‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 75 sur 114 · CM · texte numérisé non relu

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Vafrin évite les routes fréquentées, cherchant la voie la olu? rourte et la plus siire. Ils arrivent près de Jérusalem à l'heure où le soleil baisse et où l'Orient s'obscurcit, fis trouvent le soi

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teint de sang, et voient, étendu dans le sang, un guerrit.- mort qui encombre le passage, et dont le visage, tourné vers h ciel, jemble menacer encore.

cm.

A ses armes, à son costume étranger, ils le reconnaissent pour Païen; Téouyer passe outre. Un peu plus loin, un autre guerrier gisant s'ofTre aux regards de Vafrin, qui dit en luimême : C'est un Chrétien. Mais, la couleur brune de Tarmure lui inspirant quelque doute, il descend de cheval, et lui découvre le visage : « Hélas ! s'écrie-t-il, c'est Tancrède ! Tancrède inanimé! »

L'infortunée princesse considérait le guerrier sarrasin, quand ce cri douloureux vient la frapper au cœur. Au norn de Tancrède, elle accourt éperdue, forcenée. A la vue de cette belle figure sans couleurs, elle ne descend pas de son coursier, elle s'en précipite.

Elle verse sur lui des larmes inépuisables, entrecoupées de soupirs : « En quel fatal instant, dit-elle, m'amène ici la for- \une ! Ah! que ce spectacle est amer et triste ! Après une si V)ngue attente, je te retrouve enfin, Tancrède, je te revois, et tu ne me vois pas ; non, tu ne me vois pas, quoique présente à tes yeux; je te retrouve et te perds pour jamais !

« Malheureuse ! je ne croyais pas que ta vue me serait jamais cruelle. Maintenant, que ne suis-je privée de la lumière ! Je n'ose te regarder. Hélas ! où est le feu de ces regards jadis si doux et si funestes ? qu'est devenu le beau rayon de tes prunelles, l'incarnat de tes joues, la sérénité de tes yeux ?

« Mais quoi ! pâle et défiguré, tu mo plais encore. Ame chère ! si mes plaintes parviennent jusqu'à toi, pardonne à l'audace, à la témérité de mes désirs. Je veux, sur tes lèvres décolorées, cueillir oe froids baisers que j'espérais plus ardents. Je lutterai contre la mort, en baisant, pour les raninn r. Ifcs lèvres éteintes.

CBANT XIX. 3to

« Bouche compatissante qui soulagea^ ma douleur de l s tendres par^/les, permets qu'avant mon départ je me consoîe par un baiser. Sans doute autrefois, si je me fusse enhardie à te le demander, tu m'aurais accordé ce qu'il faut ravir maintenant. Permets donc que je presse ma bouche sur la tienne, et que je répande mon âme sur tes lèvres.

« Reçois mon âme qui s'envole; qu'elle aille où la tienne repose. » Ainsi parle la gémissante Herminie, et ses yeux semblent épancher deux ruisseaux de larmes. Baigné de ces pleurs vivifiants, Tancrède revient à lui, et entr'ouvre ses lèvres languissantes; il les ouvre, et, les yeux toujours clos, il pousse un soupir qui se mêle aux soupirs de la princesse.

ex.

Elle entend ce gémissement, et son espoir se ranime: a Ouvre les yeux, Tancrède, s'écrie-t-elle; vois les larmes dont j'arrose tes dépouilles. Regarde-moi. Je veux faire avec toi le grand voyage; je veux mourir à tes côtés. Rega:^e-moi; ne fuis pas si vite ; c'est la dernière faveur que je te demande. »

Tancrède ouvre les yeux, et soudain les referme troublés, appesantis. Herminie continue ses gémissements. « Il n'est pas mort, dit Vafrin; songeons d'abord à lui donner des soins, nous pleurerons ensuite. » 11 le dcsarme d'une main tremblante et faible; la princesse le seconde. Elle examine, elle sonde ses plaies, et, savante à juger les blessures, elle espère sa gué ri son.

cxu.

Elle voit que son mal naît de sa fatigue et du sang trop abondamment perdu; mais, dans ces lieux solitaires, Herminie n'a que son voile pour bander ses blessures. L'amour lui inspire les artifices de la pitié : de ses cheveux, elle étanche ses plaies, et leur fait des ligaments de ces mêmes cheveux qu'elle arrache.

cxnt.

Son voile, court et légei, ne peut cependant suffire à ces nombreuses blessures. Elle n'a ni dictame ni safran, mais ellp

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sait, pour un tel usage, des paroles puissantes et magiques. Déjà le héros sort de son fatal sommeil; il peut déjà promener autour de lui ses regards, 11 voit son écuyer, et la compatissante Herminie, qu'il ne reconnaît pas sous son vêtemen* étranger.

« Vafrin, dit-il, comment et depuis quand sommes-nous en ces lieux? Et toi qui me prodigues ces doux soins, qui es-tu? » Mais elle, hésitant entre la joie et la douleur, soupire, et l'incarnat de la rose colore son beau visage. « Tu sauras tout, dit-elle; mais, à cette heure, je t'impose, comme ton médecin, le silence et le repos. Tu auras la santé, songe à ma récompense. » Et sur son sein elle appuie la tête du héros.

Cependant Vafrin songe au moyen de le transporter au camp avant que l'ombre devienne plus épaisse. Mais voici qu'il survient une bande de guerriers. L'écuyer les reconnaît pour les soldats de son maître. Ils étaient près de lui quand il affronta le Circassien et le provoqua en duel. Mais, sur son ordre, ils s'éloignèrent; puis, inquiets de son retard, ils se mirent à sa recherche.

D'autres les suivent et parviennent à le découvrir. De leurs bras entrelacés ils font un siège où Tancrède se pose et s'étend. « Le valeureux Argant, dit alors son vainqueur, restera donc en pâture aux corbeaux? Ah ! par pitié ! ne l'abandonnez pas sans lui rendre les honneurs de la sépulture.

CXVH.

« Il ne me reste aucune haine contre ses froides dépouilles. Il est mort en brave. Ces honneurs lui sont bien dus; ce sont les derniers que la terre réserve aux morts, » Ainsi Tancrède, tout- en recevant les secours des siens, fait porter le vaincu derrière lui. Vafrin, comme le gardien d'une chose précieuse, marche à côté d'Herminie.

CXVHl.

Le prince ajoute : « Qu'on me porte à la cité sainte, et non sous ma tente. Si quelque catastiophe menace ma vie fragile.

c'est là qu'elle doit m'atteindre. Les lieux où mourut l'Homme immortel me feront sans doute la voie des cieux plus facile, et j'aurai accompli la pieuse pensée qui fut le vœu de mon pèlerinage. »

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