CHANT DIX-HUITIÈME
Renaud, abordant Godefroi, lui parle ainsi : « Seigneur, le soin de mon honneur jaloux arma contre Gernand ma vengeance. Si je t'offensai, j'en éprouve au cœur du remords et du repentir. Je me rends à ton appel, disposé à tout faire pour recouvrer ton estime.»
Il s'incline avec respect ; mais Godefroi lui ouvre ses bras et lui répond : « Que tout triste souvenir s'efface : mettons en oubli le passé ; l'unique réparation que j'exige, c'est que tu fasses, comme à l'ordinaire, de brillants exploits ; qu'à la perte de nos ennemis et qu'à notre gloire, tu triomphes des monstres de la forêt.
« L'antique forêt d'où nous tirions d'abord le bois pour nos machines est devenue le formidable séjour d'enchantements dont j'ignore la cause. Nul n'y peut couper un arbre, et cependant il faut des machints pour attaquer la ville. Monti-e lonc ta valeur là où pâlissent les autres. »
11 dit : le chevalier accepte en peu de mots ce péril et ces fsk»
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ligues. Mais, à sa pose intrépide, on voit qu'il fera plus qu'il ne promet. Puis il tend la main à ses amis, et présente un front joyeux à leur accueil. Tancrède, Guelfe et les principaux chefs de l'armée s'étaient rendus là.
Après cet échange d'amicales démonstrations avec les chefs, i\ accueille d'un air affable et populaire les plus humbles soldats. Les cris militaires ne seraient pas plus joyeux et la foule plus épaisse à son entour, si. vainqueur de lOrient et du Midi, il revenait triomphant sur un char de victoire.
11 se rend ainsi jusqu'à sa tente, où il s'assied an milieu d'un ceicle d'amis. Il répond à leurs nombreuses deii andes et les interroge sur la guerre et sur la forêt enenantee. Mais, quand ils se sont tous retirés, le saint Ermite lui pane de la sorte : « Tu as fait, seigneur, un étonnant voyage, et lu as vu de bien grandes choses.
<!(Quene dois-tu pas au grand roi qui régit le monde ' Il t'a retiré des demeures magiques. Agneau repentant, il te ramène parmi ses troupeaux, et t'accueille en son bercail. Par l'oigane de Bouillon, il te choisit comme exécuteur secondaire de ses volontés. Mais tu ne dois pas armer pour cette grande mission une main encore impure, vui.
« Tu es tellement plongé dans la fange du monde et de la chair, que toutes les eaux du Nil, du Gange et de l'Océan même, ne poiuraient te faire innocent et pur. La grâce du ciel peut seule purifier tout ce qui est immonde en toi. Les yeux tournés au ciel, demande-lui donc humblement pardon, confesse tes fautes secrètes, pleure sur elles, et prie. »
Il dit ; — et Renaud se prend à pleurer en lui-même ses orgueilleuses fureurs et ses folles amours; puis, triste et abattu, il lui fait à ses pieds l'aveu de tous ses jeunes égarements. Apres l'avoir absous, le ministre de Dieu lui dit : « A l'aube nouvelle, tu iras prier siu- celte montagne que les rayons du soleil dorent au malin.
3^^ «,A JERUSALEM DÉLIVRÈB.
a De là ui iras à ce bois obstrué de fantômes imposteurs Tu triompheras, je le sais, de ces monstres et de ces géants, si toutefois de nouvelles erreurs n'y apportent point d'obstacles. Que la douce voix qui pleure ou qui chante, que les regards ou le sourire de la beauté, que ces tendres prestiges ne séduisent pas ton coeur. Méprise ces aspects hypocrites et ces prières menteuses. »
Tels sont les conseils de Pierre, et le chevalier, plein d'impatients espoirs, se prépare à cette grande entreprise. Il passe le jour et la nuit dans cette pensée, et, avant que Taube s'allume au ciel, il ceint ses belles armes, et revêt une cotte d'armes nouvelle et de couleur étrange Seul, en silence, à pied, il quitte enfin ses compagnons et sort de sa tente.
C'était l'heure où la nuit lutte encore contre le jour ; dans le ciel brillaient encore quelques étoiles, mais on voyait l'orient rougir quand Renaud dirige ses pas vers le mont des Oliviers. Les yeux levés, il contemple ces beautés divines, incorruptibles, de la nuit et du matin, xni.
Il songeait en lui-même : 0 quelles brillantes lumières répandues dans la voûte des cieux ! Le jour a le char resplendissant du soleil ; la nuit déploie les étoiles d'or et la lune argentée ; mais nous n'admirons pas ces merveilles, et nous sommes éblouis par l'éclat terne et passager d'un coup d'oeil, par l'éclair d'un sourire qui brille au front d'une femme.
Cependant il atteint le sommet du mont. Là, humblement prosterné, il élève sa pensée au plus haut des cieux, et fixe ses regards sur l'Orient : « Considère d'un œil de pitié clémente, ô mon Seigneur et Père ! ma jeunesse et ses erreurs. Que ta grâce pleuve sur mof , qu'elle rég-^nère et purifie en moi le vieil homme. »
Ainsi priait Renaud; mais l'aurOiC, plus vermeille, le frappe au front et illumine d*i ses rayons d'or son casque, son ai*
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mure elles vertes cimes de la montagne ; il sent une douce haleine le frapper au visage, et, du sein de l'aurore, secouer sur sa tête un nuage de rosée .
La rosée du ciel, tombant sur ses habits d'une couleur cenàrée, leur enlève cette teinte sombre et leur donne une élincelante blancheur. Telle une plante aride voit reverdir, au frais matin, ses feuilles fanées ; ou tel le serpent, rajeuni, éclate d'un or nouveau.
Il s'émerveille lui-même à la vue de cette transformation, et, plein d'une certaine audace, il marche vers l'antique forêt. Arrivé au lieu dont le seul aspect inspire la terreur à des guerriers moins courageux, ce bois n'a rien d'effrayant pour lui, et il lui semble délicieusement ombragé.
xvni. *
Il passe outre ; mais voici qu'un son d'une grande douceur vient retentira son oreille. On dirait le sourd murmure d'un ruisseau, le soupir du vent au travers du feuillage, le chant plaintif du cygne harmonieux, les pleurs du rossignol, qui lui répond ; sons de lyres et voix humaines, mille accents divers se confondent en cette harmonie.
Le chevalier, selon qu'il était advenu aux autres, s'attendait à un épouvantable bruit de tonnerre, et il entend un doux concert de nymphes et de sirènes, de zéphyrs, d'ondes et d'oiseaux. Étonné, il s'arrête, puis il s'avance lentement et d'un pas suspendu. Dans son chemin, il ne rencontre d'autre obstacle qu'un fleuve transparent et paisible.
Les deux rives riantes de ce beau fleuve exhalent de suaves odeurs. Dans son cours aux nombreux circuits, il enveloppe tout ce grand bois, et lui fait de ses eaux une douce ceinture. Un de ses bras y pénètre et le partage ; ainsi, par un heureux échange d'eaux et d'ombres, le fleuve arrose le bois, et le bois ombrage le fleuve.
Tandis que Renaud cherche où passer, voici qu'un pont
3i0 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
merveilleux s'offre à sa vue, un pont qui, sur ses arches d'or massif, lui ouvi-e une large voie. Mais son pied touche à peine l'autre rive, que le pont s'abîme dans le fleuve, dont les eaux tranquilles se changent tout à coup en un torrert
Il ce retsume, et voit ses eaux, débordées comme par une fonte de Eeiges, qu4 tournaient rapidement sur elles-mêmes en vagues tumultueuses. Cependant un désir de curiosité Tentraîiie au milieu de ces arbres antiques et touffus. Dans cette solitude sauvage, de nouvelles merveilles attirent à chaque pas ses regards.
XXHI.
De quelque côté qu'il se dirige, des sources semblent jaillir, et des plantes éclore. Là s'ouvre le lis, ici s'épanouit la rose; dun côté jaillit une fontaine, de l'autre murmure un ruisseau; de toutes parts le feuillage de la vieille forêt semble reverdir; l'écorce des arbres s'amollit, et toute plante se couvre d'une frondaison nouvelle.
Une manne céleste est sur chaque feuille comme une rosée, et le miel distille des rameaux. Cette étrange harmonie de plaintes et de chants commence; mais d'où partent ces voix liumaines qui accompagnent les cygnes, lèvent et l'onde? Renaud l'ignore. 11 ne sait pas davantage où sont placés les instruments de musique.
Tandis qu'il regarde, et qu il se refuse à croire ce que ses sen? lui présentent commt: ne réalité, il voit à l'écart un myrte qui s'élève à l'extrémité d'une grande place. Ce myrte merveilleux déploie ses rameaux au-dessus du cyprès et du palmier, touvre de son omore tous les autres arbres, et semble l2 1 01 de ces lieux.
Sur cette grande place, le guerrier s'arrête, les yeux frappés d'un prodige plus grand encore. Un chêne lui apparaît qui entr'o?3vre son sein protond, û où il sort, ô merveille ! vêtue bizarrement, une nymphe en pleine jeunesse. 11 voit en même temps cent autres arbres enfanter cent autres nymphes.
xxvu.
Telles, sur la scène ou sur la toile, nous voyons les déesses des bois, les bras nus, la robe retroussée, les pieds chaussés de beaux cothurnes et les cheveux dénoués ; telles apparaissent les filles fantastiques de la forêt ; seulement , au lieu d'arcs et de carquois, les unes ont des luths , les autres des violes ou des guitares.
XXVHÏ.
Elles forment un rond autour de Renaud, qui se trou>e enfermé dans leurs danses, comme un point dans son cercle. Elles entourent aussi le myrte, et chantent ces douces paroles : « 0 toi, Tamour et l'espoir de notre souveraine, que tu es bien venu en ces charmantes demeures !
« Consumée d'amour, elle attend de toi son salut. Cette forêt, auparavant si noire, séjour en harmonie avec sa douleur, tu la vois se réjouir à ta venue, et prendre un plus souriant aspect. » — Tel était leur chant; puis un son d'ime grande douceur sort du myrte qui s'entr'ouvre.
Quand s'ouvrait un rustique Silène, l'antiquité voyait des merveilles ; mais ce grand myrte montre , en ouvrant son sein, des beautés plus rares et plus parfaites. Renaud regarde, et croit voir les traits d'Armide et son doux visage.
Elle le contemple, souriante à la fois et triste ; mille sentiments divers se confondent dans son regard. «Je te revois donc, lui dit-elle; tu reviens donc à celle que tuas fuie? Pourquoi reviens- tu? Serait-ce pour consoler mes nuits solitaires et mes jours éplorés ? ou viendrais-tu me persécuter et me bannir de ces lieux ? Pourquoi me cacher ton beau visage et ne me montrer que tes armes?
xxxu.
« Reviens-tu comme un amant ou comme un ennemi ? Ce n'est pas pour im ennemi que j'ai préparé ce pont merveilleux, fait couler ces ruisseaux et éclore ces fleurs, disparaître ces buissons et tout ce qui pouvait embarrasser ta marche. Ote ton casque, découvre ton front, et, si c'est mon amant
nui revient, que tes yeux se posent sur mes yeux, que tes lèvres s'unissent à mes lèvres, et que ton sein presse mon sein. Que ta main du moins ne repousse pas la mienne ! »
xxxin.
Elle continue de parler, jetant sur lui des regards qui implorent la pitié ; ses traits pâlissent, elle feint des soupirs, des sanglots et des larmes. Uu tel martyre aurait pu toucher un cœur de diamant ; mais Renaud, prudent sans cruauté, tire incontinent son fer.
11 marche droit au myrte ; alors Armide embrasse ce tronc chéri, s'interpose entre l'arbre et Renaud en criant: «Non, tu ne me feras point cet outrage, tu ne détruiras point mon asile. Pose ce glaive, ô cruel, ou plonge-le d'abord dans les veines de la malheureuse Armide. Ce n'est que par ce sein et par ce cœur que ton épée se peut ouvrir un passage jusqu'au myrte. »
Renaud, sans écouter sa prière, lève son glaive ; mais, ô nouveau prodige! elle se transforme. Comme il arrive qu'un songe change soudain d'aspect, ainsi les membres d'Armide grossissent, son visage s'assombrit, l'ivoire et les roses en disparaissent. C'est un immense géant, un Briarée aux cent bras.
Il est armé de cinquante épces, et fait résonner cinquante boucliers avec de frémissantes menaces. Toutes les autres nymphes se couvrent aussi d'armures et se changent en d'horribles Cyclopes. Renaud est sans crainte ; il redouble ses coups contre l'arbre, qui gémit sous ses atteintes comme un être animé. Les plaines de l'air ressemblent aux plaines infeinales, tant on y voit de monstres et de prodiges.
Le tonnerre gronde dans le ciel et sur la terre; l'un foudroie, l'autre tremble. Les vents et les tempêtes luttent entre eux; un âpre ouragan lui bat le visage, mais le chevalier ne porte pas un coup inutile, et son ardeur ne se ralentit pas.
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Enfin le tronc coupé n'esl pi us qu'un tronc de mA^rte. Alors l'enchantement cesse et les fantômes s'évanouissent.
Le ciel redevient pur et l'air calme. La forêL reprend son état naturel. Plus de magie séduisante ou terrible ; elle est toujours pleine d'horreur, mais d'une horreur produite parla nature. Le vainqueur recherche s'il n'est pas de nouveaux obstacles à la coupe du bois, puis il sourit, se disant en lui-même : a 0 vains fantômes ! insensé qui vous redoute '. »
II retourne alors au camp, et Pierre le Solitaire s'écrie ' « Le teirible charme de la forêt est rom^u, Renaud revient triomphant : le voici. » Et le héros, couvert de sa blanche armure, apparaît dans le lointain, imposant et fier. Les plumes argentées de son aigle resplendissent au soleil d'un éclat inaccoutumé.
11 est salué par les cris d'allégresse de tout le camp, et accueilli avec distinction par Godefroi. Personne ne se montre jaloux de ces honneurs. « Selon tes ordres, dit le guerrier au capitaine, je suis allé à cette forêt redoutable et je l'ai vue. Je Tai vue et j'ai triomphé des enchantements. Que nos soldats y aillent, les routes sont maintenant sûres. »
Soudain on court à l'antique forêt, et on en rapporte des matériaux choisis. Un obscur ouvrier avait construit les premières machines sans beaucoup d'art ; un artiste plus habile unit, cette fois, les poutres par l'osier : c'est Guillaume, le chef génois, qui régnait jadis sur la mer.
XLH.
Contraint d'en céder l'empire aux grandes forces navales des Sarrasins, il avait transporté, de ses navires au camp, ses armes et ses matelots. Il était, par son industrieux génie, un homme sans égal dans les arts mécaniques. Il avait sous ses oidres cent ouvriers pour l'exécution de ses plans.
XLUI.
Il fait d'abord construire des catapultes, des balistes, et des béliers pour détruire les défenses de la place, et renverser les
plus solides remparts. Mais il fait plus encore : une tour prodigieuse, doublée de sapin à rintérieur, et couverte au dehors d'un cuir qui brave les leux lancés par l'ennemi.
Cette masse se démonte et se rassemble par d'adroites jointures ; une poutre à tête de bélier, destinée à battre les murailles, surgit de sa partie intérieure. Du milieu s "élance un pont quelle jette, souvent du premier coup, sur la mm-aille opposée. A son sommet une petite tom* s'élève ou s'abaisse.
Pleine d'armes et de guerriers, cette machine, reposant sur cent roues, peut s'avancer sans de grands efforts sur une route plane. Les troupes attentives admirent l'habileté des ouvriers et leur art inconnu. Deux autres tours sont encore construites à l'image de la première.
Cependant les Sarrasins n'ignorent pas ces travaux. Des sentinelles, postées sur les murailles les plus avancées, voient transporter, du bois au camp, beaucoup d'armes et de pins : ils voient bien aussi les machines, mais ils n'en peuvent distinguer la forme.
XLvn.
Ils en élèvent de leur côté, et fortifient avec beaucoup d'art leurs tours et leurs murs; ils en exhaussent les parties les moins propres à soutenir l'attaque, et les croient désormais inexpugnables. De plus, Ismen prépare des feux d'une nature inconnue. I
Le perfide magicien fait un mélange de bitume et de soufre qu'il a retiré du lac de Sodome. Je crois même qu'il l'a puisé au grand fleuve qui fait neuf fois le tour de l'enfer. Le feu qu'il compose est infect, et s'attache flamboyant au visage. 11 se pramet de venger par de terribles incendies sa chère forêt dévistée.
Tandis que le camp se prépare à l'assaut et la ville à la défense, on voit une colombe fendre les airs au-dessus de l'armée chrétienne. Elle traverse d'un vol rapide les célestes cam-
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pagnes, et déjà Tétrange messagère s'abaisse du haut des nues sur la cité ;
Quand s'élance, je ne sais d'où, un faucon à la serre cruelle, au bec recourbé, qui lui barre le passage entre la ville et le camp. Elle n'attend pas l'attaque du cruel oiseau, et lorsque, précipitant son vol, il la repousse à la tente du général, et que, sur le point de l'atteindre, il étend sa grifTesur sa faible tête, elle se réfugie dans les bras de Godefroi.
Bouillon la reçoit et la sauve ; puis, l'examinant, il découvre une chose étrange : pendu par un fil à son cou, un billet est caché sous son aile. 11 le détache, le déplie et saisit bien le sens de ces quelques paroles : « Au roi de Judée, porte l'écrit, le général d'Egypte, salut.
LU
« Sois sans crainte, seigneur. Résiste, et liens encore quatre ou cinq jours. Je viens délivrer ces murs, et dans peu tu verras tes ennemis vaincus. » Tel est l'écrit secret, en langue barbare, confié au messager ailé. De tels courriers étaient alors en usage dans le Levant.
LUI
Le prince met la colombe en liberté; mais elle, qui a trahi la confiance de son maître, messagère infidèle, n'ose plus retourner à lui. Godefroi convoque les chefs, leur montre le billet et leur dit : « Vous voyez comment la Providence du Roi de? cieui nous révèle toutes choses.
« Il n'est plus temps, il semble, de différer. Il faut tenter une nouvelle attaque. N'épargnons ni sueurs ni fatigues pour franchir les rochers du côté du midi ; il est difficile de s'y frayer une route par les armes, cependant on peut le faire; j'en ai observé le site elles passages : ce côté, que défend sa position, est sans doute moins garni d'armes et de travaux.
Lv. •
« Toi, Raimond, je veux que, de ce côté, tu attaques les murs avec tes machines ; moi, je déploierai tout l'appareil de mes iroupf.s contre la porte du nord, pour que l'ennemi
316 LA JÉRUSALEM DELiVIŒE.
trompé s'altcnde à une violente attaque en cet endroit. Puis ma grande tour, qui se meut facilement, ira porter ailleurs répouvante.
« Toi, Camille, ta feras en même temps manœu>'.^er non loin de moi la grande tour. » — Il se tait, et Raimond, assis près de lui, médi'e en lui-même tandis qu'il parle. « On ne peut rien ajouter au plan que tu traces, Godefroi, ni rien en supprimer, dit-il. Je demande seulement qu'on envoie quelqu'un dans le camp des ennemis pour épier leurs desseins,
« Et nous redire, aussi exactement que possible, leur nomore et leurs projets. — J'ai im écuyer, ajoute alors Tancrède, que je m'empresse de proposer pour cette mission ; homme intrépide, adroit, agile surtout, audacieux aussi, mais avec prudence, il parle plusieurs langues, et varie à son gré le son de sa voix, son maintien et ses gestes. »
Lvin.
Mandé, il arrive, et quand il a connaissance de ce que Godefroi et son maître désirent de lui, il accepte l'entreprise d'un front riant. « Je pars incontinent, dit-il ; bientôt, espion inconnu, je serai dans le camp ennemi. Je veux, en plein jour, pénétrer dans leurs retranchements, et compter leurs soldats et leurs chevaux.
« Je vous promets de vous apprendre la force et l'état de cette armée, ainsi que les desseins de son chef. Je me fais fort de découvrir ses plus intimes sentiments, et de lui arracher ses pensers les plus secrets. « Ainsi parle Vafrin, et sans retard il change sou vêtement contre un long manteau qui lui laisse le cou à nu, et il entoure sa tête d'un turban.
11 s'ara e d'un carquois et de l'arc syrien. A sa tour'.iure on dirait d'un Barbare. Ceux qui l'entendent parler si facilement diverses langues s'en étonnent. On l'aurait pris pour un Egyptien cà Memphis, et pour un Phénicien à Tyr. 11 s'éloigne sur nn coursier qui laisse à peine la trace de ses pas sur la plus molle arène.
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Cependant, avant qne le troisième jour arrive, les Franes aplanissent les chemins escarpés, et achèvent leurs machines. Les travaux ne sont jamais interrompus ; ils dérobent môme à la nuit son repos pour l'employer aux fatigues du jour. Rien ne peut pins retarder les effets de leur puissance.
La veille de l'assaut, le pieux Bouillon passe une grande partie du jour à prier. Il ordonne que tous ses guerriers confessent leurs fautes et se nourrissent du pain des âmes à la table céleste. Puis il déploie le plus de troupes et de machines du côté où il pense en faire le moins d'usage. Le Païen trompé se rassure en le voyant attaquer les plus fortes murailles.
LXIU.
Dans les ténèbres de la nuit, il fait rouler sa vaste tour mobile vers les murs hérissés d'angles moins nombreux et moins avancés. Raimond, avec une tour armée, se porte aussi sur la colline qui domine la ville ; Camille approche la sienne des remparts qui vont du nord à l'occident.
Mais, quand apparaissent à l'orient les premiers rayons du soleil, les païens s'aperçoivent avec effroi que la tour a changé de position ; ils découvrent aussi les deux autres tours dont ils ignoraient l'existence, ainsi qu'un nombre infini de catapultes, de béliers et de balistes.
Les Sarrasins s'empressent en foule de transporter leur défense sur les points où Godefroi présente ses machines. .Mais le capitaine, qui n'oublie pas l'armée d'Egypte, pourvoit à cette attaque. 11 appelle Guelfe et les deux Robert : ■« Tenez-vous, leur dit-il, à cheval et sous les armes ;
LXVK
« Et, tandis que je tente d'escalader ce mur qui oemble le plus faible, veillez à ce que l'ennemi ne nous assaille pas à i'impioviste par derrière, n — 11 se tait, et de trois côtés trois chaleureux bataillons livrent un formidable assaut. Aladin leur
'il.
318 LA jÊAiAjALEM DÉLIVRÉE.
oppose de trois côtés ses troupes, et lui-même, en ce jour, a repris ses armes depuis longtemps déposées.