‹ La Jérusalem délivrée (volume 2)Chapitre 4 sur 16 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

crie-t-il, moi je vous le conseille ; il n'y a aucune place pour le doute lorsque la yérité est si évidente, û notoire par elle-même; elle tous a été longuement démontrée, vous ayez approuyé. rajouterai ce seul mot : si je médite sur les discordes et les avis contraires, et les lenteurs qui vous di* visent honteusement en arrêtant le succès de l'entreprise, je puis rapporter la cause de tous ces débats, de tous ces retards, à une seule'origine, à cette autorité si multiple, si variée d'opinions. Le gouvernement flotte toujours incertain, là où un seul ne commande pas; un seul doit distribuer les récompenses et les peines. Ah! ne faites qu'un corps de ces membres unis ; créez un chef qui dirige les autres et les réprime ; donnez à un seul le sceptre et la puissance; qu'il vous tienne lieu de roi, qu'il en ait la ma* jesté. >

Ici le vieillard se tut. Quels pensers, quelles émotions peuvent t'être cachés, Esprit saint, divine ardeur ? Tu inspiras le discours de l'ermite, tu l'imprimas au cœur des chevaliers; tu étouffas en eux l'amour du pouvoir, de la liberté, des honneurs. Guillaume et Guelfe, les plus capables de l'armée, proclament les premiers Godefroi pour leur chef. Les autres approuvent ce choix. Ce sera désormais à lui à délibérer, à commander seul ; il imposera à son gré la loi au vaincu, il portera la guerre où il voudra et quand il le voudra : ses compagnons et ses égaux ne seront plus que les exécuteurs de ses conunandements. Ceci oopdu, la renommée le porte au loin, et la grande voix de l'armée répète cette nouvelle.

Godefroi se montre aux soldats; il leur parait à tous digne du haut rang où ils l'ont mis. D reçoit les saluts, les applaudissements militaires d'un visage calme et plein de dignité. Après avoir répondu aux témoignages de soumission et de dévouement, d'amour et d'obéissance, il ordonne que le lendemain, dans tm vaste champ, tous comparaissent, chacun rangé sous sa bannière. Le soleil brillait déjà à l'orient, plus dair, plus lumineux que jamais,

10 JÉRUSilLEH DËLIVRËE.

qiiftnd avec ses premiers rayons tous les giterriers se ptësentent au pieux Godefroi : ils se parent de leurs plusbelles armes, formant le cercle autour d un large pré, et Bouillon, Fœil sëvère, voit attentivement les chevaliers et les fantassins défiler devant lui.

Mémoire, victorieuse des vieux ans, ennemie de Toubli, j^ardienne et dispensatrice de toute chose, aide-moi de tes faveurs; reproduis-moi chaque capitaine, chaque troupe de cecamp ; proclame leur antique renom noirci par les années, et dérobe à tes trésors, pour orner mon langage, tout ce que les âges futurs répéteront.

Les Français se montrent les premiers ; ils furent choisis dans la province de France % vaste et beau pays, que quatre \ fleuves fertilisent. Hugues, frère de leur roi, naguère les \ commandait. Depuis sa mort. Us' suivent le fier drapeau î aux fleurs de lis d'or, sous les ordres de Clo^aire, valeureux capitaine, auquel rien ne manque, pas même un nom royal (8)< On en compte mille, tous bardés de fer. Les chevdiers qui leur succèdent sont une fois plus nombreux ; leur discipline est la même; ils leur ressemblent par les traits, les mœurs, les armes; tous Normands, ils ont pour chef Robert, qui naquit parmi eux. Guillaume et Adhémar (9), tous deux pasteurs des peuples^ viennent ensuite, déployant leurs escadrons. L'un et l'autre s'étaient déjà consacrés au saint ministère de l'Eglise ; maintenant un casque presse leur longue chevelure : ils manient avec habileté le fer des batailles. Le premier conduit quatre cents guerriers de la cité et du territoire d'Orange; l'autre, an pareil nombre de la ville du Puy, non moins bien équipés et vaillants.

Baudouin se présente suivi de ses Boulonnais et des vassaux que son pieux frère lui céda lorsqu'il fut créé le

* Il y • dans le texte iialien t /m/« A* Framuu, Ile de France* Motti ifesi employé le mot proTÎncet afin dVTÎler toute confiuion. L^aecieene prOTÎnce de rtle-de-France était entoarëe par quatre rivières : PAiine ao nord, la Seine tfl midi, la Marne à Teit, et TOlae k Ponert.

CflANT PREHISR. U

Capitaine des capitaines ^ Le comte de Chartres vient après lui; il est le plus puissant dans les conseils, le plus prompt dans Texécution ; quatre cents cavaliers raccompagnent : un nombre triple obéit à Baudouin. Guelfe oc- \ cupe le camp voisin : son mérite égale sa fortune. D*ori- ^ gine italienne, il compte dans la maison d'Esté une longue / suite d'aieux ; Allemand de seigneurie et de surnom, il 1 fait partie de la grande racé des Guelfes ; il régit la Galinthie et tous les pays cpie les àïicîens llhétiens et leé Suères possédaient entre le Danube et le Rhin. A cet héritage, venu du côté maternel, il a ajouté de glorieuses con-» fiâtes. Les soldats qu'il commande prennent la mort eii moquerie, quelle que soit leur habitude de passer l'hiver^ ûage dans de chaudes demeures, et de célébrer les festins entourés de joyeux convives. Ils étaient cinq mille à l'épo** que du départ; un tiers à peine a survécu à fimpétuosité des Persans*

Yoiel la blonde et naïve nation placée entre la France^ la Germanie et la mer, terre fertile en blés et en pâturages, irrosée par la Meuse et par le Rhin* Elle amène avec elle un peuple que de hautes digues protègent contre l'Océan tcnible; cet Océan qui engloutit les vaisseaux, leurs marchandise^ et les cités et les royaumes. Les uns et leè autres sont au nombre de mille^ commandés par un autre Robert^. La troupe des Bretons, plus considérable, est ai* rigée par Guillaume^ fils putné de leur roi* Les Anglais sont tous archers; ils ont avec eut d'autres peuples, plus voisins du pèle; leur pays est hérissé de hautes forêts: o*est l'Islande^ dernière Umite du monde *^.

* Nottt èoûmnonÈ plni tué lei notleit blogrâphî^ai dtf prinelpattt pénon- «afei dt U première cioiiade, et à saeiore quHU joaeront un ploc grand rtf 4 dans le poëme; nôxu poarron« ain4i les Tarier et lear assigner plus dVtendae.

*" Robert n, coiiite de Flandre. Ses beaux faits d^anaès en ralestine loi m^tèreut le «nnom de Jwnw^rMitaim»

*** Le Tease a adopte ^opinion des romans de ebevalerie, qui coasidèrenl rislande comme le pays le plus rapprocha du pôle. Cela te trouTO aussi dans VOHà»dê /uHêià,

19 JÉRUSiXEH DÉLIVRÉE.

Puis vient Tancrède. Parmi tant de guerriers, il n'en est aucun, Renaud excepté, qui frappe de plus grands coups; nul n a un plus beau visage, des manières plus nobles, un courage plus intrépide. Si une légère tache ternit sa haute renommée, c'est une frénésie d'amour; cet amour naquit tout à coup au milieu des armes; le chagrin est son seul aliment : il en reçoit toute sa force. On dit que dans cette glorieuse journée, où les Français mirent en déroute les peuples de Perse, Tancrède, victorieux, las de poursuivre les fuyards, s'arrêta pour rafraîchir ses lèvres brûlantes et reposer ses membres fatigués ; il entra sous de frais ombrages, où des sièges de verdure entouraient une source d'eau vive. Une jeune fille armée de toutes pièces, la tête nue, lui apparut aussitôt; elle était païenne, et venait dans ces lieux chercher les douceurs du sommeil. Tancrède la regarda fixement, admira son fier maintien, se complut à la voir. O merveille! son cœur s'enflamme; cet amour, à peine né, grandit et dompte le guerrier. L'altière vierge se couvrit de son casque et allait assaillir Tancrède, sans une troupe de Chrétiens qui arriva près de lui; elle s'éloigna de celui qu'elle a vaincu, cédant à la nécessité seule; mais sa belle image resta vivement empreinte dans l'esprit de Tancrède. Sa pensée lui reproduit toujours, et l'attitude de la fière amazone, et le lieu où il la vit, étemels aliments du feu qui le consiune. Un esprit pénétrant eût pu le lire dans ses traits : cet homme brûle,, et il brûle sans espoir. Il s'avance ainsi en soupirant, l'œil baissé, la tristesse au front. Les huit cents cavaliers qui l'escortent ont abandonné une campagne riante, berceau pompeux de la nature, avec ses coteaux fertiles que le Tibre embellit.

Deux cents Grecs les suivent; ils sont presque dépouillés de toute armure; des sabres recourbés pendent à un de leurs côtés; leurs arcs, leurs carquois résonnent sur leur dos. Leurs chevaux sont habitués aux longues courses, invincibles à la fatigue, sobres de nourriture. Prompts dans l'attaque, prompts dans la retraite, ces hommes com-

CHANT PBEMIER. 13 //, G^/"

battent même en fuyant, errants et dispersës.Tatin, le seul des Grecs qui accompagne l'armée latine, commande cette : troupe. Honte à toi, Grèce! ô lâcheté! ne Tois^tu pas que ^ ces guerres touchent à tes frontières? Et cependant, assise/ comme à def jeux publics, tu attends tranquillement la fin de ce grand acte! Si tu es maintenant dans un vil esclavage, ne te plains pas ; ta servitude n'est point un outrage : c'est justice (lo).

Un escadron est aux derniers rangs; mais il est le premier par l'honneur, le courage et la ruse. Ce sont les héroïques aventuriers, terreurs de l'Asie, foudres de Mars. Héros d'Argos, faites silence; qu'Artus se taise avec ses chevaliers fabuleux, dont les chimères grossissent tant de volumes. Les antiques souvenirs s'effacent devant ces champions. Mais quel est le capitaine digne de les commander ? c'est Dudon. Tous ces hommes de courage et dehaute lignée seTo"^t soumis à lui d'un accord unanime, car il avait plus fait et plus vu qu'aucun d'eux. Dans un Age avancé, sa tête chenue conserve encore la vigueur de la jeunesse ; il montre d'honorables cicatrices, nobles vestiges de ses exploits. Après lui vient Eustache, illustre par sa valeur, et plus encore par son frère Bouillon; Gernand, fils du roi de Norvège, qui se glorifie de sa puissance, de ses titres et de ses couronnes.L'antique renommée désigne, entre les plus braves, Enguerrand et Roger de Bemaville; elle salue le courage d'un Genton, d'un Raimbauld, et des deux Gérard.

Parmi les plus vantés on aperçoit Ubalde, et Rosemond, héritier du grand duché de Lancastre. Il ne faut pas qu'Obizon le Toscan soit la proie de l'oubli; on ne peut dérober au monde Tes noms célèbres de trois frères Lombards : Achille, Sforce et Palamède ; ni le courageux Othon qui conquit le bouclier où un petit enfant, tout nu, sort de la gueule d'un serpent*. Je ne laisserai en arrière, ni

* CAait !• blaMB de Volace, priact torcom«n ; Otbon rayant ta^ en eembal •îsfttlier, t'eii eapara comne tropk^ de ta ▼Iciotrt. Cet anBoiriaa ptfiènal plaa Uvd ««s Viaconti %i «ox Sforce, doca de MîUbi

Gaston, ni Rodolphe; ni Tun ni Tautre Gui; et Errardi ei

Gemier ne seront point enserelis dans un ingrat silence,

- Fatigué par le nonibre, où ui'entraînez-vous, Gildippe et

Odoard| amants et époux tout à la fois ? Compagnons dans

;y^ la guerre, la mort elle-même ne peut vous aéparer. Mais

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