‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 78 sur 114 · XXVI II · texte numérisé non relu

XXVI II

C'est une grande et admirable chose que de voir ces deux camps s'aborder. Ces troupes, déployées en bon ordre, s'ébranlent pour l'attaque ; les drapeaux ondoient, déroulés au vent, et les panaches sur les superbes cimiers. Les habits, les ornements, les devises, les armes, les couleurs, l'or et l'acier étincellent d'éclairs au soleil.

Les deux armées ressemblent à une forêt d'arbres touffus, tant on voit de piques. Les arcs sont tendus, les lances en arrêt, les dards frémissent, les frondes résonnent. Le cheval luimême se prépare au combat, et seconde les emportements de son maître ; il bondit, frappe le sol, hennit et s'agite; ses naseaux brûlants respirent feu et fumée.

L'horreur même de ce spectacle a sa beauté, et du seia de l'effroi naît le plaisir. L'accent terrible des trompettes esr encore doux à l'oreille qu'il épouvante. Cependant l'armée fidèle, quoique inférieure en nombre, est d'un aspect plus im-

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posant : le son de ses instruments est plus guerrier et ph^s sonore, et ses armes ont plus d'éclat.

Les trompettes chrétiennes donnent les premières le signal j les autres répondent et acceptent la bataille. Les Francs s'agenouillent et invoquent le ciel, puis ils baisent la terre. L'espace entre les deux armées décroit, il disparaît, et alors on se précipite, on se heurte ; la mêlée est horrible dans les deux ailes, et l'infanterie s'élance au combat, xxxu.

Mais qui des Chrétiens frappa le premier coup? qui mérita les premiers honneurs? Ce fut toi, Gildippe (le ciel réservait cette gloire à la main d'une femme), toi, qui frappas le grand Hircan, qui régnait dans Ormus, et lui perças la poitrine. 11 tombe, et dans sa chute il entend ses ennemis applaudir au coup dont il meurt.

xxxni.

Sa lance rompue, la guerrière saisit d'une main virile sa bonne épée; elle pousse son cheval contre les Persans, ouvre et renverse les rangs les plus épais. Elle frappe ensuite la gorge au cruel Alarçon, et lui tranche ainsi le double passage de la voix et de la nourriture.

Elle jette bas Artaxerxès d'un coup de revers, Argée d'un coup de pointe. Elle assourdit le premier, et tue l'autre. Puis, coupant les nerfs qui l'attachent au bras, elle tranche la main àlsmaël. La main, en tombant, abandonne la bride; le coup bruit aux oreilles du cheval, qui, débarrassé du frein, fuit au milieu des rangs et y sème le désordre.

Ces guerriers, et bien d'autres dont l'oubli a dévoré les noms, tombent sous le fer de Gildippe. Les Persans se jettent tous à sa rencontre et l'entourent, se disputant ses glorieuses dépouilles. Mais son fidèle époux, qui tremble pour elle, s élance au secours de sa chère épouse. Ainsi ce couple sympathique double sa force par son union.

On voit alors ces généreux amants donner un spectacle

inouï dans les combats. Charun des deux oublie sa propre défense, attentif à celle de l'aaîrt;. L'audacieuse guerrière yare les coups qui pleuvent terribles sur Odoard. Lui, oppose son bouclier aux armes dirigées contre elle. Il lui ferait, au besoin, un rempart de sa tête désarmée.

Tous deux se chargent de leur défense et de leur vengeance réciproque. Odoard donne la mort à l'audacieux Artaban, qui gouverne Ule deBoécan. Sa main renverse aussi Alvante, qui osa frapper Gildippe. La guerrière fend entre les sourcils la tête d'Arimont, qui blessa son époux.

xxxvin.

Tel est le massacre qu'ils font des Persans. — Le roi de Samaicande en fait un plus afl'ieux encore des Chrétiens. De quelque côté qu'il tourne son fer ou son cheval, il tue, il renverse cavalier ou fantassin. Heureux qui meurt sur-le-champ et n'a point à gémir sous son pesant coursier j car, si son épée laisse au mourant un reste de vie, son cheval le mord et le foule aux pieds.

Le vigoureux Brunellon, le grand Ardouin périssent sous les coups d'Altamore. L'un aie casque et la tête fendus de telle sorte, que les deux moitiés pendent sur ses épaules. Le second est percé dans l'endroit même où se forme le rire qui dilate le cœur. Étrange et horrible spectacle ! le coup le force à rire, il meurt en riant.

Mais ce ne sont pas ses seules victimes; son homicide épée moissonne encore Genton, Gui, Gaston et le brave Rosemond. Qui pourrait dire ceuxqu'Altamore renverse, et qu'écrase son coursier? qui dirait leurs noms, leurs genres de blessures et de mort?

Nul n'ose affronter le féroce Altamore, ni l'attaquer, même de loin. Gildippe seule marche à sa rencontre, sans s'effrayer de ce redoutable rival. Jamais amazone, sur le Thermodon, ne porta le bouclier et ne mania la hache avec autant d'audace que la guerrière marchant contre ce formidable ennemi.

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Elle frappe sur le diadème d'or et de pierreries qui brille sur

son casque, et qu'elle brise. L'orgueilleux est contraint d'incliner la tète. Le coup lui paraît venir d'une main redoutablej il en ressent honte et dépit, mais il ne tarde pas à venger cette injure, et la vengeance accompagne l'affront.

Presque au même instant il frappe au front la guerrière d'un coup si terrible, qu'il la prive de sens et de force. Elle tombait, quand son fidèle époux la retint. Soit hasard, soit générosité, sa vengeance est ainsi satisfaite, et ce n'est plus sur elle que le Persan assouvit sa fureur. Tel un lion magnanime dédaigne un ennemi gisant ; il le regarde et passe.

Cependant Ormond, dont les mains perfides doivent exécuter le criminel complot, Ormond, sous son déguisement, s'est mêlé aiLx Chrétiens, et avec lui les complices de la conjuration. Ainsi les loups qui, la nuit, ressemblent aux chiens, er rent par d'obscurs brouillards autour des bergeries. Ils cherchent les moyens d'y entrer, serrant contre leur ventre leur queue qui les décèle.

Les conjurés approchent, et le fier Païen est à côté du pieui. Godefroi. Mais dès que le capitaine voit la cotte d'armes or et blanc : « Voici le traître, s'écrie-t-il, qui, sous un déguisement, cherche à passer pour Chrétien; voici ses complices qui se préparent à m'assaillir. » Ainsi parlant, il se jette sur le perfide.

Il le blesse mortellement, et le félon ne sait ni frapper ni se défendre, ni fuir. Lui, naguère si audacieux, il est maintenant immobile et glacé, comme s'il avait devant les yeux les Gorgones. Tous les glaives, toutes les lances se tournent contre les assassins, et tous les carquois se vident sur eux. Ormond et ses complices sont mis en pièces ; il ne reste que des lambeaux de leurs cadavres.

X'.vu,

Couvert de ce sang criminel. Bouillon se porte au-devan»

d'Altamore, qui ouvre et disperse les plua «pais escadrom comme les vents du midi les sables d'Afrique. Godcfroi, par ses cns et ses menaces, arrête ses soldats qui fuient, et fond sur l'homme qui les chasse.

XLvni.

Alors commence entre ces deux combattants ime lutte telle que n'en virent jamais Tlda ni le Xanthe. Mais ailleurs les hommes de pied s'étreignent vivement sous Baudouin et Muléassem. La mêlée n'est pas moins ardente de l'autre côté, près de la colline, où le chef indien combat en personne, soutenu des deux puissants capitaines.

Emiren et l'un des Robert engagent une lutte cruelle ; leur bravoure est égale, mais l'Indien brise le casque de son rival, déchire et met en pièces son armure. Tissapherne n'a point encore trouvé d'adversaire digne de lui, mais il se jette au plus épais de la foule, et fait un affreux massacre.

On se bat ainsi de toutes parts, et l'on hésite encore entre la crainte et l'espérance. Le sol est jonché de lances rompues, de boucliers en éclats, d'armures fracassées, d'épées encore fixées dans les blessures, de corps gisant sur le dos ou mordant la poussière.

Le cheval est étendu piès de son maître, l'ami près de son ami, le Franc près du Maure, le vivant sur le cadavre, le vainqueur sur le vaincu. On entend je ne sais quel bruit sourd, indélinissable : frémissements de fureur, murmures décolère, gémissements plaintifs et derniers soupirs.

LU

Les armes, naguère si belles à voir, ont maintenant un aspect sombre et effroyable. L'acier ne jette plus d'é<-lairs, l'or plus de rayons. Les couleurs ont perdu leur éclat; les panaches et les ornements des casques sont foulés aux pieds; la poussière ternit ce que le sang n'a point souillé : tant est changé l'aspect des deux camps !

LUI

Alors les Arabes, les Éthiopiens et les Maures, qui occupent

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l'extrémité de l'aile gauche, se déploient et se portent en avant pour tourner leurs ennemis et les prendre en côté. Les archers et ^,es frondeurs inquiètent déjà de loin l'armée chrétienne, quand s'élancent Renaud et sa troupe, pareils à la foudre ou comme un tremblement de terre.

Assimir de Méroé était le plus vaillant des noirs Éthiopiens; Renaud l'atteint à la naissance du cou, et l'étend parmi les morts. Ce début glorieux ravive dans le vainqueur sa soif de sang et de carnage, et lui fait accomplir des prodiges inouïs, incroyables.

11 donne la mort plus souvent qu'il ne frappe, et cependant ses coups sont nombreux et rapides. Comme le serpent qui semble avoir trois langues par sa vitesse à darder son aiguillon, ainsi les Infidèles épouvantés croient voir un triple fer tournoyer dans sa main. L'œil se trompe à la rapidité du mouvement, et la terreur seconde la foi en ce prodige.

Renaud renverse dans le sang l'un de l'autre les tyrans de la Libye et les rois nègres. Ses compagnons, émules de sa fureur, s'animent à son exemple ; ils tombent sur les Infidèles, qui n'osent se défendre. Ce n'est plus un combat, mais un massacre. Les uns frappent avec le fer, les autres répondent par des cris.

LVU.

Mais ils ne font pas longtemps face pour recevoir d'honorables blessures ; ils fuient, et l'effroi qui les chasse est si violent, qu'ils rompent et désertent leurs rangs. Mais Renaud les poursuit sans relâche, jusqu'à ce qu'il les ait complètement défaits et dispersés. Alors le vainqueur retourne sur ses pas ; contre ces fuyards son ardeur se ralentit.

LVHI.

Tel un vent qui rencontre sur son passage une forêt ou une colline redouble de violence, mais souffle d'une haleinp plus calme et plus douce dans la liberté des campagnes; telles encore les vagues bouillonnent écumantes au milieu des écueils,

et roulent plus paisibles en pleine mer ; ainsi, moins la résistance est vive, d'autant s'apaise la fureur de Renaud.

Dédaignant d'épuiser en vain ses nobles colères contre- des troupes fugitives, il se dirige vers l'infanterie que soutenaient les Arabes et les Africains. Elle est maintenant sans détense ; ceux qui la devaient secourir sont morts ou en déroute. Renaud l'attaque de côté, et tous ^s vaillants cavaliers se précipitent sur ces fantassins.

Il rompt les lances, franchit tout obstacle, et pénètre d'un choc impétueux au sein des bataillons qu'il renverse. L'orage abat moins vite les ondoyantes moissons, La terre sanglante est pavée d'armes brisées et de membres palpitants que les chevaux foulent cruellement aux pieds.

Renaud pénètre jusqu'au char d'or où se tient Armide dans une attitude guerrière. Une noble escorte de chevaliers et d'amants l'entoure de tous côtés. Elle reconnaît le héros à plus d'un signe, et lui lance des regards où se confondent le désir et la haine. Le visage du chevalier trahit quelque émotion ; Armide, d'abord de glace, s'embrase tout à coup.

LXU.

Renaud évite le char, et passe avec l'air d'un homme préoccupé d'autre chose. Mais les rivaux conjurés ne le laissent point passer sans combattre. L'un dirige conJlre lui son épée, l'autre sa lance. Armide elle-même pose déjà le trait sur son arc; le ressentiment excite sa main et la rend cruelle, mais l'amour l'apaise et la contient.

Lxni.

L'amour lutte en elle avec la colère, et montre à découvert les feux qu'elle tenait caches. Trois fois sa main essaye de tendre son arc, trois fois elle s'y refuse. Enfln le dépit l'emporte, et le trait s'échappe de l'arc tendu ; il vole, mais soudain vole avec le trait le vœu que le coup porte à vide.

E'ie voudrait que le trait revînt en arrière, qu'il revînt à son cœur : tant a d'empire i^ur elle un amour malheureux I

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que serait-ce s'il était vainqueur? Mais bientôt elle se ropent de sa faiblesse, et, dans son trouble, sa fureur en devient plus ardente. Tour à tour elle craint et désire que le coup l'atteigne, et cependant elle suit le trait des yeux.

Mais le coup n'est pas sans effet. 11 atteint la cuirasse du héros, impénétrable aux traits d'une femme, et s'y émousse «ans l'entamer. Renaud se détourne. Armide, se croyant dédaignée, et brûlante de colère, tend de nouveau son arc, mais sans succès. Et tandis qu'elle cherche à le frapper. Amour la Liesse elle-même.

« Est-il donc invulnérable, disait-elle en son cœur, qu'il méprise à ce point ses ennemis? Ses membres sont-ils couverts du marbre dont son âme est entourée? La main n'a pas sur lui plus de prise que le regard. De quelle trempe est donc le bouclier qui le couvre ? je suis vaincue armée comme sang armes. Ennemie ou amante, je suis également méprisée.

LXVU.

« Maintenant à quel nouveau stratagème, à quelle métamorphose puis-je encore recourir? Malheureuse ! je ne dois rien attendre de mes chevaliers, puisque toutes les forces, toutes les armes (et je le vois de mes yeux) sont faibles contre sa puissance. » — Elle voit en effet ses champions étendus sans vie, ou renversés et vaincus.

Seule, elle ne peut suffire à sa défense ; elle se figure déjà prisonnière et esclave. Sa lance est auprès de son arc ; mais ni l'arme de Minerve, ni celle de Diane ne la rassurent. Le cygne timide, menacé par l'aigle cruel qui plane au-dessus de lui, replie contre terre ses ailes crispées. Tels sont les mouvenienis d'Armide en son effroi.

Mais Allamore, qui s'occupe à rallier les Persans, que seul il a pu retenir dans leur fuite, Altamore, voyant le péril de celle qu'il aime et adore, court, vole vers elle. 11 oublie sa gloire et sa troupe. Peu lui importe que le monde périsse, s'il sauve Armide.

3f>2 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

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