‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 63 sur 114 · CHAM XVI. 27T · texte numérisé non relu

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doublent leurs enlacements; tous les animaux s'embrasent d'amour. Le chêne et le chaste laurier, toutes les plantes, la terre et l'eau, il semble que tout exhale les plus ardents soupirs de l'amour et en ressente les feux.

Au milieu d'une mélodie si tendre, au milieu de tant de leurres attrayants, les deux guerriers s'avancent toujours inébranlables, et roidis contre les amorces du plaisir. Mais voici que leur regard pénètre au travers des feuillages, et voit, ou du moins croit voir les deux amants. Ils ne se trompent point ; c'est bien Armide étendue sur l'herbe, et Renaud dans ses bras.

xvni.

Son vêtement ouvert laisse à nu sa poitrine, et ses cheveux en désordre sont livrés aux tièdes haleines du vent. Elle languit d'amour, et les sueurs qui couvrent son ardent visage en rendent l'éclat plus vif encore. Comme un rayon sur les eaux, un sourire voluptueux brille en ses yeux humides ; elle se penche sur Renaud ; et lui, la tête mollement posée sur son sein, aies yeux attachés sur ses yeux.

El ses regards avides, qui se paissent ardemment de ses charmes, le dévorent et le consument. Elle s'incline sur lui, et promène ses doux baisers de ses yeux à ses lèvres. 11 est un moment où Renaud pousse un si profond soupir, que son âmo, il semble, va s'envoler et s'unir à celle d' Armide. Cachés i)dr le feuillage, les deux guerriers contemplent ces scènes d'amour.

Au côté de l'amant (étrange armure), pend un miroir de cristal. Armide le prend et place aux mains de Renaud ce confident des mystères de l'amour. Us y plongent, lui ses yeux embrasés, elle ses regards souriants, et parmi tant d'ol)jets divers, ils ne voient qu'un seul objtt. Armide se fait de cette glace un miroir, mais Renaud n'a pour miroir que les yeux de son amante.

L'un est fier de son esclavage, l'autre se gloriQc di; son empire. Elle ne voit qu'elle en elle-même, et lui ne se voit qu'en

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elle. «Ah! tourne, disait-il, tourne vers moi ces yeux qui t3nt mon bonheur et le tien. Car, si tu ne le' sais pas, mes transports sont la véritable image de tes beautés. Leur forme et leurs merveilles sout mieux empreintes en moncœui qu'en ce cristal.

xxn.

« Ah! si tu me dédaignes, regarde au moins ton visage, comme il est beau ! Ton regard, dont rien n'est digne, jouira de se reposer sur toi-même. Une glace ne peut reproduire une si douce image ; le ciel seul et les étoiles sont les miroirs dignes de ta beauté. »

xxui.

Armide sourit à ce langage, mais ne cesse de s'admirer, et recompose sa parure. Elle répare le trésor de ses cheveux, les roule en anneaux, et les sème de fleurs qui brillent comme l'émail sur l'or. Aux lis naturels de son beau sein elle marie des roses étrangères, et dispose son voile avec grâce.

Le paon superbe est moins resplendissant lorsqu'il déploie la pompe de ses plumes semées d'yeux; Iris est moins belle quand elle déroule au soleil son écharpe humide d'or el de poiu-pre. Mais le plus bel ornement d' Armide est sa ceinture, qu'elle ne quitte jamais. Pour la composer, elle a réuni des substances dont nulle autre qu'elle n'eût op^ le mélange.

Les tendres dépits, les faibles refus, les douces caresses, le calme heureux, les souris, les enivrantes paroles, les larmes amoureuses, les soupirs entrecoupés, les baisers, elle a fondu toutes ces choses ensemble, et, réunies, les a trempées au feu de torches languissantes. C'est ainsi qu'elle a façonné cette ceint ne merveilleuse dont sa belle taille est embrassée.

Enfin Armide se dérobe à ses yeux ; elle prend congé de son amant, le baise encore et s'éloigne. Elle a coutume de sortir le jour, et retourne à ses opérations magiques. Renaud reste, car il ne peut aller ailleurs. Au milieu des bois et des aniaiaux, il erre pendant son absence, amant solitaire.

Mais quand l'ombre rap{)elle, avec le silence ami, les

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amants à leurs amoureux larcins, ils passent sous le même toit, en ces jardins, des nuits enctiantées. Dès qu'Armide, retournant .1 de plus graves devoirs, eut déserté le jardin et ses plaisirs, les deux guerriers, cachés jusque-là par les buissons, se découvrent à Renaud, pompeusement armés.

xxvm.

Tel un généreux coursier qu'on arrache vainqueur à la gloire périlleuse des armes, errant parmi les cavales au sein des pâturages, s'abandonne aux langueurs d'un vil repos; mais,' si le son de la trompette ou l'éclair de l'acier le réveille, soudain il se retourne et pousse un hennissement; il appelle les champs de bataille, et, sous l'homme qu'il porte, heurté dans sa course, il brûle de heurter à son tour ;

Tel devient Renaud dès que l'éclair subit de ces armes a

frappé ses regards. Ce guerrier si ardent, ébranlé à cette vue, sent son courage se ranimer au sein de la mollesse qui l'énervé et des plaisirs dont l'ivresse l'assoupit. Cependant Ubalde s'avance et lui présente le bouclier de diamant.

11 y jette les yeux, et s'y voit tel qu'il est ; il contemple sa chevelure et ses vêtements ornés avec un soin délicat, et imprégnés d'odeurs voluptueuses; son épée, son épée elle-même est si chargée de vaines parures, qu'elle est un ornement inutile, et non plus une arme.

Tel qu'un homme accablé d'un lourd et profond sommeil s'arrache enfin à ce long rêve, Renaud revient à lui en voyant son image; mais il n'en peut soutenir longtemps la vue ; son regard tombe, et, timide, abattu, la honte le tient cloué à terre. 11 se jetterait au fond de la mer et dans le feu pour s'y cacher.

Ubalde lui adresse alors ces paroles : « Toute l'Asie et toute l'Europe sont en guerre. Quiconque adore le Christ et aime la gloire combat maintenant en Syrie; toi seul, ô fils de Bertoldj au sein ries voluptés et dans un coin du monde, toi seul.

noble champion d'une fein\ne, demeures inactif en ce mouvement universel.

« Quel sommeil ou quelle léthargie a donc paralysé ta valeur? Quelle lâcheté t'enchaîne? Allons, debout! le camp et Godefroi te réclament; la fortune et la victoire t'attendent. Viens donc, toi l'élu du destin, achever la glorieuse entreprise, et que cette race impie, déjà bien ébranlée par toi, tombe et périsse sous les coups de ton invincible épée. »

Il se tait, et le noble jeune homme, un instant confus, reste sans voix et immobile. Mais quand la honte a fait place au dépit, dépit courageux d'un cœur altier; quand à la rougeur de son visage a succédé un nouveau feu, plus vif et plus étincelant, il déchire ses vains oripeaux, son indigne parure, honteuse livrée de son esclavage.

Il hâte son départ et sort du labyrinthe aux inextricables détours. — Cependant Armide voit le terrible gardien de son palais étendu sans vie. Elle soupçonne soudain, et reconnaît bientôt que son amant se dispose à l'abandonner. Elle le voit (ah ! vue douloureuse ! ) fuyant d'un pas rapide sa douce demeure.

Elle veut crier: «En quels lieux, cruel, me laisses-tu seule !» Mais la douleur lui coupe la voix, et sa parole éplorée retombe plus amère sur son cœur. Malheureuse ! une puissance plus grande que la sienne et un savoir supérieur au sien lui ravissent ses plaisirs ! Elle le voit, et s'ingénie en vain à le retenir, et tente de nouveau toutes les ressources de son art. XXX vil.

Tous les accents profanes que d'une bouche impure prononcèrent jamais les magiciennes de Thessalie, tout ce qui peut arrêter le mouvement des sphères célestes et tirer les ombres de leur prison profonde, elle sait tout : et cependant elle ne peut contraindre l'enfer à lui répondre. Elle renonce aux enchantements, et a eut essayer si les prières d'une beauté en larmes ne seront pas une magie plus puissante.

Elle court; l'honneur n'a plus de frein pour elle. Ah! que sont devenus ses triomphes et son orgueil, elle qui d'un signe troublait le royaume de l'Amour dans toute son étendue, elle dont les dédains égalaient la fierté? Jalouse d'hommagcs, elle avait en haine ses amants, et rien ne lui plaisait, hors d'elle, que l'effet produit par ses beaux yeux sur les autres.

Et maintenant, trahie, abandonnée, elle poursuit Renaud, qui la fuit et la dédaigne. Elle cherche dans ses pleurs un ornement de plus à ses charmes, elle part. Cette neige, ces âpres sentiers ne sont point un obstacle à ses pieds délicats. Ses cris la devancent ; mais elle n'atteint Renaud qu'au moment où lui-même atteignait le rivage.

Éperdue, elle s'écrie : « 0 toi, qui m'emportes la moitié de ma vie et me laisses l'autre, prends celle qui me reste, ou rendsmoi celle que tu m'arraches, ou bien tue-les toutes deux ensemble. Arrête, arrête ta course ; que mes dernières paroles aillent jusqu'à toi ; je ne dis pas mes baisers : qu'une autre plus digne en obtienne de ta bouche ! Cruel! que crains-tu de m'attendre? Majj, puisque tu as pu me fuir, tu peux bien aussi fermer l'oreille à mes cris ! »

su.

Alors le cavalier s'arrête. Elle approche, haletanle, baignée de larmes, brisée de douleur, mais d'autant plus belle qu'elle est plus éplorée. Ses regards demeurent fixés sur Renaud; mais, soit fureiu", soit rêverie, soit timidité, elle ne lui parle pas. Lui n'ose la regarder, ou, s'il la regarde, c'est d'un nû fiirtif et honteux.

xui.

Comme un habile musicien, avant de faire éclater toutes les richesses de sa voix, prépare les âmes à ses accents par de doux préludes, ainsi Arniide, qui dans son amère douleur n'oublie pas ses ruses et ses artifices, exhale d'abord de faibles soupirs, pour disposer favorablement l'âme de Renaud à ses plaintes.

« N'attends pas, cruel, dit-elle ensuite, que je t'implore comme une amante doit implorer un amant. Nous étions tels naguère; mais, s'il te répugne de l'être encore, &i ce souvenir te pèse, au moins écoute-moi comme une ennemie. i.es prières d'un ennemi sont parfois entendues de l'autre. D'ailleurs, tu peux, en cédant à cette demande, conserver tous tes dédains.

« Si tu me hais, et si tu trouves quelque charme à me haïr, je ne viens pas te priver de ce bonheur ; jouis-en. Si cela te parait juste, qu'il en soit ainsi. Moi-même j'ai détesté la nation chrétienne; je t'ai eu toi-même en haine, je ne le nie pas. Je suis née païenne ; j'ai employé raille moyens pour détruire votre puissance; je t'ai persécuté, je t'ai fait captif? je t'ai transporté loin des batailles dans un lieu lointain et inconnu.

« Ajoute encore à cela un crime qui te semble à toi le plus horrible, et tom-ner le plus à la honte : je t'ai charmé, je t'ai séduit par mon amour. 0 coupable artitice, que de livrer la fleur de sa virginité, que d'offrir en don à un amant qui règne en tyran sur vos charmes, ce qu'on a refusé à tant d'autres comme une récompense !

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