CHAUT IX. IM
entoure son visage. Tel, après Forage, le soleil, au nùlieu des nues, étale ses éclatantes couleurs ; telle une étoile fend l'espace, et se précipite au sein des mers.
L'archange Michel touche enfin les lieux où la troupe impie, infernale, allume la fureur des Païens; il demeure suspendu par la seule force de ses ailes, agite sa lance : « Ames maudites, s'écrie-t*il, vous devriez connaître les foudres terribles du Roi du monde; couverts d'opprobres, d'extrêmes misères, d'afïreux tourments, vous restez encore superbes! Il est écrit dans le ciel : à un signal vénérable, les murs de Jérusalem crouleront, et là Cité sainte ouvrira ses portes. Pourquoi lutter contre le destin ? Pourquoi irriter la céleste cour? Fuyez, esprits de désordre, rentrez dans votre repaire, séjour des supplices et de la mort; vos guerres, vos triomphes, seront ensevelis dans la profondeur de vos cachots. Là, sur les coupables, exercez vos cnmutés aux sombres accords des cris, des grincements de dents, au bruit des fers et de vos chaînes. » Il dit, et de sa formidable lance, il presse, frappe les plus paresseux. Les monstres abandonnent en gémissant les belles régions de la lumière et des étoiles; ils précipitent leur vol vers les abîmes, et vont accroître la douletir des damnés. Jamais une telle nuée d'oiseaux n'a traversé les mers pour chercher de plus douces contrées; moins nombreuses sont les feuilles desséchées par les premiers froids d'automne. Délivré de ce fléau, le ciel secoue sa tristesse et reprend son joyeux aspect.
Alecto n'agite plus ses serpents, elle n'embrase plus la redoutable poitrine du Qrcassien; piais la fureur du Bar* bare ne fléchit pas; il dirige son fer cruel sur des groupes épaii^de Francs; il confond les chefs et les soldats, frappe les lètes les plus viles et les plus altières. Non loin de là, Clorinde disperse dans la plaine les membres brisés des Chrétiens; elle atteint de son épée Bérenger; le fer pénètre auprès du cœur, séjour de la vie, et sort san^^ant par les épaules. La guerrière blesse Albin au gosier, et
jÈRUSAunc BiLnrRÈB.
Gallus au TÙa^ ; puis elle abtt U main droite de Germer, cette main, encore armée, s*agite sur la poussière : ainà la queue d une vipère, séparée de son corps, cherche en Tain à s'y réunir. Clorinde se tourne vers Achille, appesantit sur lui son fer; la tète du fidèle roule sanglant» Affreux spectacle! le corps du guerrier, iounobile, i«rte toujours sur son cheval; libre de tout frein, s^irès miHe détours, le coursier s'en débarrasse en bcMidissant.
Tandis que l'indomptable Clorinde pouvsuit Farmée d!Occida[it, l'alûère Gildippe, à son exemple, ne hit pas un BMÛns grand massacre des Sarrasins; toutes deux, du même sexe^jnontrent une égale audaee, une semblable valeur; il ne leur est pas pemîs de lutter Tune contre l'antre, le Destin les réserve à des ennrana plus poissants. Les deux Amazones s'élancent^ se heurtent; elles ne peu» vent souvrir un passage, tant la foule est épaisse ! Guelfr se jette alors sur Clorinde, son fer lui effleure le €»te. La guerrière riposte, le Franc est attenH d'une cmdfc Ues» sure; vainement il redouble ses coups. Les Chrétiens entourent Guelfe, leur chef et leur guide; en face d'eux la multitude des Païens s'accroît; la bataille devient Immble, Sarrasins et Fidèles se mêlent et se confondent.
Du haut de la céleste voÀte, l'Aurore découvre aux mortels son beau visage de pourpre et cf or. Le féroce Ai^* lan a profité du tumulte pour s'échapper de sa prison; une araiure est à terre, bonne ou mauvaise il In revêt à la hâte; déjà il est au camp, et veut, par de nouveaux ex<* ploits, faire oublier sa récente erreur. Tel un «aonrsier captif brise ses liens, conquiert sa liberté; â va se jouer panni les troufieaux, dans les fleuves op sur les prairies; sa crinière flotte au vent, sa noble tète se relève aiirec fierté, de ses pieds il finj^ le sable, et ses bennisBemeuts sonores, font retentir les airs. Tel parait ArgiBun, ynipeg» farouche, intrépide, le regard enflammé ; il s élance rapide^ h poussière garde à peine femprenite de set paa; rien ne ranréte« Airûré an milieu des enneons, il s ectîe d'une voix
€SA1IT ISL Itl
tonnante : « Vils rebuts des humains, Arabes Toleurs et paresseux, doù tous Tient aujoord*hui tant Jaudace? Vous ne pourrez supporter le poids d'un casque, d'une cui* raase; tous ne saTes ni vous armer ni tous défendre; faibles et timides, tos coups se perdent dans respace, Totre saint est dans la fuite, et si un moment tous triomphes, c'est dans l'obscurité des nuits. Maintenant les ténè« bres se dissipent; montrez donc TOtre force, Totre Talenr! »
Il parle encore, et déjà sa cmelle épée renrerse Algazel; la parole expire sur les lèrres du barbare, une subite hacrenr le prire de la clarté dn jour, le froid de la mort glace se» Tirines; {dein de rage, ses dents furieuses déchirent la terre qui reçoit son dernier sonffle. Le Taillant Chrétien tue Saladin, Muleasse, Agricalte ; d'un seul coup il partage le corps d'AlcEazil, perce la poitrine d'Ariadin, le terrasse et l'insulte par de cruelles railleries. L'Infidèle entr'ouTfe ses jeux mourants; d'une Toix altérée il répond aux outrages dn Tainqueur : « Qui que tu sois, tu ne jouiras pas longtemps de tes triomphes; un sort pareil au mien t'attend, et le bras Tigoureux de nos guerriers fera justice de ton orgueil ! ^ Laisse au ciel le soin de ma destinée, réplique Ârgillan aTec un sourire amer; toi, meors ici, sers de pAture aux chiens et aux oiseaux de proie! • Au même instant, il le'presse du pied, lui arrache laTie^
Parmi b foule des archers se trouTe un page du sou«* dan; les premières fleurs de la jeunesse ornent encore son Tisage; ses joues, trempées de sueur, ont l'éclat des perles, de la rosée; la poussière couvre ses chcTeux bouclé» et paraît les embellir ; une fierté dédaigneuse donne de la noblesse à ses Uraîts» Le tourbillon ou la flamme est moins rapide que ce page ; la neige au sommet des Apennins est neii» blanche que son ooorsier ; sa main agite un jaTclot ; une épée pend à son côté, elle repose dans une brillante emwàoff^ trarail barbare enriehi d*op. Aride tle gloire,
m lÉRUSALEH DÉUYRÊB.
Fimpëtueux enFant se jette avec délices sur les rangs ennemis, partout il porte le désordre. Argillàn, attentif, épie le moment où il pourra le frapper; bientôt il tue son cheTal, attaque le cavalier avec furie ; et sur sa figure suppliante, il dirige, le cruel, une arme inexorable ! Le fer semble plus humain que son maître, il se détourne; mais le Chrétien le pousse de nouveau, et fait une large plaie à ce gracieux ouvrage de la nature.
Non loin de là, Soliman était aux prises avec le Capitaine; à laspect des dangers de lenfant, il abandonne la bataille, tourne la bride de son cheval et le presse ; il arrive trop tard pour secourir son cher Lesbin, assez tôt pour le venger. O douleur ! il laperçoit étendu mort, semblable à une belle plante tout récemment flétrie ; il regarde ses yeux languissants, sa tête penchée sur ses épaules. Sa mélancolique pâleur éveille la pitié; le cceur de marbre du soudan s*aniollit, des larmes s*échappent de ses yeux ! Tu pleures, Soliman ! et naguère, Tœil impassible, tu contemplais la destruction de ton empire ! Le sang de l'infortuné jeune homme fume sur le fer ennemi; à cette vue, la colère du Sarrasin se rallume, ses larmes se tarissent; il se précipite sur Argillàn, lève le bras; d*un seul coup, il lui fend le casque, la tète et le bouclier. Ce grand exploit était bien digne de Soliman ! Sa vengeance n est pas éteinte; monté sur son coursier, il lutte contre un cadavre. Tel dans sa rage, un chien mord la pierre qui l'a blessé. Faible remède à Timmense douleur du Païen ! sur ce corps inanimé, sa cruauté est impuissante. Pendant ce temps, Godefroi ne frappait pas eu vain, sa colère nétait pas stérile.
La vieille milice de Soliman se compose de mille Turcs, couverts d'armures, guerriers indomptables à la fatigue, d'un courage audacieux, habitués à tous les périls; ib avaient accoiïipagné leur chef aux déserts de l'Arabie, et dans la mauvaise fortune, toujours ils .furent ses amis. Cette milice, d'une valeur égale à celle des Francs, sV
CMAKt IX. m
Tance par groupes épais. Godefroi, le fer en main, s*élance sur elle; il atteint le visage du fier Corcutte, le flanc de Rostin y il abat la tête de Sélim, et coupe à Rossen les deux bras. Ces guerriers ne tombent pas seuls ; d'autres blessés, d'autres morts les suivent. Godefroi décime les Sarrasins, soutient leurs attaques; la fortune des Barbares ne fléchit pas, ils conservent encore l'espérance. Tout à coup s'élève un immense nuage de poussière ; il porte dans son sein les foudres des batailles ; des armures bril* lent, répandent au loin un éclat subit, et épouvantent les Infidèles. Cinquante cavaliers paraissent; ils déploient sur leur cuirasse d'ai^ent la croix vermeille et triomphante. Non, eusse -je cent bouches, cent langues, une poitrine, une voix de fer, non, jamais je ne pourrais compter le nombre de Païens que renverse le premier choc de ce terrible escadron. L'Arabe succombe sans se défendre ; le Turc indompté résiste et périt en combattant.
Partout régnent l'horreur, la cruauté, la douleur et l'effroi ; un lac de sang inonde la plaine ; la mort victorieuse erre de tous côtés. Le roi égyptien, joyeux de sa récente fortune, s'éloigne de la ville avec une partie de ses gens; sur une hauteur il considère la bataille. Aladin voit son armée en désordre; il fait sonner la retraite, envoie à Argant, à Clorinde, messages sur messages, les supplie de se retirer; ivres de sang, aveuglés par la rage, tous deux refusent d'obéir. Ils cèdent enfin, et dans leur fuite, ils tachent de rallier les troupes. Qui peut donner des lois à la multitude, maîtriser la crainte et les làchelés? Les Sarrasins sont en déroute ; lesuns abandonnent leur boudier, les autres leur épée ; pour eux le fer n est plus un appui, c est un fardeau. Entre la cité et la plaine, de l'occident au midi, se trouve un vallon hérissé de rochers ; les Barbares s'y précipitent, et un épais tourbillon de poussière enveloppe les remparts. Guelfe arrête sa troupe ; il ne veut pas l'exposer sur des chemins déserts, où le tyran aurait l'avantage. De son
IS
Iti JÈRCSALEH DËUTHÉE.
côte, Aladin, après cette affreuse mêlée, rassemble les
siens ilans la Tille.
Soliman a exécute tout ce que peut un mortel ; courert (le sang et de sueur, ses forces sont épuiséesj une respiration lourde, pesante, oppresse sa poitrine; son bras plie sous le poids du bouclier ; sa main affaiblie se refuse à manier son fer; ce fer est émoussé, il meurtrit et ne coupe plus. Indécis, irrésolu, le farouche Soudan doit-il mourir de sa propre main? enlèvera-i-il à d'autres une aussi grande gloire? ou bien, survivra-t-il à sa débite, metlra-t-il ses jours en sûreté ? • Le Destin triomphe, s'écrie-t-il; mon exil sera le trophée de sa victoire; l'ennenii me verra fuir, il insultera de nouveau à mon malheur. Qu'importe, si je puis encore troubler sa paix et son trône mal affermi? Je ne cède pas : le souvenir de mes aHronts rend ma haine éternelle; toujours cruel, implacable, du sein même du sépulcre je surgirai pour le combat ! >