ACTE I
blessure. Ce secret, la belle Arlésie me l'enseigna jadis, et, en retour, je lui donnai un cor d'ivoire enrichi d'or. — Ainsi parlant, elle approche ses belles et douces lèvres de la joue piquée, et murmure je ne sais quels vers. 0 merveilleux effet ! la douleur cesse soudain, soit par la vertu de ces magiques paroles, soit, comme je le pense, par la vertu de ces belles lèvres, qui guérissent ce qu'elles touchent. Moi qui, jusqu'à ce jour, n'avais admiré que la douce splendeur de ces beaux yeux, et ces douces paroles, plus douces que le murmure d'un ruisseau roulant sur un lit de cailloux, ou que le bruissement de rair au sein du feuillage, je sentis alors en mon cœur le désir d'approcher ma bouche de la sienne ; et, devenu, j'ignore comment, plus astucieux que de coutume (vois comme l'amour aiguise l'intelligence), j'imaginai une ruse charmante pour satisfaire mes désirs. Feignant qu'une abeille m'avaitpiqué la lèvre, je me lamentai dételle sorte, que mes yeux imploraient le îemède dont ma bouche n'osait solliciter le secours. En sa simplicité, Sylvie, compatissante à mon mal, s'offrit à soulager ma fausse blessure, hélas ! qui devint profonde et mortelle dès que ses lèvres eurent louché mes lèvres. Jamais l'abeille ne Hra d'aucune fleur un aussi doux suc que le miel cueilli par moi sur ces roses brillantes, bien que la crainte et la pudeur missent un frein à l'ardeur de mes baisers qu'attirait le désir, et les flssent plus lents et moins audacieux. Mais, tandis que s'animait en mon cœur cette douceur mêlée d'un secret poison, j'en ressentais un tel charme, que, simulant toujours la douleur de cette piqûre, je fis si bien, qu'elle répéta plusieurs fois l'enchantement. Depuis lors, mes désirs allèrent s'accroissanl, au point que, ne se pouvant plus contenir en ma poitrine, ils éclatèrent. Un pur qu'assis en rond, nymphes et bergers, nous nous amusions à ce'^ jeux où chacun confie, à voix basse, un secret à l'oreille de son voisin : « Sylvie, loi dis-je,je brûle pour toi, et certes je mourrai,si tu ne viens à mon aide. » A ces paroles, elle inclina son beau visage, couvert d'une rougeur soudaine, signe de honte et de colère. Je n'eus pas d'autre réponse qu'un silence, un silence trouble et plein de dures menaces. Elle s'éloigna, sam, plus vouloir désormais me voir ou m'enlendrc. Trois fois déjà l'ardent moissonneur a coupé les épis, et autant de fois l'hiver a
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dépouillé les bosquets de leur vaste chevelure, et tous les moyens de l'apaiser, hormis la mort, je lésai tous tentés. Il ne me reste plus qu'à mourir, et je mourrais volontiers, si j'étais certam qu'elle en ressentit quelque joie ou quelque regret. Je ne sais, de ces deux choses, laquelle je désire le plus. Certes, la pitié serait un plus juste prix de ma foi, et une pl'is digne récompense de ma mort; mais je ne puis souhaiter de troubler le serein éclat de ses yeux, ni de contrister sa belle âme.
TIRCIS
Si, un jour, elle eat'^'idait ces paroles, pourrait-elle ne paij t'aimer?
AMINTE
Je ne sais, et j'en doute ; mais elle fuit mes discours, comme le serpent le charme.
TIRCIS
Compte sur moi pom- faire qu'elle t'écoute.
Tu n'obtiendras rien ; ou, si tu obtiens que je lui parle, mes paroles seront sans effet.
TlRClS.
Pourquoi désespérer ainsi ?
AMINTE
J'ai un juste motif de désespoir, carie sage Mopsus m'a prédit mon cruel destin ; Mopsus qui comprend le langage des oiseaux, qui connaît la vertu des herbes et des fontaines.
TIRCIS
De quel Mopsus parles-tu ? de ce Mopsus qui a sur les lèvres des paroles mielleuses et un bienveillant sourire, mais qui cache la fraude en son cœur, et le poignard sous son manteau? Alors, prends courage, car les pronostics de malbour qu'il débite d'un air grave aux gens malavisés n'ont jamais eu d'effet. Je sais, par expérience, ce que je te di?. Parle fait même de ses prédictions, j'aime à espérer une heureuse fin pour ton amour.
AMINTE
Si tu sais une chose qui puisse raffermir mon espérance^ ne me la tais pas.