‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 79 sur 114 · I.XX · texte numérisé non relu

I.XX

11 fait escorte au char mal défendu, et loi ouvre un passage avec son épée. Mais cependant ses soldats sont taillés en pièces par Renaud et Godefroi. L'infortuné est témoin de leur défaite, mais, amant plus dévoué que capitaine, il conduit Armide en lieu sûr, et revole porter aux vaincus un secours impuissant.

De ce côté, les Païens sont compléfement rompus et dispersés ; mais de l'autre les Chrétiens abandonnent le champ de bataille aux Infidèles et prennent la fuite. L'un des Robert, blessé au visage et à la poitrine, se sauve à peine ; l'autre est prisonnier d'Adraste. Ainsi les revers sont égaux.

Lxxn.

Alors Bouillon saisit l'instant opportun ; il rallie ses troupes, et les ramène sur l'heure au combat ; ainsi les deux ailes encore intactes en viennent aux mains. Toutes deux sont teintes du sang ennemi, toutes deux chargées de dépouilles triomphales. La victoire et l'honneur sont des deux côtés, mais entre eux Mars et la Fortune paraissent incertains.

Tandis que les deux armées s'étreignent avec cet acharnement, le fier soudan monte au faîte de la tour sur un balcon, et regarde au loin. 11 contemple, comme sur un théâtre ou dans un cirque, cette terrible tragédie humaine, les diverses attaques, les horreurs de la mon, les jeux inconstants du destin et du hasard.

Il demeure un instant surpris et immobile à cette première vue, puis il s'embrase et désire aussi prendre part à cette lutlf périlleuse. Soudain il cède à son désir, et, se couvrant de son casque, armé qu'il est déjà de toutes pièces : « Allons, allons, s'écrie-t-il, partons sans retard. 11 faut aujourd'hui vaincre ou mourir. »

Soit que la Providence divine lui inspire cet emportement, pour qu'en ce jour tous les défenseurs de l'empire des Sarrasins soient anéantis, soit que, désormais proche de sa fin, un

sentiment fatal le pousse à braver la mort; ardent, impétueux, ii ouvre la porte, et fond inattendu sur les Chrétiens.

Il n'attend pas même que ses compagnons acceptent ses belliqueuses propositions; il sort seul, seul il défie mille ennemis, et seul il se jette intrépidement au milieu d'eux. Mais, comme emportés par son élan, les autres le suivent, et Aladin lui-même. Le lâche et le prudent ne connaissent plus la crainte ; c'est moins l'effet de l'espérance que de la fureur.

Ceux que le Turc féroce rencontre les premiers tombent sous ses coups imprévus et terribles. Telle est sa promptitude à donner la mort, qu'on ne le voit pas frapper ceux qu'il égorge. Des premiers rangs aux derniers, la terreur et les cris plaintifs volent de bouche en bouche ; et déjà les fidèles de Syrie sont en désordre et presque en fuite.

LXXVUI.

Mais, avec moins de terreur et de tumulte, les soldats de Raimond, quoique très-exposés au péril et attaqués à l'improviste, gardent leurs rangs et leur poste. Jamais dent d'animal féroce, jamais serre de vautour ne versa plus de sang de brebis ou d'oiseaux que l'épée du Soudan n'en versa parmi les Chrétiens.

Elle semble comme affamée de carnage, elle semble dévorer les membres et boire le sang. Aladin et sa troupe attaquent avec lui les Francs, qu'ils écrasent. Mais Raimond accourt soutenir ses gens ; il ne fuit pas Soliman, quoiqu'il reconnaisse la main terrible dont il a reçu de douloureuses blessures.

Il l'affronte de nouveau, mais il tombe encore, frappé d'un coup semblable à celui qui l'a naguère terrassé. Son grand âge est la seule cause de sa chute ; il ne peut résister à ces grands coups. A l'instant cent boucliers et cent glaives se lèvent de part et d'autre pour le défendre et pour l'accabler. Mais le Soudan passe outre, soit qu'il le tienne pour mort, soit qu'il le regarde comme une victime trop facile.

364 Ik JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

Il frappe sur d'autres, il tue, il égorge, et fait dans un étroit espace des prodiges de valeur. Puis, guidé par sa rage, il va chercher ailleurs de nouvelles victimes. Tel un homme, pressé par la faim, abandonne une table indigente pour une autre plus riche; ainsi Soliman se jette sur des rangs plus épais, pour assouvir son ardente soif de sang. Lxxxn.

11 franchit les murailles écroulées, et vole à la grande bataille. Mais il laisse ses compagnons animés de la même ardeur, et les Francs déjà saisis d'effroi. Les premiers s'efforcent de compléter sa victoire ; les autres résistent, mais leur résistance fait pressentir une fuite prochaine. Lxxxin.

Les Gascons plient et reculent, mais les Syriens sont en pleine déroute, et sont refoulés près de la maison, asile de Tancrède. 11 entend leurs cris, s'arrache péniblement de sa couche^ monte au faîte de sa demeure, et promène en bas ses regards ; il voit le comte étendu sur la poussière, et ses troupes en retraite ou en fuite.

Le courage, qui ne manque jamais aux grands cœurs, et qui ne s'éteint pas même dans un corps languissant, le courage ranime les membres épuisés de Tancrède, et supplée au sang et aux forces qu'il a perdus. D'une main il prend un lourd bouclier, dont le poids est léger à son bras affaibli ; de l'autre, il saisit une épée nue, et cela seul lui suffit : c'est assez pour l'homme courageux.

11 descend, et crie : « Où fuyez- vous, abandonnant votre chef en proie aux Sarrasins? Ses armes seront-elles donc suspendues en trophée aux temples des Barbares? Retournez maintenant en Gascogne, et dites au fils du comte que son père est mort au milieu de votre fuite. » Il dit, et fait un rempart de sa poitrine nue et débile à mille bras ai'més et \igoureux.

Sous son large bouclier, formé de sept cuirs de taureaux,

et que recouvre un acier de fine trempe, il tient Raimond à l'abri des épées, des traits et de toutes les armes. De sou fev il écarte l'ennemi, et Raimond repose en paix et comme à Tombre.

Lxxxvn.

Le vieillard commence à respirer sous ce fidèle abri ; il se relève embrasé d'un double feu : la colère au cœur, la honte au front, il tourne de tous côtés ses yeux étincelantg pour découvrir le Barbare qui Ta frappé. 11 ne l'aperçoit pas, il en frémit ; mais il se dispose à tirer une amère vengeance des soldats de Soliman.

Lxxxvin.

Les Francs reviennent à la charge, et tous ensemble suivent leur chef désireux de se venger. Les Sarrasins, tout à l'heure si audacieux, tremblent maintenant. L'audace passe à présent du côté de l'épouvante. Ceux qui fuyaient attaquent, ceux qui triomphaient reculent. Ainsi les choses varient en un moment. Raimond est bien vengé, et cent morts, immolés de sa main, expient sa honte.

Tandis que Raimond s'efforce de venger son outrage sur les plus illustres ennemis, il voit l'usurpateur de la Terre-Sainte qui combat au milieu de ses gens; il s'élance sur lui, le frappe au fronts et redouble ses coups sans relâche. Enfin le roi tombe, et d'une bouche expirante mord avec d'effroyables cris la terre où il régna.

Privés de leurs chefs, dont l'un est loin et l'autre mort, les Baibares demeurent irrésolus. Les uns, comme des animaux furieux, se percent, en désespérés, la poitrine; les autres, pleins d'effroi, cherchent à se sauver en leur premier refuge. Mais les vainqueurs y entrent mêlés aux vaincus et terminent cette glorieuse corquètc.

La forteresse est prise, et les fuyards sont massacres dans les escaliers ou sur le seuil. Raimond monte au sommet, et, le saint étendard à la main, il déroule au vent le signe triomphal de la victoire aux yeux des deux armées. — Cependant

Le fier soudan ne le voit pas; il est loin des remparts, et près d'atteindre le lieu du combat.

La plaine, où le sang coule toujours de plus en plus abondant, en est inondée et rougie. On dirait le sombre empirt où la mort déploie ses triomphe?. Soliman voit un coursier, la bride pendante., sans maître et loin des rangs. 11 en saisit les rênes, monte sur son dos, et le lance à la course, xcni.

11 porte aux Sarrasins effrayés et abattus im grand mais inutile secours; semblable à la foudre qui éclate inattendue et disparaît, mais qui laisse sur les rocs brisés l'empreinte éternelle de son passage. Il immole plus de cent guerriers; mais il en est deux dont le temps ne doit pas dévorer la mémoire.

Gildippe et Odoard! vos cruels malheurs et vos brillants faits d'armes, ma lyre toscane les racontera aux nations étrangères : tous les siècles vous citeront comme des prodiges d'amour et de vertu ; tous les servants d'amour payeront à mes vers et à votre trépas le tribut de leurs larmes.

La magnanime guerrière pousse son coursier aux lieux où Soliman massacre les Fidèles : elle lui porte deux coups de fente, le blesse au côté et perce son bouclier. Soliman jette un cri et la reconnaît à son armure : « Voilà, dit-il, cette coureuse et son amant; l'aiguille et le fuseau t'auraient mieux défendue que ton épée et ton adorateur. »

11 n'en dit pas davantage, et, plus furieux que jamais, il lui porte un iioup désastreux qui rompt toute son armure et ose pénéti'er en ce sein que les traits d'Amour devaient seuls atteindre. Elle abandonne soudain les rênes, languissante et de l'air d'un homme qui va mourir. Défenseur empressé, mais inutile, le malheureux Odoard le voit bien, xcvu.

Que faire en cette infortune? La colère et la pitié l'animent à la fois : l'une, à soutenir son épouse qui tombe; l'autre, à tirer vengeance de son meurtrier. L'amour lui inspire de satis-

faire sa fiireur et sa tendresse. D'une main il tient Giidippe embrassée ; il fait de l'autre Tinstrument de son courroux, xcvni.

Mais ses désirs et ses forces, ainsi partages, ue peuvent résister au redoutable païen. Il ne peut soutenir sou épouse ni la venger. Le soudan lui coupe le bras dont il enlace sa fidèle compagne; elle tombe, et lui, tombant sur elle, l'accable de son poids.

Tel un orme auquel un pampre s'entrelace, s'il est coupé par la cognée ou déraciné parla tempête, entraîne dans sa chute la vigne sa compagne ; il déchire lui-même le feuillage qui la couvre, il écrase ses grappes délicieuses, et la ruine du pampre qui meurt à ses côtés lui est, il semble, plus cruelle que son propre destin ;

Ainsi tombe Odoard ; et il ne plaint que le sort de sa chère compagne. En vain ils voudraient se parler ; au lieu de paroles, leurs bouches n'articulent que des soupirs. Ils se regardent tous deux, se serrent encore l'un contre l'autre ; ils perdent en même temps la lumière du jour, et leurs tendres âmes s'envolent réunies.

Alors la renommée déploie ses ailes, proclame et va répandre ce funeste événement. Renaud en est instruit par ces clameurs ; puis un messager le lui confirme. Le courroux, le devoir, la sympathie et la douleur l'animent à une éclatante vengeance ; mais le lier Adraste mi barre le passage, et l'affronte sous les yeux du soudan.

en.

« A des signes certains, s'écrie le féroce monarque, je te reconnais enfin pour celui que je cherche et que je désire. Il n'est pas de bouclier que je n'aie regardé. Je t'ai vainement appelé tout le jour par ton nom. Je vais maintenant acquittei* mes promesses de vengeance, et livrer ta tête à la divinité de mon cœur. Faisons maintenant assaut de valeur et de rage. Tu es l'ennemi d'Armide, je suis son champion. »

CiU.

Tel est le défi qu'il lui porte, et d'abord il le frappe rude-

ment à la tempe et au cou. Le casque résiste; mais Renaud est ébranlé sur la selle d'une violente secousse. Il lui fait à son tour une blessure que tout l'art d'Apollon serait impuissant à guérir. Cet homme gigantesque, ce roi invincible tombe, renversé d'un seul coup.

Un frisson de stupeur et d'épouvante glace le sang et les cœurs à cette vue, et Soliman, témoin de ce coup merveilleux, se trouble et pâlit. Prévoyant l'heure prochaine de son trépas, il ne sait à quoi se résoudre, chose nouvelle pour lui ! Mais qui peut en ce monde se soustraire aux décrets éternels?

Ainsi le malade ou l'insensé voit dans son sommeil des fantômes confus. Il lui semble qu'il s'élance pour courir, mais que ses efforts sont vains, et que son pied débile se refuse à le servir. Il voudrait aussi parler, mais sa bouche est sans voix et sans paroles.

Ainsi le Soudan voudrait se jeter sur Renaud, et il s'anime à l'attaquer, mais il ne reconnaît plus ses colères et ses forces habituelles. Une secrète épouvante glace toutes les étincelles d'audace qui se ravivent en lui. Divers sentiments s'agitent en son cœur, mais il ne songe point à fuir.

cvn.

Le vainqueur le surprend en proie à ces incertitudes. Sa rapidité, sa fureur, sa taille même dépassent, aux yeux du Soudan, celle des autres hommes. Il n'oppose qu'une faible résistance ; mais, en mouKi.it, son courage ne se dément pas. Il n'évite pas les coups et ne jette pas un cri ; son attitude est noble et fière.

CVMI.

Ainsi^ comme un nouvel Antéc, Soliman qui, dans cette longue guerre, tomba souvent et se releva toujours plus terrible, tombe enfin pour ne jamais plus se relever. Le bruit s'en répand, et la fortune," jusqu'alors variable et incertaine, n'ose plus tenir la victoire indécise. Elle vient, soualeuis chefs, s'unir aux Francs, et combat avec eux.

Elle fuit dès lors elle-même, celte troupe royale, le nerf de

CilANT XX. 369

l'Orient, nommée naguère Immortelle; elle fuit à la horte de son titre superbe. Emiren arrête dans sa fuite le porte- étendard, et lui adresse ces dures paroles : « Ne t'ai-je pas choisi entre les plus braves pour défendre l'enseigne de mon roi?

ex.

« Rimedon, je ne te l'ai pas confiée pour la reporter en arrière. Lâche! tu vois ton général entouré d'ennemis, et tu l'abandonnes! Que désires-tu? te sauver? Reviens donc avec moi, car le chemin que tu prends mène à la mort. Combats, si tu veux échapper. La voie de l'honneur est celle de la vie, »

Embrasé de dépit, Rimedon retourne au combat. Émiren emploie près des autres un ton plus sévère encore. Parfois il menace et frappe ; la crainte du fer leur fait braver le fer. 11 rallie de ia sorte une partie de son aile rompue, et conserve encore quelque espoir. Tissapherne surtout, qui n'a point encore reculé d'un seul pas, ranime son courage, cxn.

Tissapherne fait en ce jour des merveilles. 11 enfonce les Normands et fait des Flamands un horrible massacre. Garnier, Roger, Gérard ont péri de sa main. Après avoir par ses exploits acquis un renom immortel, comme s'il lui importait peu de vivre, il cherche les plus grands dangers. cxm.

11 voit Renaud, et quoique ses couleurs d'azur soient rougies par le sang, ainsi que les serres et le bec de son aigle, il le reconnaît bien à son armure. «Voilà, dit-il, de tous mes périls le plus redoutable. Veuille le ciel seconder mon audace! Armide, sois témoin de la vengeance que tu désires. 0 Mahomet ! si je suis vainqueur, je suspendrai mes armes à ton temple. »

cxnr.

Ses prières sont vaines; Mahomet est sourd à sa voix. Comme un lion se bat de sa queue pour éveiller sa férocité naturelle; ainsi Tissapherne rallume sa colère aux feux de l'amour. 11 rassemble toutes ses forces, se tient enserré sous ses armes, et lance en avant son coursier.

370 LA JÉRUSALEÏW DÉLIVRÉE.

Le chevalier latin, qui voit ses préludes d'attaque, fond également sur lui. Ceux qui les entourent font un cercle autoui d'eux et restent spectateurs . Le héros italien et Tissapherne se portent des coups si nombreux et si terribles, que les autres combattants, étonnés, oublient leur colère et leur propre vengeance.

Le Sarrasin ne fait que porter des coups ; mais Renaud, plus fort et mieux armé, frappe et fait des blessures. Tissapherne inonde de son sang la plaine ; son casque est ouvert, son bouclier ne le protège plus. La belle Armide voit l'armure de son défenseur mise en pièces et ses forces épuisées ; elle voit tous ses autres champions si pleins d'épouvante, que le lien qui les unit à sa cause est désormais bien fragile, cxvn.

Environnée naguère de si nombreux défenseurs, elle reste seule maintenant sur son char. Elle redoute les fers, elle prend la vie en haine, elle désespère de la victoire et de la vengeance. Partagée entre la fureur et l'effroi, elle descend et s'élance sur un coursier. Elle part, elle fuit ; mais le Dépit et l'Amour la suivent, comme deux lévriera fidèles.

CXVIH.

Ainsi, dans les temps antiques, Cléopâtre s'enfuyait d'un combat acharné, laissant lutter contre l'heureux Octave, au milieu des périls de la mer, son fidèle Antoine, qui, dans son amour, traître à lui-même, suivit ses voiles fugitives. Tissapherne voudrait bien aussi suivre Armide en sa fuite, maiâ Renaud l'en empêche.

Le païen, qui voit s'évanouir l'appui de son courage, semble perdre la lumière du jour. En son désespoir, il se tourne contre l'adversaire qui le retient si fatalement, et l'atteint au front. Le marteau de Brontès, fabricateur de la foudre, tombe avec moins de pesanteur que ce violent coup de taille. Renaud est contraint de baisser a tête jusque sur sa poitrine,

Mais soudain il se dresse, lève et agite son épée. Il fend la

cuirasse d& viOn ennemi, ouvre son sein, et lui plonge son glaive au milieu du cœur, siège de la vie. Le fer pénètre si avant, que, par une double blessure, il va de la poitrine aux reins. Ainsi l'âme du Sarrasin a pour s'er.voler un large passage.

Alors Renaud s'arrête et regarde de quel côté il dirigera ses coups et son appui. 11 ne voit parmi les Infidèles aucun rang qui résiste ; tous les étendards sont abattus. 11 met fin au massacre, et son ardeur belliqueuse paraît se calmer. Devenu pai» sible, il se rappelle Armide qui fuit seule et désolée. cxxu.

n a bien vu sa fuite. La pitié et la courtoisie réclament sa protection pour elle. Il se souvient qu'en la quittant il lui jura sa foi de chevalier. Il vole après ellCj, sur les traces de son palefroi. — Cependant Armide arrive en un lieu sombre, écarté, propice à une aaort solitaire, cxxui.

Elle rend grâce au hasard d'avoir conduit ses pas errants dans cette ombreuse vallée. Elle descend de cheval et dépose à terre son arc, son carquois et toute son armure. « Armes déshonorées et impuissantes ! dit-elle, je vous abandonne en ces lieux. Restez-y cachées, puisque vous n'avez pu venger mes outrages.

a Ah ! parmi tant d'armes, n'en sera-t-il pas une qui s'abreuve aujourd'hui de mon sang? Si toute autre poitrine vous semble impénétrable comme le diamant, osez du moins percer un sein de femme. Faites du mien, que je vous offre sans défense, le but de vos coups et l'objet de vos triomphes. Il est facile à percer ; Amour le sait, lui dont les traits ne l'atteignirent jamais en vain.

« Montrez-vous impitoyables pour moi, et je vous pardonne vos autres faiblesses. Malheureuse Armide ! quel est mon destin présent, si je n'ai de salut à espérer que de vous? si vos blessures sont les seuls remèdes à mes blessures? Puissent donc les plaies du fer guérir celles de l'amour, et le trépas éteindre les feux de mon cœur !

« Heureusft, si en mouvant je n'infecte pas l'enfer de mes

poisons ! Ne me suis pas, Amour ; que ma colère vienne seule avec moi, et soit l'éternelle compagne de mon ombre; ou plutôt qu'elle remonte du sombre empire vers celui dont j'ai souffert les dédains; qu'elle apparaisse telle à ses yeux, que ses nuits en soient troiilées et son sommeil interrompu. »

cxxvn.

Elle se tait alors, et, sa résolution prise, elle choisit le trait le plus vigoureux et le plus acéré- Renaud arrive et la voit près de se donner \'^ mort ; son visage est couvert d'une pâleur funèbre, et le fer est levé. Il s'approche, et par derrière saisit le bras qui dirige contre sa poitrine l'arme fatale.

cxxvm.

Armide se retourne et le voit avec surprise, car elle ne l'a point entendu venir. Elle pousse un cri, détourne avec dédain ses yeux d'un visage qu'elle adore, et s'évanouit. Elle tombe, ployant sa tête languissante, comme une fleur à demi coupée ; mais Renaud lui fait de son bras un appui, et desserre les voiles qui couvrent son sem.

11 baigne, en sa pilié, de quelques larmes, le visage et le sein de la belle infortunée. Comme une rose décolorée se ranime sous la pluie argentée du matin, ainsi, revenant à elle, Armide relève un front arrosé des pleurs de Renaud. Elle ouvre trois fois les yeux, et trois fois elle les referme pour ne pas

voir son amant.

D'une main languissante, elle repousse le bras puissant qui l'entoure , elle tente, mais en vain, de s'arracher aux enlacements de Renaud. Enfin, captive en ces nœuds qui lui sont peut-être encore doux, elle verse un torrent de larmes, et, sans jamais le regarder, elle lui adresse ces paroles :

« 0 toi, toujoius aussi cruel au départ qu'au retour, qui

t'amène à cette heure en ces lieux ? Il est bien étonnant que

tu déiournes le fer de mon sein, toi, par qui je meurs ! Tu

cherches à me sauver? A quels affronts, à quels supplices ré-

serves-tu donc Armide ? Félon, je connais tes secrets desseins ; mais je ne pourrais donc rien, si je ne pouvais mourir, cxxxu.

« Sans doute il manquerait quelque chose à ta gloire, si une femme, que tu as d'abord trahie et dont tu t'empares aujourd'hui par violence, ne marchait enchaînée devant ton char de triomphe. Ce sera le plus grand de tes titres et de tes exploits. Il fut uri temps où je te demandai grâce et merci ; maintenant il me serait doux que la mort terminât mes maux. Mais je ne l'implore pas de ta main. Tout ce qui vient de toi m'est odieux.

cxxxni.

« Cruel, j'espère me soustraire moi-même par quelque moyen à ta férocité ; et si, dans tes chaînes, le poison, les armes me manquent aussi bien que les abîmes et la corde, j'ai la certitude de pouvoir cependant mourir, et j'en loue le ciel. Cesse donc tes soins. Ah ! comme il feint encore, comme il leurre mes dernières espérances ! »

Ainsi se plaint Armide, et aux pleurs que le dépit et l'amour font couler de ses beaux yeux, Renaud confond les larmes affectueuses que lui arrache la pitié. « Armide, lui répond-il d'une voix très-douce, apaise ton cœur troublé; ce ne sont point des outrages, mais un trône que je te réserve. Je ne suis pas ton ennemi, mais ton chevalier et ton esclave.

« Si tu n'en veux pas croire ma bouche, lis dans mes yeux la sincérité de ma foi. Je jure de te placer au trône où régnèrent tes aïeux. Ah ! s'il plaisait au ciel qu'un de ses rayons dissi[ât dans ton esprit les ombres du paganisme, aucune puissance royale n'égalerait la tienne en Orieni. »

Amsi Renaud parle et supplie ; et ses prières sont arrosées de larmes ou entrecoupées de soupirs. Comme la neige fond aux ardeurs du soleil ou aux tièdes haleines du vent, ainsi la colère d' Armide, qui semblait si brûlante, s'éleint en son cœur, où survivent ses autres désirs. « Voici ton esclave, lui dit-elle, dispose d'elle à ton gré. Tes volonlés seront sa loi. »

Sur ces entrefaites, le général égyptien voit à terre rélendard royal ; il voit le brave Rimedon tomber sous les coups de l'invincible Godefroi, et toutes ses troupes détruites ou dispersées. Alors il ne se montre point lâche ; il court au-devant de la mort, mais il la veut recevoir d'une main illustre, cxxxvm.

Il pousse son cheval contre Bouillon, car il ne voit pas d'ennemi plus glorieux à combattre. Où il passe, où il arrive, il donne les derniers témoignages de sa valeur désespérée. Mais avant d'atteindre Godefroi : « Voici, lui crie-t-il de loin, que je viens mourir par tes mains; mais je tenterai de t'entrainer dans ma chute et de t'écraser sous ma ruine. »

Il dit, et soudain ils fondent l'un sur l'autre. Godefroi, blessé au bras gauche, a son bouclier rompu. Emiren reçoit un si grand coup dans le visage, qu'il est ébranlé sur sa selle, et, tandis qu'il cherche son équilibre, il tombe percé au ventre.

Emiren mort, il ne reste plus de cette grande armée que des débris ! Godefroi poursuit les vaincus, mais il s'arrête en voyant Altamore à pied, couvert de sang, un tronçon d'épée à la main, une moitié de casque en tête, entouré de cent lances qui le frappent. « Cessez, crie Bouillon à ses gens, et toi, prince, rends -toi prisonnier ; je suis Godefroi ! »

Altamore, dont jamais la grande âme ne s'abaissa devant personne, à ce nom, dont la gloire s'étend de l'Ethiopie aux deux Ourses : « Je ferai selon ta pai'ole, répond-ilj car tu en es digne (et il lui remet ses armes). Mais la vici ire que tu remportes sur Altamore ne sera pas moins prolit blé à ta for* tune qu'à ta gloire.

cxui.

« L'or de mon royaume, les pierreries de mon épouse payeront ma liberté. » — Godefroi lui répond : « Le ciel ne me fit pas up cœur avide de trésors. Garde les richesses de l'Inde et de la Pei*se. Je ne spécule pas sur la vie des hommes ; je suis venu combattre, et non trafiquer en Asie. »

CIIAKT XX. 373

CXLlil,

Il dit, et, l'ivrati Altamore à ses gardes, il poursuit les fuyards, qui croient, mais en vain, trouver dans leurs retranchements une barrière contre la mort. Les Chrétiens s'en emparent et les inondent de carnage. Le sang coule en ruisseaux j'une tente à l'autre, et sonille le butin et les luxueux ornements des Barbares.

Ainsi triomphe Godefroi; et, la lumière du jour luisant encore, il conduit les vainqueurs à la ville délivrée et au saint autel du Christ. Sans déposer son manteau ensanglanté, il vient au temple avec les autres, y suspend ses armes, adore humblement le sacré sépulcre, et acquitte son vœu.

Page 1