‹ La Jérusalem délivrée (volume 2)Chapitre 7 sur 16 · CHANT IT. TO · texte numérisé non relu

CHANT IT. TO

TOUS sont que tiop oonniis. Celui qui est là-haut régk mainteBSuat les astres diaprés son hon plaisir, et nousy nous sommes condanmés comme des imeB rebelles. Au lieu de la daité pure et sereine du soleil, des étoiles brillantes, il nous a enfennés dans cet abîme obscur, il nous a défendu d^aspiier aux premiers honnem^. Ensuite (hélas! ce flounranir cruel irrite le plus mes souffrances ! ), il appelle llioinme sur les sièges célestes, Thomme Til, pétri de tenre et de fange.

> Ce n'était pas assea. Dans la seule Tue de nous porter plus de dommages, il a lÎTré son Bis à la mort. Ce fils vint; il brisa les portes du Tartare, et osa mettre le pied dans notre royaume; il en retira les Ames que le sort nous avait dévolues, et reporta au ciel une si riche proie. Vainqueur triomphant, il déployé à notre honte les étendards de Tenfier vaincu: Mais pourquoi renouveler mes douleurs? qui ne sait les injures que nous avons reçues ? En quel temps, en quel lieu, notre adversaire a-t-il jamais cessé ses entreprises contre noos ? Ne pensons phis au passé ; nous ne devons songer qu'aux offenses présentes : hâas I ne voyez-vous pas ce qu'il tente pour attirer tous les peuples à son culte?

» Passerons-nous les jours, les heures dans Toisiveté ? iroe Sgne sollicitude n enflammera-t-elle pas notre cœur ? Soi]rfBrirons-noiis que cette gentde Fidèles prenneune plus grande force en Asie? qu'elle sdEijogue toute la Judée? que son nom et sa gloire, s étendant chaque jour, soient célébrés dans tme langue nouvelle, et gravés sur des bromes et des marbres nouveaux? Souffirirens^noas que nos idoles soient -épurses à terre P que le monde décerne nos autels à notre ennemi, qu'il ait toutes les offrandes? l'encens ne brùlel9d^*îl que pour lui? aurai^il seul désormais lor et la myrrhe? Naguère les temples ne nous étaient pas fermés : maintenant il ne reste aucune issue à notve po«v)oîr. Privé du tr^mt accoutumé de tant d'Ames, votre chef Pluton habitera vm royaume désert! Ah! il

•}« JÉRUSALEM DÉLIYRËE.

n'en sera pas ainsi. Elle n'est pas encore éteinte en nous cette première yaleur qui nous fit combattre l'empire du ciel, armés du fer et de la flamme. Nous fûmes vaincus dans la lutte : je ne le nie pas. Le courage ne nous manqua jamais: les plus heureux eurent la victoire; il nous reste, à nous, la gloire d'une invincible ardeur.

» Ne tardez pas davantage : partez, mes fidèles compagnons, ma puissance et ma force ; allez vite, et exterminez les coupables avant que leur pouvoir s'affermisse ! Etouffez ce feu naissant, avant qu'il brAle tout le royaume des Hébreux. Entrez chez les Chrétiens ; par la force ou par la ruse livrez-les aux derniers supphces. Ce que je veux, doit s'accomplir. Dispersez les uns, qu'ils s'en aillent errants; massacrez les autres ; que d'autres enfin, plongés dans des amours lascives, aient pour idoles un. sourire, un doux regard. Les troupes révoltées, divisées entre elles, tourneront le fer contre leurs chefs; il faut ruiner leur camp; tout doit périr avec lui, sans qu'il en reste traces! «

Les âmes rebelles à Dieu n'attendent pas la fin de ces paroles; déjà elles prennent leur essor, et s'élancent de la nuit profonde vers le séjour de la clarté. Ainsi les vents impétueux, les tempêtes bruyantes, sortent avec furie de leurs grottes, pour obscurcir le ciel et porter la destruction siu* le grand empire de la mer et de la terre. Bientôt, déployant leurs ailes, les méchants esprits se dispersent de tous côtés dans le monde; ils inventent divers ardfices nouveaux, et se préparent à user de leurs fraudes. Muse, dis-moi quels premiers dangers assaillirent les Chrétiens, de quels lieux ils partirent : tu le sais; mais de tant de travaux si éloignés, à peine un faible bruit de renommée est parvenu jusqu'à nous.

Hidraot, noble et célèbre magicien, gouvernait Damas et les villes voisines; dès ses plus jeunes années il s'était adonné à l'art de la divination, et en était devenu toujours plus passionné. A quoi lui sert sa science, s'il ne peut prévoir la fin de cette guerre incertaine? si l'aspect des étoiles

fixes ou mouvantes, si les réponses de Tenfer ne lui prédi» sent la yérité? Hélas! aveugle esprit humain! combien tes jugements sont vains et injustes ! Hidraot avait annoncé que le Ciel préparait mort et ruine à Tinvincible armée d*Occident (4) ; la gent égyptienne devant remporter la palme de Tentreprise, il désirait que son peuple eût dans cette victoire sa part de gloire et de conquêtes. Mais ayant une haute opinion de la valeur des Francs, il craint que la bataille ne soit sanglante et funeste; il cherche une ruse pour affaiblir en partie le pouvoir des Chrétiens : ses gens et ceux d*Egypte les détruiraient alors plus aisément. Au milieu de ses pensées, apparaît Tange inique qui lexcite, Taiguillonne^le conseille, et lui suggère les moyens de faciliter Tentreprise.

Une jeune fille, à laquelle FOrient concédait le premier titre de beauté, était la nièce d'Hidraot. La souplesse des femmes, les artifices les plus occultes des magiciens, tout hd était connu (5). Hidraot Tappelle, lui communique ses projets, et veut qu'elle en prépare Texécution : « O ma bienaimée, lui dit-il, sous tes blonds cheveux, sous ton gracieux visage, tu caches un esprit vieilli, un courage viril ; déjà tu me devances dans mon art ! le succès doit répondre à mon espoir si tu secondes la grande idée qui m'occupe, si tu achèves la trame que j*ai ourdie : sois donc Texécutrice courageuse des desseins d'un rusé vieillard. Rends-toi au camp ennemi; déploie tout l'art de ton sexe, tous les attraits de l'amour; que tes supplications soient toujours accompagnées de pleurs, tes paroles confondues avec tes soupirs. Beauté dolente et malheureuse, soumets à ton vouloir les cœurs les plus obstinés ; que la pudeur serve de voile i ton audace excessive, fais de la vérité un manteau à tes mensonges. Captive Godefroi, s'il est possible, par de doux regards, par le charme de tes discours, et fais en sorte qu'il mette fin à cette guerre. Si tu ne p4*ux 7 parvenir, tâche de séduire les grands de l'armée ; conduis- les dans des endroits d'où ils ne reviennent

78 JÉRUSALEM DÊUYRËE.

jamaîfi, • Puis, lui détaillant toutes ses vues^ il termine ainsi sas instructions : « Pour la pa&rie et pour la foi, tout est permis. »

Armide, fière de sa beauté, de son sexe, de son âge, se dévoue à Tentreprise ^ dès le premier soir, die part, et s'éloigne pur des chemins cachés et inconnus. Seule, avec ses grâces de femme, ses cheveux flottant en k>ngue6 tresses, elle espère dompter une nombreuse année, vaincre des peuples invincibles ! On répand dans la multitude des bruits confus sur ce départ. Peu de temps après, la jeune fille arrive où se déployaient les tentes des Francs. L'aspect d'Ârmide fait naître un léger murmure; chacun a le regard fixé sur elle, ainsi que sur une étoile ou une comète qu'on verrait briller au ciel en plein jour. Tous entourent la belle voyageuse; on s'informe d'où elle vieni, du motif qui l'amène.

Jamais Argos, jamais Délos ou Chypre ne virent une telle beauté, des vêtements aussi splendides* Sa chevelure est d'or ; tantôt elle briUe à travers le voile blanc qui l'enveloppe, tantôt elle se montre à découvert. Tel le soleil perce la nue transparente et éclairgit le ciel ; puis, lançant ses rayons de toutes parts, il les déploie plus éclatants, et redouble la clarté du jour. Unléger souffle agite les blondes . tresses d'Armide et les détache en boucles ondoyant€>. Son œil avare cache les désirs d'amour 3 une couleur rosée se confond avec l'ivoire de son visage, et sa bouche de vermillon exhale un doux parfum.

Son beau sein, d'une blancheur de neige, entretient et nourrit le feau d'amour; un voile jaloux le recouvre; s il ferme tout passage à la vue, il ne peut arrêter l'amoureuse pensée *. Semblable au rayon du soleil qui passe à travers

O IVïm'oiin Sdèfe au bot qne noot aoiu tommes propoié, de f^îre fra litre qui aille à tom lee 4(et^ et o'alerme point U padeùr dea jevac* annden mv» avoa* chercha ici k, rester daos U fidëlicé du texte, toot en voilant la poiiie italienoe sons la cbaslef^ de Pcxpresâîon. La langue française est riche, modcile, et U fliiwe podi^e de U pétrie aine eee irolUs d'or q«i U iMcae»! resplendîaaaatc eA-eenscrvastlei ceinlM lois d« la d^cenee.

CHANT IV. ft

Tcau OD le cristal sans le àhriaer^ la pensée rapide ^e rit de toutes les bamèoes, 'et parcourt les flurveÛles înconnues ;«Ue erre, elle conteinple ce <pû est beau; et le désir s'aiecrok de/Ce que rimaginatîon devine. Armide savanoe au milieu d une foule avide de Tadmirer. La jeune .fUe s'aperçoit de l'impression cju'elle produit; elle en sourit dans son cœur : déjà eUe compte sur ucte plus grande lûc* toîre. Tandis qu'elle attend un guide pour la conduire ners le capitaine, Eustache aocourt, Eustachei le. frère du chef des Francs. ATapparition de cette beauté divine, il se précipite : tel on paj^on voltige autour de la lumière. Eustache veut voir de plus près ces yeux que la pudeur tient abaissés; leur éclat embrase son àme. Emporté par la hardiesse naturelle à la jeunesse et à Tanour, il lui adresse ces paroles:

« Jeune fille^ si toutefois un tel nom te convient, à toi qui n'as rien de mortel, jamais le Giel ne fut si prodigue envers un en&nt de la terre. Que cherches* tu? d'où viesB*tu? Ton bonheur ou le nôtre t'amène-t-il en ces lieux? Apprendsrraoi qui tu es? fais que je ne me méprenne pas dans les horomages qu'on doit te rendre; s'il le &ut nÛÈme, je meprostemerai devant toi* — Tes louanges ■xmteiit trop haut, répond Armide, et mon peu de mérite n'attônt pas une telle sublimité. Je suis une infortunée, morte au phdsîrs, vivant dans les clntgrins; vierge er* raate, ibgstîve, mes malheurs m'ont jetée en ces lieux. J'ai recours au pieux Godefroi; je mets en lui ma confiance, tant le bruit de sa bonté a retenti au loin. Si tu es aussi courtois que tu le parais, donne- moi accès auprès de ce capitaine. *-*- Il edt bien juste, réplique Eustache, que le -frire de Godefroi soit ton soutien et ton guide. Noble fille, tu ne m'imploreras pas- en vain; Godefroi ne dédaignera pas ma priève,.et bientôt tu pourras disposer de la puisflBiioe de soa sceptre» ou de celle de man épée (6). »

U se tait et 'Conduit Armide vers le pieux Bouillon, sdors éloigné de la foule, au milieu des grands de l'armée.

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La jeune fille le salue avec respect; la rougeur au front, elle ne peut prononcer un mot. Le capitaine la rassure, la console, dissipe ses craintes. Bientôt elle expose ses trompeuses pensées, avec un son de voix dont la douceur enivre Vàme.

« Prince invincible, dit-elle , ton grand nom vole avec éclat, les rois et les provinces se font gloire d'être domptés par toi dans les guerres. Ta valeur est connue de tous ; tes ennemis eux-mêmes Vadmirent, elle leur donne de la confiance, les invite à rechercher et à solliciter ton appui. Et moi qui suis née dans une religion si différente de la tienne, religion déjà abaissée , que tu tentes d'anéantir, j'espère par ton moyen reconquérir le noble siège et le sceptre royal de mes parents. D'autres requièrent le secours de leurs amis, contre la fureur d'une gent étrangère ; moi j'invoque le fer de mes ennemis contre mon propre sang, ce sang ne connaît pas la pitié.

» Je t'implore, et j'espère en toi. Seul tu peux me replacer dans le haut rang d'où j'ai été précipitée : ta main doit être aussi exercée à relever tes ennemis, qu'à les abattre. On vante ta bienfaisance, tes triomphes; et puisque tu as pu ôter à d'autres leurs royaumes, tu obtiendras autant de gloire en me restituant le mien. Si la diversité de notre foi te porte à dédaigner ma juste prière, la confiance que ]*ai dans ta vertu me rassure ; elle ne peut me tromper. J'en atteste ce Dieu, graad pour nous tous : jamais tu ne donneras ton appui à une plus juste cause. Afin de mieux t'en convaincre, écoute le récit de mes infortunes, et des perfidies d'autrui.

» Je suis la fille d' Arbilan, naguère chef du royaume de Damas. Mon père n'était pas né pour cette dignité; ayant obtenu la belle Cariclée en mariage (7), elle lui fit partager son empire. Ma mère expira en me donnant la vie ; ce fut une bien fatale journée que celle de ma naissance et de sa mort. Un premier lustre s'était à peine écoulé, et mon père, succombant à son destin, alla rejoindre sa

femme dans le cieL II me laissa sous la tuteUe d*un frère ^'il diërissait : si la Tertu réside au cœur des mortels, il devait être assuré de sa foi ! Celui-ci prit soin de mon enfance ; il se montra soucieux de mon bonheur, on publiait partout sa fidélité incorruptible et son amour paternel. Cachait*il sous un manteau trompeur la perversité de ses desseins, ou bien ses intentions étaient-elles sincères ? Déjà il me destinait pour femme à son fils.

> Je croissais, et ce fils aussi. Il dédaigne les nobles exercices d*un cavalier; rien de ce qui est nouveau et agréable ne lui plaît. Sous un aspect difforme, il cache une ime vile; son cœur altier brûle d'avarice et d'envie; grossier dans ses manières, grossier dans ses mœurs, il est seul à la hauteur de ses vices. C'est avec un homme si peu digne que mon tuteur voulait m'unir ; il voulait lui faire partager mon lit et mon royaume. Plusieurs fois il s'en est expliqué avec moi. Ses discours, son esprit, ses ruses, tout fût inutile; il ne put obtenir une promesse : je lui opposais toujours mon silence, ou mon refus.

« Un jour il me quitte avec un visage sombre, miroir fidèle de la méchanceté de son cœur. L'histoire de mes malheurs futurs me parut écrite sur son front. Depuis cette époque, des songes, des fantômes étranges, vinrent troubler le repos de mes nuits; une fatale horreur imprimée dans mon ftme fut le présage certain de mes infortunes. Souvent l'ombre de ma mère s'offrait à ma vue, image décolorée, dans une attitude de douleur. Elle ressenÀlait peu, hélas! à ces tableaux qui m'avaient autrefois retracé ses traits! «Fuis, ma fille, fuis, criait-elle; une mort funeste te menace. Pars à l'instant; je vois le poison, le fer; un perfide tyran prépare ton supplice ! »

» Que me servaient, hélas! ces indices d'un péril menaçant ? Irrésolue, privée de tout conseil, ils accroissaient les terreurs de mon enfance. Prendre la fuite, m'exiler volontairement, abandonner seule le royaume de mon père, me paraissait cruel : je préférais fermer les yeux là

m JÉRUSALEM INkLITRÉE.

où je ks avab.priniitiTCHi«BiouTerl&. le DedboftBÎsI&nioBt, etje animais pas le ootirage de L*éviter; je cva^natt àà ■€vêler mes croiDteS) de peur d'avancer Vhmire de »#■ twpaa* Aina», inquièle et trouUée> je passais ma ^e dans un continuel martyre; aewihlflhte au cffiraûael^ ipii eroH voir à chaque instant le* fer «tteinère se» eou découvert.

» Dans cette situation, esthce fayeur du sort, eu bien le destin me réaer^e-^il à de plus grands raaMX, an des ministres de la cour, que mon père aidait vu enfismt, mit m'annonœr Theure prochaine de ma mort, fisëe pav W tjran; hii-rmème avait pronisà oet homme omel de bk préseoler le poison. La fiike seule pouvait prolonger ma vie; je n avais point d'autre appui, il m'offrit detre mon guide. Il me rassure, me donne de la hacdieeaû^ n étant plita retenue par la crainte, je me disposm à partir avec lui^ fuyant mon. oncle et ma patrie.

V La nuit sucvieiit obscure et couvre notre eotneptise de ses ombres amies; je m'éloigne avec deux de mes fismmes, conq>agnes choisies de ma mauvaise Sdrtune» Mes yeux couverts de larmes se tournent vers les murs de mon pays ; ma/ vue se détache à regret des lieux de ma naissance ; mes regards, ma pensée m'y appdaÂent aanaeesse; à peine pouyais*je mettre un pied deveoi; Tautre, aemblable au) navire que louragan arrache d^un. rivage chéici* Nou6 marchâmes la mnt, le jour suivant liout entier, pardes^ehe^ mins inconnus à Thomme; enfin un château situé sur ks frontières de nmn royaume servit k nous abriter.

» C était le château d^Aronte;, ^onlie>.le. métoe qui m'avait avertie de mes.dfmgecs en y portant secours. Le ty* ran s'aperçoit de notre fuiie^ il voit, ses machinations imr puissantes, et entre dans, des accès de £upeur;. U nous accuse tous dëia du crime qu'il allait coramettire. U dk qu'Âronte, séduit par mes présents, ^oulaîA meter un ve^ nin mortel' à sa boiason ; alors, déliyarée.de: toute^ sii^étioii^ je devais suivne mes inslmct^ la«âffi| et q)Q li^e^r à mille

CHAKTIT. •$

amants. O pudeur! puisse la flamme dhi ciel me brûler, si jamais | ofiense tes lois !

a Que ce tjran sait affamé dor, qu'il ait soif du sang de riimocence, c'est pour moi chose dure ; mais flétrir nrnu heamewv e est ce qui agile le plus mon ftme. L'im* pie, il craint la colère de mon peuple; il l'abuse par se% mensonges : ausai, non pays incertain, ignorant la vérite, ne s'est pas encore soulevé en armes pour me dé* fendre. Placé aujourd'hui sur mon troee, le front resplen* dissant de ma couronne royale, le perfide ne cesse de me poiH3ttiyre, de me déshonorer, tant sa férocité l'anime. JJ menace de brûler Aronte dans son château, si de lui* même il ne se rend prisonnier; et à moi, malheureuse, ainsi qu'à mes alliés, il prédit la guerre, les supplices et la mort.

» Et tout cela, dk-il, pour effacer la honte imprimée sur mon visage, pour rendre à mon sang royal l'honneur cjue je lui ai enleyé. Le motif réel, c est la crainte de per* (Ira le sceptre qu'il m'a ravi, et dont je suis la vraie hérilière; pour affermir sa puissance, il veut ma ruine. Les iniifries projetsd^ ce tyran réussiront; sa colère, insensible à mes larmes, viendra s éteindre dans mon sang, si tu ne in» protèges. Je me réfugie auprès de toi, seigneur; je suis une pauvre enianft, orpheline et innocente. Je fimplore par tes pieds qui foulent le superbe et Timpie, par ton hras, soutien de la justice, par tes hautes victoires, par ces temples sacrésque tu relèves^ Tenge-moi : seiil, tu le peux ; ta pitié, (ondée sur le droit et la raison, me conservera la couronne et la vie.

» Le Ciel t'accorde le don précieux, de vouloir ce qui est juste, et de pouvoir ce ({ue tu veta ; sauve mes jours, ac* quiers un nouvel Etat, car le mien t'appartiendra, si je le recouvre.Parmiun si giind nombre de guerriers héroïques, ciomie«m'en Su seidement; avec les amis de mon père, et HBtpeiqDle dévoué^ ils suffiront pour me replacer sur le*ir6«eu lin des premiers de mon royawne, à k fidélité

8i JÊRUSALEU DÈUYRËE.

duquel est confiée la garde d*une porte secrète, a promis de me l'ouvrir, et de me faire entrer la nuit dans ma royale demeure. H m*a engagée à te demander des secours, si petits qu ils soient ; il y mettra son espoir, plus que sur une nombreuse troupe, tant Ton redoute ton nom et tes enseignes Victorieuse,!.

Armide se tait; elle attend une réponse dans une at* titude suppliante. Godefroi, le cœur agité par diverses pensées, ne sait s'il doit céder; il craint les artifices des Barbares, il ne peut avoir confiance dans des hommes qui ne croient pas en Dieu. D'un autre coté, il écoute les pieux sentiments: jamais ils ne sommeillent dans sa noble poitrine. Le capitaine ne veut cependant pas que son instinct de bonté le détermine seul en faveur d' Armide; il consulte aussi ses intérêts. Ck)mbien ne lui serait-il pas utile que le chef du royaume de Damas, dépendant de lui, ouvrit les chemins à l'armée des Fidèles, facilitât l'accomplissement de ses desseins, lui fournît des armes, de l'or, des hommes, contre les Egyptiens et leurs alliés!

Godefroi, irrésolu, les yeux attachés sur la terre, combine ses pensées; la jeune fille le regarde et observe attentivement son visage ; craintive, elle attend avec anxiété une réponse. Enfin Godefroi lui refuse la grâce qu'elle demande ; les expressions de ce refus sont douces et courtoises :

« Si nous n'avions été élus pour le service de Dieu, auquel nos épées sont dévouées, tu pourrais fonder ton espoir sur nos armes, et trouver en nous secours, et non pitié. Notre premier devoir est de mettre en liberté le troupeau de Dieu et de saintes murailles; il n'est pas juste de disséminer nos gens, et de ralentir notre marche victorieuse. Je te le promets sur ma foi, gage certain de mes paroles, si jamais nous arrachons les murs sacrés et chéris du Ciel à un indigne joug, nous suivrons l'impulsion de notre pitié, en relevant ton trône. Aujourdliui

CHANT lY. ••

cette pitié serait impie : nous rendrons à Dieu seul nos premiers deroirs. •

A ces mots, Armide s'incline, et reste un moment im* mobile ; puis lerant ses yeux pleins de larmes, elle s*ëcrie d'un ton plaintif : « Malheureuse ! pourquoi donc le Ciel m'a-t-il départi une rie aussi constamment triste ! les hommes changeront de nature et de caractère, avant que mon sort cruel qprouve un adoucissement. En vain je me désole : il ne me reste même pas Tespérance : les prières nont plus d'écho dans le cœur des mortels. Peut-être ma douleur, qui ne t'émeut pas, fléchirait-elle le tyran, mon persécuteur? Je ne yeux pas t'accuser d'inclémence, quoique tu me refuses un bien fiûble secours ; le Gel, seul auteur de mes maux, rend ta pitié inexorable. Non, seigneur, ce n'est point toi, ce n'est point ta bonté, mais mon destin qui m'enlève tout appui. Cruel destin ! destin impie ! arrache-moi désormais une vie odieuse. Hélas! c'était «trop peu de m'avoir privée, enfant, de tous les soins de ma famille ; tu me prives encore de mon royaume, et, pauvre victime, tu me tiens captive sous le couteau! Puisque les lois de l'honneur ne me permettent pas de rester longtemps ici, à qui aurais-je recours? Où me cacher? Qud sera mon refuge contre le perfide? Est-il sous le ciel une retraite pmir échapper à la tyrannie? Je vois la mort : en vain je la fuirais, ma main saura la prévenir ! »

Un majestueux dédain enflamme les regards d' Armide. D'un air triste, indignée, eUe se détourne, feint de vouloir partir. Ses yeux roulent des larmes abondantes, effet de la colère et de la douleur; on dirait de brillantes perles aux rayons du soleiL Ses joues vermeilles en sont inondées ; elles paraissent comme ces fleurs naissantes, qui, après la rosée, ouvrent leur calice avec les premières lueurs du jour: l'aurore les admire, elle voudrait en parer sa blonde chevelure. Les pleurs de la jeune fille produisent un effet pareil au feu sacré qui embrase les poitrines. O miracle d'amour ! tu fais brûler dans l'eau, tu peux faire sortir

te JÉRUSÀLEil dAuyrêe.

des flammes de k^nce ! toujours |NMssant Bor la nature, tu t*es surpassé toi-même en faveur d^Armîde !

Cette douleur £einte asrache de vraies larmes m plus grand nombre des chefs Francs ; elle attendrit les ocemk les plus durs. Tous s'affligent avec Armide, et disenit : « Si Godefroi lui refuse la grâce qu'elle sollicite, il aura été nouiri par une bâte fiéroee, enÊmte dans les goulfres des Alpes, sur le&afireuKTOohers où la vague écumantese brise. Ouel celui qui jette dans le désesp^iir une telle beaofeé. » Oaacun mumiiu^ et se tait. Le jeune Enabidlie, an visage fervent d*amour et de pitié, s'avance ^ parle avec audace :

n O mon fi'ère et seigneur, dit-^il à Godeiroi , ton esprit serait trop t<9nace à son premier avis, s'il ne cédait aux prières, aux souhaits communs. Sans doute, les chefs qui iiuiintiemient ces peuples soumis ne peuvent s'élotgiier des murs assiégés et négliger leur mission; mais pourquoi ne pas choisir dix défenseurs d'une juste cause, parmi nous autres, aventuriers sans emjJoi spécial, moins astreints à tes lois? Venger une vierge innocente, ce n'est pas renoncer à servir Dieu : les dépouilles d'un t^ran sont toujours agréables au Csel. Si l'intérêt général ne ane guidait pas dans cette entreprise, je m'y dévouerais par devoir : notre rang nous oblige à porter secours aux nobles dames. Ah ! pour Dieu, jamais on ne «doit dire en France, on la courtoisie est en hoonneur, que nous avons craint de braver les fatigues pour «me piisuse^ quereHe. Quant à moi, je dépose ici mon casque «t ma cuirasse ; je quitte mon épée ; je ne veux pas me sei^r indignement de mes aimes, ni usurper le nom de dievalier ! »

Tel fut le discours d'Eustache. Ses conpi^nons, d'nne voix unanime, approuvent ses paroles; ils proclament le conseil bon et utile; ils entourent, pressent, supplient leur capitaine : « Je cède, dit akvrs Godefroi ; je me rends à tant de sollicitations. Que la jeune ^lle obtienne sa demande ; elle le doit à voscKNsaeils, non aux miens. Mais si Godefroi, votre chef, trouve en vous (diéissance, mode-

CHAiNT IV. M

rez Tocre ardeor! • Une Imir dit que ces ttiots. Ombicn sont ptossanieft le» krnm d'une belle femme, les douces paroles que sa bouche pronoace! Des lèvres d' Armidese»* lile sortirune diaine d'or, p^ur eidaocr Fane à sa vokmtc.

EusIacherappeUei «C hn dit ; « Calme tes douleurs^ igr^ ciease li&e; bientôt tu auras le seoours récUané de nous. • Alon les traiîta d'Armide s adoucissent; de son vaiie elle aèclfe ses yeux. Son a^>ect est riant : le Ciel lui««ièma en lut épris. Elle remercie Eustache de ce gnuid serrice : « Le monde, sécrie*t-eUe, en conservera éternellement la mémoire; toujouiis elle restera empreinte dans mon cœur ! » Une éloquence muette, des gestes e94>ressif% sup pléent à tout œ que sa langue ne peut exprimer; sa dissimulation n*inspire aucune défiance.

Voyant la fortune sourire à ses fraudes, Armide veut achever son «euvre coupable avant que sa pensée soit découverte; elle veut, par ses doux accents, par son hean visage, faire plus que Modée ou Circé avec leurs artifices ; et sa voix harmonieuse se flatte d*assoupir les plus éveillés. Elle épuise les ressources de son art pour attiivr dans ses filets de nouveaux amants ; elle n'emploie pas avec tous les mêmes charmes^ elle les varie sdon Topportunite. Tantôt, jouant la pudeiv, eUe tient ses yeux baissés; taatot ils brillent passioUDés et avides; tour à tonraimée du frein et de Taiguilloa, elle presse les timides, retient les exaltés. Si elle en découvre quelquesHins Tànie attiédie par les soupçons, elle lanoe sur eux un regard pénétrant, les encourage d'un gracieux sourire. Ainsi elle excite les désirs paresseux, fortifie Tespérance douteuse. D'antres, guidés ^nr une asdeur aveugle ot téméraire, osent-ik montrer trop d*audace, alors Axmide est avare de douces paroles, de cbux regards; elle inspire le respect et la crainte; mais son front dédaigneux laisse entrevoir an rayon de pitié. Aai^ rès d elle, on craint ; om ne désespère jamais ; les désirs sont d'autant plus vtis, qu eUe parafe plus altière.

•8 JÉRUSALEM DÊLIYRËE.

La jeune fille se tient à l'écart; tout éplorée, elle oompose son yisage et son maintien; ses yeux versent des larmes qu'elle a l'air de vouloir retenir; des cœurs naîfis, trompés par ses artifices, pleurent souvent avec elle. Les flèches de l'amour, acérées par la pitié, deviennent une arme puissante sur l'âme. Puis, comme si Armide se séparait de ses tristes pensées, la joie au fi^oll^ un sourire céleste sur les lèvres, elle vole vers ses amants, leur adresse la parole, leur donne un nouvel espoir. Son regard étincelle : on dirait un double soleil, dissipant de sombres nuages. Ses douces paroles, son doux sourire, enivrent les sens ; peu accoutumée aux plaisirs, l'âme des guerriers semble prête à les abandonner. Hélas! cruel amour! il y a toujours de l'amertume dans tes douceurs! tes maux et tes remèdes ont toujours été mortels !

Ces situations si diverses, de firoideurs et de flammes, de ris et de pleurs, de crainte et d'espérance, accroissent le martyre des amants; l'artificieuse Armide s'en £ait un jeu. Si d'une voix faible, tremblante, on ose lui exprimer sa peine, elle feint de ne pas comprendre, tant elle est inexpérimentée en amour ! ou bien, les yeux baissés, ses traits se colorent d'une chaste rougeur; elle cache ses dédains sous les roses de son beau visage. Un de ses adorateurs cherche-t-il à lui parler, elle l'évite en fuyant, et si elle lui permet de s'approcher, elle sait le contenir. Abusé tout le jour par de vaines erreiu^s, l'amant fatigué, déçu, reste le soir sans espérance : ainsi un chasseur, à l'approche de la nuit, perd la trace de l'agile animal qu'il n'a pu atteindre.

Tels furent les artifices d' Armide pour soumettre mille et mille cœurs ; telles furent les armes employées pour les asservir à l'Amour. Quoi d étonnant que le fier Achille, Hercule et Thésée, soient devenus la proie de ce dieu, puisque les champions de Jésus-Christ se laissèrent prendre dans ses filets par une impie!

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