CHANT VINGTIEME
Déjà le soleil avait rappelé les mortels à leurs travaux, et la dixième heure du jour était écoulée, quand les Infidèles, placés sur la tour, découvrent au loin je ne sais quel nuage, qui s'étend sur la terre comme les ombres du soir. Bientôt ils reconnaissent les troupes, leurs alliées, qui obscurcissent le ciel de poussière, et sous leurs pas les collines et les montagnes disparaissent.
Alors, du haut de la tour, les assiégés poussent des cris jusqu'au ciel ; pareils au bruit que font les grues, lorsqu'aux approches des jours glacés, elles quittent par bandes les rives de la Thrace, et vont par les nues chercher de plus doux rivages. Leur espérance, qui se ranime, redouble leur ardeur à lancer des traits et à vomir des outrages.
Les Francs ne tardent pas à reconnaître d'où naissent cea
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menaces et ces nouveaux élans de colère. Ils regardent des hauteurs, et voient se déployer au loin une armée innombrable. Soudain une généreuse audace s'allume dans leurs poitrines, et ils demandent le combat. La jeunesse altière se rassemble : « 0 chef invincible, donne-nous le signal ! » s'écrie-t-elle frémissante.
Mais le sage Bouillon refuse de livrer bataille avant l'aube, et réprime leur audace ; il ne veut pas même que, par de légères attaques, on s'essaye contre l'ennemi. « Il est bien juste, dit-il, qu'après tant de fatigues, vous ayez un jour de repos. « Il veut aussi sans doute nourrir en ses adversaires une imprudente confiance en eux-mêmes.
Chacun se prépare et attend avec impatience le retour de la lumière céleste. Jamais l'air ne fut si serein et si beau qu'à l'aurore de ce mémorable jour. L'aube se leva souriante, et semblait couronnée de tous les rayons du soleil ; le ciel doubla ses clartés, voulant contempler sans voile ces grands faits d'armes.
Dès les premières lueurs matinaiCs, Godefroi conduit sôn armée en bataille hors des murs. Mais il charge Raimond et toutes ces peuplades fidèles qui, des contrées voisines de la Syrie, sont venues joindre leurs libérateurs, de veiller sur le tyran sarrasin ; ils sont en grand nombre, et cependant il leur laisse encore une troupe de Gascons.
Godefroi s'avance, et son aspect est à tous les yeux un signe certain de victoire. Une nouvelle faveur du ciel brille en lui, et le fait plus grand encore et plus auguste. Sur son visage, que l'honneur éclaire^ resplendit le bel éclat de la jeunesse. Son regard et son geste ont ime majesté surhumaine,
Mais on ne tarde pas à se trouver en présence de l'armée païenne. Godefroi fait sur-le-champ occuper une colline qui s'étend derrière et à gauche, puis il déploie sur un large front
CUANT XX.
son armée dans la plaine. Il place l'infanterie au centre, el jette la cavalerie sur les ailes.
L'aile gauche s'appuie à la colline, dont on s'empare^ et s'y retranche. Les deux Robert en ont le commandement ; Baudouin a celui du centre. Godefroi lui-même se met à droite, où la plaine est plus découverte, parlant plus dangereuse, et où l'ennemi plus nombreux pourrait avoir l'espérance d'envelopper les Chrétiens.
Là, il place les Lorrains, les troupes d'élite et les mieux armées ; là, il entremêle aux archers à cheval des fantassins habitués à combattre parmi les chevaux. Puis, d'aventuriers et de soldats choisis ailleurs, il forme un escadron qu'il poste à côté des Lorrains, sur l'aile droite, un peu à l'écart, sous la conduite de Renaud.
« Seigneur, lui dit-il, c'est de toi que dépend la victoire. Tiens ta troupe un peu cachée derrière ces grandes ailes. A l'approche des ennemis, attaque-les de côté, et rends vains leurs efforts. Leur dessein, si je ne me trompe, est de nous toiu'ner et de nous assaillir par derrière. »
xu.
Puis, sur un coursier, Bouillon semble voler de rang en rang, au milieu des cavaliers et des fantassins. Sa visière levée découvre tout son visage. Ses yeux et son aspect sont foudroyants. Il rassure ceux qui hésitent, il aiïermit ceux qui espèrent. 11 rappelle au brave ses hauts faits, à l'audacieux ses prouesses. Aux uns il promet de grandes récompenses, aux autres des honneurs.
xni.
Enfin il s'arrête devant les plus intrépides escadrons, et d'un lieu élevé il leur adresse ce discours, qui ravit tous ceux dont il est entendu. Comme du haut des Alpes les neiges fondues roulent en torrents, ainsi les paroles sonores s'élancent rapides et véhémentes de sa bouche.
« 0 guerriers, vengeurs du Christ et triomphateurs de
l'Orient, voici le dernier jour de vos fatigues, ce jour appelé par tant de vœux. Ce n'est pas sans motif que le ciel i réuni tous ces peuples rebelles. Il les a tous ici rassemblés pour mettre d'un seul coup fin à toutes ces guerres.
« Ce triomphe nous vaudra bien des victoires, sans plus de péril ou de fatigue. N'ayez, n'ayez aucune crainte à l'aspect de ces innombrables cohortes, divisées entre elles et sans discipline. Les combattants seront en petit nombre; les uns manqueront de cœur, les autres d'espace.
« Ceux que nous aurons en face sont nus pour la plupart, sans vigueur, sans adresse. La violence seule les arrache à leur oisiveté ou à leurs serviles emplois. Déjà je vois trembler en leurs mains leurs glaives, leurs boucliers et leurs drapeaux. Dans leurs voix incertaines et leurs mouvements équivoques, je prévois leur perte à des signes indi'Jjitables.
« Ce capitaine couvert de pourpre et d'or, qui range ses troupes en bataille, et dont le regard est si fier, a sans doute vaincu jadis l'Arabe ou le Maure; mais sa valeur ne saurait résister à la nôtre. Que fera-t-il, quoique habile, au sein de la confusion universelle? 11 connaît mal ses soldats, je crois, et en est mal connu. 11 ne pourrait dire à beaucoup d'entre eux : Tu étais là, j'y étais avec toi.
XVIU.
« Pour moi, je commande à des guerriers d'élite. Nous avons combattu et triomphé ensemble ; depuis longtemps je vous conduis à mon gré. Quel est celui d'entre vous dont j'ignore la patrie et la naissance ? Quelle épée m'est inconnue? De quel trait, volant encore dans les airs, ne puis-je dire si c'est le bras d'un Franc ou celui d'un Irlandais qui l'a lancé ?
« Je ne vous demande rien d'inaccoutumé. Soyez tels que ie vous ai vus toujours. Ayez votre ardeur habituelle, et que chacun se rappelle sa gloire, la mienne et celle du Christ. Allez, renversez les impies, foulez aux pieds leurs membres sanglants, consolidez la sainte conquête. F*ourquoi vous rete
nir davantage ? Je le vois assez clairement dans vos yeux, la victoire est à nous ! »
A ces paroles, une lumière brillante et sereine parut des- ;endre du ciel, pareille à l'étoile ou à l'éclair que la nuit secoue parfois, l'été, de son manteau. Mais ce rayon jaillissait sans doute des profondeurs les plus pures du soleil ; il vint illuminer le front de Godefroi d'une auréole qui fut, aux yeux de plusieurs, le signe de sa royauté future.
Peut-être, s'il est permis aux mortels de sonder les mystères des cieux, peut-être était-ce un ange, descendu des chœurs suprêmes pour le couvrir de ses ailes. — Tandis que Godefroi range en bataille et harangue ainsi ses soldats, le chef égyptien ordonne aussi ses troupes et les encourage. xxn.
Émiren déploie ses bataillons, dès qu'il voit s'avancer les Francs. 11 dispose aussi son armée en croissant, avec l'infanterie au milieu, et les cavaliers sur les ailes. 11 se réserve le commandement de l'aile droite, et place Altamore en tête de la gauche. Muléassem commande l'infanterie, et Armidc est au centre.
xxni.
A droite, avec Émiren, est le roi des Indes, Tissapherne, et tout l'escadron immortel. Mais dans la plaine, où l'aile gauche peut se déployer plus à l'aise, Altamore a sous lui les rois de Perse et d'Afrique, et les deux princes qui régnent sur les pays les plus brûlants du globe. C'est de là que les frondes et les arcs doivent lancer les pierres et les traits.
Ces dispositions prises, Émiren court aussi dans tous les rangs. Tantôt il harangue ses troupes par interprète, tantôt il leur parle lui-même. II joint les louanges aux reproches, les promesses aux menaces. Parfois il dit à l'un : « Pourquoi, soldat, ce visage consterné? Que crains-tu? que peut un contre cent? Notre nombre et nos cris suffiront à les mettre en fuite. »
A l'autre: « 0 généreux guerrier! va maintenant de ce
front plein d'audace reprendre les dépouilles qu'on nous a ra« vies. 11 leur réveille au cœur, et leur rend presque sensible, l'image de la patrie suppliante, de leurs familles tristes et saisies d'épouvante. « Crois, dit-il à chacun d'eux, que la patrie t'implore par ma bouche :
« Défends mes lois; ne permets pas que mes temples soient inondés de mon sang ; sauve des profanations les vierges, les tombeaux et les cendres des aïeux. En toi se confient ces vieillards chargés d'ans, qui pleurent le temps passé et montrent leur blanche chevelure ; en toi l'épouse qui te montre son sein, ses enfants et la couche conjugale. »
Puis il dit à d'autres : « L'Asie vous a faits les champions de son honneur; elle attend de vous une vengeance terrible, mais juste, de cette poignée de voleure barbares. » — Ainsi, par ces divers propos, variés avec adresse, il anime ces différents peuples à la bataille. Mais déjà les chefs se taisent, elles deux armées n'ont plus qu'un léger espace entre elles.