‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 47 sur 114 · LXXIX · texte numérisé non relu

LXXIX

En d'autres rencontres, il tue Saladin , Agricalte , Muléassem. Près d'eux, il coupe Aldiazil par le milieu du corps, 11 renverse Ariadin, lui perce la poitrine et le raille amèrement. Mais lui^ soulevant ses yeux appesantis par la mort, répond ainsi à ces orgueilleux outrages :

i9t LA JERUSALEM DÉLIVRÉE.

ftQui que tu sois, tu ne te réjouiras pas longtemps de ma défaite ; une pareille destinée t'attend, et une main plus Ibrte t'étendra gisant <à mes côtés. » Mais Argillan , avec un sourire railleur : « Laisse au ciel, dit-il, le soin de mon sort ; toi, meurs ici , et sers de pâture aux chiens et aux oiseaux. » Puis il le presse du pied, et lui arrache la vie en retirant son fer.

Un page du Soudan S6 trouve dans la foule des archers. La jeunesse n'ombrage pas encore son menton de son premier duvet. La moite sueur qui baigne ses belles joues brille comme des perles et des gouttes de rosée. La poussière couvre ses cheveux en désordre et semble les embellir ; une douce fierté dédaigneuse règne sur son visage.

Il monte un coursier qui égale en blancheur la neige tombée sur l'Apennin. 11 est plus rapide que le vent ou la flamme, tant il est vif et léger. Ce page est armé d'une zagaie ; un cimeterre pend à son côté ; le fourreau, dans sa pompe orientale, est éclatant d'or et de pourpre.

Lxxxni.

Tandis que ce jeune homme, le cœur enivré de ces nouvelles jouissances de gloire, jette le désordre dans tous les rangs, et les serre de plus près qu'aucun autre , l'adroit Argi» lan épie l'instant où, à travers ses bonds légers, il le frappera de sa lance. Il renverse son cheval à l'improviste, et fond sur lui, qu'il est à peine relevé.

Sur son visage suppliant, vaine arme pour sa défense, il porte, le cruel ! une main inexorable, et ose oatfager le plus bel ouvrage de la nature. Le fer paraît sensible et plus humain que l'homme, car il glisse et descend à plat ; mais Argillan redouble , et l'atteint de la pointe à l'endroit qu'il manqua d'abord.

Soliman, qui non loin de là tient tête à Godefroi, abanàonne la mêlée et accourt dès qu'il voit le jeune homme en

CHAM IX. iS3

péril. Il s'ouvre un passage avec le fer et arrive, mais seulement pour le venger, non pour le secourir. Il voit, ô douleur', son Lesbin étendu sans vie, comme une belie fleur coupée,

Ses yeux sont voilés de langueur, et son cou tombe sur ses épaules. Sa pâleur est si charmante, et la mort répandue sur son visage inspire une pitié si douce, que le cœur de marbre du Soudan s'attendrit, et des larmes lui échappent au milieu de sa colère. Tu pleures, Soliman, toi qui, d'un œil sec, as contemplé la ruine de ton empire!

LXXXVU.

Mais, comme il voit fumer le fer encore humide de sang, sa îureur qui bouillonne l'emporte en lui sur sa pitié, et il refoule ses larmes en son cœur. 11 court sur Argillan, lève son glaive, et lui fend son bouclier, son casque et la tête jusqu'à la bouche. Ce grand coup d'cpée était bien digne de Soliman irrité.

LXXXVUI.

Ce n'est pas tout; il fait encore passer son ctievai sur le cadavre. Tel un chien mord en sa rage la pierre qui Ta frappé. 0 vain soulagement d'une immense douleur ! il s'acharne sur un objet si insensible. — Mais cependant le chef des Chrétiens ne se consume pas en inutiles elTorts.

Mille Turcs étaient là, couverts de cuirasses, de casques et de boucliers, corps indomptables à la fatigue, esprits audacieux, formés à tous les hasards. C'étaient d'anciennes troupes de Soliman, qui suivirent ses infortunes dans les déserts d'Arabie, fidèles encore au malheur.

Serrés avec ordre les uns contre les autres, ils ne le cèdent guère en valeur aux Francs. Godefroi fond sur eux, frappe le fier Corcut au visage etRostin au côté, abat la tête de Sélim et coupe les deux bras à Rossai. Et ce ne sont pas les seuls qui tombent morts ou blessés de sa main.

Tandis qu'il combat ainsi les Sarrasins et repousse leurs attaques; tandis qu'aucun échec ne faiA pencher â sa perte la foriune des barbares et leur espoir, voici venir un nuage de

ièi LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

poussière qui recèle en son sein des foudres de guerre. 11 en jaillit soudain un rayonnement d'armes qui glace d'eflroi les Infidèles.

Ils sont cinquante gnerriers. Une croix de pourpre se déploie triomphante sur i.^ur armure d'argent. Non, j'aurais cent bouches et cent langues, j'aurais une poitrine et une voix de fer, que je ne pourrais compter le nombre d'infidèles renversés aux premiers chocs de ce terrible escadron. L'Arabe tombe sans se défendre, et le Turc indompté qui résiste périt en combattant.

xcui.

L'horreur, la cruauté, l'épouvante et le deuil régnent de toutes parts. Vous eussiez vu la mort triompher partout sous diverses formes, et un lac de sang ondoyer. Déjà, dans l'espoir d'un heiu'eux succès, le roi, avec une partie des siens, était sorti de la ville, et considérait d'une hauteur le combat encore incertain.

Mais, dès qu'il voit plier les Arabes, il fait sonner la retraite; ses messages réitérés courent supplier Argant et Clorinde de revenir sur leurs pas ; le couple terrible, ivre de sang, aveuglé par la fureur, refuse d'obéir. Ils cèdent enfin cependant, mais ils s'efforcent de rallier les troupes et de ralentir leur fuite.

Mais qui donne des lois à la foule, qui maîtrise la terreur etla làcheté?La fuite est prise. L'un jette son bouclier, l'autre son glaive. Le fer est un emliarraSy non plus une défense. Entre le camp et la ville s'étend une âpre vallée du couchant au midi. Ils s'y précipitent, et un épais tourbillon de poussière enveloppe le? murailles.

Dans leur fuite rapide au vallon, les Chrétiens font d'eux un horrible n:assacre. Mais comme eu remontant la côte ils s'approchent ûes troupes d'Aladin, Guelfe ne veut pas s'exposer aux périls et aux désavantages d'un chemin montueux ; il arrête ses gens, et le roi fait entrer les siens dans la ville, refuge opportun dans cette guerre désastreuse.

CUANT X. 185

Soliman a fait tout ce que peut une force humaine; ilest^ à cette heure, épuisé, hiondé de sueur et de sang, il soiiiTre à respirer, et son haleine oppressée fatigue sa poitrine, qu'elle ébranle. Son bras languit sous le poids de son bouclier; sa main fait lentement mouvoir son glaive qui, sans tranchant et érnoussé, meurtrit encore, mais ne coupe plus, xcvni.

Alors le sou, Vm reste dans l'attitude d'un homme irrésolu. Il discute en lui-même s'il doit mourir, si de sa propre main il doit ravir à d'autres la gloire d'un si glorieux fait d'armes, ou s'il doit survivre à sa défaite, et mettre ses jours en sûreté. « Que le destin triomphe, dit-il enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa victoire.

« Que l'ennemi me voie fuir, et qu'il insulte encore à cet exil indigne de moi, pourvu que mes armes puissent de nouveau troubler sa paix et son trône mal affermi. Non, je ne cède pas, non. Le souvenir éternel de mes affronts éternisera ma haine. Toujours plus implacable, je me lèverai des cendres mêmes de mon tombeau. »

Il parlait encore, quand il voit près de lui un coursier qui e^avance errant dans la plaine. Il le saisit par la bride flottante et saute sur son dos, quoique brisé de douleur et de fatigue. Il a perdu le cimier qui naguère s'élevait horrible sur son casque, maintenant humilié et sans parure ; sa cotte de mailles déchirée ne garde aucun vestige de sa pourpre royale.

Tel un loup, chassé d'une bergerie, s'enfuit et st cache. Quoique son ventre regorge de victimes, dans la soif du sing qui le consume encore, sa langue pendante halète sur sps lèvres immondes. Tel Soliman, après ce sanglant massacre, s'éloigne encore affamé de carnage .

Grâce à son destin, il échappe à la nuée des traits qui voient et retentissent à ses oreilles, à mille glaives, à mille lances^ à tons les instruments de la mort. Inconnu, il chemine par les voies les plus désertes et les plus écartées, et, méditant sur ce qu'il doit faire, son esprit ondoie dans la tempête de ses pensées.

Il se résout enfin à se rendre aux lieux où le roi d'Egypte rassemble une armée si puissante ; il unira ses forces aux siennes pour tenter les hasards d'une nouvelle lutte. Cette résolution prise, il ne diffère pas un instant, et (sachant le chemin, il n'a pas besoin de guide) il marche droit aux rives sablonneuses de l'antique Gaza.

Quoique le sentiment de ses blessures se ravive, et que son corps soit malade et abattu, il ne veut ni reposer, ni quitter ses armes. Tout le jour il poursuit sa route. Mais, quand la nuit enveloppe le monde, dont elle assombrit tous les aspects, il descend de cheval, bande ses plaies, et recueille les fruits d'un haut palmier qu'il secoue péniblement.

Sa faim satisfaite, il s'étend sur le sol, et, le front appuyé sur son bouclier, il voudrait apaiser le tumulte de ses pensées. Mais d'heure en heure s'accroît plus cuisante la douleur de ses blessures, et son sein déchiré est encore en proie à deux vautours qui le rongent : le dépit et le désespoir.

vu.

Enfin, toutes choses reposant à l'entour dans la nuit plus profonde, Soliman, vaincu par la fatigue, trouve dans le sommeil un apaisement à ses douleurs et à ses ennuis. Un court et languissant repos s'empare de ses membres endoloris, et ferme ses yeux. Mais, pendant qu'il dort, une voix sévère résonne ainsi à ses oreilles :

vin.

« Soliman, Soliman, réserve les longs repos pour des temps meilleurs. Sou-r- le joug des étrangers gémit encore la patrie où lu régnas, et lu sommeilles sm- cette terre! Oubries-tu qu'elle est jonchée des ossements de tes soldats sans se^^ul-

ture? En ces lieux témoins de ton humiliation, paisible, tu attends le jour nouveau '^ ;>

Le Soudan s'éveille, lève les yeux et voit un homme trèsvieux d'apparence, appuyé sur un bâton noueux dont il dirige ses pas mal assurés. « Eh bien ! qui es-tu, lui demandet-il en fureur, importun fantôme qui interromps le court sommeil du voyageur? Que t'importent, à toi, ma honte et ma vengeance ? »

« — Tes nouveaux desseins, reprend le vieillard, me sont en partie connus. Je viens à toi plus désireux de te servir que lu ne l'imagines. Mes reproches ne sont pas vains, puisqu'ils aiguillonnent ton courage abattu. Souffre, seigneur, que mes paroles stimulent et ravivent ta valeur.

« A cette heure, si je suis bien informé, tu marches audevant d'un grand roi d'Egypte, voyage périlleux autant qu'inutile si tu persistes à le faire, je te le prédis. Sans que tu t'y rendes, l'armée des Sarrasins sera dans peu réunie et en marche. Ce n'est pas en ces lieux-là que tu dois déployer ton courage contre nos ennemis.

xn.

« Mais, si tu m'accepies pour guide, je te promets de l'introduire à la plus éclatante clarté du jour, et sans que tu aies à tirer 1e glaive, dans ces murs que les troupes latines assiègent de toutes parts. Là, tu pourras lutter avec gloire contre des périls que tu aimes, et tu défendras ce royaume jusqu'au jour où l'armée d'Egypte viendra recommencer la bataille. »

xui.

Tandis qu'il parle encore, le Turc farouche observe les yeux et la voix du rieillard, et son visage dépouille tout orgueil, son esprii, toute colère. « "Jlon père, lui répondit-il, je le suis à l'heure même. Conduis-moi où tu veux. 11 me semblera oujours le meilleur, le conseil qui m'oflre le plus de fat gués et de dangers. »

Le vieillard applaudit à ces paroles, et sur ses blessures, que le froid de la nuit a rendues plus cuisantes, il répand une

18S LA JÉKLSAlrEM DÉLIVKÉE.

liqueur qui le fortifie, étanche son sang et cicatrise ses plaies. Puis, voyant que le soleil dore les roses, peintes des couleurs de l'aurore : « Il est temps de partir, dit-il, car le soleil nous éclaire la route, et rappelle les mortels au travail. »

El sur un char qui c:Hendait proche de là, il s'assoit avec le fier Soliman. 11 lâche les rênes aux deux coursiers, qu'il anime avec adresse. Ils vont si rapides, que ni les roues ni leurs pieds ne s'impriment sur la poussière. On les voit dans leur course haleter tout fumants, et blanchir le mors de leur écume.

0 prodige ! autour d'eux l'air condensé forme un nuage qui enveloppe le char, sans que le nuage apparaisse. La pierre que lance une machine de guerre ne pourrait pénétrer cette épaisse enceinte, et cependant elle est visible aux deux voyageurs, qui peuvent de son sein contempler le ciel pur au dehors.

xvn.

Le Soudan, étonné, fronce les sourcils, ses cheveux se dressent, il considère fixement la nue et le char qui semble voler. Le vieillard devine son étonnement à la pose immobile de son visage ; il rompt le silence et l'interpelle. Alors Soliman s'agite et parle ainsi :

xvui.

« Qui que tu sois, toi qui, contre ses lois, assouplis la nature à ces effets étranges; qui, épiant ses mystères, pénètres à ton gré au plus profond du cœur humain ; si, par la science qui te vient d'en haut, tu peux connaître les événements encore éloignés et futurs, ah ! dis-moi l'issue de ces grandes secousses, et si le ciel réserve à l'Asie des jours de repos, ou a prononcé sanine.

« Mais, avant tout, dis-moi ton nom, et par quel art tu accomplis des choses si merveilleuses; car, si l'épouvante ne s'éloigne do moi, comment pourrai-je écouter tes paroles? » — Le vieillard sourit et répond : « Il me sera facile de satisfaire en partie tes désirs. J'ai nom Ismen : on m^appelle magicien en Syrie, parce que je m'occupe de sciencef â«ecrètes.

CUANT X. ' 189

« Mais que je te découvre l'avenir, et que je déroule devant toi les annales éternelles et mystérieuses du destin, c'est un désir trop ambitieux, une prière trop audacieuse. Notre puissance n'est pas si grande à nous autres mortels ; chacun icibas emploie les forces de son génie pour triompher des maux et des revers, et souvent il arrive que le sage et le fort sont les propres artisans de leur félicité.

« Pour toi, qui ébranlerais sans peine la puissrjîce 'les Francs, toi qui saurais défendre et sauver une ville qu'assiège un peuple barbare, apprête-toi à lutter contre les armes et contre le feu; ose, souffre, espère; j'ai foi en tes efforts. Je te dirai pourtant, puisqu'il te plaît de le savoir, ce que je vois, mais obscurément et comme au travers d'un nuage. xxn.

« Je vois, ou je crois voir un homme qui, avant que le soleil ait parcouru plusieurs lustres, sera la gloire de l'Asie par ses hauts faits , et aura l'empire de la fertile Egypte. Je sais les arts qu'il fera prospérer pendant la paix, et mille vertus que je discerne mal encore. Qu'il te suffise de savoir que nonseulement la puissance chrétienne sera ébranlée de sa main;

XXUi.

« Mais que, par une dernière bataille, il renversera leur injuste empire, et que les débris malheureux en seront rejetés dans une île étroite dont la mer sera l'unique défense. Ce héros sera de ton sang. » Alors se tait le vieux magicien, et Soliman s'écrie : « 0 heureux l'élu de tant de gloire ! » — Mais sa joie est mêlée d'envie.

Ainsi discourant, ils arrivent en vue des tentes chrétiennes. Quel spectacle horrible et cruel ! Sous combien de formes apparaît la mortî Les yeux du soudan s'obscurcissent, et la douleur se peint sur ses traits. Hélas ! avec quel dépit il voit ses étendards, jadis si redoutés, traînés dans la poussière !

11 voit courir leâ Chrétiens joyeux, foulant aux pieds la poitrine et le visage de ses plus chers amis. 11 les voit, en leur superbe dédain, arracher aux cadavres sans sépulcre les armes

190 LA JÉUL'SALEM DÉHVUÉE.

et les vêtements ; les uns rendent avec une grande pompe les derniers honneur? à leurs amis, les autres attisent des feux où ils jettent le vulgaire des Turcs et des Arabes.

Soliman soupire du fond de sa poitrine, tire son fer, s'élance du char, et veut se précipiter sur les Chrétiens. Mais le vieil enchanteur le retient par ses cris, et calme ?on andace insensée. Il le fait remonter et dirige leur course vers la plus haute colline. Ils cheminent quelque temps ainsi, jusqu'à ce qu'ils aient laissé derrière eux le camp des Chrétiens.

Ils descendent alors du char , qui soudain disparaît, et tous deux à pied, toujours enveloppés de nuages, s'enfoncent à gauche dans une vallée jusqu'au lieu où la montagne de Sion regarde le couchant. Là, le magicien s'arrête et fixe sur la côte escarpée un regard investigateur.

Une grolte profonde s'y ouvre dans le roc, creusée depuis un temps immémorial. Des ronces et des herbes en masquent l'ouverture. Le magicien les écarte, il se baisse, il se courbe pour s'introduire dans l'étroit passage. Une de ses mains avance en tâtonnant ; il tend l'autre au prince pour le guider.

« Quelle est cette voie dérobée ? lui dit alors le soudan ; où allons-nous? J'allais avec mon épée m'ouvrir un meilleur chemin, si tu l'eusses permis. — Ne dédaigne pas, âme courageuse, lui répond Ismen, de fouler de ton pied puissant cet obscur sentier. Le grand Hérode y passa souvent, lui qui conserve encore un si glorieux renom militaire.

ÏXX.

« Ce roi creusa cette caverne quand il voulut donner un frein à ses sujets. Il pouvait par elle, de cette tour appelée Antonia, du nom de son illustre ami, entrer, invisible à tous, dans le temple antique, et par elle il pouvait encore sortir secrètement de la ville, y introduire ou en laire sortir ses soldats.

« Moi seul, à cette heure, de tous les hommes vivants, connais ce sentier obscur et solitaire. Par lui nous irons au

palais, où, plus épouvanté que de raison, sans doute, des menace,* de la fortune, Aladin réunit ses plus sages conseillers et les grands du royaume. Tu arrives bien à propos. Écoule d'abord et tais-toi ; puis fais retentir à temps Taudace de tes paroles.

Il^ït ; et Soliman, dont le corps gigantesque emplit cette humble grotte, suit son guide presque en rampant. Mais plus ils^s'y enfoncent, plus la grotte s'élargit, si bien qu'ils finissent par monter aisément, et ont déjà parcouru la moitié de cet antre obscur.

xxxni.

Ismen ouvre alors une petite porte, et ils montent par un escalier en ruines qu'un soupirail éclaire d'une lueur terne et incertaine. Ils passent de là dans un souterrain, et arrivent dans une vaste salle, éclatante de lumière. Là, le sceptre en main et le diadème au front, le roi siège, d'un air abattu, au milieu de ses sujets consternés.

Le fier Soliman inaperçu voit du nuage et examine ce qui l'entoure. Il entend d'abord le monarque qui, de son trône brillant, parle ainsi le premier : « 0 mes fidèles sujets, le jour d'hier a été "STaiment bien funeste à nos armes; déchus de nos magnifiques espoirs, le secours de l'Egypte nous reste seul désormais.

« Mais, vous le voyez, l'espérance est lointaine, et le péril imminent. Je vous ai donc tous rassemblés ici, pour que chacun puisse émettre son conseil. » — Il se tait, et, comme en un bois un léger souffle qui frémit, un sourd murmure s'élève dans l'assemblée. Mais, d'un front audacieux et serein, Argant se lève et apaise ce murmure.

i; 0 roi magnanime (telle fut la réponse de l'invincible et farouche guerrier), pourquoi nous tentes-tu ? Ces choses sont connues de tous, sans qu'il soit besoin d'en parler. Je te dirai pourtant que notre espoir repose en nous seuls. S'il est vrai que la valeur triomphe de tout, armons-nous<-en, et n'atteo-

dons pas d'autres secours. Puis n'estimons pas notre vie plus qu'elle xie vaut.

« Si je parle de la sorte, ce n'est pas que je désespère du secours certain de l'Egypte ; je ne saurais sans injustice et sans crime douter des promesses de mon roi. Mais ce langage m'est inspiré par le désir de voir en quelques-uns de nous un courage plus inébranlable qui, préparé à tous les hasards, se promette la victoire et méprise la mort. »

Argant n'en dit pas davantage, convaincu qu'on ne peut hésiter à le croire. Alors, d'un air plein d'autorité, Orcan se lève. Cet homme, d'une illustre naissance, avait jadis acquis quelque gloire dans les armes; mais uni maintenant à une jeune épouse, et plaçant désormais toute sa joie en sa famille, ses affections de père et d'époux ont amolli son courage.

« Seigneur, dit-il, je n'accuse pas l'emportement de ces belles paroles, puisqu'elles naissent d'une audace qui ne peut ni ne veut reconnaître de frein. Si le Circassien t'a parlé, comme d'habitude, avec un trop bouillant orgueil, il faut le lui pardonner, car la même ardeur n'éclate pas moins vive en ses actions.

a Mais toi, dont les choses et les temps ont mûri la prudence, tu sauras par tes conseils tempérer cette fougue, balancer l'espoir d'un secours lointain avec les dangers de la situation présente, et voir si les anciens murs et les nouveaux remparts peuvent résister à l'assaut et aux armes de l'ennemi.

« Nous sommes, si je puis dire toute ma pensée, dans une ville fortifiée par la nature et l'art ; mais, d'un autre côté, il se prépare des machines d'un menaçant appareil. Qu'en adviendra-t-il? Je l'ignore. J'espère, mais je redoute les arrêts incertains de Mars ; et si le siège nous cerne de plus près, je crains que nous ne manquions de vivres.

XLU.

<c Ces troupeaux et ces blés introduits hier dans nos murs, tandis que le combat ensanglantait la plaine, furent pour nous

une heureuse fortune ; mais c'est là dans nos besoins une faible ressource qui ne pourrait nourrir une si grande ville, si le siège se prolonge. Et force est bien qu'il dure, quand même l'armée d'Egypte arriverait au jour marqué, xuu.

« Eh ! que sera-ce donc, si elle tarde encore? Mais non, j'accorde qu'elle devance nos espérances et ses promesses, je ne vois pas encore la victoire, Seigneur, ni la délivrance de ces murs assiégés. 0 roi, nous avons à combattre ce Godefroi, ces capitaines et ces mêmes nations qui ont tant de fois défait et dispersé les Arabes, les Turcs, les Syriens et les Persans.

« Et leur puissance, tu la connais, toi qui leur as si souvent abandonné le terrain, ô valeureux Argant? toi qui as si souvent fui devant eux, ne trouvant de salut que dans la Tapidité de ta course. Clorinde les connaît comme toi, moi comme vous, et pas un de nous ne peut s'enorgueillir de ses avantatages. Je n'accuse personne, nous avons montré ce que pouvait de grand notre valeur.

« Et je le dirai, quoique le regard fauve et sinistre d'Argant me menace, et qu'il s'indigne d'entendre la vérité, an destin fatal, inévitable, conduit nos ennemis, je le vois à des signes certains. Ni armées, ni murailles ne seront assez puissantes pour empêcher leur triomphe. J'en atteste le ciel! c'est mon zèle pour le roi, mon amour de la patrie qui me forcent à le dire.

« Oh ! bien sage fut le roi de Tripoli, qui sut obtenir la paix des Francs et conserver son royaume : Mais l'opiniâtre soudan est à cette heure étendu sans vie, ou dans les chaînes de l'esclavage, ou encore proscrit et fugitif, est-il réservé à de plus grands revers? Et cependant, par des concessions, des présents et des tributs, il pouvait conserver une partie de son royaume. »

XLVU.

Ainsi parle Orcan, et sa parole tortueuse louvoie en d'obliques détours; car il n'ose ouvertement conseiller d'implorer

la paix et de reconnaître la domination des Francs. Mais le Soudan indigné ne peut plus, à ces paroles, rester sous le nuage. « Seigneur, lui dit alors le magicien, le laisseras-tu à loisir parler ainsi?

« — C'est bien à contre-cœur que je me cache ici, réponditil, et je brûle de dépit et de colère, « Il avait dit à peine, que le voile de la nue qui les entoure se déchire et s'évapore dans {'air. Soliman apparaît au milieu de l'assemblée, le front étincelant de tîerté, et prend soudain la parole.

« Me voici, moi ce Soudan qu'on dit fugitif et timide ! Cette main offre à cet homme de lui prouver sa couardise et son imposture. Moi qui ai fait couler des torrents de sang, qui, traqué dans les retranchements ennemis et privé de mon dernier soldat, ai sur la plaine élevé des inontagnes de cadavres, moi fugitif?

« Mais si cet homme, ou quelque autre de ses pareils, traître à sa patrie et à sa foi, ose encore' proposer une paix infamante, qu'il te plaise, ô roi, que je l'immole ici. Les agneaux et les loups se réuniront dans un même bercail, les colombes et les serpents dans le même nid, avant qu'une volonté sympathique nous réunisse au peuple franc, sous un même ciel. »

Il se tient en parlant la main droite sur son épée, dans une attitude menaçante. Tous, à ce langage, à cette pose terrible, restent muets et interdits. Enfin, d'un visage moins farouche, il s'approche courtoisement du monarque: «Seigneur, dit-il, aie bon espoir maintenant que Je viens à ton aide ; Soliman est avec toi. »

ui.

Aladin, qui se porte à sa rencontre, lui répond : « Oh ! que je suis heureux de te voir, ami bien cher ! A cette heure, je ne sens plus la perte de mes gens et je ne crains plus de dangers. En peu de temps, tu sauras consolider mon trône, et recouvrer le tien, si le ciel ne s'y oppose. » Et lui jetant les bras autour du cou, il le

CHANT X. i95

LUI

L'embrassement donné, le roi cède son propre trône au grand Niceen. Il s'assoit à sa gauche, et fait placer Ismen à son côté. Tandis qu'il converse avec lui et l'interroge sur leur venue, la fière Clorinde vient rendre hommage à Soliman. Tous suivent son exemple.

Lrv.

De ce nombre est Ormuse, qui parvint à sauver un gros d'Arabes Au milieu de l'acharnement le plus embrasé de la bataille, il s'esquiva par des routes peu frayées, et, avec l'aide du silence et des ténèbres, introduisit sa troupe dans la ville, dont les blés et les troupeaux qu'il amenait secoururent la disette.

Seul, d'un front farouche et dédaigneux, le fier Circassien se tient muet à l'écart, à la manière d'un lion quand il repose, et qu'il promène, immobile, ses yeux autour de lui. Mais Orcan n'use regarder le terrible Soudan ; il reste pensif et humilié. — Ainsi sont assemblés en conseil le tyran de la Paleslime, le roi des Turcs et les principaux capitaines.

Cependant le pieux Godefroi a poursuivi la victoire et les vaincus ; les chemins sont libres. Il a rendu à ses morts le dernier honneur des pieuses funérailles, puis il ordonne tous les préparatifs pour liATcr l'assaut dès le second jour. Son visage en courroux menace les assiégés d'une guerre plus terrible que jamais.

LVU.

11 a reconnu que la troupe dont le secours contre les infidèles avait été le plus efficace était celle de ses plus chers guerriers, qui suivirent l'insidieuse Armide. Tancrède est de retour avec eux, lui que la magicienne retint prisonnier dans son château. 11 les convoque en la présence seulement de l'Ermite et des plus sages capitaines.

LVUI.

« Qu'un de vous, leur dit-il, nous raconte, je vous conjure, vos ''ourtes erreurs, et comment vous avez pu, dans une si pressante nécessité, nous priver d'un secours si opportun. » Dans leur honte, ils tenaient leurs fronts inclinés, car celte

faute légère leur était un cuisant remords. Enfin le fils illustre du roi d'Angleterre rompt le silence, et dit en relevant les yeux :

« Nous, dont les noms n'étaient pas sortis de l'urne, nous partîmes en secret. Entraînés par une beauté perfide, nous suivîmes, je l'avoue, les routes trompeuses de l'amour. Elle nous fit errer en des lieux inconnus, divisés entre nous, jaloux les uns des autres. Ses paroles doucereuses, ses tendres regards, je le reconnais maintenant, alimentaient notre amour et notre haine.

« Enfin, nous arrivâmes aux lieux foudroyés jadis par le feu du ciel, qui vengea les offenses de la nature sur ces nations criminelles : terre autrefois fertile, pays enchanté. On n'y voit plus maintenant que des eaux bitumineuses et chaudes, un lac stérile, et l'air qu'on y respire est pesant et infect.

« Aucun corps grave n'arrive au fond de ce lac. Comme le sapin ou l'orme léger, l'homme, le fer et le roc y surnagent. Un château est assis au milieu ; un pont étroit y conduit les voyageurs. Nous y fûmes accueillis ; et j'ignore par quel art, mais tout en ces lieux rit et enchante. Lxn.

« L'air y est doux, le ciel serein ; les arbres et les prés y sont toujours verts, les eaux limpides. D'un bouquet de myrtes amoureux s'échappe une fontaine qui s'épanche en ruisseau : les sommeils paisibles descendent sur l'herbe au chant des oiseaux et au doux murmure des feuillages. Je passe sous silence les marbres et l'or merveilleusement travaillés.

LXUl.

« Armide fit dresser sur l'herbe, sous l'ombre la plus épaisse, et proche des eaux murmurantes, une table ornée de vases magnifiques et chargée de mets choisis. Là brillait le tribut de chaque saison, les dons de la terre et ceux de la mer, et les produits de l'art. Cent jeunes beautés étaient les gracieuses servantes du banquet.

« Mais Armide, son doux parler et son beau sourire, étaient

CUANT X. 197

pour nous des phillres empoisonnés. Tandis que cliacun de nous buvait ardemment à la coupe de l'éternel oubli, l'enchanteresse se lève : « Je reviens à l'instant, » dit-elle; mais au retour, ?on visage n'était plus si calme et si tendre : une de ses mains agite une petite verge, l'autre tient un livre qu'elle lit à voix basse.

« Elle lit, la magicienne, et je sens se transformer ma pensée et mes sentiments, ma vie et mon corps. Puissance étrange ! j'éprouve de nouveaux désirs ; je m'élance dans l'eau et m'y plonge tout entier. Mes deux jambes, j'ignore comment, se rapprochent, mes bras rentrent en mon corps, je me raccourcis, je me resserre, ma peau se revêt d'écaillés, et je suis métamorphosé d'homme en poisson.

« Tous mes compagnons sont ainsi transformés et nagent avec moi dans ces eaux vives. Ce que j'étais alors, je n'en ai qu'un souvenir confus, comme d'un vain songe. 11 lui plait enfui de nous rendre à notre première forme. Nous étions muets d'étonneraent et de crainte, quand d'un front menaçant elle nous attriste encore et nous parle en ces termes : Lxvn.

« Voici, dit-elle, que vous connaissez ma puissance et le suprême empire que j'ai sur vous. 11 dépend de mon vouloir que les uns dans une prison malheureuse soient éternellement privés du ciel, que d'autres deviennent oiseaux, d'autres des plantes qui germent au sein de la terre. Je puis vous durcir en rochers, vous faire couler en douce fontaine, ou vous donner un front âe bête fauve.

« Vous pouvez cependant vous soustraire à mon courroux^ en obéissant à mes volontés. Faites-vous païens et prenez les armes contre l'impie Bouillon, pour la défense de notre empire, w — Tous, hormis Raimbaud, de refuser et de rejeter ce pacte indigne. Impuissants que nous étions à nous défendre, elle nous traîne, chargés de fers, dans un souterrain où pas un rayon ne pénètre.

« Puis le hasard amène Tancrède prisonnier en ce même

i a8 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

château. Mais la magicienne nous retiht peu de temps captif?, car, si j'ai su la vérité, un émissaire du prince de Damas obtint de nous emmener avec lui ; et désarmés, enchamés, cent hommes d'armes nous conduisaient au roi d'Egypte.

« Ainsi nous allions ; mais la divine Providence règle et dirige toutes choses. Renaud, qui de jour en jour étend sa renommée par de sublimes et nouveaux exploits, se rencontre siu" notre passage, attaque nos gardes avec sa valeur ordinaire. 11 les tue ou lés disperse, et nous revêt de leurs armes, qui furent d'abord les nôtres.

« Je l'ai vu, ces chevaliers l'ont vu ; nous avons pressé sa main et entendu sa voix. La funeste nouvelle apportée et répandue ici est fausse. Renaud est plein de vie. C'est aujourd'hui le troisième jour que, sous la conduite d'un pèlerin, il nous a quittés pour se rendre dans Antioche. Il a d'abord posé son armure sanglante et en lambeaux. »

Il dit ; — et l'Ermice lourne les yeux au ciel. Son visage a changé de couleur. Oh ! de quel saint, de quel vénérable éclat il brille ! plein de Dieu, brûlant de zèle, il pénètre au sein des esprits célestes. L'avenir se dévoile à lui, et il plonge dans la suite éternelle des ans et des siècles.

Et sa bouche révèle à haute voix les choses qui adviendront. Tous les yeux, fixés sur lui, sont attentifs à sa parole. — u Renaud vit, dil-il ; tous ces bruits sont des mensonges et des ruses d'une femme perfide ; il vit, et le ciel réserve sa courageuse jeunesse à des gloires plus écUtantee,

«Ce sont des présages et les jeux de son enfance, ces exploits que l'Asie connaitet renomme. Je le vois, dans le cours de ses brillantes années, s'opposer à un empereur impie et le vaincre. Son aigle, de ses ailes d'argent, ombrage l'Église et Rome, qu'il arrache à de cruels vautours. Sa génération sera digne de lui

« Ses fils et leurs descendants auront en ces exploits de mé-

morables exemples. Ils défendront la tiare et les temples sacrés contre Tinjustice des Césars et contre les rebelles. Humilier les superbes, élever les humbles, défendre Tinnocence, punir ie ciime, tels seront leurs actes. Ainsi l'aigle de la maison d'Esté étendra son vol au delà des voies du sole'j.

« Et c'est justice, si elle contemple la Imiiière et la vérité, qu'elle soit la foudrs mortelle de saint Pierre. Où l'on combat pour le Christ, elle doit toujours déployer ses ailes invincibles et victorieuses. Le ciel, par des lois fatales, lui a réservé ces glorieux destins, et, selon qu'il plaît au ciel, Renaud rappelé doit venir en aide à notre digne entreprise. »

Par ces paroles le sage Pierre dissipe toutes les craintes conçues au sujet de Renaud. Au milieu des applaudissements unanimes, le pieux Bouillon, préoccupé de grands desseins, garde seul le silence. — Cependant la nuit tombe, et étend son voile noir sur la face de la terre. Les autres guerriers vont se livrer au sommeil, mais Godefroi ne peut assoupir sa pensée.

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