‹ La Jérusalem délivrée, suivie de L'AminteChapitre 89 sur 114 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Tinr.is.

Je te le dirai de grand cœur. La première fois que ma deslirvée me conduisit dans ces forêts, je fis connaissance de cet homme, et j'eus pour lui la même estime que toi. Cependant l'e i)esoin et le désir me vinrent un jour d'aller à la grande ville, assise sur les bords du fleuve; je lui en fis part. Mais lui : « Tu vas, me dit-il, dans celte grande cité dont les habiitants, astucieux et trompeurs, dont les courtisans, pleins de malices, nous prennent en dédain et en moquerie, nous autres gens rustiques. C'est pourquoi, mon fils, retiens mes conseils, et ne t'approche pas trop des lieux où brillent les draperies de diversej couleurs, l'or, les panaches, les ornements de toute sorte; mais surtout prends garde qu'un mauvais génie ou un désir imprudent ne te conduise au palais du babil. Ah! fuis, fuis ce séjour enchanté! — Quel est ce lieu? lui demandai-je. — C'est là, me répondit-il, qu'habitent les magiciens qui, par enchantement, fascinent les yeux et trompent les oreilles. Ce qui est diamant et or lin n'est que verre et cuivre. Ces coffres d'argent que tu estimerais pleins de trésors sont des corbeilles pleines de vessies vides. Là, les murs, faits avec art, parlent et répondent à la voix, non pas des paroles tronquées, comme Écho dans nos forêts ; mais ils répètent entièrement tout, ajoutant même des mots qu'on n'a point prononcés. Les trépieds, les tables, les bancs, les sièges, les lits, les courtines et les meubles des appartements, ont tous une langue et une voix, et crient sans cesse. Là, les babils, sous forme d'enfants, s'entrelacent, et si un muet y entrait, il parlerait malgré lui. Mais c'est le moindre mal que tu puisses y rencontrer ; tu pourrais y rester métamorphosé en saule, en bête fauve, en eau ou en feu: eau de pleurs, et feu de «oupirs. » \ii?3i me parla Mopsus, et je partis pour la ville avec ces faux pressentiments ; mais le ciel favorable voulut que, par aventure, je passasse devant cette heureuse demeure, ^'où sortaient de douces et sonores voix de cygnes, de nymphes et de sirènes; il en sortait des sons si éclatants et si pleins de délice», que, ravi, je m'arrêtai longtemps pour en jouir et les admirer. Au seuil de ce palais, comme gardien de ces belles choses, était un homme d'aspect magnanime et impo-

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saut. On ne saurait dire, à l'entendre, s'il était duc ou chevalier. D'un front bienveillant à la fois et grave, et avec une royale courtoisie, il me pressa d'entrer; lui, grand et glorieux, mol, pauvre et obscur. Ah ! qu'en tend is-je, que vis-jc alors? Je vis de célestes déesses, des nymphes belles et gracieuses, de nouveaux Linus et des Orphées; je vis encore d'autres beautés sans voiles et sans nuages, telles que la virginale Aurore apparaît aux immortels, quand, autour d'elle projetant ses clartés fécondes, elle répand ses rosées d'or cl d'argent. Je vis Apollon et les Muses, et Elpin assis, au milieu d'elles. Soudain je me sentis élevé au-dessus de moi-même, plein d'une divinité nouvelle, et je chantai les guerres et les héros, dédaignant la rustique poésie des bergers. Quoique depuis (selon la volonté d'un autre) je sois revenu en ces bois, j'ai pourtant conservé en partie cette ardeur, et maintenant mon humble chalumeau ne résonne plus comme jadis ; mais, émule des trompettes, il emplit les forêts de sons plus fiers et plus sonores. Mopsus m'entendit, et me fascina d'un mauvais regard dont ma voix devint rauque, et qui m'imposa longtemps silence. Quand les bergers croyaient que j'avais été vu par le loup, le loup, c'était lui. Je t'ai conté cela pour que tu saches combien son langage est digne de foi, et tu dois avoir bon espoir par cela seul qu'il veut que tu désespères.

AMINTE

Ce que tu m'as dit m'était doux à entendre. A toi donc je remets le soin de ma vie.

TIRCIS

J'y veillerai. Trouve-toi ici dinsune demi-heure.

LE CHŒUR

0 bel âge d'or ! on t'appelait ainsi, non parce que les fleuves étaient de lait, et que le miel distillait des bois ; non parce que la terre donnait ses fruits sans les déchirements de la charrue, et que les serpents étaient sans colère et sans venin, non parce qu'un nuage obscur ne déployait pas ses Toiles sur le monde, et qu'en un printemps éternel, sans subir les aller» natives de l'hiver et de l'été, le ciel souriait lumineux et se-

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