‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 50 sur 114 · LIU · texte numérisé non relu

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Il se retourne, et dit au bon Sigier, qui porte son bouclier de rechange et sou arc : « Donne-moi maintenant, ô mon écuyer fidèle, ces armes moins pesantes : je tenterai de franchir le premier sur les décombres cette brèche périlleuse. Il est bien temps qu'un noble exploit révèle ma valeur. »

Il dit : et à peine a-t-il changé de bouclier, qu'un trait le frappe à la jambe, et la lui perce à l'endroit le plus nerveux et le plus sensible. Le coup part de ta main, ô Clorinde! La renommée rapporte que l'honneur n'en revient qu'à toi ; et si dans ce jour les païens échappèrent à la mort ou à l'esclavage, c'est à toi seule qu'ils le doivent.

CUANT XI. 209

Mais l'héroïque capitaine, comme s'il n'éprouvait pas la mortelle douleur de sa blessure, ne ralentit point sa course. Il monte sur les débris et engage les autres à le suivre. Mais il s'aperçoit que sa jambe blessée ne peut plus le soutenir, et que le raouvement aigrit sa souffrance. 11 est forcé à la tin d'abandonné l'assaut.

Il appelle Guelfe d'iua geste et lui dit : « Je suis contraint de me retirer. Remplis les fonctions de général, et comble le vide de mon absence. Je ne m'éloigne que pour une heure ; je cours et je reviens. » A ces mots, il part, monté sur un cheval rapide ; mais il ne peut rentrer au camp inaperçu.

LVU.

Le chef des Francs parti, la fortune les abandonne. La vigueur des ennemis se ravive au contraire . L'espoir renaît en eux et ranime leur courage. Avec les faveurs de Mars, l'audace et l'impétuosité diminuent au cœur des fidèles. Déjà le fer vole moins rapide s'abreuver de sang, et le son même des trompettes languit.

Lvni.

Alors les troupes fugitives que la terreur avait chassées reparaissent derrière les créneaux, et, à l'exemple de la vaillante Clorinde, l'amour de la patrie arme les femmes. On les voit courir les cheveux épars, lancer des javelots, et ne pas craindre d'exposer leur poitrine pour des murailles si chères.

Mais ce qui porte au comble l'épouvante des Francs et dissipe tout Tefiroi des défenseurs de la ville, c'est que le puissant Guelfe (et les deux peuples s'en aperçoivent), tombe renversé. Le sort l'a choisi entre mille, et a dirigé de loin une pierre contre lui. Au même instant, Raimond, frappé d'un coup pareil, va mesurer aussi la terre.

L'intrépide Eustache est rudement atteint sur le bord du fossé. En ce moment fatal aux chrétiens, leurs ennemis ne lancent pas un seul trait contre eux (et ils en lancent par milliers) qui n'arrache l'âme au corps, ou tout au moins no blesse.

Le Circassien, que ce succès rend plus féroce, élève alors la voix :

M Ce n'est plus ici Antioche ; ce n'est plus cette nuit propice à vos artifices. Le soleil brille, le peuple est éveillé ; c'est un autre genre de guerre. L'amour du butin et de la ^'loire ne brùle-t-il plus en vjus? Pourquoi déjà fuir? Ce court assaut a-t-il épuisé vos forces ? 0 Francs, vous n'êtes que des femmes. »

Il dit ; et les furies qui l'embrasent sont si violentes, que cette cité qu'il défend ne lui semble pas un champ assez vaste pour son audace. Il s'élance à grands bonds sur les ruines où s'ouvre la brèche, et crie à Soliman, qu'il voit à ses côtés :

LXUI.

« Soliman, voici le lieu et l'heure où l'on peut juger de notre courage. Pourquoi tarder? As-tu peur? C'est l'instant où le plus ambitieux de gloire la doit chercher hors de ces murs. » Il dit ; et tous deux se précipitent, l'un entraîné par la rage, l'autre par l'honneur, et piqué de cet insolent défi.

Ils tombent à l'improviste sur leurs ennemis, et, jaloux de se surpasser l'un l'autre, ils massacrent tant d'hommes, renversent tant de boucliers et de casques, brisent tant d'échelles, abattent tant de béliers, qu'ils semblent amonceler une montagne autour d'eux, et former avec ces ruines un autre rempart à la place du mur écroulé.

Les Chrétiens, qui brûlaient tout à l'heure d'escalader les murailles, n'aspirent plus à entrer dans la ville, et semblent même impuissants à se défendre. Ils cèdent à cette nouvelle attaque, et abandonnent à k fureur des deux guen'iers les machines désormais inutiles, tant sont violentes les secousses dont elles sont assaillies.

Les deux païens, que leur impétuosité transporte, s'&bandonnent de plusen plus à leur rage. Ils demandent du feu, et, deui torches embrasées à la main, ils marchent vers la tour. Ainsi les sœurs de Pluton, ministres impies de ses oiares.

s'élancent de l'enfer pour bouleverser le monde> en secouant leurs torches bmlantes.

Lxvn.

Mais l'invincible Tancrède, qui encourageait d'un autre côté les Latins à l'assaut, voyant ces incroyables exploits et ces feuxj s'interrompt pour voler contre les Sarrasins, dont il réprime en peu d'instants l'audace. Le courage qu'il déploie est si terrible, qu'il les repousse et leur enlève les avantages du combat.

Lxvni.

Ainsi la fortune inconstante change soudain de face. — En ces alternatives, le général blessé s'est retiré sous sa tente. A ses côtés sont le fidèle Sigier et Baudouin ; un Dorabreux concours d'amis attristés l'environnent. Dans son impatience, Godefroi tente d'arracher le fer de la plaie, mais le bois se brise.

Il veut qu'on emploie au soin de sa blessure les moyens les plus expéditifs; il veut qu'on élargisse la plaie et qu'on la sonde. « Rendez-moi au combat, dit-il, que ce jour ne finisse pas sans que j'y retourne. » 11 dit, et, appuyé sur le bois d'une lance, il tend la jambe au tranchant du fer.

Le vieil Hérotime, né sur les rives du Pô, travaille à le guérir. 11 connaît les vertus des herbes et l'emploi des eaux salutaires. Quoique aimé des Muses, il se complaît dans la gloire obscure d'un art silencieux ; il préfère dérober au trépas des corps fragiles, lui qui pourrait rendre des noms immortels.

Le front impassible. Bouillon frémit sans pousser une plainte. La robe retroussée, les bras nus, Hérotime, tantôt par la puissance des herbes, tantôt dune main savante, essaye, avec dextérité et douceur, mais en vain, d'arracher le dard. Parfois^ armé d'un fer mordant, il croit le saisir : efforts inutiles.

LXXU.

La fortune trahit son art et ne veut pas sovrire à ses soins. Le héros ressent une si cruelle douleur, qu'il est près de dé-

faillir. Alors l'ange commis à la garde de ses jours, touché de sa souffrance, va cueillir sur l'Ida le dictame, plante aux fleurs purpurines, dont les jeunes feuilles ont une grands vertu.

LXXUI.

La nature, ce savant maître, enseigna ses valeurs secrètes aux chèvres des montagnes. Elles en guérissent leurs Liessures, quand le trait leur reste au côté. L'ange, en un moment, l'apporte de climats lointains, et en distille, inaperçu, le suc dans les lotions préparées.

Il y mêle les eaux sacrées de la fontaine de Lydie, et la panacée odoriférante., Le vieillard en arrose la blessure, et le trait sort de lui-même ; le sang s'étanche, les douleurs abandonnent la jambe, et la force renaît. Alors Hérotime s'écrie : « Ce n'est point mon art, ce n'est pas ma faible main qui t'a sauvé ;

« C'est une puissance supérieure à la mienne. Un ange, je le crois, est descendu sur la terre pour te guérir ; je reconnais l'iniervention d'une main céleste. Prends tes armes; que tardes-tu? Retourne au combat. » Impatient de re voler à l'assaiit, Godefroi met sa chaussure de pourpre, brandit sa lance démesurée, suspend son bouclier à son bras, et se couvre de son casque.

11 sort des retranchements, et, suivi de mille cavaliers, se porte à la ville attaquée. Le ciel se voile de poussière, la terre tremble sous leurs pas. Les ennemis le découvrent de loin qui s'approche, et l'épouvante s'insinue dans leurs veines, et l3ur sang se glace. Mais lui pousse trois cris dans lei air?.

Son armée reconnaît cette voix superbe, et ce cri qui l'anime dans les batailles. Alors, reprenant courage, elle retente une nouvelle attaque. Mais déjà les deux terribles païens se sont retranchés sur la brèche, et en défendent avec acharnement l'entrée contre ïancrède et ceux qui le suivent.

LXXVIH.

Le général des Francs^ abrité sous ses armes, arrive menaçant et courroucé. Au premier abord, il lance au farouche Argant uT)e javeline foudroyante. Jamais machine ne frappa les murailles de coups plus violents. Le trait noueux résonne dans les airs ; .\-gant lui oppose sans effroi son bouclier.

Le fer aigu le perce ; la dure cuirasse elle-même ne lui résiste pas. 11 traverse toute l'armure du Sarrasin, et s'abreuve de son sang. Mais Argant, insensible à la douleur, arrache le fer fixé dans la plaie, et, le relançant à Bouillon : « C'est à toi, dit-il, que je l'adresse; je te rends tes armes. »

Le javelot qui porta l'insulte rapporte la vengeance, et revole par le même chemin, mais sans atteindre celui qu'il vise, car Godefroi s'incline, et dérobe sa tète au coup. Le fer renverse le fidèle Sigier, et pénètre profondément en sa gorge. Mais lecuyer ne regrette pas la vie, puisqu'il meurt pour son maître bien-aimé.

Soliman atteint d'une pierre le chef des Normands. A ce coup, le chevalier s'agite, et tombe en tournant sur lui-même comme un disque qui roule. Alors Godefroi, dans sa colère, ne peut plus soutenir tant d'affronts ; il brandit son glaive, et monte sur les ruines pour en venir de plus près aux mains.

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