AMINTE, TIRCIS
AMINTE
J'ai vu par pitié répondre à mes plaintes les rochers et les eaux ; j'ai vu les feuillages soupirer à mes larmes ; mais je n'ai jamais vu, et n'espère jamais voir de compassion en la beauté cruelle, que je ne sais si je dois nommer femme ou tigresse. Mais elle répudie le nom de femme, puisqu'elle reuse la pitié à qui les choses inanimées ne la refusent pas.
TIRCIS
L'agneau broute l'herbette, le loup dévore l'agneau^ mais le cruel Amour se nourrit de larmes, et ne s'en montre jamais rassasié.
AMlME.
Ah ! malheur à moi, car l'Amoui' est désormais rassasié de mes larmes, et n'a plus soif que de mon sang ; et bientôt je veux que ce sang enivre les yeux de l'Amour et ceux de la cruelle.
Acra !. 387
Tincis.
Hélas ! Aminte, hélas ! Aminte, que dis-tu ? Quel délire ! Reviens h. toi ; tu trouveras une autre amante, si celle-là te dédaigne.
AMINTE
Hélas ! comment en puis-je retrouver une autre, si je ne me retrouve plus moi-même ? Si j'ai perdu mon cœur, quel objet aura désormais des charmes à mes yeux ?
TIRCIS
Infortuné ! conserve l'espoir ; tu triompheras d'elle. Le temps enseigne à l'homme à enchaîner les lions et les tigres d'Hyicanie.
AMINTE
Mais le malheureux ne peut longtemps lutter contre la
mort.
Tlf.ClS.
La lutte sera courte. En peu de temps s'irrite et s'apaise aussi la femme, chose de sa natm-e plus mobile qu'au vent les roseaux ou la cime ondoyante des épis. Mais, je t'en prie, fais que je lise jusqu'au fond de ton cœur ta souffrance et ton amour ; car, si tu m'as bien des fois confessé que tu aimais, tu m'as toujours caché sur qui s'était posé ton amour. Par mon amitié fidèle, par notre zèle commun pour les Muses, je suis bien digne que tu me confies ce que *u tiens secret pour les autres.
AMtNTE.
Je consens, Tircis, à te dire ce que savent les bois, les montagnes et les fleuves, et que, seuls, les hommes ignorent. Je suis déjà si près de mourir, qu'il me faut bien laisser quelqu'un qui redise la cause de ma mort, et la grave sur Técorce d'un hêtre, non loin du lieu où sera enseveli mon corps inanimé, afin que la cruelle, passant par là, se plaise à fouler d'un pied superbe mes malheureux restes •, qu'elle dise en elle-même : « Voilà pourtant mon triomphe, » et se réjouisse de voir que sa victoire sera connue de tous les bergers et des voyageurs que le hasard y conduira. Peut-être un jour (mais j'espère des choses impossibles), il se pourrait qu'émue d'une tardive pitié, elle pleurât celui qu'elle a fait périr, et dise '
388 AMINTE
« Que n'est-il encore en vie et mon amant ! » Mais écoute.
TIRCIS
Poui'suis donc, car je t'écoute attentivement, et peut-être dans un autre but que tu ne penses.
AMINTE
Étant si jeune encore, que ma main enfantine ne pouvait atteindre aux branches des arbres ployant sous leurs fruits, je devins l'intime de la plus belle jeune vierge qui ait jamais déployé au vent l'or de sa chevelure. Tu connais la fille de Cidippes et de Montan, si riche en troupeaux, Sylvie, l'honneur des bois, Tidole des âmes ! C'est d'elle que je parle, hélas! j'ai vécu quelque temps avec elle, plus unis que ne le furent jamais deux ramiers. Nos demeures étaient proches, mais nos cœurs plus rapprochés encore. Nous avions même âge et mêmes pensers. Je tendais avec elle des filets aux poissons et aux oiseaux, et nous poursuivions ensemble les cerfs et les daims légers. Le plaisir et le butin étaient communs ; mais, tandis que je frappais les animaux, je fus, j'ignore comment, atteint moi-même. Peu à peu s'élève dans mon sein, je ne sais de quel germe, comme une herbe qui se produit d'elle-même, un sentiment inconnu qui me fit désirer d'avoir toujours près de moi la belle Sylvie. Je puisais dans ses yeux une douceur étrange qui finissait par me laisser je ne sais quoi d'amer. Je soupirais souvent, et j'ignorais la cause de ces soupirs. Ainsi, j'étais amoureux avant de savoir ce qu'était l'amour. Je m'en aperçus enfin ; écoute, et remarque de quelle manière.
TlRClS.
C'est à noter.
AMINTE
A l'ombre d'un beau hêtre, Sylvie et Philis étaient assises un jour, et j'étais avec elles, quand une abeille, qui s'en allait cueillant le miel par les prairies en fleurs, vola sur les joues de Philis, sur ses joues vermeilles comme la rose, et les piqua vivement et à plusieurs reprises; car, abusée sur la ressemblance, elle les prit sans doute pour une fleur. Alors Philis, souflrant de la piqûre, se mil à pleurer; mais la belle Sylvie : Tais-toi, lui dit-elle, tais-toi; ne pleure pas, Philis: avec des paroles enchantées, je soulagerai la douleur de cette légère