux se mêlent à leurs hennissements. Les montagnes mugissent, les vallées mugissent, et les abîmes répondent à leurs mugissements. Alecto agite sa torche infernale et donne le signal aux habitants de Jérusalem, xxn.

Le Soudan se précipite, et fond si rapide sur ce poste encore en désordre, qu'il devancerait le tourbillon orageux sortant de ses grottes profondes. Le torrent qui renverse les arbres et les maisons, la foudre qui abat les tours et les consume, le tremblement de terre qui remplit le monde d'épouvante, sont de faibles images de sa fureur.

Le fer ne frappe pas qu'il n'atteigne, et il n'atteint pas qu'il ne blesse ou qu'il n'arrache la vie. J'en dirais plus, mais ces vérités ont l'air de mensonges. Soliman semble être invulnérable et ne pas sentir les coups que mille bras lui portent ; ou du moins il ne s'en plaint pas, quoique son casque, i'iappé, retentisse comme une cloche et jette d'horribles étincelles.

Quand, à lui seul, il a presque mis en fuite cette première froupe de chrétiens, les Arabes arrivent en courant, semblables à im déluge grossi de mille ruisseaux. Les Francs fuient alors à toute bride. Le vainqueur se mêle aux fuyards, entre avec eux dans les retranchements, et tout le camp s'emplit de ruines^ d'horreur et de carnage.

Le Soudan porte sur son casque un énorme, un épouvantable dragon qui s'allonge et tend le cou ; il se dresse sur ses pieds, déploie les ailes et courbe en arc sa queue tortueuse. Il semble qu'il darde trois langues, qu'une livide écume sorte de sa bouche et qu'on entende son sifflement; et, dans l'embrasement du combat, on croirait qu'il s'enflamme aussi, et qu'il vomit à la fois feu et fumée.

Sous cet aspect étincelant, le guerrier impie se montre formidable. Ainsi, dans l'ombre, les navigateurs aperçoivent au milieu de mille éclairs l'océan en fureur. Les uns fuient d'un pas tremblant^ les autres d'une main intrépide s'arment du fer. La nuit augmente encore le tumulte, et redouble le danger en le couvrant de ses voiles.

Parmi ceux qui font preuve de la plus grande audace, Latin se distingue. Né sur le Tibre, son corps a résisté à la fatigue, et son courage aux années. Cinq fils, de valeur presque égale, sont toujours à ses côtés dans les combats. Une pesante armure charge depuis leur enfance leurs membres, qui croissent encore, et leur doux visage.

XX vin.

Animés par l'exemple du père, ils brûlent de plonger leur fer dans le sang, et vont aiguisant leur rage. « Marchons, leur dit Latin, contre cet impie qui tire vanité de ces fuy^jnis; que le carnage qu'il fait des autres ne ralentisse pas notre audace accoutumée. L'honneur est vil, ô mes enfants, quand il n'a point le mérite du danger. »

Ainsi une lionne farouche mène avec elle, au-devant de leur proie et des périls, ses petits dont la crinière n'est pas encore

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pendante, dont les annûes n'ont pas développé les ongles féroces, ni les défenses de leurs gueules terribles. Elle les anime à déchirer le chasseur qui trouble leurs forêts natales, et fait fuir les animaux timides.

Le bon père suit sa troupe imprudente. Avec ses cmq fils il cerne et attaque Soliman. Un même esprit, un même dessein guide le fer de leurs six lances; mais l'aîné, trop audacieux, abandonne la sienne et aborde le fier soudan ; en vain de la pointe de son épée il tente de tuer sous lui son cheval.

Mais comme un roc battu parles tempêtes et par les vagues d'une mer qu'il domine reste inébranlable contre les tonnerres et les foudres du ciel irrité, contre les vents et les vastes ondes ; ainsi le fier soudan présente un front invulnérable aux glaives et aux lances, et le jeune téméraire qui veut percer son cheval a le crâne fendu de sa main entre les sourcils et les joues.

xxxn.

Aramant tend un bras secourable à son frère qui tombe, et le soutient. Vaine et imprudente pitié qui joint sa propre ruine à celle de son frère ! Le païen, d'un coup qu'il décharge sur ce bras, renverse le blessé et son appui. Ils tombent tous deux, palpitants, l'un sur l'autre, et confondent leurs derniers soupirs et leur sang.

Ensuite il brise la lance de Sabin, dont l'importunait de loin l'enfant. 11 pousse sur lui son cheval, le jette à terre tout tremblant et le foule. L'âme s'arrache avec peine de ce jeune corps, et quitte éplorée les douceurs de la vie, les jours joyeux et enchantés de la jeunesse.

Pic et Laurent sont encore vivants. Nés le même jour, leur ressemblr<ice était si grande, qu'elle avait occasionné de douces méprises. Mais si la nature ne mit entre eux aucune différence, la fureur de leur ennemi ne les traite pas de mômir. Distinction barbare! à l'un il tranche la tête, à l'autre il perce la poitrine.

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