‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 48 sur 114 · CHANT ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHANT ONZIÈME

Mais le chef des armées chrétiennes, uniquement occupé de l'assaut, hâtait la confection des machines de guerre, quand Pierre l'Ermite vient à lui, le tire à l'écart, et, dans une austérité vénérable, lui parle en ces termes : « Tu prépa'-es des armes terrestres, ô capitaine; mais dois-tu commencer par là ?

« Commence plutôt par le ciel. Invoque avani tout, dans de pieuses prières publiques, la milice des anges et des saints, qui peut t'obtenir la victoire ; que le clergé marche en tête, vêtu des ornements sacrés, et que la pieuse harmonie de ses cantiques monte en vœux suppliants. Vous, glorieux capitaines-, soyez des modèles de piété pour la foule, et que tout le camp vous accompagne! »

Ainsi parle le Solitaire, et le bon Godefroi approuve ce sage avis. — « Serviteur aimé du Christ, lui répond-i», il m'est doux de suivre ton conseil. Tandis que je vais convoquer près de moi les chefs, va trouver les pasteurs des peuples. Guillaume et Adhémar, c'est vous que regarde le soin dp cette pompe religieuse. ».

Le matin suivant, le vieillard réunit les deux évoques et les autres prêtres dans la pieuse enceinte, au milieu du camp, où Ton avait coutume de célébrer Toffice divin. Les prêtres se revêtent de blanches tuniques ; les deux pasteurs se couvrent de chapes dorées qui s'agi-afent à la poitrine sur des robes de lin, et II mitre ceint leurs cheveux.

Pierre marche seul en tête et déploie au vent l'étendard vénéré même au paradis. Le clergé, d'un pas grave et lent, le suit partagé en deux files. L'humilité sur le front et la voix suppliante, ils forment de leurs chants alternés un double concert. Les pontifes Guillaume et Adhémar, fermant le cortège, marchent de front.

Vient ensuite Godefroi, sans personne à ses côtés, suivant le cérémonial des chefs supérieurs. Les capitaines suivent deux à deux, escortés sans désordre par tout le camp, armé pour les défendre. Ainsi le peuple, processionnellement réuni, sort des palissades. On n'entend ni les trompettes, ni les autres accents belliqueux, mais les voix seules de la prière et de l'humilité.

Us vous implorent, ô toi le Père, toi le Fils égal au Père, et toi qui les unis tous deux par l'amour, et toi. Vierge mère de l'Homme-Dieu ! Ils vous invoquent aussi, vous, ô chefs qui commandez les milices foudroyantes du ciel, et tQi qui lavas dans les eaux le front immaculé d'un Dieu !

vui.

Et toi, qui es la pierre fondamentale, l'inébranlable soulien de la maison de Dieu, où maintenant ton digne successeur ouvre hs portes de la miséricorde et du pardon ! Et vous,

messager du céleste empire, qui annonçâtes la mort triomphante du Christ, et vous dont le sang et le martyx'e ont témoigné en faveur de la vérité.

Ils invoquent encore ceux dont la plume ou la parole ont enseigné les voies difficiles du ciel, et la servante aimée et fidèle du Christ, qui choisit le bien le meilleur, et les vierges encloses en de chastes cellules, et qui sont unies à Dieu par des liens sacrés; vous toutes enfin, femmes héroïques au sein des tourments, qui avez bravé les rois et les nations.

Ainsi chantant, le peuple lidèle se déroule en longues files, et gravit lentement la montagne des Oliviers, montagne dont la sainte renommée est connue par tout l'univers, et qui s'élève à l'orient de Jérusalem, dont elle n'est séparée que par la vallée de Josaphat.

C'est là que l'armée se dirige, et ses chants font résonner les vallées profondes, les collines et leurs grottes, et de mille côtés l'écho leur répond. Il semble qu'un chœur champêtre se cache dans ces antres et sous ces feuillages. On entend de toutes parts retentir le grand nom du Christ et le nom de Marie.

xn.

Cependant, du haut de leurs murailles, les païens regardent paisibles et avec étonnement ces lentes évolutions, et ces humbles chants, et ces pompes extraordinaires, et ces récits étrangers. Puis, revenus de la nouveauté de ce saint spectacle, les impies poussent de profanes clameurs, et le mont, lavallée, le torrent mugissent de leuis outrageants blasphèmes, xni.

Mais le peuple de Jésus n'interrompt pas sa chaste et sxiave mélodie. Il ne se détourne pas à ces clameurs, et s'en inquiètti aussi peu que d'un vacarme d'oiseaux criards. Les projectiles ne peuvent de si loin troubler la sainte cérémonie, et l'on continue les pieuses hymnes commencées.

XI v.

Puis^ K ir la cime de la montagne, ils ornent l'autel où le prêtre uoit consommer le grand saciifice. Des deux côtés une

lampe resplendissante est allumée dans l'or. Là, Guilkume revêt d'autres habits magnifiques et précieux. Il comri.ence par se recueillir, et, d'une voix claire, il s'accuse lui-même, rend grâce à Dieu et l'implore.

Les chefs l'écoutent agenouillés autour de lui; les assistants plus éloignés, qui ne peuvent l'entendre, attachent du moins sur lui leurs regards. Mais quand il a célébré les profonds mystères du sacrifiée : « Parlez, » leur dit-il, et, imposant sa main sacerdotale au front de ces guerriers, il les bénit. Alors les pieuses troupes s'en retournent par les mêmes voies qu'elles ont parcourues.

De retour au camp, et les rangs rompus, Godefroi retourne à sa tente; une foule nombreuse l'accompagne jusqu'au seuil. Là, le pieux Bouillon congédie le vulgaire des soldats, et retient près de lui les chefs ; il les fait asseoir à sa table, et veut qu'en face de lui siège le vieux comte de Toulouse. xvu.

Quand le besoin naturel de nourriture et la soif importune sont calmés en eux, le chef suprême dit aux autres capitaines : « A l'aube nouvelle, soyez tous prêts pour l'assaut. Ce sera un jour de guerre et de fatigue. Aujourd'hui qu'on s'y prépare et qu'on se repose. Allez recueillir vos forces et disposer vos soldats. »

xvni.

Ils prennent congé de lui, et les hérauts proclament à son de trompe que tout guerrier doit se trouver sous les armes au jour levant. Alors chacun donne une partie de la journée au repos, l'autre aux apprêts, jusqu'à ce que la nuit paisible, amie du silence, vienne suspendre leur fatigue.

L'aurore jetait encore des rayons incertains, et le jour ne naissait pas à l'orient : la charrue ne fendait pas la terre, et le berger ne retournait pas encore aux prairies ; l'oiseau se tenait paisible sous la feuillée, et dans les bois on n'entendait ni les hurlements des animaux, ni leson des cors, quand la trompette matinale commence à crier : Aux armes ! et le ciel répète : Aux armes !

« Aux Éii mes ! aux armes ! » reprend toute l'armée d'une voix unanime. Godefroi se lève et ne revêt pas sa cuirasse accoutumée ni ses cuissai'ds ; il prend d'autres armes, et l'on dirait d'un fantassin à voir sa légère armure. 11 l'endossait à peine quand survient Raimond.

Voyant le général sous ce mince accoutrement, il ievine sa pensée : « Où est, dit-il, ta pesante et solide arnmre? Où, seigneur, ta cuirasse de fer? Pourquoi es-tu presque sans armes? Je n'approuve pas que tu ailles au combat si faiblement défendu. Je soupçonne, à de tels signes, que tu aspires à une gloire vulgaire.

xxn.

« Eh ! à quoi prétends-tu? A l'honneur de monter à l'assaut ? Laisse d'autres le faire, et exposer au combat, dont ils doivent encourir les périls, une vie moins digne et moins utile. Toi, seigneur, reprends ton armure accoutumée, et conserve-toi pour nous-mêmes. Tu es l'âme et la vie du camp ; poui* Dieu ! aie prudemment soin de tes jours. »

xxni.

11 dit ; et Godefroi lui répond : « Sache maintenant qu'au jour où le grand Urbain me ceignit cette épée à Clermont, et de sa main puissante m'arma chevalier du Christ, j'ai, dans un vœu secret, promis à Dieu de remplir ici non-seulement les fonctions d'un chef, mais d'y employer encore, quand besoin serait, mes armes et mes forces comme un simple chevalier.

« Donc, quand j'aurai disjwsé toutes mes troupe? contre l'ennemi, que j'aurai complètement rempli mes devoirs de général, il est bien juste, et tu ne me contrediras pas, je pense, que je m'approche des murs pour combattre, et que j'accomplisse le vœu fait au ciel. Que Dieu me garde et veille sur moi ! »

Il dît; et les chevaliers français , et les deux jeunes Bouillon suivent son exemple. Les autres chefs se couvrent aussi d'armures moins pesantes, et se montrent en fantassins. Cependant

les païens montent sur les remparts qui vont du nord à l'occident, et dont la position est la moins sûre.

. Des autres côtés, la ville ne redoute point l'attaque. C'est pourquoi le tyran rassemble sur ce point ses soldats et ses gens à gages. 11 y appelle aussi à partager les fatigues et les périls les enfants et les vieillards. Ceux-ci vont portant aux plus forts la chaux, le soufre, les pierres et les traits. xxvn.

Ils ont couvert d'avance d'armes et de machines tout le mur au bas duquel se trouve la plaine. Tel qu'un géant formidable, le Soudan domine le rempart de la moitié du corps. On découvre de loin, au travers des créneaux, Argant, comme une tour menaçante ; et sur la haute tour angulaire apparaît Clorinde, planant sur tous les autres, xxvni.

Un carquois rempli de traits aigus lui pend à l'épaule. Son arc est en sa main, le trait repose sur la corde tendue, et, impatiente de frapper, la belle amazone attend ses ennemis au passage. Telle jadis on croyait que la vierge de Délos lançait ses traits du sein des nues.

Le vieux roi court à pied d'une porte à l'autre, et sur les remparts visite prudemment les travaux qu'il a commandés; il encourage ses défenseurs et les rassure. Là, il double les postes; ici, il les munit de plus d'armes, et pourvoit à tout. Les mères en deuil vont au temple invoquer leur faux dieu.

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