‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 72 sur 114 · LX\1I · texte numérisé non relu

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Lui-même, dont le corps tremble sous le poids des ans, se couvre d'une armure dont il a peidu l'usage, et marche contre Raimond. Il oppose Soliman à Godefroi, et le farouche Argant à Camille, qui est accompagné deTancrède. La fortune conduit ce dernier au-devant de la victime réservée à ses coups.

LXVUI.

Les archers commencent à lancer des traits empoisonnés, et le ciel semble obscurci par une immense nuée de projectiles. Maisles coups les plus terribles sont portés par les machines. Elles vomissent des blocs de marbre et des poutres armées de fer.

LXIÏ.

Chaque pierre est semblable à la foudre, et brise de telle aorte les membres et les armures, que ceux qui en sont atteints ne perdent pas seulement la vie, mais encore toute forme humaine. Le javelot traverse la blessure ; il entre d'un côté et s'échappe rapidement de l'autre, et dans sa fuite il frappe encore et renverse.

Mais cette violence ne fait pas reculer les Sarrasins. Ils ont déjà, contre ces traits, tendu des toiles et d'autres matières plus résistantes. Ces corps reçoivent le choc et l'amortissent. Euxmêmes, sur la mêlée là plus épaisse, font pleuvoir une grêle de traits.

Malgré tout, les Francs ne ralentissent pas leur triple attaque. Les uns se dérobent sous les machines aux traits qui tombent inutilement sur eux ; les autres poussent contre les murailles les toin-s que les assiégés tentent, par tous les moyens, d'éloigner. Chaque tour s'efforce de jeter ses ponts sur les remparts que le bélier ébranle de sa tête de fer.

Lxxn.

Cependant Renaud s'arrête incertain : ce danger n'est pas digne de lui. Il regarde comme un honneur vulgaire do mer cher avec la foule dans les voies communes. Il promène ses

yeux autour de lui, et >eut s'ouvrir un chemin que les autres n'osent tenter. A l'endroit où le" mur est le plus haut et le mieux fortifié, c'est là qu'il veut porter l'assaut.

LXXUl.

Et se tournant vers les illustres guerriers que Dudon commandait jadis : « 0 honte ! dit-il, que ce mur, cerné de com- . battants si nombreux, soit encore intact. Il n'est point de péril que redoute la valeur, et toutes les voies sont faciles au courage. Attaquons par là, et faisons de nos boucliers une voûte impénétrable aux traits des ennemis. »

A ces paroles, tous se joignent à lui, tous dressent leurs 'boucliers sur leur tête, et en forment comme un toit de fer contre l'orage ennemi. Le hardi bataillon s'élance à grands pas : rien n'entrave sa course. La voûte qui les ahritfi pare tout ce qui tombe d'en haut sur eux.

Ils arrivent au pied des murs. Alors Renaud dresse une immense échelle, et la gouverne d'un bras si vigoureux, quelle obéit à sa main comme au vent un faible roseau. On lance sur lui des poutres, des colonnes entières ou des quartiers de roc; rien ne ralentit sa marche. Intrépide, inébranlable à chaque secousse, l'Olympe et l'Ossa tomberaient sans l'émouvoir.

Une forêt de javelots l'assaillent, une montagne de ruines roulent sur son bouclier; il résiste. D'une main il ébranle le mur, de l'autre, qu'il élève, il se garantit le front. Un si audacieux exemple encourage ses' compagnons, et plusieurs dressent, comme lui, de hautes échelles, mais leur destin et leur valeur sont différents du sien.

LXXVU.

L'un meurt, l'autre tombe. Renaud monte toujours, menace les uns et anime les autres. 11 est déjà si haut monlé,que de son bras étendu il peut toucher les créneaux. Une grande foule alors accourt, mais en vain, pour le renverser. 0 prodige ! un seul homme, suspendu en l'air, peut résister à ce grand concours!

Il résiste, il avance, il sent doubler ses forces. Comme le

320 LA JÉRLSALEM DÉLIVWJÏE.

palmier se relève sous le poids qui l'accable, son ardeur combattue s'accroît et se montre plus énergique dans les obstacles. Il triomphe enfin de tous les ennemis, il brise les lances et les piques, monte sur le mur, s'en empare, et en rend l'accès facile à ceux qui le suivent.

Lui-même il tend sa main triomphante et secouraile au plus jeune frère de Bouillon, sur le point de tombei", et qui, par son aide, monte le second sur le rempart. — Cependant Godefroi tente ailleurs une autre fortune et brave d'autres dangers. Là, ce ne sont pas les hommes seuls qui combattent, mais aussi les machines de guerre.

Les Sarrasins ont dressé sur le rempart un tronc d'arbre qui fut jadis un mât de vaisseau. Au sommet est suspendue en travers une grosse poutre dont le bout est en pointe et ferré. Tirée en arrière par des câbles, elle se jette impétueuse en avant. Ainsi la tortue rentre son cou sous son écaille, puis l'allonge au dehors.

Cette poutre immense heurte la tour, et à coups si rudes, si redoublés, qu'elle entr'ouvre ses jointures, l'ébranlé et la repousse. Mais la tour oppose des armes sûres à ses attaques; elle met en mouvement deux grandes faux qui coupent les câbles, soutiens de la poutre.

Tel parfois un grand rocher que le temps détache d'une montagne ou que déracine la fureiu' des vents, roule, et ravage dans sa chute les fo.'èts, les maisons et les troupeaux ; ainsi, en tombant de sa grande hauteur, l'horrible poutre entraîne les hommes, les armes et les créneaux. La toiu* ellemême en éprouve plusieurs secousses, les murs en tremblent et les collines en retentissent.

Lxxxin.

Godefroi, victorieux, avance, et se croit déjà Tnaître des remparts, quand tout à coup des flammes fétides sont lancées contre lui. Jamais le mont Gibel r-o vomit tant de feiix de ses

cavernes sulfureuses, et jamais, dans les ardeurs de l'étc. le ciel d»' riiide ne versa tant de chaudes vapeurs.

là sont dts vases de feu, des globes et des traits embrasés, qui resplendissent d'une flamme noire et sanglante. L'odeur en infecte, le bruit en est assourdissant comme un tonnerre ; la fumée aveugle, le feu dévore ce qu'il atteint. Les cuirs humides qui enveloppeut la tour ne peuvent plus qu'à peine la préserver : ils se crispent, ils se racornissent; si le secours du ciel larde plus longtemps, la tour va prendre feu.

Le magnanime Godefroi, en avant de tous, reste inébranlable et sans changer de visage. 11 encourage ceux qni versent de l'eau sur les cuirs desséchés pour combattre l'action du feu. Ils en sont réduits à cet expédient ; mais l'eau va leur manquer, quand voici soudain un vent qni s'élève et repousse l'incendie contre ses auteurs.

Le tourbillon vient à rencontre du feu, et le relance sur les toiles tendues par les Sarrasins. Cette matière s'embrase incontinent, et tout le rempart est en feu. 0 glorieux capitaine! ô toi que Dieu chérit et protège, le ciel combat pour toi, et les vents obéissent au son de tes trompettes.

LXXXVU.

Mais l'impie Ismen, qui voit le vent tourner contre luimême ses torches embrasées, veut de nouveau recourir à ses maléfices pour forcer la nature et les vents contraires. Entre deux magiciennes, ses complices, il se présente à tous les yeux sur le rempart. A son regard fauve et louche, à sa barbe hérissée, on dirait Caron ouPluton entre deux Furies. Lxxxvin.

On eniend déjà le murmure des paroles qui font trembler le Cocyte et le Phlégéton; déjà l'air se trouble et le soleil se voile de sombres nuages, quand soudain un grand rocher, fragment de montagne, est lancé de la plus grande tou.'. 11 les renverse tous trois, et disperse leur sang et leurs membres.

Ainsi ces têtes coupables sont broyées comme le blé sous

3i2 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

les meules pesantes. Ces esprits damnés abandonnent en gémissant l'atmosphère sereine et le bel éclat du jour, pour se réfugier au sein, des ondes infernales. — Apprenez par cet exemple, ô mortels, à respecter la foi.

Cependant la tour, que l'ouragan protège contre lincendie, s'approche assez près pour jeter et affermir un pont sur les remparts. Maisl'inti'épide Soliman accourt et s'efforce de détruire cet étroit passage. Il redouble ses coups et allait en venir à spn but, quand une autre tour apparaît soudain.

Cette masse gigantesque dépasse dans les airs les plus hauts édifices. La voyant dominer la ville, les Sarrasins demeiu'ent stupéfaits de ce prodige. Mais le Turc farouche, quoiqu'une nuée de pierres pleuve sur lui, n'abandonne point son poste; il ne désespère pas encore de couper le pont, et par ses cris, il encourage ses soldats qui tremblent.

Alors, invisible à tous autres, s'offre aiix yeux de Godefroi l'ange Michel, couvert d'une armure céleste plus éblouissante qu'un soleil sans nuages. « Godefroi, dit-il, voici l'heure où Sion va secouer son joug cruel. N'abaisse pas, n'abaisse pas tes paupières éblouies. Regarde avec quelles forces le ciel te seconde.

xcui.

o Lève les yeux et contemple l'immense milice immortelle rassemblée dans les airs. Je vais dissiper le nuage épais qui enveloppe tes sens mortels, afin que tu voies en face ces purs esprits, et que tu puisses, quelques instants, soutenir les splendeurs de leur angélique beauté,

« Considère les âmes de ceux qui furent les champions du Christ. Habitantes des cieux aujourd'hui, elles combattent avec toi, et veulent se trouver avec toi au terme glorieux de ta grande conquête. Où tu vois ondoyer la poussière et la fumée, où tu vois ces amas de ruines, Hugues combat au sein ae cette épaisse nuée, et sape les fondements des tours.

CHANV XVIII. 323

M Puis, voici Diidon qui attaqjie la porte du nord avec le fer et le feu. Il fournit des armes aux assaillants, il les anime à monter à l'assaut, dresse et tient lui-même les échelles. Celui que tu vois sur la coîiine , en habits pontificaux, la couronne sacerdotale au front, c'est le pasteur Adhémar. Ame bienheureuse, il impose encore les mains sur vous et vous bénit.

« Porte plus haut tes regards assurés, vois toute l'armée céleste réunie. « Godefroi lève les yeux, une nombreuse milice ailée se montre à sa vue. Elle forme trois escadrons. Chaque escadron se divise en trois cercles, qui se développent à mesure qu'ils sont plus éloignés du centre. Ceux du milieu sont les moins grands.

xcvn.

Alors il abaisse ses yeux fatigués, et, quand il les relève, il ne voit plus ce merveilleux spectacle ; mais, regardant ses soldats, il voit que la victoire lui sourit de toutes parts. Beaucoup d'illustres combattants ont escaladé les murs après Renaud, et massacrent les Sarrasins. Godefroi, qui s'indigne d'un plus long retard, prend des mains de son fidèle éeuyer la redoutable bannière.

xcvm.

Le premier il traverse le pont. Au milieu de sa course, Soliman lui dispute le passage. Cet espace étroit est le théâtre d'une grande valeur qui se manifeste en quelques coups. « Je donne ici ma vie poor les autres, s'écrie le fier soudan ; amis, coupez le pont derrière moi. Ici même je ne suis pas encore une proie facile pour mes ennemis. »

Mais il voit Renaud accourir. Tout fuit au loin à son terrible aspect. «Que ferai-je? si je perds ici la vie, dit-il, je la perds sans profit. » Songeant encore à une nouvelle défense, il cède nn libre passage à Bouillon, qui le suit menaçant, et qui artiore sur les murailles le saint étendard de la croix.

L'étendard victorieux se déploie superbement en mille on-

duiations. Il semble que Tair l'agite avec plus de respect, et que le jour resplendisse plus brillant sur lui ; que les dards, que les traits qu'on lui lance, l'évitent ou retournent en arrière. Sien et la montagne opposée semblent l'adorer avec joie, el incliner le front devant lui.

Alors toutes les troupes chrétiennes poussent le cri retentissant et joyeux de la victoire. Les monts en résonnent et en redisent les derniers accents. Presque en même temf i, Tancrède brise tous les obstacles que lui oppose Argant, et en triomphe. 11 jette le pont de sa tour, s'élance aussi sur le renapart, et y plante la croix.

en.

Mais vers le midi, au lieu où combattent le vieux Raimond et Aladin, les Gascons n'ont pas encore pu approcher leur tour de la ville. Le roi a autour de lui l'élite de ses troupes et fait une résistance opiniâtre, et, comme c'est le mur le moins solide, il est défendu par plusieurs machines.

cm.

De ce côté, d'ailleurs, la grande tour a trouvé un chemin moins facile ; l'art n'a pu faire que le sol ne retînt pas quelque chose de sa nature. Le cri de victoire cependant arrive jusqu'aux Gascons et à leurs ennemis. Le tyran et le comte de Toulouse comprennent que la ville est prise du côté de la plaine.

Alors Raimond crie à ses gens : « Compagnons, la ville est prise. Vaincue, elle nous résiste encore ! serons-nous seuls à n'avoir point de part à cette glorieuse conquête? » Mais le roi cède à la fin et s'éloigne, jugeant la défense désormais inutile. U se réfugie dans la forteresse, où il espère soutenir encore l'assaut.

ov.

Entre alors tout le camp victorieux, par les portes comme par les murailles. Tout ce qui résistait, clos ou lortitié, est ouvert, abattu, brûlé, détruit. Le fer assouvit sa fureur. Le trépas marche escorté du carnage et de l'horreur, ses compagnes. Le sang coule en ruisseaux ionch'^s de morts et de mourants.

CliANT DIX-NEUVIÈME

La mort, la prudence ou la terreur ont désarmé les Païens ; l'opiniâtre Argant, resté seul sur les murs vaincus, montre un front intrépide et serein. Environné d'ennemis, il lutte encore, craignant moins de mourir que de céder; il ne veut pas que son trépas ait l'air d'une défaite.

Mais, plus terrible qu'aucun autre de ses ennemis, survient Tancrède qui l'assaille. A sa démarche, à ses gestes, à ses armes dont il a fait l'épreuve, le Circassien reconnaît bien vite l'homme contre lequel il a déjà combattu, qui avait promis de revenir le sixième jour, et qui a manqué à sa promesse. «Tancrède, lui crie-t-il, est-ce ainsi que tu tiens la parole? c'est aujourd'hui que tu reviens au combat?

ce Tu reviens tard, et non plus seul. Je ne refuse cependant pas de combattre avec toi, et de mesurer encore ma valeur à la tienne, bien que tu ne sois plus à mes yeux un guerrier, mais un vil fabricateur de machines. Fais-toi un bouclier de tes gens, appelle à ton aide de nouveaux stratagèmes et de nouvelles armes, tu ne pourras, ô brave meurtrier de femmes, te soustraire à la mort que mes mains te préparent. »

Tancrède sourit avec dédain et lui adresse cette fière réponse : « Mon retour est tardif, mais bientôt il te semblera précipité, et tu désireras que les Alpes ou la mer fussent entre nous. Tu vas bien éprouver que la crainte ou la faible.sse ne furent pas des motifs de mon retard.

« Viens donc à l'écart, terrible vainqueur de géanL'- et de héros; le meurtrier de femmes te défie. » 11 dit, et, s'adressant aux siens, il les fait s'éloigner et leur crie : « Cessez vos

";16 LA JÉRLSALEM DÉLIVRÉE.

attaques eonlre ce guerrier. 11 est plus mon eunemi que le vôtie .'j'ai un engagement ancien avec lui. »

Vï.

« — Seul ou accompagné, viens comme ilîe plaira, répond le farouche Circassien. Que le lieu soit fréquenté ou solitaire, avantageux ou peu sûr, je ne te quitte pas. » Ce fier d^ïi ainsi porté et accepté, ils vont de concert vider cette grande querelle. La haine les accom'pagne, et la fureur qui les anime les fait se protéger l'un l'autre.

vu.

Le zèle d'honneur dont brille Tancrède est grand ; non moins grand le désir qu'il a de verser le sang du Circassien. 11 ne croirait pas la soif de sa colère étanchée, si une autre main que la sienne en répandait une seule goutte. Il couvre Argant de son bouclier, et crie de loin à ceux qu'il rencontre de ne pas le frapper. Enfin il arrache son ennemi aux armes irritées et vengeresses des Francs.

vni.

Ils sortent de la ville, et dépassent les tentes des Chrétiens. Par les secrets détours d'un chemin tortueux, ils se rendent dans un vallon étroit, ombreux, environné de collines, enceinte qui semble destinée à servir de théâtre aux combats ou aux chasses.

C'est là que s'arrêtent les deux guerriers. Argant jette sur' la ville désolée un regard plein de tristesse. Tancrède remarque que le païen n'a pas de bouclier, et jette au loin le sien. « Quelle pensée t'a saisi ? lui dit-il : songes-tu que ta dernière heure est venue ? Si cette prévision te fait trembler, ta crainte est désormais intempestive.

« — Je pense, répond Argant, à celte ville, antique souveraine de la Judée, maintenant vaincue, et dont je me suis en vain efforcé de prévenir la ruinç ; je pense aussi que ta tête, que le ciel me livre, est un faible aliment pour ma vengeance. » 11 se tait, et tous deux s'avancent l'un contre l'autre avec précaution, car ils connaissent leur commune valeur.

Tancrède est agile et délié ; son pied est prompt comme sa main. Argant, d'une taille gigantesque, le domino de sa haute tète. Tancrède s'incline, et, ramassé sous ses armes, il tourne pour approcher son ennemi et se soustraire à ses coups. Son épée rencontre l'épée d'Argant, et emploie tout son art à la détourner.

xu.

Le fier Argant, au coBtraire, droit et le corps déployé, montre un art égal dans une attitude difTérente. Son grand bras s'allonge et cherche moins le fer de son rival que sa poitrine. L'un tente sans cesse de nouveaux accès ; l'autre dirige toujours son épée au visage ; il menace, et reste attentif à parer les coups furtifs et imprévus.

xni.

Ainsi, quand les vents du nord et du midi ne troublent pas la surface des mers, on voit dans un combat naval deux vaisseaux de grandeur inégale lutter avec un égal avantage. L'un l'emporte par sa masse, l'autre par son agilité. L'un va de la poupe à la proue, revient, attaque et se retire; l'autre demeure immobile, et, quand le plus léger approche, de sa hauteur le menace d'une ruine entière.

Tandis que le Latin s'efforce d'atteindre son adversaire en détournant le fer qu'il lui oppose, Argant lui porte aux yeux la pointe de son épée. Tancrède s'empresse à parer ; mais l'attaque du Circassien est si brusque et si vive, qu'il le devance et le blesse au côté. A la vue de cette blessure, il s'écriB : « Le maitre d'escrime est vaincu par son art ! »

En proie à la honte et à la fureur, Tancrède abandonne sa circonspection habituelle. La vengeance l'anime au point qu'il regarde comme une défaite un triomjihe tardif. Il ne répond à l'insulte que par le fer, et dirige son épée à la visière d' Argant, qui rabat le coup. Mais Tancrède avance hardiment.

11 se précipite du pied gauche, et, saisissant le bras droit

d'Argant, il le frappe au côté de mortelles blessures : « Voici la réponse, dit-il, du maître d'armes vaincu à son vainquew.» Le Circassien frémit de rage, se débat et s'agite ; mais il ne peut retirer son bras captif.

xvu.

Enfin il laisse son épée pendante à sa chaîne, et se jette sur Tancrède. Tancrède fait de môme, et, de toutes leurs forces, tous deux se pressent et se heurtent. Alcide, sur les sables brûlants, n'étreignitpus avec plus de force et d'un bras plus nerveux le géant formidable.

xviu.

Tels sont leurs enlacements et leurs secousses, qu'ils tombent tous deux ensemble. Soit hasard, soit adresse, Argant a le bras droit libre et le gauche seul embarrassé ; c'est au contraire le droit que le guerrier franc a sous le corps de son ennemi. Tancrède voit son désavantage et son péril ; il se dégage et se relève.

Le Sarrasin est plus long à se relever, et avant qu'il soit debout, un coup terrible le frappe. Mais comme le pin incline sous l'Eurus sa cime touffue et la relève au même instant, ainsi son courage, sur le point de succomber, se ranime et s'exalte. Alors la lutte recommence, et, pour avoir moins d'art, le combat n'en est que plus terrible.

Le sang de Tancrède coule par plus d'une blessure ; maiscelui du païen coule presque par torrents. La perte de ses forces allanguit sa fureur, comme une lampe qui manque d'aliments. Tancrède le voit, d'un bras défaillant, porter des coups de plus en plus faibles; la colère s'apaise en son cœur magnanime; il fait un pas en arrière, et lui parle avec douceur :

« Ke.ids-toi, homme courageux ! consens à reconnaître que la fortune ou moi t'avons vaincu. Je ne veux ni de tes dépouilles, ni triompher de toi ; je ne me réserve aucun droit sui ta personne. » Le païen, plus terrible que jamais, ré\ eille toutes ses fureurs et les rassemble. « Tu te vantes donc de

CUAM XIX. 329

ma défaite, répond-il, et lu oses donc proposer une basse :;3e à Argant?

« Profite de ton destin : je suis sans crainte, et je ne laisserai pas la jactance impunie. » Comme une torche avant d'expirer ranime ses derniers feux et jette une lumière plus vive, ainsi la perte de son sang redouble sa colère et rallunie son audace défaillante. Il veut, par une lin glorieuse, illustrer l'instant, désormais prochain, de sa mort.

xxni.

De ses deux mains jointes il saisit son glaive et en porte à Tancrède un coup de taille, détourne l'épée de son adversaire, qu'il rencontre, l'atteint à l'épaule, et lui fait le long des côtes de nombreuses blessures; mais Tancrède demeure inébranlable : la nature l'a doué d'un cœur inaccessible à l'effroi.

Le Sarrasin redouble ce coup terrible ; mais ses efforts et sa colère sont inutiles et perdus dans les airs; car Tancrède, attentif à l'attaque, s'y soustrait en se jetant à l'écart. Et toi, Argant, entraîné par ta propre masse, tu tombes sans pouvoir te secourir, mais tu tombes de toi-même, heureux au moins de ce qu'un autre ne puisse se glorifier de ta chute.

Sa chute ouvre ses plaies, et son sang coule abondamment. De sa main gauche appuyé sur le sol, et dressé sur un genou, il se défend encore. « Rends-toi, lui crie Tancrède ! » et en vainqueur généreux, il lui fait de nouvelles offres sans le combattre. Mais le Sarrasin le fiappc furtivement de son glaive au talon, et ne cesse de le menacer.

Alors Tancrède, transporté de fureur : « C'est ainsi, dit-il, que tu abuses, félon, de ma pitié ! » Puis il lui plonge et lui replonge son épée dans la visière. Argant meurt; il meurt toi qu'il a vécu : sans faiblesse et menaçant encore. Superbes, formidables, féroces, sont ses derniers moments et ses dernières paroles.

XXVÏl.

Tancrède dépose son fer, et rend pieusement grâce à Dieu

de son glorieux triomphe. Mais cette sanglante victoire a piv."*que ipuisé le vainqueur. U craint que sa force affaiblie ne puisse résister aux fatigues du retour. Cependant il « met *n marche et se traîne pas à pas, d'un pied vacillant, dans la même route qu'il a parcourue.

xxviu.

Mais il ne peut plus soutenir son flanc débile, et plus il fait d'efforts, plus il s'épuise 11 s'assied à terre, et s'appuie le front sur sa main, qui tremble comme un roseau. Tout ce qu'il voit semble tournoyer à ses yeux, et pour lui le jour se couvre de ténèbres. U finit par s'évanouir, et, à les considérer, on ne saurait trop distinguer le vainqueur du vaincu.

Pendant ce combat singulier, qu'un motif personnel aux deux champions avait rendu si ardent, la colère des vainqueurs parcourt la ville, et se venge de ce peuple coupable. Qui pourrait jamais retracer dans ses chants l'image douloureuse de la cité conquise? Quelle parole saurait rendre ce spectacle cruel et déplorable ?

Tout est jonché de carnage ; on ne voit de toutes parts que des monceaux de cadavres. Ici les blessés gisent sur les morts ; là, ils sont ensevelis sous eux. Les mères désolées et les cheveux épars fuient en pressant leurs enfants contre leur sein, et le vainqueur, chargé de butin et de dépouilles, traîne les vierges par leur chevelure.

Mais, par les rues qui montent à l'occident sur la plus haute colline où est situé le temple, Renaud, tout souillé de sang ennemi, se précipite et chasse devant lui le peuple infidèle. Le héros généreux ne lève sa redoutable épée que sur les fronts couverts d'af mures, dont il fait un grand massacre. Les casaques, les boucliers sont de faibles remparts contre ses îoiips -, k plus sûre défense à lui opposer, c'est encore de rendre .es armes .

Il ne sait employer son fer que contre le fer, et dédaigne de frapper les faibles. Ceux qui sont sans armes et sans audace,

son regard et sa voix menaçante suffisent à les mettre en fuite. Vous eussiez vu des prodiges de valeur. 11 méprise les uns, il menace les autres et leur donne la mort. Gens armés et désarmés, tous fuient également ces périls divers.

XXXIU.

Déjà, mêlés au peuple sans armes, une foule de combattants se sont retirés dans ce temple brûlé et rebâti plusiem-s fois, et qui conserve encore le nom de Salomon, son premier fondateur. Orné jadis de cèdre, d'or et de beaux marbres, il a perdu toutes ces richesses. Cependant il a gardé ses hautes tours et ses portes de fer.

Le redoutable chevalier arrive devant l'immense édifice, qu'emplit la foule; il en trouve les portes closes, et un grand appareil de défense est déployé sur le faîte. Deux fois il l'embrasse d'un regard terrible, et, cherchant un étroit passage, deux fois il en fait le tour d'un pas rapide.

Tel un loup ravisseur rôde dans l'ombre autour des berge-' ries fermées ; sa faim et la soif dont brûle sa gorge avide irritent encore sa rage et sa férocité native ; tel Renaud examine à l'entour s'il ne voit point quelque passage, escarpé ou facile, n'importe . 11 s'arrête à la fin sur la grande place, et, sur les hauteurs du temple, les malheureux Sarrasins sont dans Tattente de l'assaut.

Non loin gisait, on ignore pour quel usage, une poutre énorme. Jamais vaisseau de Ligurie n'eut d'antennes si gigantesques. D'une main à qui nul fardeau ne pèse, Renaud s'en saisit comme d'une lance, et la fait mouvoir contre la porte, qu'il ébranle à coups impétueux et redoublés.

Ni le marbre ni le métal ne peuvent résister à ces chocs de plus en plus violents. Les gonds résonnants sont arrachés de la pierre, les serrures rompues, les portes enfoncées. Jamais .e bélier ne fit plus de ravage, ni le canon, ce foudre de mort. Les Chrétiens en foule se précipitent comme un torrent par la brèche, et secondent le vainqueur.

332 LA JÉRUSAIEM DÉLIVRÉE.

11 n'est plus qu'un épouvantable théâtre de carnage, ce su perbe édifice, jadis le sanctuaire de Dieu. 0 justice du ciel, moins tu es prompte, plus tu es terrible aux ca* 4)ables 1 C'est par ta volonté providentielle que les cœurs faciles à la pitié s'ouvrent à la colère et à la cruauté. Le païen impie lave à cette heure de son sang ce temple qu'il a profané.

Mais, sur ces entrefaites, Soliman marche à la tour de Davic C'est là qu'il rallie le reste de ses guerriers, et il en barricade tous les accès. Le tyran Aladin y accourt aussi. Des que le soudan l'aperçoit : «Viens, lui dit-il, ô roi fameux, viens et retirons-nous dans cette puissante forteresse.

« Tu peux y sauver du glaive de tes ennemis ta vie et ta puissance. — Hélas! répond-il, hélas! un courroux barbare bouleverse la cité jusqu'en ses fondements, et je dois périr avec mon royaume. J'ai vécu et j'ai régné : je ne dois plus vivre ni régner encore. Nous pouvons bien dire: Nous avons été. Pour tous, est arrivé le dernier jour, l'heure est inévitable.

XLT.

« — Qu'est devenue ton antique valeur ? lui répond alors le Soudan tout attristé. Le sort ennemi nous peut enlever l'empire, mais nos mérites nous restent. Viens donc reposer ici tes membres appesantis et brisés de fatigue. » 11 dit, et détermine le vieux monarque à se retirer dans la tour.

Soliman saisit à deux mains une massue de fer et dépose sa fidèle épée. 11 se tient intrépide à l'entrée, et dispute le passage aux Francs. Ses coups terribles sont tous mortels. Ceux qui ne tuent pas, au moins renversent. A l'aspect de cette formidable massue, tous désertent la barricade.

XLUl.

Voici que Raimond de Toulouse survient, escorté de troupes audacieuses. Ce vieux guerrier court hardiment av périlleux passage, et affronte /a pesanteur de ces grands coups. Le premier il frappe, mais c'est en vain qu'il a frappé. Les coups

CHANT Xlï. .133

de sou adversaire ne sont pas vains de même; Soliman l'atteint au front et l'étend sur le dos, palpitant et les bras ouverts.

Le courage, que la crainte avait banni du cœur des vaincus, flnit par y rentrer, et les Francs victorieux ou sont repoussés ou tombent morts sur le seuil. Mais le soudan, qui voit gisant parmi les cadavres, le capitaine presque sans vie, ordonne à ses soldats de le transporter dans l'enceinte, et de l'y tenir prisonnier.

Ils vont pour exécuter ses ordres, mais ils trouvent de rudes obstacles. Raimond n'est délaissé d'aucun des siens, et tous s'empressent à le défendre. La fureur combat d'un côté, de l'autre une pitié affectueuse, et le prix de la lutte est bien fait pour l'animer. Les uns veulent sauver la vie et la liberté d'un si grand iiomme, les autres, les lui ravir.

Opiniâtre dans sa vengeance, Soliman aurait sans doute triomphé, car rien ne sert d'opposer à sa massue foudroyante les boucliers les plus épais et les casques d'une trempe choisie ; mais un puissant renfort arrive en hâte, et de tous côtés, soutenir ses ennemis, car, de deux points opposés. Bouillon et Renaud accourent en même temps.

xuvu.

Ainsi, quand grondent le vent et les tonnerres, quand les éclairs brillent, et que le jour se voile de raille nuages, le pasteur ramène ses troupeaux des champs, et leur cherche avec empressement quelque abri contre la fureur du ciel ; de la voix ef de la houlette, il les pousse devant lui, et marcûe le dernier ;

xLvni.

Ainsi Soliman, qui voit venir le terrible orage dont les frémissantes clameurs frappent les airs, fait rentrer dans la forteresse les soldats qu'il commande^ et reste le dernier. Il se retire enfin; mais, s'il cède au péril, sa prudence ressemble encoïc à de l'audace.

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