LA JÈRL SALEM DÉLIVRÉE
C'est à grand'peine qu'il parvient à se faire des portes on rempart. Elles ne sont pas fermées, que Renaud accourt briser barrières et retranchements. Mais il ne s'en tient pas là ; le désir de vaincre un guerrier jusqu'alors sans égal l'anime aussi bien que son serment; car il n'oublie pas qu'il a juré de donner la mort au meurtrier de Suénon.
Son bras invincible allait attaquer ces murs, et sans doufe le Soudan n'y eût point trouvé un sûr refuge contre son fatal ennemi, quand Godefroi fciit sonner la retraite, car le jour baisse à l'horizon. Bouillon campe dans la ville, et veut recommencer l'assaut au soleil levant.
Le visage radieux, il dit à ses soldats : « Le ciel a favorisé les armes chrétiennes. Le plus grand acte est accompli, nous pouvons sans péril achever désormais notre œuvre. Demain nous attaquerons cette tour, dernière et inutile espérance des Infidèles. La pitié, en attendant, vous impose de prodiguer vos plus tendres soins aux blessés et aux malades,
LU
«Allez, et sauvez ceux- qui nous ont acquis par leur sang cette nouvelle patrie. Ce rôle convient mieux aux champions du Christ que la soif de la vengeance et de la richesse. Hélas! on n'a fait aujourd'hui que trop de carnage, et plusieurs n'ont montré que trop d'avidité pour l'or ! J'interdis désormais le meurtre et la rapine ; que les trompettes proclament à l'instant ma défense. »
LUI
11 se tait, et se rend près du comte Raimond, qui souffie encore du coup dont il est cependant revenu. — Soliman comprime sa douleur en son âme, et ne parle pas aux siens d'un front moins hardi, a Compagnons, leur dit-il, en dépit de la fortune, ne vous laissez point al)attre tant que nous sourira l'espérance. Le mal est moins grand qu'il ne semble sous les apparences trompeuses de l'effroi.
« Nos ennemis ne se sont emparés que (!es remparts, des
CIIAM XIX. 335
maisons et de la populace ; mais la ville n'est pas encore en leur pouvoir; car la cité, c'est le roi, c'est votre courage, c'est la vigueur de vos bras. Le roi et ses plus braves sujets sont en sûreté dans cette puissante forteresse ; laissons les Francs se faire un vain trophée d'une "^ille déserte; le destin tournera contre eux.
« Oui, j'en suis certain, la guerre leur sera fatale. Insolents dans la prospérité, ils vont s'adonner au meurtre, au butin, à d'outrageantes débauches. Au sein des ruines et des orgies, ils seront accablés, si l'armée d'Egypte, qui n'est pas loin sans doute, les suiprend en cette sécurité.
« Nous cependant, qui pouvons foudroyer de pierres les plus hauts édifices de la ville, nous fermerons à nos ennemis tous les chemins qui conduisent au sépulcre. » — Ainsi ses paroles font renaître le courage et l'espoir en ces cœurs abattus. — Mais, tandis que ces choses se passent, Vafrin erre au milieu de cent bataillons armés.
LVU.
Envoyé comme espion dans le camp ennemi, Vafrin partit au soleil tombant. Voyageur nocturne et inconnu, il suit dans l'ombre des routes solitaires. 11 dépasse Ascalon avant que le matin brille à l'êrient ; et quand le rayon solaire touche au midi, l'innombrable armée se déploie à ses yeux.
LVUI.
11 voit des tentes sans'norabre, et des étendards bleus^ verts, rouges ondoient à leur cime. 11 entend des langages si différents, tant de cors, de tambours et d'instruments barbares, de voix de chameaux et d'éléphants mêlés aux cris des chevaux, qu'il se dit en lui-même : et Toute l'Asie et toute l'Afrique sont en ces lieux rassemblées. »