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Parfois il s'informe de l'état du camp, ou questionne sur les mœurs des diverses nations dont il côtoie les rivages. Le soleil avait quatre fois resplendi à l'orient depuis qu'ils voguent sur les plaines salées, quand au tomber du jour leur navire aborde enfin à terre. « Voici les plages de la Palestine, leur dit alors la conductrice ; ici se termine votre voyage. »
Elle dépose les trois chevaliers sur la rive, et disparaît aussi rapide que la pensée. Cependant la nuit se lève et noie toutes choses en son obscurité. En ces solUudes de sable, ils n'aperçoivent ni murs ni toits : il n'apparaît aucune trace d'homme ou de cheval, ni rien qui puisse leur indiquer la roule.
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Après quelques instants d'hésitation, ils s'avancent en tournant le dos à la mer ; et voici que 'de loin apparaît à leurs yeux je ne sais quelle lumière, dont les rayons d'or et d'argent éclatent dans la nuit et en éclaircissent les ombres. Ils marchent vers cette clarté, ei distinguent déjà ce qui Lrille ainsi,
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Ils voient à un énorme tronc d'arbre des armes neaves qui réveibèrent les rayons de la lune. Plus brillantes que les étoiles au ciel, des pierres précieuses y étincellent sur un casque et une armure d'or. Ils découvrent à cette lumière de belles figures ciselées sur le grand bouclier. Un vieillard, qui en semble le gardien, est assis auprès, A leur vue, il s'avance à leur renco ntre.
ux.
Les deux guerriers reconnaissent soudain la vénérable figure de leur sage ami. Il reçoit leur salut et les accueille avec courtoisie ; puis, s'adressant au jeune héros qui le regarde en silence : « Seigneur, dit-il, c'est toi seul qu'à cette heure, en ces lieux solitaires, je désire et j'attends.
« Je suis ton ami, et, si tu l'ignoi'es, demande à ceux qui t'accompagnent ; ils pouiront te l'apprendre, eux qui par mes conseils, ont triomphé des enchantements au sein desquels tu traînais une vie déplorable. Maintenant écoute ma voix, et, quoique moins douce que celle des Sirènes, qu'elle ne te déplaise pas. Mais conserve mes accents dans ton cœur, jusqu'au jour où une bouche plus sage et plus sainte te fera mieux connaître la vérité.
« Seigneur, ce n'est pas sous de Iraûches ombres, parmi les fontaines et les fleurs, au milieiftes Nymphes et des Sirènes, mais sur les cimes montueuses et escarpées de la vertu que se trouve le bonheur. Pour y atteindre, il faut braver les froidures et les sueurs, il faut déserter les plaisirs. Voudrais-tu donc, loin des glorieux sommets, ramper dans les vallons, aigle superbe ?
« La nature t'éleva le front vers le ciel, et t'inspira de généreux élans, afin que, les yeux fixés sur lui, tu puisses arriver par tes exploits aux plus illustres destins; elle t'a donné aussi les mouvements emportés de la colère, non pas, pour les mettre en usage dans les discussions civiles, non pour servir de foLes passions que la raison réprouve ;
300 LA JÉRUSALEM DÉLIVUËE.
« Mais pour que ta valeur, secondée par eux, tombe plus redoutable sur les ennemis étrangers, et pour que tu réprimes avec plus de vigilance tes passions, ces cruels ennemis intérieurs. Que le sage Godefroi les dirige donc, et les emploie à l'usage pour lequel tu les as reçues; qu'il les calme ou les embrase à son gré ; qu'il les précipite ou les enchaîne. »
Ainsi parle le vieillard, et Renaud, silencieux et attentif^ grave en sa mémoire ces prudents conseils. Ses yeux demeurent timidement baissés. Le vieillard devine ses secrètes émotions, et ajoute : « Lève le front, ô mon fils, et fixe les yeux sur ce bouclier : tu y verras les exploits de tes ancêtres.
« Tu verras la gloire de tes aïeux répandue dans les régions les plus lointaines. Que tu restes encore loin d'eux dans cette illustre carrière ! Allons, allons, réveille-toi. Que cette peinture aiguillonne ta valeur. » 11 dit ; et, pendant qu'il parle, Renaud contemple le bouclier.
Avec une étonnante adresse, le savant artiste a peint dans cet étroit espace un nombre prodigieux de figures. On y voit dans un ordre continu la suite auguste et glorieuse des descendants d'Accius. Ce sang pur et incorruptible découle de l'ancienne Rome. Tous ces princes sont couronnés de lauriers: le vieillard raconte à Renaud leurs guerres et leurs victoires.
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On voit d'abord Caïus. Au moment où l'empire, penchant vers sa ruine, va devenir la proie des nations étrangères, il prend les rênes d'un peuple qui l'appelle, et devient le premier prince d'Est; ses voisins, plus faibles que lui, viennent s'abriter sous sa puissance. Plus tard, à l'appel d'Honorius, le iior Gûth repasse en Italie.
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Et quand toute l'Italie semble embrasée de l'incendie et de la fureur des barbares, que Rome esclave redoute sa ruine
entière, Aurélius conserve en liberlé le peuple soumis à son empire. Puis Foreste s'oppose aux Huns, conquérants du Nord.
A son visage féroce on reconnaît bien Attila, là semble qu'il regarde avec des yeux de dragon. 11 a la fac<; d'un chien. A le voir, on dirait qu'il grince des dents, et on croirait entendre SCS aboiements. Vaincu dans un combat singulier, on le voit fuir au milieu de ses soldats. Le brave Foreste, l'Hector de l'Italie, prend ensuite la défense d'Aquilée.
Ailleurs on voit sa mort, et son destin est le destin de sa patrie. Accarin, héritier de ce père illustre, est comme lui le champion de l'honneur italien. Altin cède à la fortune et non aux Huns. 11 se retire sur des bords plus tranquilles, et compose une cité de mille maisons éparses dans le vallon du Pô.
Il oppose ime digue aux ondes impétueuses du grand fleuve, et là^ s'élève une ville qui, dans les siècles futurs, sera la résidence des princes d'Est. Vainqueur des Alains, il tombe sous les coups d'Odoacre, et meurt pour l'Italie. Ah ' mort illustre, qui l'associe à la gloire paternelle.
Alforise périt à ses côtés. Accius et son frère, d'abord exilés, se rétablissent par leurs armes et par leur génie, après la mort du roi hérule. Vient ensuite l'Épaminondas de la maison d'Est. L'œil droit percé d'un javelot, il semble mourir avec joie quand il a vainca le cruel Totila, et sauvé son précieux bouclier.
LXXUI.
Je parle de Boniface. Valérien, encore enfant, suit les traces de son père. Cent escadrons de Goths ne soutiendraient pas la vigueur de son bras et l'audace de sa valeur. Ernest, au front menaçant, accomplit contre les Esclavons de brillants faits d'armes. Mais, avant lui, l'intrépide Odoard chasse de Montcelsc le roi de Lombardie,
Viennent ensuite Henri et Bérenger. En tout lieu où Charle-
magne déploie ses augustes drapeaux, Bérenger s'y trouve le premier combattant, soit comme ministre, soit comme chef de l'entreprise. Louis lui succède, et l'envoie contre son neveu qui règne en Italie. 11 en triomphe et le fait prisonnier. Othon parait ensmte avec ses cinq fils.
Alméric, marquis de Ferrare, la souveraine du Pô, regarde pieusement le ciel. Fondateur de temples, son attitude est celle d'une contemplation profonde. Accius S'jcond lutte conlre Bérenger . Après les alternatives d'une fortune changeante, il se rend maître de l'Italie .
Son fils Albert passe chez les Germains, et y déploie une mémorable valeur. Vainqueur des Danois dans les tournois et les batailles, Othon le prend pour gendre, et le dote richement. Derrière lui se montre Hugues, qui humilia l'orgueil des Romains. 11 sera marquis d'Italie, et toute la Toscane sera en son pouvoir.
Plus loin on voit Théobald, et Boniface est peint à côté de son épouse. Ils n'ont point d'enfant mâle pour hériter de leurs grands trésors et succéder à ce père illustre. Mathiide supplée par son mérite à son sexe et à sa jeunesse. Cette femme -âge et valeureuse dûmine les sceptres et les couronnes.
LXXVUI.
Son noble front respire une mâle ardeur, et son regard itincelle d'un feu plus que viril. Là, elle défait les Normands, 6t met en fuite ce Guiscard jadis invincible ; ici, elletat l'empereur Henri quatre, enlève l'étendard impérial et en fait offrande à Dieu. Plus loin, elle replace au Vatican le souverain pontife sur le trône de Pierre.
LXXIÎ.
Comme un guerrier qu'elle aime et qu'elle honore, Accius cinq l'accompagne et la seconde > mais la postérité féconde et glorieuse d' Accius quatre multiplie ses rameaux. Guelfe, le fils de Cunégonde, s« rend en Germanie, où on l'appelle, et ce
rejeton romain est, par une heureuse fortune, transplanté dans les champs de la Bavière.
Il ente une branche de la maison d'Est sur l'arbre desséché des Guelfes. Alors on le voit reverdir et, plus que jamais, briller de l'or des sceptres et des couronnes. Favorisé des rayons du ciel, il se développe sans obstacle. Déjà il touche aux cieux, déjà il embrasse la moitié de la Germanie, et la couvre tout entière de son ombre.
3Iais les rameaux italiens de cette tige royale ne sont pas
moins prospères. Berthold et Accius six y rappellent leurs aïeux. — Telle est la suite de ces héros, qui semblent vivre et respirer sur l'airain. En les admirant, Renaud sent s'éveiller en lui mille sentiments d'honneur.
Son cœur altier s'émeut, et, brûlant d'une noble émulation, se livre à de si généreux transports, qu'il croit réalisé tout ce qu'il imagine. Il a devant les yeux la ville prise, le peuple massacré, comme si en effet ces événements étaient accomplis. 11 s'arme en toute hâte, et ses espérances vont au-devant de la victoire.
Lxxxni.
Mais Charles, qui lui avait déjà raconté la mort de Suénon, lui présente alors l'épée du Danois-: « Prends-la, dit-il, et qu'elle soit heureuse en tes mains. Aussi juste qu'intrépide, ne l'emploie qu'à la défense de la foi chrétienne. Venge son premier maître, qui avait tant d'admiration pour toi. Cette vengeance t'est réservée. »
Renaud lui répond : « Plaise au ciel que la main qui reçoit à cette heure cette épée, venge celui qui la porta ; puissé-je par elle acquitter ce que je dois ! » Charles, se tournant ^alors vers lui d'un front joyeux, lui exprime en quelques paroles toute sa gratitude. — Cependant le sage vieillard les presse de continuer leur voyage nocturne.
« Il est temps de partir, dit-il, Godefroi et le camp t'attendent. Tu arrives bien à propos. Partons sur l'heure, car au sein des ténèbres je saurai bien vous guider aux tentes chrétiennes. » Il dit, et monte sur son char, où les trois guerriers prennent place aussitôt. 11 anime ses coursiers et dirige leur course à l'orient.
Ils allaient silencieux dans l'ombre, quand le vieillard se tourne vers le jeune héros et lui dit : « Tu as vu la souche antique et les rameaux de ton auguste race. Si dès son origine elle enfanta de nombreux héros, elle n'est pas encore lasse d'en produire, et le temps n'a pas éteint sa vigueur.