XL VI
a Ce sont pourtant là mes crimes. S'ils te sont si affreux, que tu partes sans regretter cette demeure, naguère si aimée de toi, va donc, passe la mer, combats, fais des prodiges, détruis notre foi, je t'en presse moi-même. Mais que parlé-je de notre foi ! Ah ! ce n'est plus la mienne ! je ne suis fidèle qu'à toi seul, loi, ma cruelle idole !
^ XLVU.
« Seulement, permets que je te suive ; c'est une légère faveur, même entre ennemis. Le voleur emporte sa proie, et le vainqueur n'abandonne pas son prisonnier. Que le camp me voie au nombre de tes autres trophées ; que cette gloire s'unisse à tant d'autres gloires, et que celle qui t'a méprisé, dédaignée à son tour, soit montrée au doigt comme lane vile esclave.
XLVUl.
« Mais pourquoi, dans mon abaissement, conserverai s-je cette
chevelure sans prix à tes yeux : je la couperai ; je veux que mon vêtement réponde à ma condition d'esclaw. Je t'accompagnerai au milieu des ennemis, au plus fort de la mêlée; j'ai assez de courage, j'ai assez de vigueur pour conduire tes che» vaux et porter *a lance.
xux.
« Je serai, comme il te plaira, ton écuyer et ton bouclier» Je ne ménagerai pas mes jours pour ta défense. Les traits, avant d'arriver jusqu'à toi, traverseront ma poitrine. 11 n'y aura pas, sans doute, d'ennemi assez cruel pour te frapper au risque de me blesser ; ils oublieront le plaisir de la vengeance à la vue de cette beauté que tu méprises.
« Malheureuse ! que vais-je encore présumer d'attraits impuissants !... » Elle en voulait dire davantage, mais ses larmes, coulant comme une source d'im rocher, l'interrompirent. Elle cherche alors, dans une attitude suppliante, à saisir la main ou le manteau de son amant ; mais lui recule, il résiste, il triomphe. Son cœur se ferme à l'amour et aux larmes.
Dans son sein, glacé par la raison, l'Amour ne peut rallumer ses anciens feux. Mais au moins la Pitié les remplace, la Pitié, pudique compagne de l'Amour. Son émotion est telle, qu'il peut à peine retenir ses larmes ; cependant il refoule en son cœur les sentiments qui l'agitent, et compose du mieux qu'il peut son maintien.
LU
Puis il lui répond : « Armide, je suis touché de ta douleur. S'il m'était donné de le faire, comme j'arracherais de ton sein l'ardeur dont il est embrasé ! Je n'ai pour toi ni haine, ni dédain. Je ne veux point de vengeance, j'oublie tes injures; tu n'es ni mon esclave ni mon ennemie. Tu t'es égarée, c'est vrai, et *u as dépassé les bornes de l'amour et de la teaine.
LUI
« Mais quoi ! ce sont là des faiblesses humaines, des fautes ordinaires. Ta croyance, ton sexe et ta jeunesse sont des ex-
cuses. Moi aussi, je suis tombé dans ces erreurs, et si je ne suis pas sans pitié pour moi-même, comment pourrai-je te condanjner? Dans mes joies comme dans mes tristesses, ton souvenir me sera cher et respectable. Je serai toujours ton ciievalier, autant que le permettront la guerre d'Asie, l'honneur et la foi.
tt Ah ! mettons désormais un terme à nos erreurs et à notre honte; que le souvenir en reste enseveli sur ces confins de l'univers. Qu'en Europe et dans les deux parties du globe avoisinantes, il soit à jamais ignoré. Ah ! ne permets pas que ta beauté, tes vertus et ton sang royal soient ternis par une passion vulgaire.
M Demeure en paix ; je pars. Tu ne peux venir avec moi ; mes guides s'y opposent. Demeure, ou prends une autre voie qui te conduise au bonheur ; cherche le calme au sein de la sagesse. » Tandis qu'il parle, Armide, inquiète et troublée, ne l'interrompt pas; mais, la colère au front, elle le regarde d'un œil farouche; enfin elle éclate en ces mots :
« Non, Sophie ne t'a pas enfar.té et tu n'es pas sorti du sang d'Est. Une mer en furie et le Caucase couvert de glaces t'ont donné le jour, et tu as sucé les mamelles d'une tigresse d'Hyrcanie. Pourquoi fcindrais-je enr^' re ? Cet homme féroce a-t-il donné un signe d"humaine sensibilité? a-t-il changé de couleur? Ses yeux se sont-ils mouillés? a-t-il une seule fois soupiré en face de ma douleur?
« Que dois-je taire, que dois-je dire ? Il s'offre pour mon cavalier, et il me fuit ! il m'abandonne ! En vainqueur généreux, il oublie les offenses d'un* ro'xpable ennemie et lui pardonne ses erreurs. Ecoutez ses conseils, écoutez ce pudique philosophe, comme il raisonne sur l'amour ! 0 ciel ! ô Dieu ! vous souffrez ces impies, vous qui foudroyez nos tours et no? temples !
LVIU.
« Va-t'en donc, cruel, avec celte paix que tu me souhaites,
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va-t'en, homme inique. Bientôt, pur esprit dépouillé de mes liens mortels, mon ombre s'acharnera à ta poursuite. Nouvelle furie, armée de serpents et de torches, je te tourmenterai autant que je t'aimai. Et s'il est dans ta destinée d'écnapper à la mer et à ses écueils, si tu dois arriver sur le champ de bataille,
« Là, gisant au milieu du carnage et des morts, tu me payeras mes douleurs, ô guerrier impie ! Tu prononceras souvent le nom d'Armide dans tes derniers sanglots ; j'espère l'entendre. » Mais ici, suffoquée par sa douleur, elle ne peut achever ces dernières paroles. Elle tombe à moitié morte ; une sueur glacée l'inonde ; ses yeux se ferment.
Tu fermes les yeux, Armide ! le ciel jaloux refuse toute consolation à tes souffrances. Ouvre donc les yeux, malheureuse ! et vois ceux de ton ennemi pleins de larmes amères ! Ah ! si tu pouvais l'entendre ! ah ! quel baume serait pour toi l'accent de ses soupirs ! Il te donne tout ce qu'il peut, et ses derniers adieux, tu ne saurais le croire, sont des regards de pitié.
Que fera-t-il? Doit-il laisser sur l'arène déserte cette femme expirante ? La courtoisie et la compassion le retiennent, mais une cruelle nécessité l'entraîne. 11 part; de légères brises agitent la chevelure de leur conductrice. La barque vole en pleine mer ; Renaud regarde le rivage, mais voici que le rivage se dérobe à la vue.
Quand Armide recouvre ses sens, autour d'elle, aussi loin que se portent ses yeux, régnent la solitude et le silence. « 11 est pourtant parti, dit-elle, et il a pu me laisser ici mourante. Il n'a pas différé d'un instant, et, dans l'état cruel où je suis, il ne m'a pas donné le moindre secours. Et cependant je l'aime encore ! et je le pleure, assise sur ce rivage, sans songer à ma vengeance.
i.xui.
« Pourquoi pleurer désormais "^ N'ai-je donc pas d'autres