V. que n'apprend-on pas à l'école de l'amour P Gildippe est
-^^ ' devenue une guerrière hardie ; toujours unie à son époux,
leur vie dépend d'un seul destin; le trait dirigé vers uq
seul les atteint tpus deux; la douleur leur est commune;
si l'im est blessé, Vautre languit, et celui-ci perdrait la
« vie, si sa compagne perdait son sang.
Aurdessus d'eux, au-dessus de tous ceux qui comparaissent dans ce dénombrement, on doit placer le jeune Renaud, Une douce fierté relève son front royal, et seul il attfre tou$ les regards; il devance son âge, surpasse les espérances, pareil aux fleurs qui naissent avant les fruits. Regardezrle, fulminant, couvert de son armure : vous le prendriez pour \ "- '' . X le dieu Mars ; découvre- t-il son visage, c'est l'amour. Il fut . C \ 7 conçu sur les rives de l'Adige, par Berthold et Sophie, ]^ V " Sophie la belle, Berthold le puissant. Avant même qu'il
,r / eût quitté la mamelle, Matlûlde l'enleva, le nourrit et
l'instruisit dans l'art de gouverner; il fîit toujours auprès d'elle, jusqu'à ce que ses jeunes oreilles eussent entendu la trompette qui résonnait vers l'Orient. Alors, et il n'avait pas encore atteint son troisième lustre, il s'enfuit seul, parcourant des routes inconnues; il traversa la mer Egée, et joignit le camp dans des régions lointaines; fuite il* histre, et bien digne d'être imitée par ses magnanimes neveux. Depuis trois ans il faisait la guerre, et à peine un léger duvet apparaissait à son menton.
Les cavaliers ayant défilé, les gens de pied font leur revue, Raimond s'avance le premier; il gouverne Tou« louse, et a choisi ses hommes entre les Pyrénées, la Garonne et l'Océan. Ils sont quatre mille, bien armés, bien instruits, habitués aux privations ; bonnes troupes qui pe pouvaient être guidées par un chef plus expert et plus
CHAUT PBKIffïWB. If
courageux. Etienne d'Amboise en conduit cinqf niiQe des environs de Tours et de Blois; ceux-ci craignent les fati* gués, quoique tous couverts d'un acier brillant; cette terre de douceurs, de joies et de délices ne produit que des ha* bitants qui lui ressemblent : impétueux au premier choc^ leur aardeur se ralentit facilement, et finit par s'éteindre,
Alcaste vient le troisième, le regard menaçant : tel on vit autrefois Capanée sous les murs de Thèbes; il aar* raché aux petits villages des Alpes six miUe Helvétiens, peuples fiers et audacieux. Le fer qui leur servait à tracer des sillons et à déchirer la terre, a pris une forme nouvelle et plus digne; la main rustique qui gardait les troupeaux, n'éprouve nulle crainte de défier les rois. On ,' Yoit ensuite se déployer le grand étendard, avec les defs ' et le diadème de saint Pierre ; sept mille hommes, aux( / 'y
armes flamboyantes, sont conduits par le bon Camille. ' , ^ ^^ Joyeux d'avoir été désigné par le ciel pour une si haute entreprise, il veut rajeunir l'antique honneur de ses aïeux, ou montrer au moins que rien ne manque à la valeur romaine, si ce n'est la discipline.
Déjà toutes les troupes étaient passées en bon ordres celle-ci fut la dernière. Alors Godefroi appelle les priil-< cipaux chefs, et leur manifeste sa volonté : n Je veax^ dit -il, que demain avec l'aube du jour, l'armée s'ache* mine promptement vers les murailles de la cité sainte, et qu'elle puisse y arriver lorsqu'on l'y attendra le moins. Pré* parez-vous à ce voyage, aux combats et à la victoire. » Ce discours hardi d'un homme aussi sage anime tous les chefs et accroît leur ardeur; tpus sont prêts à marcbert ils attendent avec impatience les premières lueurs du jour. Le prévoyant Bouillon n'est pas sans quelque crainte, ro^i^ il la cache dans son cœur. Il a eu la nouvelle ^e le sultsm d'Egypte était campé sur la route, vers Gaza, liveQ une puissante armée, pour protéger la Syrie; il ne peu^ croire que l'homme, toujours accoutumé aux rudes entreprises, languisse dans l'oisiveté; et, s'attendant à avoir a
16 JÉaUSALEM DÉLIYEÉE.
face cet âpre ennemi, il parle ainsi à Henri, son fidèle messager :
« Prends \m léger navire, et dirige-le rers la Grèce; ta y seras joint, j*en ai reçu Favis certain, par un enfant ^ royal, dun courage invincible, qui veut être notre compagnon dans cette guerre. C'est le prince des Danois; il ^ mène avec lui une grande troupe, tirée ^les pays glacés du pôle. Mais comme le rusé empereur grec emploiera sans doute ses artifices habituels pour lui faire rebrousser chemin, ou porter sa marche audacieuse sur d'autres contrées loin de nous, toi, mon envoyé, mon interprète, dispose-le, en mon nom, à ce que commandent notre intérêt et le sien ; dis-lui qu'il vienne aussitôt, et que tout retard serait indigne de lui. Tu ne l'accompagneras pas; reste auprès de l'empereur, et sollicite le secours que plus d'une fois il nous a promis, et qui nous est dû par les traités. » Tels furent ses instructions et son discours. L'envoyé prit congé, partit en toute hâte; et Godefroi fit trêve un instant à ses grandes pensées.
Le jour suivant, dès que l'orient eut ouvert ses portes au soleil, le bruit des trompettes et du tambour invita chaque guerrier au départ. Dans les plus chaudes journées d'été, le tonnerre apportant au monde l'espérance de la pluie, n'est pas plus agréable que ne le fut à ces braves troupes le son hautain dés belliqueux instruments. Aussitôt chacun, animé d'un vif désir, se revêt de son annure; toute l'armée est rassemblée; chaque homme se range sous son capitaine; les bannières flottent au vent, et la croix triomphante se déploie sur les illustres étendards.
Cependant le soleil s'avance avec rapidité des régions célestes; il se réfléchit sur les cuirasses qui brillent à ses rayons; des étincelles jaillissent de toutes parts : on dirait un incendie immense! Le cliquetis des armes se mêle aux hennissements des chevaux, et la plaine en est assourdie. Godefroi, se méfiant des embuscades de l'ennemi, et
CHANT VREMIBR. 17
voulant rassurer ses troupes, envoie des caTaliers armés à la légère pour découvrir le pays; des pionniers les précèdent, afin de fadUter les marches, combler les terrains creux, aplanir les collines, et ouvrir les passages encom* lires. Ni la gent païenne réunie, ni les fossés profonds qui entourent les murailles, ni les torrents, ni les âpres montagnes, ni les ''forêts épaisses, ne peuvent arrêter leur course. Ainsi le'roi des fleuves, superbe lorsqu'il soulève ses ondes orgueilleuses, franchit ses rives, et brise tout en s*éooulant : rien ne résiste à son impétuosité.
Le seul roi de Tripoli, enfermé dans ses remparts, avec ses gens, ses trésors et ses armes, aurait pu s'opposer aux troupes des Francs; il n'ose les provoquer; le roi les apaise même par ses présents et ses messages; il les reçoit volontairement sur ses terres,et accepte toutes les conditions de paix que le pieux Godefroi lui impose (i i). Du mont Seîr qui domine de sa hauteur la ville, vers l'orient, descend une foule de fidèles des deux sexes et de tout ige; elle apporte ses offrandes aux Chrétiens victorieux; joyeuse de leur venue, elle admire leurs armes étrangères, et fidèle amie, elle sert de guide à Godefroi. Lui, conduit directement ses troupes vers la mer; il sait qu'une flotte en côtoie les bords, et qu'elle peut fournir le camp de toutes les provisions nécessaires; les moissons de chacune des îles de la Grèce lui sont destinées, ainsi que les vins de Scio et de Crète.
La mer gémit sous le poids des hauts navires et des vaisseaux plus légers qui la sillonnent ; désormais la Méditerranée ne servira plus d'asile aux Sarrasins; car, outre les galères que Saint -Georges et Saint -Marc ont jetées en mer à Gênes et à Venise, l'Angleterre, la France, la Hollande et la fertile Sicile en ont envoyé d'autres. £t toutes ces flottes, qu'une même volonté unit, se sont approvisionnées, sur les divers rivages, de ce qui peut aJimenter une armée de terre ; ayant trouvé les passages libres jusqu'aux frontières des ennemis, elles se rendent
%9 Jf£EU6ALEl| 9$LiyipiË£.
ayec promptitude là où le Christ «ouffrif \e% dauleurt de la mort. Alai^ la renommée, interprète de la vénté^et du mensonge^ le$ avait déjà précédées; elle annonce que 1^ camp gloriepx est en marche, qne rien ne l'arrête; elle révèle la force de3 légions, la valeur des plu^ brpives; elle redit leurs no^ leurs exploits, et son regard terrible menace les oppresseurs de Sion.
|j*attente du mal est peut-être pire que le mal même. Toutes les oreilles, tous les esprits sont attentifs aux m* meurs les moins certaines. Un murn|ure confus parcourt le camp et Jérusalem éplorée^ le vieux roi sarrasin, à l'approche du péril, roule, dit-on, dans son eœur de barbares projets. Aladin est son nom (i a) ; il vit dans de continuels tourments, Hpmipe autrefois cruel ïks» raàr ^ V a radouci sqn caractère féroce; conmie il sait que le but ^4^>. des Chrétiens est d'assaillir les murs de sa cité, de Qour yeauj^ soupçons accroissent ses anciennes terreurs. Tout 1^\.''' l'épouvante : ses ei^n^is et ses sujets* Pans la même
ville habitent deux peuples, de foi distincte : la partie faible et moins nombreuse croit au Christ; la grande el fort^, en Mahomet. Lorsque le Sarrasin conquit Sion et qu'il y établit sa puissance, il amoindrit les charges publiques pour rinfidèle, et tout le poids fut supporté par les C^rçtfep^ malheureux.
Les craint^ d' Aladin irritent sa cruauté naturelle, qui languissait froide sous les années; le voilà plus altéré de sang que jamais. Tel un serpent, assoupi à 1 époque des froÂdurçs, recouvre sa férocité avec les chaleurs de l'été; tel un lion domestique, si on l'offense, reprend sa fureur Inqée^ « Je vois, dit Aladin, dans ces tourbes d'infidèles, de^ signes évidents de gaieté; le danger commun fait leur joiç, seuls ils rient au milieu de la tristesse publique. Peut* être couvent-ils dea perfidies, des trahisons; peut-être songent- ils aux moyens de m'arracher la vie, et d'où* vrir les portes à mes ennemis qui ne sont que leurs cainpUces. n n*en sera pas ainsi : je préviendrai ces desseins
CHANT PBEMIEH. Ifl
impies; je m'en vengerai. Coupables, ils périront dans les fupplices; jegorgerai l'enfant sur le s«n de «a mère; je brûlerai leurs maisons, leurs temples, les décombres leur serviront de bfteher; et bu milieu de ces sépulcres, les premières victimes seront leurs prêtres. •
Ainà parla l'inique. Cependant il ne suit pas ses maudites pensées. S'il pardonne it l'innocence, c'est par !&• chetë, et non par compassion. La peur le pousse k la cruauté; une crainte jilus puissante le retient; il trem- U« de s'ôtcr tout moyen d'accommodement, et d'irriter les armes victorieuses de ses ennemis. Le per£de tempère M rage insensée, ou plutôt il cherche un autre awyefi d^ rassouvir : il détruit et rase les habiutiona mstiquce; les champs cultivés deviennent la proie des flammes. Rien a' est laissé intact aux lieux où les Francs pourraient s'aUit«r; il trouble les ruisseam:, les fontaines, et à le«rs ondes pures il mêle un venin mortel. Toute sa prévoyance est oveUa, 11 n'oublie pas de fortifier Jérusalem; formidaUe de trois cAtés, la ville est faible vers le nord ; depuis les premiers dangers, on y constniit de hauts remparts; les habitants païens et de nombreuses troupes mercenaires s'y trouveot rassemblés.