‹ La Jérusalem délivrée (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · CHAUT UI · texte numérisé non relu

CHAUT UI

Déjà Taube messagère annonçait ramTëe du soleil; l'astre parut enfin, mêlant des roses célestes à l'or de $eê rayons. Aussitôt le camp s'apprête aux combats; sa grande ▼oix domine le son des trompettes qui retentissent joyeuses et sonores. Le sage capitaine guide et seconde cette ardeur qu'on ne peut retenir : il serait plus facile de détourner la ▼ague bouillonnante se précipitant prés de Gharybde; on dompterait plus aisément Borée, alors qu'il agite les flancs des Apennins, ou qu'il submerge les vaisseaux. Godefroi donne des ordres, règle les marches; son exécution est prompte, mais prompte avec mesure.

Tous semblent avoir des ailes, au cœur, et aux pieds; ils ne s'aperçoivent pas de la rapidité de leur course. Le soleil jetait ses rayons ardents sur les champs arides, et tout à coup Jérusalem apparut aux Croisés. Jérusalem! ils l'indiquent du doigt; Jérusalem ! et un millier de cris la sa* luent en même temps. Telle une troupe d'audacieux navi«

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gateurs, battue des flots et des vents perfides, dëcouTrant un rivage étranger, après avoir parcouru une mer douteuse, un pôle inconnu, l'accueille par de bruyantes acclamations; chacun se le montre, et tous oublient leurs pri vations et leurs fatigues (i).

Au vif enthousiasme que cette première vue inspire à Tàme des Croisés, succède un sentiment de haute contrition, un amour respectueux et craintif; à peine osent-ils lever les yeux vers la cité, séjour choisi par le Christ, où il mourut, où il fut enseveli, où il reprit sa forme humaine. De faibles accents, des paroles sourdes, les sanglots, les soupirs de cette armée, se livrant tout à la fois à Fallégresse et à la douleur, répandent dans Tair un murmure confus. Ainsi, dans les forets épaisses, le vent souffle a travers les feuilles; ainsi la mer, pressée entre les roches ou expirant sur le rivage, laisse après elle un long^ bruissement. Tous s'avancent les pieds nus, à l'exemple de leurs capitaines ; ils se sont dépouillés de leurs ornements d'or et de soie, et ont enlevé de leurs casques les plumes ou le ciniier Supei-bè. Us dilt fchassé de leur cœur l'orgueil hautain, et de pieuses larmes ii'éf^andent dé leiiti yeul; pûii^ cohiihè A la source il' eh éidt pas atoez ^ondaïltë, ch&cuii d'eilk s'acbiise en parlant ainsi :

* C'est donc là bfette terré, grand Dieu, qùè tu as arrosée dé rtiille rilisseaui dé loti iàng ! et à ce chiel soiltenfr mes yèux ne se transfbrmeraîent pas en déiix fontaines pour doniiër cours âmes pleurs! et mon cœur lotit dé glacé he sUlVnlit pas l'impulsion de rnes yeul ! Cœur insensible, qui ne ie l3riserait pas, ijui ne serait pas déchiré! lu mérites bien d'éternellement souffrir, si tu né pleures àujour-

Sût ces eiilrefaitè^, l'une Aeê gtlrdeà de là sëfaitë cité, placée *tir bné haute tour, d où l'on découvf*e les champs et les collines, voit la{)oussière s'életer comme une grande nue; là flamme et les éclairs paraissent l'ertibraser. Bientôt, à Tétlut des aniiuies, elle distingue des lloninies et des che-

CHAKT la m

Taux : « Qaelle rapeur se montre au loin? s écrie l'Infidèle. Comme elle semble briller! habitants de Jérusalem, Tenez sur les murailles; armez-vous prompteroent pour les défendre : voici Fennemi qui approche. » Puis redoublant ses cris : « Le voici, le voici, le Chrétien ; il est lÀ ! regardez la poussière qui couvre le ciel d*un horrible nuage ! «

Les Jeunes enfants, les vieillards sans défense^ les femmes épouvantées, qui ne savent ni frapper ni combattre, tous se traînent suppliants, entassés dans les mosquées. Les autres hadiitants, fermes d'esprit et de corps, saisissent hâti* vement les armes ; ils accourent aux portes, ou sur les murs. Aladin visite aussitôt la ville ; il examine tout, prend soin de tout; Il donne ses ordres^ et se retire dans une tour, bâtie entre deux portes, pour être prêt ou besoin; Le vieux Sarrasin veut qu'Herminie toit auprès de lui; Herminie la beUe^ qu'il recueillit dans sa cour, a|)rès la mort de son père, et la prise d* Antioche par l'armée des Chrétiens*.

Qorinde est allée à la i^ncontre des Francs ; beaucoup de guerriers raccompagnent : elle les devance tous. D'un autre côté, vers une sortie secrète, Argant se dispose k recevoir l'ennemi. Les discours et l'aspect iritrépide de Odrinde animent ceux qui la suivent : « Il nous faut aujourd'hui, dit elle, dontier Tespérance à l'Asie par un début glorieux* • Tandis qu'elle parle aux siens, elle aperçoit à peu de distance des groupes de Francs, chargés du butin des campagnes; ils venaient de piller, selon leur coutume, et Conduisaient au camp de nombretut troupeaux. Cloriride marche droit à eux, et leur capitaine, à son tour, vieni à sa rencontre. Il s'appelle Gardon ; homme d'une grande valeur, mais non pas telle encore qu'il puisse lui résistel*. Dès cette première rencontre. Gardon va heur-

* A«caB ehraaiqarat «t Bobi à UiMc le Tériliblt nom dt U pHiieeaM

d'ÀDliochc ; Ordcrie Viiai «col en parle, et c*e<t poar nous apprendre que celle pr!ncet«« se nnonlra toojoars fort dolente et chagrine, de ne point manger de la chair de porc.

ter la terre, à la vue des Francs et des païens; ceiix - ci poussent des cris ; ils acceptent la chute du Franc comme un heureux augure. Clorinde se jette sur cette troupe ; sa main droite en vaut cent j tous ses guerriers la suivent dans la route qu'a ouverte son épée et qu'aplanissent ses efforts. Déjà elle a arraché le pillage aux pillards ; les Chrétiens cèdent peu à peu, et dans leur fuite ils se rallient sur le sommet d'une colline, où le terrain vient au secours de leurs armes. Alors, semblahle à la foudre qui perce les nues dans un jour d'orage, le brave Tancrède, à qui Godefroia fait signe, s'avance avec son escadron, et sa grande lance en arrêt. Il la porte avec grâce. Son attitude est si noble, si résolue, qu'Aladin, le voyant du haut de la tour, juge que c'est un guerrier d'élite ; et s'adressant à Herminie, dont la poitrine est agitée : « Chaque Chrétien, lui dit-il, doit t'être connu depuis longtemps, quelle que soit Tarraure qui le couvre. Quel est celui dont la pose est si hardie, dont la mine est si fière ? » Elle veut répondre, mais un soupir vient sur ses lèvres, une larme dans ses yeux ! Vainement elle les retient; on s'en aperçoit à la couleur poiurprée qui entoure ses prunelles, aux sanglots étouffés qui oppressent son cœur. Puis, usant de feinte, et cachant sous les apparences de la haine un tout autre désir : «i Je le connais bien, répondit-elle, et je pourrais le désigner entre mille. Je l'ai vu emplir les champs et les fossés profonds du sang de mon peuple. Hélas ! que ses coups sont cruels ! La médecine et la magie ne peuvent rien aux blessures qu'il fait. C'est le prince Tancrède : puisse-t-il un jour être mon prisonnier! Je ne voudrais pas qu'il mourût; je voudrais le tenir vivant, afin de donner à mes fiers désirs une douce vengeance.^ Elle pai'le ainsi, et le roi, qui l'écoutait, ne comprit pas le véritable sens de son discours. Un léger soupir se mêle à ses dernières paroles : elle ne peut le comprimer. Pendant ce temps, Clorinde, la lance au poing, avait assailli Tancrède ; tous deux se frappent à la visière, leurs armes brisées •\ oient en éclat. Clorinde reste la tête nue,

car, d'un seul coup, Tanorède coupe les lacs de son armet, et ses cheveux dorés, épars au vent, montrent une jeune fiUe au milieu des batailles. Son regard foudroie, ses yeux étincellent; ils sont doux dans la colère, que seraient-ils dans le sourire? Tancrède, à quoi penses-tu? que regardes-tu? ne reconnais-tu pas ce gracieux visage pour lequel tu brûles? C'est le même que tu vis autrefois, rafraîchissant son front auprès d*une fontaine solitaire.

Tancrède n'avait remarqué d'abord ni le cimier de Qorinde, ni le blason de son écu ; en les voyant, il reste im* mobile. Qorinde se recouvre la tête, et l'attaque; lui recule, en agitant sa redoutable épée. Mais Clorinde ne le laisse pas en repos; elle le poursuit, le menace, le défie de ses cris et de sa lance. Le chevalier frappé ne se venge point ; il regarde moins le fer de l'agresseur que ses yeux d'où l'amour lui décoche ses traits : « Les coups que porte ta main armée, disait-il en lui-même, sont tous impuissants; mais ceux qui partent de ta belle figure atteignent toujours mon cœur. »

Il se résout enfin, quoiqu'il n'espère aucune pitié, à ne pas mourir amantinconnu et silencieux. Clorinde saura que son fer doit abattre un captif suppUant : « O toi, dit*il, qui, panni cette troupe, parais n'avoir d'autre ennemi que moi, sors de cette mêlée; nous éprouverons mieux nos forces à l'écart : on verra ainsi si ma valeur égale la tienne. » Qorinde accepte ce défi; sans prendre garde qu'elle n'a pas son casque, elle s'avance hardiment, et Tancrède éperdu la suit Déjà la beUiqueuse fille avait pris l'attitude des batailles,eOe avait frappé de rudes coups : «Attends, crie le chevalier; il est bien juste avant le combat d'en régler les conditions. » Elle s'arrête; et cet instant donne de la hardiesse à famour désespéré de Tancrède : « Puisque tu ne veux pas la paix, ajoute-t-il, arrache- moi le cœur; tel sera notre pacte. Ce cœur n'est plus à moi, il t'appartient; prends-le, je ne dob pas t'en empêcher; il mourra volontiers si ma Tie te déplaît. Mes bras sont affaiblis, ma poitrine est sans

M JÉRUSALEM DÉUTRËE.

défense : que ne frappes-tu? faut-il aider ta main? Xe me dépouillerai de ma cuirasse, si tu veux m*atteindre à na. » Le malheureux Tancrède allait peut-être mêler ses sanglots à ses douleurs; il en fut empêché par TarriTée soudaine de ses gens et des païens.

L'habitant de la Palestine, craintif ou rusé, fiiit devant les Chrétiens. Un d eux, homme sauvage, voyant flotter b chevelure éparse de Clorinde, s'avance, lève le bras; il va rehverser la jeune fille. Aussitôt Tancrède pousse un cri, et accourt avec son épée pour éviter te grand coup. Il en atténue l'effet, mais Clorinde est blessée; une couleur purpurine empreint ses cheveux blonds. Ainsi, sous la main d'un habile ouvrier, l'or étincelle des feux du rubis. Le prince, furieux, se précipite sur ce vilain ; celutcl s'éloigne, «t Tancrède, bouillant de colère, le poursuit Ils volëtit comme la flèche dans l'espace. Clorinde, surprise, les régarde s'éloigner, sans songer à les suivre. Elle se retire avec les siens; quelquefois elle tnontre son visage, et menace les Francs; puis elle se tourne^ se retourne^ va et vient tour à tour : on ne peiit dire si elle fuit ou si elle est victoriettse. Tel, dans un cirque immense, on voit un fier taureau Se défbtidre contre des chiens; leur présente-t«il ses cornes? ils s'arrêtent; prend-il la fuite? ils l'attaquent de nouveau. Clorinde dans sa retraite se couvre de son bducUer, et eil garantit Sa tête; ainsi les Maures^ dans leurs jeux, évitent en fuyant les coups de balles qu'on leur lance.

Tous se sont approchés des hautes murailles de Jérusalem : les uns en fiiyant, les autres en poursuivarit. Un bri horrible retentit chez les Infidèles; par un mouvement rétrograde, ils forment un grand cercle, et ils attaqilent les Chrétiens par derrière et sur les côtés. Argant déploie ses troupes sur la montagne pour les assaillir de face. Le féroce Circassien sort des rangs; il veut porter les premiers coups. Voici un guerrier qui Se présente, mais déjî\ il est renversé, et son cneval avecjui. Beau-

coup Jaatres vont le rejoindre, avant que la lance d*Argant soit brisée. Il saisit alors son fer, et quiconque en est frappé, est toujours tué, abattu, ou pour le moins blessé. Clorinde, son émule, vient d'oter la vie au vaillant Ardëlion, homme d\m âge mûr, mais fougueux dans sa vieil* lesse. Ses deux enfants l'entouraient, et pourtant ils ne Font point sauvé : Alcandre, le fils aîné, atteint d*une cruelle blessure, ne put prendre soin de son père, et Polipheme, qui combattait à ses côtés, ne se sauva lui-même qu avec peine *.

Cependant Tancrède n'avait pas rejoint le manant, qui montait un coursier agile. Il porte sa vue en arrière, et s'aperçoit qu un imprudent courage a mal engagé ses gens ; il les voit entourés d'ennemis. Soudain lançant son cheval, il arrive; mais il n'est pas seul : cette troupe de guerriers, qui accourt toujours où il y a péril, se précipite après lui. Ce sont les aventuriers, sous le drapeau de Dudon, la fleur des héros, le nerf et la vigueur du camp. Renaud, le plus beau, le plus magnanime, les devance tous : l'éclair est moins rapide. Herminie l'a bientôt reconnu à l'aigle d'argent qu'il porte sur un champ d'azur : « Voici, ditrclle au roi, dont le regard est fixé sur lui, voici le vainqueur des plus braves. Sa grande épée n'a peut-être pas de rivale, et ce n'est encore qu'un enfant! Si nos ennemis en comptaient six pareils, la Syrie serait domptée et ploierait sous leur joug; du midi à l'orient, tous les royaumes seraient subjugués, et le Nil cacherait en vain à leur domination sa source inconnue et lointaine. Il se nomme Renaud**. Son bras est plus redoutable pour les murailles que toutes les machines. Vois maintenant cet autre guerrier dont l'armure verte est parsemée d'or : c'est Dudon, capitaine des aventuriers, homme de haut lignage, très-expert

* Tout ces noms sont pris dans les romans de chcralerie, oa dans les ro- J ■iaot imtlÀ dn frec, publiés au xvi' siècle; on ne les rencontre, ni d«nt Its chroniques arabes, ni dans celles de» Francs.

•• Nous remoyons aii\ y' r{\\* rhml- no* observations sur le per««»nnage de llenaud, et la notice hi«lnri<]iie sur Taïu-rode.

•0 JÉRUSALEM DÊLIYRÉE.

dans la guerre; s*il les devance tous par Tàge, il ne le cède en valeur à aucun. Gemand , fils du roi de Norwége, est ce grand dont la cuirasse est brunie. La terre ne porte pas un mortel plus orgueilleux, et cela seul ternit Téclat de ses actions. Les deux guerriers vêtus de blanc, qui le suivent, ne se séparent jamais; Gildippe et Odoard, amants et époux tout à la fois, sont célèbres par leur loyauté- et par leur courage dans les armes. »

Le massacre augmentait de plus en plus. Tancrède et Renaud brisent le cercle épais d'hommes qui les entourent, et la tioupe de Dudon, venant les rejoindre, refoule cruel* lement les ennemis. Argant, Ârgant lui-même, abattu par un rude choc de Renaud, peut à peine se relever. *I1 eût péri sans doute, mais le cheval du fils de Berthold tombe, Tentralne dans sa chute, et des instants préôeux sont employés à le dégager. Uarmée infidèle, mise en déroute, se rallie en fuyant vers la ville ; Argant et Glorinde seuls servent de digue et de rempart au torrent qui les déborde. Ils marchent les derniers; Timpétueux effort des Chrétiens s'arrête un moment sur eux, puis il se ralentit. Les fuyards profitent de cet instant pour se tirer du danger. Dudon, ardent dans la victoire, poursuit les fugitifs; d'un choc de son coursier il accable le fier Tigrane, et de son épée, il fait rouler sa tête à terre.

Ni la forte cuirasse d'Algazar, ni la bonne trempe du casque de Corban, ne servent à leur défense; Dudon les perce de part en part : lun au cou, l'autre à l'épaule, et son fer leur sort par le visage et par la poitrine. Sous ses coups encore, Amurat, Mehemet et le cruel Almanzor perdent une douce existence qu'ils regrettent. Argant, le grand Grcassien, ne peut faire un pas en sûreté. Il en frémit. De temps à autre il s'arrête, se retourne ; puis il continue sa retraite. Tout à coup, il se dirige vers Dudon, lui- plonge son épée dans le cœur, et arrache la vie au vieux capitaine des Francs : celui- ci tombe, les yeux éteints; un dernier sommeil s'appesantit sur ses paupières. Trois fois

CHANT Ilf. êi

il les enCr*ouvre, cherchant à jouir de là douce clarté du ciel ; il se soulève avec peine sur un de ses bras : trois fois il retombe. Son visage s'assombrit, et un voile épais courre à jamais ses yeux. Ses membres sont immobiles ; la main de la mort les roidit et les glace. Le farouche Argant n arrête pas sa vue sur ce corps sans vie : il passe outre. Puis se tournant vers les Francs, il les apostrophe , ainsi : « O chevaliers! cette épée sanglante est celle ^e * nie donna hier votre capitaine. Dites-lui comment j'en use aujourd'hui. Cette nouvelle lui fera plaisir; il saura que la bonté de son présent en égale la richesse. Dites>lui de s'apprêter : je veux faire sur lui une nouvelle épreuve; qu'il vienne nous assaillir, et s'il ne vient pas, nous irons le chercher où il se trouve. • Les Chrétiens, irrités de ces paroles brutales, allaient tous se jeter sur lui ; mais il court avec les siens se mettre en sûreté à l'abri de leurs murailles protectrices.

Du haut des remparts, les assiégés commencent à lancer une nuée de pierres ; leurs innombrables flèches, habilement dirigées, arrêtent la troupe des Francs. Le Sarrasin *' rentre dans la ville. Alors, Renaud, dégagé de dessous son cheval, s'approche; il vient pour tirer vengeance du barbare meurtrier de Dudon. « Pourquoi ce retard ? crie-t-il à ses compagnons d'une voix formidable; qu'attendonsnous? Quoi ! celui qui fut notre guide vient de mourir, et nous ne courons pas le venger? Des murs aussi fragiles arrêteront' ils notre juste colère? non, certes; et seraientils défendus par une double enceinte de fer ou de diamants, le féroce Argant ne pourra s'y soustraire à vos redoutables efforts. Allons à l'assaut! » Ces derniers mots retentissent parmi les Chrétiens; ils ne craignent ni les pierres, ni les traits, ni la tempête, ni l'orage.

Benaud secoue sa grande tête, la face pleine d'une audace si terrible, que, jusque dans les murailles de la cité, les plus vaillants sont glaii'S dépouvante. Pendant qu'il anime les uns, qu'il menace les autres, arrive un ordre

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daiit Godefroi, ayant tout examiné, redescend vers les siens. Convaincu que toute attaque par les hauteurs escarpées serait vaine, il fait dresser ses tentes dans la plaine qui avoisine la porte septentrionale ; et delà, s' avançant au bas de la tour Angulaire, il y place le reste de ses gens. Uétendue du camp embrasse ainsi près du tiers de la ville; elle est si vaste que jamais on n'aurait pu complètement l'entourer. Godeiroi s'empare de tous les passages, se rend maître de tous les chemins qui y conduisent. Il veut que ses tentes soient munies de tranchées et de fossés profonds, afin de les défendre, d'un côté, contre les sorties des habitants; de l'autre, contre les courses des montagnards (5). Ces préparatifs achevés, il va voir le corps de Dudon ; le braive capitaine est là, inanimé, au milieu d'une foule triste et larmoyante; de fidèles amis ont orné avec une noble pompe le cercueil où il repose. A l'arrivée de Godefroi les plaintes et les pleurs redoublent ; d'un visage calme, le pieux Bouillon réprime sa douleur et se tait; puis tout pensif, les yeux attachés au suaire, il prononce ces paroles :

« Ce n'est point à toi, valeureux chevalier, que nous devons des regrets et des larmes ; mourir en ce monde, n'estce pas renaître dans le ciel ? Ces lieux où tu t'es dépouillé du manteau de la vie garderont à jamais les nobles traces de ta gloire; tu as vécu en guerrier chrétien, et tu es mort de même. Réjouis -toi donc, âme bien heureuse! repais ta vue de la vue de Dieu, c'est la palme et la couronne de tes belles actions. Notre sort, et non le tien, excite seul les pleurs ; ta perte nous a privés de la plus forte partie de nousmêmes. Ce que le vulgaire appelle la mort nous a ravi ton appui sur la terre; tu peux nous en accorder un céleste, puisque Dieu t'a placé au nombre de ses élus. Nous t'avons vu, homme mortel, employer les armes des mortels; aujourd'hui, esprit divin, tu nous donneras le glaive redoutable du ciel. Reçois désormais les vœux que nous t'adresserons, prête-nous secours dans nos dangers, an-

nonce-nousla victoire; et, triomphants, nous acquitterons dans les temples nos dévotes promesses. »

Ainsi parla Godefroi. La nuit déjà obscure avait chassé les rayons du jour; le repos faisait trêve aux douleurs et aux larmes. Mais le capitaine chrétien dort peu ; il ne croit pas pouvoir abattre des murailles sans machines de guerre ; il pense à se procurer du bois, à la forme qu on devra lui donner. Le soleil le trouva debout. Godefroi veut luimême accompagner les funérailles. A la vue du camp, au pied d'une colline, on a élevé un sépulcre de cyprès odoriférants ; un immense palmier étend sur lui &es rameaux. Là, le corps de Dudon est placé ; là aussi les prêtres, par leurs chants, sollicitent la paix de son âme. Aux branches du palmier sont suspendus des trophées et des armes diverses : autrefois Dudon, dans de plus heureuses entreprises, les avait conquis sur les gens de Perse et de Syrie. Sa cuirasse et les autres pièces de son armure sont attachées au milieu du tronc. On y grave ces mots : « Ci-gît Dudon : honneur à ce champion valeureux ! » Après avoir rempli ce doidoureux et saint devoir, le pieux Bouillon envoie sous bonne escorte, à la forêt voisine, tous les ouvriers du camp. Elle est cachée entre des vallons ; un homme de Syrie Favait fait connaître aux Français. Ils s*y rendent pour construire des machines, contre lesquelles la ville ne pourra résister.

Ils s'animent les uns les autres à la coupe des arbres, et cette antique forêt éprouve des outrages qu'elle ne connaissait pas. Les palmiers sacrés, les frênes sauvages, les funèbres cyprès, les sapins élevés, et les cèdres, et les ormes que la vigne entoure de sa tige tortueuse, tout tombe sous Tacier tranchant. Tantôt les chrétiens abattent les ifs, tantôt les chênes touffus; mille fob ces arbres avaient renouvelé leur feuillage, miUe fois ils avaient dompté les vents en furie. On entend les rouages des chariots gémir sous le poids de leur charge. Au bruit des armes, aux cris confus des travailleurs, les oiseaux abandonnent leurs nids, les bétes fauves leurs tanières.

NOTES DU CHAiNT 111.

( 1 ; Tous les chroiiiqueurs.onl décrll l'imprcssioD proroodc des CroiM^ à i*a>pe(i de Jérusalem. Les premiers qui l'aperçurent s'écrLcreotiJênisalcm, Jérusalem» Dieu le veut ! el ce mol de Jérusalem vola de bourljc on boiulip, de rang eu rang, répété par toute Farinée. « En entendant Itiononior le nom de Jérusalem, dil Albert d'Aii, les pclerii)!» versèrent il abomlanies larmes de joie, heureux de se trouver si près des lieiii sainis, de la ville désirée, pour l'amour de laquelle ils avaient supporiè tant de fatigues et de périls, et bravé la mort si souvent. Leur ardent désir de voir la cité sainte leur fit promptement oublier tous leurs travaux et leur lassitude, et ils pressèrent leur marche, plus qu'ils n'avaieiii ( oiiiiime (le faire. Ils avancèrent ainsi sans se ralentir, jusqu'à ce qu'iU fussent arrivés devant les murs de Jérusalem, chantant des hymnes dr louange, poussant des cris jusqu'au ciel, et répandant des larmes de joie.» [Alb. Aqueiis., lib. v.) — « 0 bon Jésus I s'écrie Robert le moir.c, quaud les guerriers virent les murs de celle terrestre Jérusalem, que de rui>;seau\ de larmes coulèrent de leurs yeux ! Le corps incliné, i!>. vahièieui aussitôt ton saint sépulcre du bruit qu'ils ûrcnt en tombant ia la( e contre terre, et ils t'adorèrent, toi qui as été renfermé dans ce st^jinli n\ et qui es maintenant assis à la droite de ton Père, d*où ta viendras pour juucr tous les hommes. Alors réellement tu arraehas de leur iciu un cœur de pierre, pour y î.ubslitucr un cœur de chair, el tu mis en 'Mix 1 m «iaiiit esprit ; el en ce luouieut ils < ombatlaient contre tes en- Tjciiiis, di'puis longtemps en po»ossion de celte ville, beaucoup plus « lli acenienl par leurs larmes qu'ils ne l'eussent fait en iançant leurs lavi'lois, ( ar ainsi ils l'excitaient ù venir à leur secours, et leurs larmes, (lîi.)i(iu*« lies coulassent à terre, montaient abondamment vers loi, leur d«(i'iis('ur. (/io6.nioiMic/i.,lib. ix.) — Guibert de Nogent ajoute des réllcxious pieuses el les souvenirs de l'Ecriture: « Les Chrétiens découvrirent, en poussant des cris de joie, celte Jérusalem vers laquelle ils inivaicnl ; ils avaient supporté la faim, la soif, un déndment absolu, les veilles et le froid; stimulants délicieux qui les portaient à subir (oole> s'uips de maux, à rechercher avec pasbion lc8 blessures et la mort, vers !a(iuelle tant de milliers d'hon./nes aspiraient par des milliers de vonui. Kl, comme on dit dans l'Ecriture de ceux qui mangent le corps du Scii^neur, ils ont mangé et Us ont adoré ; de même oo peutdire dcceQfr^ : Us ont adoré la cité, et ils l'ont conquise, d {Guibert de Ifogent, tfv. th. édition de Dom Luc d'Achery, 1651, in-folio.) — Ealmond d'AgUcts mêle à sa narraUon des prodiges et des apparitions selon sa coutume. Le chroniqueur Baudrl est froid, parce qu'il n*arait pas vu. Enfin,

NOTES DU CaVNT Jll. «7

Goillanme de Tyr «.'esprinie alnf l : « A la rne de Jérasalcm, Us Chrétien s*lom5?rênt la tace contre terre, adorant et ^orifiant Dieo» dont la bonté arait permis qne ses fidèles le senrissent honorableroeoi et d'une manière digne d*éIoges, qui avait daigné exaucer avec bienveillance les TCPQX de son peuple, et leur accorder, selon loars désirs, TUisIgne fareur d'arriver enfin dans ces lieui, objeta de leurs plus ardentes espé- / rances. Alors, sVtant un peu avancés, ils contemplèrent de près la cité sainte, versant des larmes de Joie et de piété, poussant de profonds gémissements, marchant h pied, et la plupart d'entre eux sans chaussure ; fis pousulvirent leur route avec la plus vive ardeur, s'arrêtèrent tout h coup en face même de la ville, et dressèrent leur camp. Ainsi se trouvèrent accomplies les prédictions du propbcle ; ainsi les paroles du Seigneur se convertirent en un événement historique. Isàic avait dit : ' Réveillez-vous, réveillez-vous, levez- vous, Jérusalem I Sortez de la poussière, levez-vous, as.«eyez-vous, 6 Jérusalem : rompez les chaînes de votre cou, fille de Ston, captive depuis si longtemps ! » [Willelm. Tyr., Ilb. ni. ) ~ Mogir-Eddin. dans son Histoire arabe de Jérutaiem et étBibron, dit que lorsque le piMerin arrive dans la ville sainte, son ccpur se remplit de joie. Ilasiz fit à son arrivée k Jérusalem quatre vers dont voici le sens : a Quand nous approchâmes de la ville, le Seigneur nous montra Jérusalem; nous avions beaucoup souffert dans notre voyage ; mais nous crûmes alors entrer au ciel. »

(âj Xous donnons, d'après Guillauing^deTyr, la description de Jérusalem telle qu'elle existait à rèpo'que Qu sicgc par les Croists ; c'est plus spécialement dans cet historien que leTasso a puisé .«es rvni»cignen:enl$. Quoi déplus prérieuique le léinoi|»nnîçc d'un autour prc: que contemporain ? a Jérusalem, érril Guiliaunic de Tyr, cité sainte et agréab!e a Dieu, est située au milieu de montagnes Irês-élcvées. Les Iraditioiif antiques nous apprennent qu'elle était dans le pays de la tribu de Benjamin; elle était bornée h l'occiilent par la tribu de Siméon, le pa)s des Philistins et la mer Méditerranée. A l'orient de Jérusalem, on trouve le Jourdain et le dc5crt qui le louche, que rréquonlaient les lils (les prophète?, cl qui en est h quatorze milles de dislance environ. On y voit aussi la vallée sauvage, oi'i est maintenant lo mer de sel, on mer Sorte. Avant que lo Seigneur efti renversé Sodonio, tout ce pajs était arrosé d'eau comme un jardin de délices. Au midi de Jérusalem était la tribu de Joda, dans laquelle on trouve Beihlécm, résiilence ordinaire dn Seigneur, lieu fortuné, témoin de sa nativité, et où fut déposé son berceau. Au nord,Gabaon, célrbre par le miracle dn soleil ' arrêté dans sa course; Slchar, pairie delà Samaritaine; Bcthcl, adora- \ irîcc des veaux d'or et témoin des péchés de Jéroboam. — Jérusalem, '.métropole de la Judée, est située dans un lieu presque entièrement dé pourvu de ruisseaux, de fontaines, de bols et de pâturages. Selon les historiens les plus anciens et les traditions des peuples orientaux, elle fut ^'abord appelée Salem et ensuite Jébus; plus Urd, David agrandit la frilUv et 7 fixa le siège de s«n rofaone; elle fut «lors appelée Jérusalem. Soas \t régne de ftalomoa oa la nomma Hlérofolyma. Après

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avoir éprouvé un grand nombre de révolutions, Titus, empereur des Romains, la prit d*assaut, et la renversa de fond en comble, selon ce qu'avait dit le Seigneur, qu'il n*y demeurerait pas pierre sur pierre. Dans le prlncipe,.elle était placée sur des revers extrêmement rapides, faisant face, partie à Tortent, et partie au midi, occupant entièrement le flanc de la montagne de Sion et du mont Moriab, de sorte qu*on ne voyait sur le sommet que le temple du Seigneur, et la citadelle Antonia. L'empereur Adrien la fit rebâtir en entier sur les hauteurs. — Jérusalem est plus petite que les plus grandes villes, et plus grande que les villes ordinaires; sa Terme est un carré long de trois côtés; elle est enfermée et défendue par des vallées profondes. A Torient est la vallée de Josaphat. Au midi, se trouve la vallée nommée Ennom, contigué à celle de Josaphat. On y montre le champ qui fut acheté par Judas, le plus pervers de tous les acheteurs, avec l'argent qu'il retira pour prix de sa trahison ; ce champ est nommé Aceldama, et sert à la sépulture des pèlerins. Du côté du septentrion on arrive à Jérusalem par un chemin de plaine, où Ton voit encore aujourd'hui le point sur lequel le premier martyr Etienne fut lapidé par les Juifs. — Jérusalem est bâtie sur deux montagnes; les remparts qui entourent la cité renferment presque entièrement les points les plus élevés de ces montagnes, séparées par une étroite vallée, qui coupe aussi la ville en deux parties. L'une de ces montagnes qui se trouve à l'occident est appelée Sion, et a souvent donné son nom à U ville même. L'autre montagne, située à l'orient, est appelée Moriah. C'est à l'occident, presque sur le point le plus élevé, qu'est construite l'église dite de Sion, du nom de la montagne, non loin de ccUjLlourdeDajid, ouvrage extrêmement solide, qui sert comme de citadelle à Jérusalem, garni de tours, de murailles et de remparts, et qui domine toute la ville. Le lieu même sur lequel est bâtie la|ville de Jérusalem est aride, dépourvu d'eau ; on n'y trouve ni fontaines, ni ruisseaux, ni rivières, et les habitants en sont réduits à ne se servir que des eaux pluviales. Pendant les mois d'hiver, ils rassemblent les eaux du ciel dans des citernes qui sont en très-grand nombre dans la ville, et les conservent ensuite pour s'en servir pendant tout le cours de l'année. En dehors de la ville, et à deux ou trois milles de distance. Il y a quelques fontaines ; mais elles sont peu nombreuses, et ne fournissent d'ailleurs qu'une très-pelite quantité d'eau. Cependant vers la porte méridionale, au point où se réunissent les deux vallées, et à un mille tout au plus de la ville, il y a une fontaine célèbre, dite Siloé. La source est peu abondante, et jaillit dans le fond de la vallée ; elle donne des eaux qui n'ont point de goût et ne coulent pas toujours.» {WiUelm. Tyr., lib^vm.) — Mogir-Eddln a décrit avec toute la pompe du style orientarJJrusâlffkn et les lieux saints. Les Musulmans appellent Jérusalem El Coda (la sainte ) , Bétt-ûl-Moccadèi ( la maison sainte }, et quelquefois ^1 Chért/'( la noble).

(3) Les chroniques contemporaines qui nous ont transmis le portrait de Godefroi de Bouillon nous apprennent qu'il réunissait les qualités

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