LIX. f
1! examine d'abord le site, la force du camp, et ses circonvallations. Puis, sans tenter des voies obliques, sans se soustraire aux regards, il prend le chemin qui conduit droit aux portes royales. 11 fait des demandes^ on l'interroge à son tour,
mais ses questions et ses réponses sont pleines d'asluce et d'assurance.
De côté et d'autre il rôde avec adresse dans les rues, sur les places, autour des tentes. Il considère les guerriers, les chevaux et les armes. 11 observe leurs manières de cornLattie, il apprend les noms. Mais, peu satisfait de ceux-là, il aspire à de plus précieux renseignements. Il épie les desseins les plus cachés, et en découvre une partie. Enfin, par sa prudence et son habileté, il pénètre jusqu'à la tente du général.
Il s'aperçoit, en l'examinant, qu'une déchirure de la toile ouvre un passage à la voix et aux regards; celte fente correspond précisément aux salles intérieures du royal appartement, de sorte qu'un homme peut entendre les secrets du chef en les écoutant du dehors. Vafrin plonge ses yeux dans l'ouverture, qu'il semble occupé à réparer.
Le général se tient tête nue, couvert de ses armes et d'un manteau de pourpre. Sa main presse une lance sur laquelle il s'appuie, et deux pages, à distance, tiennent son casque et son bouclier. A ses côtés se trouve un homme gigantesque, d'aspect farouche et cruel; Emiren a les yeux fixés sur lui. Vafrin est attentif, et le nom de Godefroi vient frapper ses oreilles.
« Tu es donc sûr, dit le chef au guerrier, de donner la mort à Godefroi? — Je le suis, répond-il, et je jure de ne plus revenir à la cour, si je n'y reviens vainqueur. Je veux même prévenir les autres conjurés, et pour toute récompense je réclame qu'il me soit permis d'élever au Caire un superbe trophée d'armes, et d'y mettre au bas ces vers :
« Ces armes sont celles du capitaine franc, destructeur de l'Asie ; Ormond les lui enleva avec la vie, et les a ic;" suspendues, afin que le souvenir de cet exploit passe aux générations fulu^iPS. » — « Notre généreux monarque, dit Emiren, ne iaisseia pointée haut fait sans honneur; il t'accordera ce que
tu demandes, mais il y joindra une plus grande récompense.
«Maintenant préparc tes armes feintes, car le jour du coni bat est proche. — Elles sont toutes prêtes, » réplique Ormond. Et cela dit, ils se taisent tous deux. Vafrin, à cette importante découverte, demeure interdit et troublé. 11 cherche en luimême quel est ce complot, quelles sont ces armes feintes; il ne peut pénétrer ce mystère.
Il se retire, et passe éveillé la nuit entière. Ses yeux se refusent au sommeil. Mais quand, aux rayons du matin, le camp déroule toutes ses bannières, il se met en marche avec l'armée, fait halte aux lieux où elle se repose, et se promène d'ime tente à l'autre pour s'enquérir de la vérité.
LXVU.
Tout en cherchant, il trouve, sous un pompeux pavillon, Armide assise au milieu de ses chevaliers et de ses femmes. Triste et recueillie, elle semble s'entretenir avec ses pensées. Sa joue repose sur sa blanche main, et ses yeux pleins d'amour sont fixés à terre. On ne sait si elle pleure ou non, mais on voit ses paupières chargées de larmes.
Lxvin.
Le fier Adraste est assis en face d'elle. Ses yeux semblent immobiles et son haleine suspendue, tant ses désirs dévorants se repaissent des charmes d'Armide. Mais Tissapherne, en promenant ses regards de l'un sur l'autre, s'embrase tour à tour de volupté et de rage. Tour à tour son visage mobile se colore d'amour ei de jalousie.
Vafrin voit ensuite Altamor, un peu à l'écart, dans un cer cle de femmes. 11 met un frein à ses désirs, et dirige avec art ses yeux avides. Il jette un regard à la belle main d'Armide, un autre à son beau visage. Parfois il épie des charmes plus cachés, et son regard plonge dans le secret passage que lui ouvre entre deux seins un voile infidèle.
Armide lève enfin les yeux ; son beau front reprend un peu de sérénité, et soudain un doux sourire brille sous le nuage de
sa méîancolie. « Seigneur, dit-elle à Adraste, se rappelant voire valeur, mon âme sent moins pesante la douleur qui l'oppresse, car elle espère une prompte vengeance, «ît sa colère ft'adoucit dans cette attente.
« — Ah ! par le ciel ! répond l'inclien, rassérène ce front soucieux, et bannis ta tristesse. Dans peu tu verras sanglante à tes pieds la tête impie de ce Renaud, ou, si tu le préfères, cette main vengeresse te ramènera captif. J'en ai fait le serment. » — Tissapherne, qui Técoute, se tait, mais il frémit de rage en son cœur.
Armide jette un doux regard sur Tissapherne. « Et toi, seigneur ? lui dit-elle. — Moi, qui suis timide, répond-il avec ironie, je suivrai de loin la valeur de ton vaillant et redoutable chevalier. » Ces oar^'les blessent cruellement l'Indien, qui reprend alors : « C'est avec raison que tu me suivras de loin, et que tu redoutes une telle épreuve.
Lxxni.
— Ah! s'écrie Tissapherne. en agitant son chef alticr, que ne puis-je agir à mon gré ! Si je pouvais me servir librement de mon épée, on verrait bien vite quel est le plus vaillant de nous deux. Barbare ! je ne crains ni ta personne ni tes hauts faits; je ne crains que le ciel et l'amour, mon ennemi. » — Il se tait, et Adraste se lève pour le défier ; mais- Armide le prévient et s'interpose.
« 0 chevaliers, dit-elle, pourquoi me retirer une promesse que vous m'avez si souvent jurée ? Vous êtes mes défenseiu's ; ce titre ne doit-il pas faire régner l'harmonie entre vous? Celui qui s'emporte, s'emporte contre moi, et c'est moi qui ?uis offensée de vos outrages j vous le savez. » — Elle leur parle de la sorte, et parvient à ployer à son joug de /"a ces deux rivaux.
Vafrin assiste à ce débat, et entend tout. Il s'éloigne pour chercher ailleurs le profond secret de la conspiration ; il le Vouve enveloppé de silence, et n'en peut rien découvrir. 11 ~a
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jusqu'à faire des questions indiscrètes, et la difficulté accroît sa persistance. Il est résolu à perdre la vie, ou à dérober le grand secret.
Il tente mille moyens inconnus, mille ruses nouvelles, et malgré tout il ne peut savoir ni les armes, ni les moyens de la conjuration. Enfin la fortune lui délia (ce qu'il n'eût pas fait de lui-même) les nœuds de cette obscure énigme; il apprit de source certaine quelles embûches on devait tendre au pieux Bouillon.
Il rentre sous la tente où Armide, l'amante implacable, siège encore au milieu de ses vengeurs. Il pense que ses investigations seront plus fructueuses dans ce lieu qui renferiue tant de personnes de nations différentes. Il aborde une jeune femme qu'il feint d'avoir coniuie précédemment, et, comme s'ils étaient unis d'ancienne amitié, il lui parle d'un ton affable.
Lxxvni.
« Moi aussi, lui dit-il en jouant, je voudi'ais bien qu'une belle me choisît pour son chevalier ; je m'engagerais à trancher avec ce fer la tête de Renaud ou. de Bouillon. Demandemoi, si tu la désires, la tête de quelque chef barbare. » — Il débute ainsi, et espère amener progressivement cette plaisanterie à de plus graves propos.
LXSIX.
Mais à ces paroles il sourit, et fait, en souriant, un geste à -lui particulier. Une autre beauté survient alors, l'entend, le regarde et s'approche de lui. « Je prétends te dérober à toute autre, dit-elle, et tu n'auras point mal placé ton amour. Je te choisis pour mon chevalier, et c'est comme tel que je veux t'entretenir à l'écart. »
Ils s'éloignent. « Je t'ai reconnu, Vafrin, poursuit-elle, tu dois me reconnaître. » L'adroit écuyer se trouble en son cœur; mais se retournant vers elle avec un sourire : « Il ne me souvient pas de t'avoir jamais vue, et cependant tu mérites bien qu'on te regarde. Mais ce que je sais bien, c'est que le
nom dont je m'appelle est autre que celui que tu me donnes.
« Je suis né dans les plaines brûlantes de Biserte. Lesbin fui mon père, et je me nomme Almanzor. — Je connais depuis longtemps toute ton histoire, reprend la dame, et je ne veux pas entraver tes desseins. Ne te cache pas de moi; je te suis amie, et j'exposerais mes jours pour sauver les tiens. Je suis Herminie, la fille d'un roi, naguère esclave de Tancrède et ta compagne.
Lxxxn.
« Dans une douce captivité, tu m'as, pendant deux mois heureux, tenue prisonnière, et toujours tu m'as traitée avec courtoisie. C'est bien moi, c'est bien moi, regarde. » Vafrin, qui l'examine d'un œil attentif, ne tarde pas à reconnaître son beau visage. « Tu peux te reposer en moi sans méflance, ajoute-t-elle, je te le jure par les cieux et par le soleil. Lxxxm.
« Je veux même le prier de me reconduire, à ton retour, dans ma chère prison. Malheureuse! ma liberté présente est amèrc à mon cœur ; mes nuits sont tristes et mes jours sombres. Si, par aventure, tu es en ces lieux comme espion, un heureux hasard te favorise, car je te révélerai la conjuration et tout ce qu'il te serait difficile d'apprendre ailleurs. »
Elle dit ; et lui la regarde en silence ; il songe aux artifices d'Armide. La femme est chose indiscrète et trompeuse ; elle veut et ne veut plus : insensé l'homme qui s'y fie ! Telles sont ses secrètes pensées. — «S'il te plait de venir, lui dit-il enfin, je serai ton guide. Que ceci soit fixé entre nous ; nous parlerons d'autre chose en un temps plus favorable. »
Ils conviennent de monter à cheval sans délai, avant le départ du camp. Vafrin sort du pavillon ; Herminie rejoint quelques instants ses compagnes, et feint de plaisanter sur son nouveau chevalier. Puis elle s'échappe et se rend au lieu convenu, d'où, de concert, ils fuient du camp dans la plaine.
lis étaient déjà dans un lieu solitaire, et déjà disparaissaient
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au loin les tentes des Sarrasins, quand Vafrin : a Apprendsmoi maintenant, dit-il à Herminie, les pièges tendus à la vie du pieux Godefroi. » Alors elle développe à ses yeux la trame de la conjuration. « Us sont, dit-elle, huit guerriers, 'lont le plus fameux est l'intrépide Ormond.
« Soit haine, soit vengeance, ces guerriers ont conspiré, et voici leur plan. Au jour où les deux camps se disputeront en bataille rangée l'empire de l'Asie, eux, armés à la française, auront sur leurs armes le signe de la croix, et leur vêtement sera blanc et or, comme celui des gardes de Bouillon.
LXXXVUI.
« Mais chacun d'eux aura sur son casque une marque distinctive qui le fera reconnaître des siens. Au plus fort, au plus épais de la mêlée, ils se mettront en marche, et attireront le généreux Godefroi dans leur piège, en affectant le visage ami de ses gardes. Leurs armes seront empoisonnées, afin que tous leurs coups soient mortels.
LXXXtX.
« Et comme on sait, parmi les Païens, que je connais vos armes et vos usages, on m'a fait dessiner le modèle de leur déguisement. Je me suis vue contrainte à cette œuvre coupable. C'est la raison qui me fait déserter le camp. Je me dérobe à ces demandes impérieuses; j'évite et j'abhorre de me souiller d'aucune fraude.
« Mais ces motifs ne sont pas les seuls. » A ces mots, elle s»s tait, rougit et baisse les yeux. Elle voudrait retenir ces dernières paroles, à peine articulées. L'écuyer veut lui arracher le secret que sa pudeur lui cache : « Pourquoi cette retenue, dit-il, pourquoi celer vos véritables motifs à ma fidélité ? »
Un profond soupir s'échappe de sa poitrine ; elle parle d'une voix tremblante et voilée. « Pudeur impuissante, dit-elle, déserte mon cœur, qui n'est plus un sanctuaire digne de toi. Qu'espères-tu ? cacher par te ^eux les feux de l'amour ? J'aurais dû te respecter jadis, et non plus maintenant que le desiin m'a laite errante. »
Puis elle ajoute : « En cette nuit funeste pour moi et pour ma patrie, qu'elle plongea dans la servitude, je perdis plus qu'il ne sembla. Ce n'est toutefois pas elle qui fit mon malheur, mais elle en devint la cause. C'était peu de perdre un royaume, mais avec mon trône je me perdis moi-même. Pour ne jamais les recouvrer, je perdis alors l'esprit, insensée que j'étais, et le cœur et les sens.
xcui.
« Tu sais, Vafrin, qu'à la vue de tant de massacres et d'horreurs, j'accourus tremblante à Tancrède, ton maître et le mien ; je l'avais vu, le premier, couvert de son armure, entrer dans mon palais, et m'inclinant à ses genoux : Invincible héros, lui dis-je, j'implore ta clémence et ta pitié. Ce n'est pas la vie que je te demande, mais sauve au moins la fleur de ma virginité.
« Tancrède, pour me tendre la main, n'attendit pas que j'eusse achevé ma prière : Jeune beauté, me dit-il, tu n'as point vainement recours à moi ; je serai ton défenseur. — Alors je sentis je ne sais quoi de doux et de tendre qui pénétra dans mon cœur et s'y fixa. Puis cette impression soudaine devint, j'ignore comment, en mon âme charmée, un incendie et une blessure.
« 11 me visita souvent, et d'une voix douce il consolait ma douleur et pleurait avec moi. Il me disait : Je te rends ta liberté entière ; il ne voulait rien de mes dépouilles. Hélas ! il me ravit à moi-même, et le don qu'il me fit de la liberté fut moins un don qu'un larcin, car il me rendit ce que j'avais de moins cher et de moins précieux, et usurpa l'empire absolu de mon cœur.
« L'amour a peine à se cacher. Je t'inten'ogeais souvent sur mon seigneur. Toi, voyant les signes de ma faiblesse, tu me disais : Herminie, tu brûles d'amour. Je niais ; mais un ardent soupir trahit les mystères de mon cœur, et mieux que mes paroles mes regards décelaient le feu dont j'étais consumée.
a Silence maudit ! Que n'ai-je alors ciierché du moins (quelque remède à mes souffrances, puisque je devais inutilement plus tard briser le frein de mes désirs ! Je partis enlin ; j'emportai ma blessure au cœur, et je crus en mourir, linfui, chercliant à ranimer ma vie, l'amour me fit oublier toute pudeur.
« J'allai trouver ce vainqueur par qui je mourais, et qui
pouvait me guérir ; mais je fus traversée dans ma course par
• une troupe cruelle et grossière. Je faillis tomber en leurs
mains ; je me sauvai dans un lieu solitaire^ écarté, où je vécus
dans une cabane, habitante des bois et bergère.
« Mais, quand se ralluma le désir que la crainte avait quelque temps comprimé, je tentai de nouveau l'accès du camp. Le même malheur vint encore m'entraver; mais, cette fois, je ne pus fuir. La bande de pillards était proche, et je devin-s leur piisonnière : ces brigands étaient d'Egypte et me conduisirent à Gaza.
(( Ils me donnèrent à leur chef; je lui révélai qui j'étais, je le persuadai ; et, tant que je demeurai près d'Aimide, je fus environnée d'honneurs et de respects. Ainsi je tombai souvent en servitude, et toujours je parvins à m'y soustraire. Telles sont mes douloureuses aventures. Tant de fois esclave et tant de fois affranchie, je porte encore mes premières chaînes.
« Ah ! puisse le héros qui a enlacé mon âme de ces liens indissolubles ne pas me dire : Esclave errante, va chercher ailleurs un autre séjour ; qu'il ne me repousse pas, que mon retour sourie à sa pitié, et qu'il me rende à mon premier esclavage. » Ainsi parle Herminie, et tous deux poursuivent, de concert, leur chemin le jour et la nuit.