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Les deux chevaliers ont épuisé leurs forces en cette âpre montée; aussi vont-ils avec lenteur par ces sentiers fleuris. Mais voici qu'une fontaine les invite à tremper dans ses eaux leurs lèvres desséchées. Elle jaillit d'un rocher par une /arge veine, et retombe en mille jets sur l'herbe qu'elle arrose.
L'onde finit par se rassembler en un profond canal aux bords verdoyants. Sous l'ombre d'un éternel feuillage, elle coule murmurante, fraîche et obscure, mais si transparente, qu'elle ne dérobe aucun des charmes de son lit. Sur ses rives s'élève un gazon qui forme un siège doux et frais.
Lvn.
« Voilà la fontaine du rire, voici la source des périls mortels. C'est maintenant qu'il nous faut poser un frein à nos désirs et montrer de la prudence. Fermons l'oreille au chant doux, mais perfide, de ces trompeuses sirènes. » Ils disent, et s'avancent jusqu'au lac formé par un ruisseau charmant qui se déploie dans ce vaste lit.
LVIU.
Une table couverte de mets rares et précieux est dressée sur la rive. Deux jeunes filles, rieuses et lascives, jouent dans ces eaux limpides. Elles se jettent tour h tour de l'eau au visage, ou s'élancent à l'envi vers un but marqué. Parfois elles plongent, puis, remontant à la surface, elles découvrent leur front et leur poitrine.
Ces nageuses, nues et belles, ébranlent le cœur des deux guerriers. Ils s'arrêtent à les regarder ; elles continuent leurs jeux et leurs plaisirs. Une d'elles cependant, le sein hors de l'eau, montre à découvert sa gorge et tout ce qui charme le plus les yeux. Le lac est pour le reste du corps un voile enchanteur.
Telle l'étoile du malin sort de l'onde, étincelante et humide Je rosée, ou telle la déesse de l'amour sortie des écumes fécondes de l'Océan, telle apparaît cette jeune fille, ses blonds cheveux distillant les goutles cristallines. Enfin elle
tourne les yeux sur les deux guerriers, feint de les apercevoir pour ia première fois, et semble saisie de pudeur.
Elle détache incontinent sa chevelure assemblée en un seul nœud sur sa tête, et, roulant longs et touffus, ses cheveux enveloppent son sein d'ivoire d'un voile d'or. Oh ! quel beau spectacle ils dérobent ! Mais ce voile même a des attraits Ainsi cachée par les eaux et par ses cheveux, la jeune fille se tourne vers les deux guerriers, rougissante et rieuse.
LXU.
Elle rit et rougit tout ensemble. La rougeur embellit le rire, et le rire, à son tour, embellit la rougeur qui lui couvre tout le visage. Elle élève ensuite une voix si douce et si louchante, que tout autre cœur en eût été séduit : « 0 heureux étrangers qui avez pu parvenir en cette demeure fortunée,
« Ici est le port du monde, ici le remède aux douleurs. On y goûte ce plaisir que l'antique humanité goûtait, libre, aux siècles d'or. Ces armes dont vous eûtes jusqu'ici besoin, vous pouvez désormais les déposer, et sous ces ombrages les consacrer au repos, car vous ne serez ici que les guerriers de l'Amour.
« Les lits de gazon et l'herbe molle des prés seront vos doux champs de bataille. Nous vous conduirons devant celle dont le royal aspect fait le bonheur de ses esclaves ; vous serez admis au petit nombre d'élus qu'elle destine à ses joies. Mais qu'il vous plaise auparavant de vous baigner en ces eaux et de manger à cette table. »
Ainsi parle une des nymphes ; l'autre accompagne l'invitation de gestes et de regards. Ainsi, au son des instruments sonores, les pas se marient en cadence. Mais les âmes des deux guerriers sont endurcies et sourdes à ces pei'fides amorces. Cet aspect enchanteur, ce doux langage ne fait que chatouiller leurs sens.
Et si, de ces douceui^^ quelque germe de désir s'éveille en eux, soudain la raison^ toujours en garde, l'extirpe et l'étouffé
■îH LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
à sa naissance. Les deux nymphes demeurent vaincues et déjouées Les deux guerriers entrent au palais sans leur dire adieu, et, dans rhuuiiliation de leur défaite, elles plongent au fond du lac,