‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 67 sur 114 · CHANT DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHANT DIX-SEPTIÈME

Gaza est une ville frontière de la Judée, située au bord de la mer, sur le chemin qui conduit à Péluse. A son entour s'étendent d'immenses solitudes de sable dont le vent soulève le mouvant tourbillon comme les vagues d'une mer. C'est à grand'peine que le vogayeur trouve un refuge et un abri contre les tempêtes de ce sable mobile.

Cette cité sert aussi de limite à l'Egypte, dont le roi l'enleva jadis aux Turcs. Et comme sa pioximilé la rend propre à la grande entreprise qu'il médite, quittant Memphis, sa royale demeure, il y a transporté le siège de son empire ; et des troupes innombrables de ses diverses provinces y sont déjà rassemblées.

Muse, rappelle-moi quelle était alors la situation des choses, quelles étaient les forces et les alliés de ce grand monarque, lorsqu'il mit enarmes les peuples et les rois du Midi jusqu'aux extrémités de l'Orient; toi seule peux me dire les chefs et les soldats, et la moitié du monde réunie sous ses drapeaux.

Quand î'Égypte, rebelle au joug des Grecs, se fut soustraite à leur domination et changea de croyance, un guerrier du

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Seing de Mahomet s'en fit le tyran, et y jeta les fondements d'un empire. 11 fut appelé calife; son nom et son- sceptre ont passé à ses successeurs : ainsi le Nil vit une longue suite de Pharaons et de Ptolémées.

Les ans ont, dans leur cours, consolidé et tant agrandi ce royaume, qu'il couvre l'Asie et l'Afrique depuis les rivages de Syrie jusqu'aux confins de la Marmarique et de Cyrène. Longeant le cours du Nil, il s'étend bien au delà de Syène dans les terres. Il couvre d'un côté des plaines de sable inhabitables, et va de l'autre jusqu'à l'Euphrate.

A droite, il comprend l'Arabie parfumée ; à gauche, la mer pleine de richesses, et de là il se plonge au levant. Cet empire est puissant par lui-même ; mais le roi qui le gouverne à cette heure en augmente la splendeur et la force. Illustre par le sang, il l'est plus encore par le mérite, habile qu'il «st en l'art de régner et de combattre.

vn.

Il a fait la guerre aux Turcs et aux Persans. Tour à tour vainqueur et vaincu, il s'est montré plus grand dans les revers qu'aux jours de triomphe. Depuis que sa vieillesse ne peut plus supporter le poids des armes, il a déposé le fer, mais il n'a pas perdu son génie militaire, ni ses immenses ambitions de gloire et de conquêtes.

vui.

Il combat encore par ses ministres ; son esprit et sa parole ont encore tant de vigueur, que le lourd fardeau de la monarchie ne lui semble pas une charge écrasante pour ses années. Morcelée en petits États, l'Afrique entière tremble à son nom, et l'Indien le respecte. Toutes ces nations vassales lui fournissent un tribut volontaire, les unes de soldats, les autres d'argent.

Tel est le monarque qui réunit ses troupes, et qui, rassemblées, va les diriger contre l'empire naissant et la fortune des Chrétiens, dont les victoires l' alarment. Armide arrive la dernière j elle arrive à temps e* à l'heure même indiquée pour la

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revue. Hors des murs, dans une vaste plaine, toute l'armée défile devant le monarque.

11 est majestueusement assis sur un trône élevé où conduisent cent marches d'ivoire, et, à l'ombre d'un grand dais d'argent, ses pieds reposent sur un tapis de pourpre et d'or. Dans la richesse de ses ornements, on voit briller tout le luxe asiatique. Son turban de lin s'enroule autour de ses cheveux ainsi qu'un diadème.

Il a le sceptre en main, et sa barbe blanche lui donne un aspect vénérable et imposant . En ses yeux, que l'âge n'a pas encore éteints, respirent son audace et sa vigueur premières. Toute son attitude répond à la majesté de son âge et de l'empire. Ce fut sans doute sous de semblables traits qu'Apelles ou Phidias représentèrent Jupiter, mais Jupiter tonnant.

Se tiennent, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, deux éminents satrapes. Le premier porte l'épée nue delà justice, l'autre le sceau, symbole de sa charge. Lun, dépositaire des secrets du roi, est son ministre dans les affaires civiles ; l'autre, prince des armées, a toute puissance pour punir.

xui.

Des Circassiens, armés de lances, font 'une garde fidèle autour du trône. Ils portent la cuirasse, et de longs cimeterres pendent à leurs côtés. Du haut de son trône, le monarque découvre ses peuples réunis. Toutes ses troupes, en passant à ses pieds, inclinent en signe d'hommage leurs armes et leurs drapeaux.

Les Égyptiens paraissent les premiers, sous la conduite de quatre chefs : deux de la haute Egypte, deujde la basse, contrée que le Nil féconde de ses eaux. Un fertile limon usurpa le lit delà mer, et raffermi par le temps, devint propre à la culture. Ainsi s'accrut l'Egypte. Bien des plaines aujourd'hui dans son sein étaient jadis des rivages côtoyés par les naviga leurs.

Au premier escadron brille le peuple qui habite la riche plaine d'Alexandrie et les rives occidentales où commencent les côtes d'Afrique. Araspe est leur chef; plus puissant de génie que fort de bras, il est passé maître en stratagèmes de guerre, et connaît toutes les ruses des Maures.

Au second rang, viennent les peuples qui habitent sur les côtes d'Asie vers l'aurore. Us sont conduits par Arontée, que ni sa valeur ni son mérite ne recommandent, et que ses titres seuls distinguent. Homme sans énergie, son corps n'a jamais sué sous l'armure ; jamais les trompettes matinales ne l'éveillèrent. Une téméraire ambition l'arrache aux voluptés et le jette dans une vie périlleuse.

La troisième troupe semble une armée toute entière, et couvre la plaine et les rivages. On ne croirait pas que l'Egypte porte assez de moissons pour tant d'hommes, et ce sont les habitants d'une seule ville ; immense cité, rivale des provinces, qui renferme la population de mille cités dans son sein; je veux parler du Caire. Campson commande à cette multitude inhabile aux combats.

xvni.

Sous Gazel marchent les peuples qui coupent les blés des plaines fertiles avoisinant le Caire, qui s'étendent jusqu'à la seconde cataracte du Nil. Us ont pour toute armure l'arc et l'épée ; ils ne soutiendraient pas le poids du casque et de la cuirasse. Richement vêtus, ils inspirent plutôt le désir du butin que la crainte de la mort.

On voit après, sous la conduite d'Alarçon, passer le peuple ie Barca, presque nu et sans armes. Dans leurs plaines désertes, le pillage est la seule ressource de leur vie misérable. Avec des soldats moins voleurs, mais aussi peu disciplinés, vient ensuite le roi de Zamura, puis le roi de Tripoli. Ces daux nations sont habUes à combattre en voltigeant.

Derrière elles, paraissent les habitants d^. l'Arabie Pctrée et

deTArabie Heureuse. Jamais, s'il en faut croire la renomnic'e, ils n'ont «essenti de froids rigoureux ni de brûlantes chaleurs.. Là, naissent l'encens et les autres parfums; là, renaît l'immortel phénix qui, au milieu des fleurs odorantes qu'il rassemble pour ses funérailles et sa naissance, trouve sa tombe et son berceau.

Leur costume est moins splendide que celui des Égyptiens, mais leurs armes sont les mêmes. Voici d'autres Arabes, errants et sans demeure certaine. Éternels voyageurs, ils traînent partout leurs tentes. Ils ont la voix et la taille des femmes, les cheveux longs et noirs, le teint basané. xxn.

Armés de longs roseaux des Indes garnis d'un fer en pointe, ils montent des coursiers si impétueux, qu'on les dirait emportés par un tourbillon, si toutefois le vent a des tourbillons aussi rapides. Syphax commande les premières bandes, Aldin les secondes, et les troisièmes marchent sous les ordres d'Alhrazar, qui est moins un guerrier qu'un voleur homicide.

xxni.

Après eux, viennent les troupes qui ont abandonné les îles de la mer Arabique, cette mer où jadis on péchait des coquillages pleins de pierres précieuses. Les Nègres des rives gauches de la mer Rouge les accompagnent. Les premiers ont pour chef Agricalte, les autres, Osmide, qui foule aux pieds toute loi et toute croyance.

Les Éthiopiens de Méroé les suivent ; Méroé, île formée par le Nil et l'Astrabora, qui renferme en son vaste sein trois royaumes et deux cultes différents. Canario et Assimir les conduisent. Rois l'un et l'autre, ils sont sectateurs de Mahomet et tributaires du calife. Le troisième roi, qui professe la vraie croyance^ ne s'est point joint à eux.

Deux rois également tributaires viennent ensuite avec des troupes armées de l'arc et du trait. L'un est Soudan d'Ormus, ile belle et fertile du golfe Persique; l'autre de Boécan, qui est également une ile dans les hautes marées ; mais, quand la mer s'arrête, le voyageur y entre à pied sec.

Et toi, Altamore, une épouse aimée na pu te retenir dans sa couche pudique. Elle pleure ; ses blonds cheveux épars. elle Sf; frappe la poitrine pour te détourner de ce fatal départ. — « Ainsi donc, dit-elle, l'aspect d'une mer horrible te sera, cruel, plus doux que le mien? Tes armes seront pour ton bras un fardeau plus cher que ton jeune fils qui s'ofîre à tes caresses ! »

xxvn.

Altamore est roi de Samarcande ; mais le moindre de ses mérites est encore son diadème indépendant. Savant dans l'art de la guerre, il joint à une vive audace une force supérieure. Les Francs, je l'annonce, l'éprouveront bien, et c'est avec raison qu'ils le redoutent déjà. Ses soldats portent la cuirasse, le glaive au côté et la massue à l'arçon de la selle.

xxvin.

Mais voici, venant du fond des Indes et des portes mêmes de l'aurore, le féroce Adraste, qui a pour cuirasse la peau verte d'un serpent tachetée de noir. 11 monte un énorme éléphant ; il amène des bords du Gange les peuplades qui se baignent dans la mer où se jette l'Indus.

L'escadron suivant est la fleur choisie de la milice royale. On y voit tous ceux qui se sont illustrés dans la guerre ou dans la paix, et sont comblés d'honneurs et de récompenses. Armés pour défendre le monarque et répandre autour de lui la terreur, ils passent sur des chevaux habilement dressés. L'éclat des manteaux de pourpre, de l'acier et de l'or qui les couvrent, fait étinceler le ciel.

Parmi eux sont le cruel Alarço, et Odemar, habile à discipliner le soldat ; Hidraorte et Rimedon, fameux par son audace, qui méprise les hommes et la mort ; et Tigrane, et Rapold, corsaires, jadis l'efFroi des mers, et l'intrépide Ormond, et Marlabuste, qui fut surnommé l'Arabique pour avoir soumis les Arabes révoltés.

On y distingue encore Orinde, Arimon», Pirga, Brimate le

rieslrucleur de villes, Suitante le dompteur de chevaux, et toi, Aridaraante, maître dans l'art de la lutle, et Tissapherne, le ioudre de Mars, qui n'a point encore trouvé de rival, soit qu'il combatte à pied ou à cheval, l'épée ou la lance en main.

xxxn.

Un Arménien qui renia la vraie foi pour le paganisme guide cette troupe. Son nom était autrefois Clément ; aujourd'hui on l'appelle Emiren. Plus fidèle et plus cher au roi d'Egypte qu'aucun de ceux qui s'armèrent pour sa défense, il est également chef et guerrier remarquable par son courage, par son génie et par la force de son bras.

xxxm.

Tous étaient passés, quand soudain paraît Armide avec sa troupe. Elle s'avance assise sur un char magnifique, la robe retroussée, un carquois sur l'épaule. Le dépit qui se mêle à la douceur naturelle de son beau visage y imprime de l'énergie : tière et dédaigneuse, on dirait qu'elle menace, et, en menaçant, elle plaît encore.

Son char, brillant de rubis et de topazes, ressemble au char du jour. 11 est traîné par quatre licornes, attelées deux à deux. Cent jeunes filles et cent pages l'entourent, le carquois sur l'épaule, et pressentie dos de blancs coursiers, souples en leur allure et rapides à la course.

La troupe d' Armide l'accompagne, ainsi qu'Aradin avec les guerriers de Syrie à la solde d'Hidraot. Tel le phénix ressuscilé montre aux yeux des Éthiopiens son plumage changeant et beau, la richesse de son collier et sa couronne d'or natu- ' relie ; le monde l'admire, et un essaim d'oiseaux vont s'émerveillant à ses côtés ;

Telle se montre Armide, admirable de parure, de grâce et de beauté. 11 n'est point d'âme si farouche ou si rebelle à l'amour qui n'en devienne éprise. A la première vue, elle enchante tous ces hommes de nations si diverses, quoique sa figure soit empreinte d'une gravité dédaigneuse . Que sera-ce

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donc quand, sur «jn visage plus serein, luiront ses beaux yeux et son beau sourire ?

XXX vn.

Elle passe, et le roi, chef de tant de rois, ordonne à Émiren d'approcher. 11 a résolu de le préposer au commandement de tous ces capitaines expérimentés, et de le faire chef suprême. Émireu, qui le pressent, s'avance d'un front bien digne de tels honneurs. Les gardes circassiennes s'ouvrent en deux pour lui faire un passage jusqu'au trône, et il y monte. XXX vm.

Il incline la tête, il ploie le genou, et porte sa main droite à sa poitrine. « Je te confie ce sceptre, lui dit le monarque. A toi, Émiren, le soin de mes troupes, à toi de les commander à ma place, de délivrer un roi mon vassal, et d^ccaljler les Francs de ma colère vengeresse. Pars, cours et triomphe. Point de pitié pour les vaincus; emmène captifs ceux qui échapperont au glaive. »

Ainsi parle le tyran, et le guerrier prend le sceptre, symbole du pouvoir suprême. « Je le reçois d'une main invincible, dit-il, et je vole, seigneur, sous tes auspices, à de grandes entreprises. C'est sous tes ordres et par ta puissance que j'espère venger les giaves injures de l'Asie. Je ne reviendrai que vainqueur, et ma défaite causerait ma mort, mais non ma honte.

« Je prie le ciel, si (ce qu'à Dieu ne plaise !) quelque malheur nous menace d'en haut, je le prie d'amonceler sur moi seul toute cette fatale tempête Que l'armée revienne triomphante, et que .moi, son chef, je demeure enseveli dans la victoire. » 11 se tait, et soudain un grand bruit d'instruments barbares se mêle aux acclamations populaires.

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