XV
liltéraliire du xvi* siècle ; on mélail les bergeries aux exploilsdes paladins; à côté des batailles, on plaçait les amours naïves, l'existence tranquille de la campagne, celle vallée de Tempe empruntée à la Grèce et aux grands romans de chevalerie. VAminta fut jouée à la cour de Ferrare avec un éclat inouï'. 11 y a des époques où l'on a besoin des sentiments tendres et de la vie simple des pasteurs ; ce sont en général les temps agités ; on cherche des contrastes, on se délasse ainsi des trop vives émotions de la guerre étrangère ou des désordres civils. Quelque éclatant que fût le succès de VAminta, le Tasse demeura préoccupé de sa Gerusalemme ; retiré alors chez Lucrèce d'Esté, princesse d'I rbin, ce fut à Caslel-Durante qu'il composa les derniers chants de son poème épique ; puis if accompagna le duc Alphonse qui allait à Venise au-devant de Henri III, prince fugitif du royaume de Pologne, et qui secouait ce pesant diadème comme un poids importun.
Les souffrances du Tasse commencent; cette exislencë active, ce travail persévérant lui avaient donné une violente fièvre. On ne sait pas assez tout ce que coûte de tourments une vaste composition littéraire, et le frémissemenï de l'âme, et l'agitation de l'esprit, et la crainte de la critique, et le sentiment de sa propre imperfection, et l'enthousiasme même du succès. Ce fut pourtant au milieu de cette crise que le Tasse acheva son travail - ; il en expédia le manuscrit h Rome chez son ami Scipion de Gonzague, avec prière de le lire attentivement et de lui en signaler les défauts ; d'autres copies furent également envoyées k ses amis de Ferrare et de Padoue. 11 en résulta beaucoup d'observations, quelques-unes sages, phisieurs étroites et pleines de préjugés. Le Tasse prit la peine de les réfuter une à une ; jamais peut-être on ne déploya une plus
' Dans les premiers mois de '157 3 ; publiée à Venise riiez les Aide, en 1581 sous ce tilre . Jinirita Jarola hnscarrccia, in-S**. U en existe de nombreuses éditions et des traductions dans toutes les langues.
«Avril 1575.
\vj rf)RQl ATO TASSO.
prodigieuse instruction: on s'aperçoit que le poète, tout empreint des somenirsde l'antiquité, s'est nourri des études d'Homère et de Virgile : il défend son œuvre en citant mille exemples; il veut prouver surtout que ce n'est pas une création et qu'il a gardé fidèlement la méthode classique '. Dans ce siècle on repoussait toute innovation littéraire, et le plus grand reproche fait à Luigi Ariosto fut de s'être affranchi, dans VOrlando fiirioso, des règles inflexibles d'Aristote.
Depuis les premières souffrances de sa vie, le Tasse paraît plus inquiet, plus agité; il a déjà le projet de se séparer de la maison d'Esté, et dans un second voyage à Rome, Scipion de Gonzague le présenta au cardinal Ferdinand de Médicis, devenu plus tard grand-duc de Toscane, qui voulut le retenir auprès de lui. Rome frappait vivement l'imagination du Tasse ; sa poésie s'était inspirée des douces légendes que la piété avait jetées au peuple; le Sauveur des hommes, la Vierge Marie, les saints, toute celte brillante myriade de bienheureux avaient reçu ses hommages-. Torquato Tasso est fervent dans sa dévotion; il assiste à Rome au Jubilé, temps de pardon et de repentir : le spectacle de tout un peuple qui demandait grâce et merci à Dieu parlait à son àme ardente. I.o Tasse s'était représenté l'enfer, ses épouvantables tourments ; il rêvait un paradis de bonheur et de délices, et ces préoccupations contribuèrent beaucoup à Tétai de sombre exaltation qui le fit confondre avec les insensés.
Torquato revint à Ferrare triste et mélancolique ; il voyait partout des ennemis ^. Souvent il arrive que les esprits supérieurs s'imaginent être en proie à la persécution ;
* Letlere poetiche, lom. v de l'édition de Florence, loc. cit.
* On peut voir, lom. ii de ses Œuvres, les camoni adressées a Ja Vierge et aux saints patrons; il v a aussi un beau poëme à la Vieree Marie : Lagrime dî Maria vergine, imprimé à part, Rome, ^593, \n-U° .
•' Le Tasse eut alors une alTaire qui fil quelque bruit à Ferrare; trois jeune< hommes, ou détour d'une rue, se précipitèrent sur lui. Torquato, sans se laisser intimider, saisil ?on é[u-'e ef mir en fuite les a>-aill3nl< : la multitude, qui admire
1544-15'Jô. xvij
le Tasse a cela de commun peut-être avec Rousseau si profondément malheureux, si pesant môme pour ceux qui cherchaient à embellir sa vie : quand le carac ère humain s'est aigri, le mal est sans remède. Cependant il y avait de la réalité dans cette jalousie qui s'attachait à la renommée du poëte; on fouillait ses papiers, on interceptait ses lettres. Le duc Alphonse s'apercevait de ce chagrin, et sa sœur, la princesse Léonore, cette favorable divinité, conduisit son poëte de prédilection dans une délicieuse villa où il reprit avec ardeur la correction de sa Gerusalemme.
Tout à coup, tandis qu'il perfectionne son œuvre, et la nuit et le jour, le Tasse apprend que l'on imprime à son insu la Jérusalem délivrée. Quel tourment ne dut pas éprouver son îîme ! Vous tous qui travaillez laborieusement, et qui savez les douleurs que cause à l'amour-propre une seule incorrection, il vous est facile de comprendre les angoisses du poëte lorsqu'il sut qu'on allait publier sans lui un livre sujet encore à bien des modifications, à bien des changements; Torquato, le cœur flétri, supplia le duc Alphonse d'écrire à Parme, à Gênes, au pape, à tous les princes d'Italie pour en arrêter l'impression '. De là, ses grandes terreurs ; comme ses ennemis lui ont ravi le produit de ses veilles, il se persuade qu'ils en veulent à sa vie, à son existence auprès du duc de Ferrare ; peut-être ses croyances vont être dénoncées au tribunal du saint-office, il craint d'avoir exprimé des doutes sur le mystère de l'Incarnation et sur divers dogmes de la foi ; aussitôt il court à Bologne chez l'inquisiteur, il s'agenouille, confesse ses fautes, et quand le religieux luimême le rassure, Torquato rejette l'absolution ; en vain Alphonse et Léonore tâchent d'apaiser ses scrupules ;
toujours un acte de courage, récita pendant plusieurs mois ce distique de sa composition : <> Avec la plume et l'e'pe'e, nul n'égale Torquatu, . Culla ptnnac cvlla .-paJu
yrr-in i-al '^uanfu Torqualu.
' Décembre 137 6
xviij TORQUATO TASSO.
plus que jamais il est préoccupé de la douloureuse idée
d'une damnation éternelle.
Celte exaltation d'esprit devient presque de la folie ; le Tasse se méGe de ceux qui l'entourent, il s'imagine que ses serviteurs conspirent contre lui ; un soir, sous les lustres brillants du palais de Ferrare, lorsque dans le salon de la duchesse dTibin une nombreuse assemblée se livrait à toutes les distractions d'un bal, Torquato, Tœil égaré, se précipite un couteau à la main sur un de ses domestiques qu'il soupçonnait d'intelligence avec ses ennemis ^ Le sang italien bouillonne dans les veines du poêle; il agite le poignard comme naguère il maniait l'épée. Cette tentative d'assassinat devait être punie; le duc de Ferrare fit enfermer le Tasse dans une tourelle du château. Torquato s'occupe toute la journée à envoyer des placets à Alphonse, avec prière de lui rendre sa liberté ; il l'obtient enfin, et le premier usage qu'il en fait, c'est d'aller chez le grand inquisiteur de Ferrare. Le vieux moine le proclame encore très-orthodoxe ; Torquato n'en croit rien; il discute, il commente la sentence, et va se renfermer dans le couvent de Saint-François où il écrit lettres sur lettres aux cardinaux à Rome, puis au duc Alphonse, et ces lettres sont tellement empreintes d'une triste préoccupation, que le duc de Ferrare lui ordonne de cesser sa correspondance. Alors les frayeurs du Tasse redoublent : cette disgrâce n'était-elle pas l'œuvre de ses ennemis? Il s'en inquiète encore; il lui semble voir l'inquisition et la police ducale ^e réunir contre sa vie malheureuse ; dans une nuit obscure, il sort du couvent, franchit les murailles de la ville; sans argent, presque sans vêtements, il s'éloigne seul, et n'emporte même pas une copie de son poôme, comme le Camoêns au milieu de la tempête et du naufrage.
Il faut déplorer ici cette inlirmité de notre nature qui place la folie et l'exaltation à cOté du génie; le vulgaire
' Le 17 juin 1377.
1544-1595. xi|
peut s'en étonner, mais quand on touche le cœur humain, on s'explique comment la trop grande méditation sur soimême pousse à cette effervescence d'idées qui brise le cerveau. Que des hommes méthodiques, des intelligences compassées mènent doucement la vie, sans émotions, sans tourmentes, cela se conçoit; mais l'homme de génie a sans cesse le cœur déchiré, les entrailles en feu ; il se crée des fantômes et des chimères qui l'inspirent ou le tourmentent. Le Tasse se rendit à Sorrento, sa ville natale, auprès d'une sœur qu'il chérissait. La vue des lieu\ de son enfance, cet air du berceau que l'on respire à pleins poumons, les douces consolations de sa famille, ramenèrent le calme dans son esprit; il s'adresse au duc de Ferrare pour obtenir de nouveau ses bonnes grâces; point de réponse. Alors il quitte Sorrento avec la même précipitation qu'il avait mise à fuir le couvent de Saint- François ; il vient à Rome, il écrit et fait écrire au duc de Ferrare. Alphonse consent à le recevoir, et tandis qu'il l'accueille avec bonté, le poète croit voir de la froideur dans cette réception ; Torqualo demande avec instance ses papiers, la copie de sa Gerusalemme ; il se désespère de ce qu'on ne les lui rend pas, et s'éloigne une fois encore de Ferrare. La misère l'accompagne ; il erre de Mantoue à Padoue, de Padoue à Venise et à Lrbin, où le duc régnant lui donne une noble hospitalité '.
Voilà l'homme avec ses faiblesses, voici maintenant le poëte dans son admirable génie. Au milieu de cette période de malheurs et de disgr;1ces, le Tasse exerçait son prodigieux talent poétique ; tant(M il relouchait de mémoire les belles pages de la Jérusalem, tantôt il improvisait un sonnet, une ode, une canzone. U est une de ces touchantes productions où Torqualo retrace les infortunes et les douleurs de son existence; il se prend au berceau, il se présente comme l'enfant de la désolation et de la tristesse : «Hélas! s'écrie-t-il, dés le premier jour où
Août -1578.
\x rORQLAlO lASSO.
je respirai l'air el la vie, quand j'ouvris les yeux à cette lumière qui jamais ne fut sereine pour moi, la fortune injuste et cruelle me prit pour son jouet ; je reçus d'elle des blessures que la plus longue vie pourrait à peine cicatriser. J'en atteste la glorieuse Syrène (de Sorrenlo) : monberceau fut placé près de son sépulcre; et pourquoi, dès la première atteinte, n'y eus-je pas aussi ma tombe? J'étais encore petit enfant lorsque l'impitoyable fortune m'arracha du sein de ma mère ; je me rappelle en soupirant ses baisers qu'elle inondait de larmes douloureuses, je me rappelle ses ardentes prières que les vents fugitifs ont emportées. Je ne devais plus me retrouver mon visage sur son visage, pressé dans ses bras avec de si fortes, de si étroites étreintes. Hélas î je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou Camille, mon père errant et fugitif.... O mon père, mon bon père, toi qui me regardes du haut des cieux; j'ai pleuré, tu le sais, ta maladie et ta mort, j'ai baigné de pleurs en gémissant ton lit de souffrances et ta tombe ; maintenant élevé dans les sphères i'élestes, tu es heureux ; on te doit des honneurs et non des larmes : seul je dois épuiser la coupe entière de la douleur ^ »
La terreur ne cesse pas de dominer Torquato; il veut abandonner l'Italie, franchir les Alpes, mettre des rochers, des précipices entre lui et ses ennemis ; il marche errant, à pied, sur la roule du Piémont, et arrive dans l'état le plus
* Oimél dal di, che pria Cun sospir mi rimembra, e Jugli ardenti
Trassi Vaure vitali, e i lumi apersi Preghi, che sert portar l'aure fugaci,
ji qiiesta luce a me non mai serena, CK io giungernon doreapiU \'olto a voltu
Fui deir ingiusta, e ria Fra quelle braccia accolto
Trastullo, e segno: e di sua man sof/ersi Con nodi cosï stretti, e si senaci.
Piaghe, che lunga eta risalda appena. Lasso! e seguii con mal sicure piattte,
Sassel la gluriusa aima Sirena, QualAscaniu.o Camilla.il padre errante.
Apprcssu il cui sepolcru cbbi la cuna: Padre, obuon padre, che dal Ciel rimiri,
Cosi ai'uto !•' ai-essi o tomba, ofossu Egro, e morto ti piansi, e ben tu il sai
Alla prima percossa. E gemendo se aidai
Me dal sen délia madn: cmpia fortuna La tomba., c il letto : or che negli alti ^In
Pargoletto direhe . ah ! di que bar/. Ta godi, a te si de^e onvr, non Uifto.
r.V ella bagno di lagiim': d:denti, A me icr^ato il mio dnlor :ia iuttu.
1544-151)5. xxj
misérable aux purles de Turin ; les i,^arcles, eu voyant son aspect sauvage, lui refusent l'entrée de la ville, et le poète allait être confondu avec les voleurs qui infestaient la Savoie, si un de ses anciens amis ne l'eut reconnu et protégé. Le Tasse trouve là une fois encore l'hospitalité généreuse: les petits princes d'Ilalie se faisaient un honneur de s'attacher la plus haute intelligence de leur époque ; Torquato distribuait alors la gloire, ses vers étaient récités par le peuple, et déjà ses chants donnaient l'immortalité.
L'apre climat des montagnes ne convenait pas à la douce imagination du Tasse ; Ferrare, théAtrc de ses succès et de ses distractions premières, revient à sa pensée, et, par les froidures de février, il quitte Turin pour retourner à la cour d'Alphonse. Au milieu des fôles et des carrousels, on s'aperçut à peine de l'arrivée du poëte;les courtisans se moquèrent de lui, car l'exaltation de son esprit était empreinte dans ses traits en caractères indélébiles: jeune encore, le Tasse portait sur sa physionomie les ravages du temps. Celui qui avait chanté la maison d'Esté ne put obtenir un regard, une parole amie. Torquato, indigné, se livre à la colère; il maudit Alphonse et sa race, il regrette publiquement de les avoir célébrés dans ses vers, et le duc, instruit de ces emportements, fait conduire le poëte dans la prison des fous furieux ^
Le Tasse fut renfermé à l'hôpital Sainte-Anne, car les hospices et les monastères servaient alors de refuge à toutes les infirmités de l'existence. On a dit que quelques indiscrétions sur ses amours avec Léonore avaient amené la réclusion de l'auteur de la Jérusalem : ne s'est-on pas laissé entraîner à un parallèle avec Ovide? Le Tasse ressemble par plus d'un trait au poëte latin; les Tristes et les Pontiques d'Ovide furent écrites dans son exil de la Scythie, et le Tasse acheva plusieurs de ses belles canzoni dans sa captivité à l'hôpital Sainte-Anne. Quel jugement porter sur la brusque dérision d'Alphonse? Comment la maison
' Mars ^579.
ixij TORQUATO TASSO.
d'Esté, prolectrice du talent et du génie, put-elle s'abandonner à une si étroite vengeance? Qui sait; peut-être la conduite du Tasse, ce caractère de douleurs et d'agitations malheureuses n'ont pas été bien compris; il y eut de l'amertume dans les paroles du poêle, de l'aigreur dans ses reproches. Comme il avait beaucoup fait pour les princes de Ferrare, il croyait devoir en exiger beaucoup, et cela importune la puissance; elle se défait au plus vile de ces voix fâcheuses qui l'accusent d'avoir oublié de nobles services.
Le déplorable étal du Ta>se dans sa prison vint de celte solitude cruelle qui place sans cesse l'imagination en face d'elle-même; Torquato eut alors ses apparitions; comme Socrate, il eut son génie familier; comme Pascal, il eut son abîme; comme les chroniqueurs et les trouvères du moyen âge, il vit devant lui la Vierge éblouissante de clartés célestes, rayon d'espérance qui se montre toujours aux malheureux'. A cette époque l'infortuné captif compose avec une élonnanle fécondité des ^onnels,dcs canzoni, et, chose curieuse, celle qu'il avait tant aimée, laid célébrée, s'efface de la vie, Léonore meurt, et son poêle ne jette pas une fleur sur sa tombe. Puis, une grande douleur, dès longtemps pressentie, vint s'unir à toutes les autres; quatorze chants de la Jérusalem, imprimés sur une copie informe, parurent à Venise sans qu'il put s'y opposer; néanmoins, le succès en fut si prodigieux, que huit éditions se succédèrent en une seule année"-.
A quoi aboutissait tant de célébrité? à faire montrer
' "Je n'en pui> |>Im5, écrjvait-i! a son ami Maiirizir) ("aianeo ; inainlen.-inl l'espérance me manque, el mes iiiiseres s'accroissent : ura îiiantann le sprranze. r rresrr la mi^eria; des étincelles brillantes sortent de mes yeux, des sifflements luirribles déchirent mes oreilles, et j'aurais craint de succomber si je n'avais aperçu distinclemcnl la î^lorieuse Vierge Marie, tenant son fils dans ses bras, enUuuée d'un cercle resplendissant des plus vives couleurs; je ne doi» donc point désespérer de sa grâce
* Trois a Venîse, une à Casal-Maggiore, deux à Ferrare et deux à Parme, toutes en 1581. La seconde édition de Parme, e» celle de Mantoue en 1 5Si, sent les plus estimées.
1544-1595. xxiij
le Tasse comme une bête fauve; (ous les étrangers le visitaient en traversant Ferrare, et c'était alors un ylouloureux spectacle de contempler le chantre immortel de Godefroi; ses yeux s'effaçaient sous des cils toulfus, ses traits pâles et contractés apparaissaient à peine sous sa chevelure en désordre et sa barbe crépue. Montaigne se rendit auprès du Tasse dans un voyage qu'il fit à Rome, et ce philosophe au cœur sec ne Irouva dans son âme qu'une froide réflexion à l'aspect de tant de misères '. La seule consolation du Tasse était sa dévotion à la Vierge 3Iarie, il s'y voue tout entier, s'y recommande dans une maladie grave, et lorsqu'il recouvre la santé il lui consacre deux sonnets où brillent sa foi naïve et ses pieuses croyances "".
De nouvelles tracasseries vieinvent accroître la tristesse de Torquato. Quand un grand succès arrive, des médiocrités jalouses le poursuivent incessamment; les corps savants même sont quelquefois sous l'empire d'étranges préoccupations, et l'Académie de la Crusca condamna la Gerusalemme liberala, comme plus tard le Cid fut critiqué par l'Académie française. Sous prétexte de défendre l'Orlando furioso de l'Arioste, les académiciens de la Crusca déclarèrent « que la Jérusalem, loin d'être un poëme, n'était qu'une mauvaise compilation; l'unité qui y régnait était mince et pauvre comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du Roland furieux ressemblait à celle d'un immense palais, dont la longueur, la largeur et la hauteur sont proportionnées. Bans ce travail, continuaient les censeurs, les expressions sont tellement contournées,
• >• J'eus plus de despit encore que de compassion de le voir à Ferrare en si pifeux eslaf, écrit Montaigne, se survivant à soy mesme, mescoîgnoîssanf et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sçu et toutefois à sa vue, on a mis en lumière, inrorrigez et informes. » Liv. ii, chap. 12 des Essais.
* Ils sont imprime's tom. ii de ses Œuvres, Firenze, in-f°. L'un commence par ce vers : Egro io langui\>a, e d' alto sonna avi'inta ; l'autre par celui-ci : Yon potea la natura e. /' arte ornai. — Quelques pages plus loin se trouve une magnirque canzone à Notre-Dame de Loretle :
Eico frn lt> tempeste, e i fifri i>entt, etc.
wiv rORQLATO TASiU.
désagréables, qu'on a de la peine à les comprendre. Ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, est raboteux, escarpé, non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité profonde, et -rempli de mots pédantesques, étrangers ou lombards, qui pour la plupart ne sont pas des mots, mais des barbarismes. » Il est pénible de voir une assemblée, devenue depuis justement célèbre, exprimer une opinion aussi passionnée, un jugement au6si injuste.
Nous avons parcouru attentivement la réponse de T. Tasso à ces attaques grossières^ ; il y règne une modération extrême, une raison droite, une résignation touchante : « En citant les mots dont je me suis servi, dit-il, on les confond, on les défigure; je ne les reconnais plus. Certes, je ne veux pas les chercher dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais changé beaucoup de choses, si j'en avais eu la liberté. — Moi qui soulFre volontiers, mais non sans douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance, je dirai au médecin : Je suis malade pour avoir trop goûté dans mon jeune âge Iri douceur des aliments de l'esprit; j'ai pris l'assaisonnement pour la nourriture. Cependant vos remèdes sont trop désagréables, je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je puisse m'en servir. C'est un nouvel art de guérir et une nouvelle espèce d'artifice que d'imbiber le vase avec du fiel au lieu de miel, pour qu'il ne soit pas rejeté du malade ". » Les inimitiés ne se calmèrent
* Apolugia in difcsa délia Gerusalemme liberata contra la difesa delV Orlando furioso degli accademîci délia Crusca. Mantoue, 1585, in-12.
* Ma io che i-olentieri, né perb senza mio dolore, sostengo d' r.sser medicato deW ignoranza, dira al medico : Son infermo per la dolcezza de' cibi dell' intclletto, de (juali ho gustato di soi^erchio neW età gioi'enile, prendcndo il condimento per nutrimento ; non diineno, troppo spiacevoli sono questi mcdicamenti : e temo che non 711 ingannino, perche io li prenda, benchc quvsta è nuoi'a sorte di medicare r nuo\a maniera d'artificio unger di fiele il taso, in cambio di mêle, perihi: dall' infermo non sia ricmato. — La comparaison de l'enfant malade, imilée de Lucrèce, avait deJ3 servi au Tâise, en tuiumenvarU la Jeruialem : Cm a i egru famiul, etc ...
point, et Galilée, Irès-jeiine encore, Galilée, qui «levina la grandeur et la majesté de l'immense système du monde, écrivit un détestable pamphlet contre le Tasse et la Jérusalem délivrée^ : « Signor Tasso, s'écrie-t-il en finissant, vous n'y entendez rien du tout; vous barbouillerez beaucoup de papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chiens-. » Hélas î Galilée, en persécutant un pauvre caplil", ne se doutait pas alors que lui-même, en butte à une affreuse persécution, serait détenu dans un cachot plus noir et plus lugubre que la prison du grand po(He.
Tant de renommée exerçait une irrésistible puissance sur l'imagination du peuple italien; ce peuple s'animait pour un baladin, pour un mime, ne devait-il pas songer à son poëte favori? Le pape, les cardinaux, les ducs de Toscane, d'Urbin et de Mantoue, les villes même, Bergame en tête, adressèrent des suppliques à Alphonse, qui faisait beaucoup de promesses et retardait toujours la délivrance du captif. Le duc de Ferrare craignait une de ces vengeances du génie qui sait flétrir un nom jusque dans la postérité. Cependant Vincent de Gonzague, beaufrère d'Alphonse, cautionna le Tasse, et donna l'assurance qu'il ne publierait aucun pamphlet injurieux contre la famille d'Esté, et « ne tenterait aucune chose contre l'honneur et le respect dus à un aussi grand prince comme était le duc Alphonse^. » La liberté fut accordée. Après sept ans et deux mois de souffrances, le sublime auteur de la Jérusalem sortit de l'hôpital Sain te- Anne'; il revit le monde brillant, les magnifiques fêtes, dans le palais des ducs de Mantoue; des soins, des prévenances rendirent un peu de repos à sa tête et à son cœur.
Deux ans plus tard, le poëte était à Rome, puis sur la route de Naples : il aimait de prédilection la ville
' Conside.razioni al Tiuso di (Jalilt'O Oalilri; Venise, i793, iii-t2.
* Ce sont les propres expressions de Galile'e : Una paniccia da cani.
■' Ch' ei non tenterebbe casa alcuna contro l' onore e la rù-erenca do^'iita a un
gran principe, corn' egli ri a. SER\ssr, rifa del Tnsfo, p. 3fi9.
^ Le 6 juillet ir>8f..
îivj TORQUATO TASSO.
au golfe divin, sa mer paisible el son beau ciel. Torqualo babila chez les moines du Mont-Olivet, pieux souvenir des guerres saintes et de la tombe du Christ qu'il avait chantées ^ ; au pied de la croix, sous l'olivier qui rappelle le sol de la Palestine, le Tasse voulut retoucher sa Jérusalem délivrée, et en eJBfacer les éloges prodigués à la maison d'Esté. Bientôt il quitte Naples pour Florence ; il va encore à Rome, et revient la même année à Naples, toujours agité, comme si la vie était pour lui^une fièvre incessante. Ici se place un épisode célèbre en Italie : qui n'a vu ce tableau où le Tasse est entouré de brigands des Apennins, à la mine sauvage, au costume national et pittoresque ; tous sont agenouillés devant le poêle, et le supplient de reprendre quelques pièces de monnaie dont ils l'ont dépouillé. L'anecdote, telle que la peinture l'a reproduite, n'est point exacte; voici ce que fournissent des renseignements plus précis. Le Tasse était un brave et courageux cavalier, il ne craignait point dé croiser l'épée ou de manier le poignard; on disait dans les villes que la montagne n'était pas sûre, qu'on serait infailliblement arrêté ; les amis de Torquato hésitèrent, lui seul persista dans le dessein de faire le voyage, et quand les voleurs connurent son projet, 11;^ lui envoyèrent un sauf-conduit.
C'est à Naples qu'une pensée religieuse entraîna Torquato à composer sa Gerusalemme conquistata. Le premier poëme de la Jérusalem délivrée était comme un remords pour le Tasse; il regrettait d'avoir mêlé des détails profanes à la sainte entreprise ; tous ces tableaux de galanteries et de passions humaines, Herminie, Armide, Sophronie et Olinde, lui paraissaient souiller le récit de la noble croisade. La Jérusalem conquise, froide et lan-
• Le Tasse composa le premier chani d'un poëine pour célébrer la généreuse hospilalifé des bons religieux; publié à Ferrare sous ce tilre : // Wont-Oli\cfn dcl signor 'l'urt/uato Tasso, con aggiunta </' un dialogo che traita /' ùtoria dell iste.ssu pueina. 1605, in-i4".
1544-1595. xxvij
puissante épopée, fui une espèce de cantique en l'honneur des Chrétiens victorieux '.
Alors on préparait au Tasse un beau triomphe; fatale destinée! quand la mort s'approchait on venait orner de fleurs la tête du poëte, abîmée par une longue suite de persécutions et de chagrins. Le cardinal Cinthio Aldobrandini avait engagé le pape Clément VllI à renouveler pour Torqualo le poétique couronnement au Capitole, vieille coutume de Rome païenne. Tandis qu'au Vatican on tresse des couronnes, le Tasse vient dans la métropole du monde chrétien ; une fièvre lente le consumait; il se fit porler au monastère de Saint-Onuphre, où il expira le 25 avril 1595^. A cette nouvelle, le délire fui général ; Rome se couvrit de deuil ; ce peuple italien, si enthousiaste, si démonstratif, exposa sur les places publiques son corps revêtu de la toge et le front ceint de lauriers. Hélas! un peu plus de joie, un peu plus de bien-être pendant la vie, un peu moins d'encens après la mort; faut il donc être poussière pour que l'implacable haine des hommes
' La Ge.rusalcinine conquistala eut peu de succès ; elle ne fui imprimée qu^ine seule fois en Italie; Rome, 1593, in-4'*. — Abel l'Angelier en donna une édition à Paris, in- 12, qne le Parlement supprima, comme renfermant des propositions contraires aux droits des couronnes, et surtout ces vers où le p«)ële disait que le droit des papes était de disposer des trônes, de donner le roi au royaume et le royaume au roi :
Ei solo il re pitb dure al regno, E 7 regno al re, donii i tiranni e i moslri, E placarli del c.iclu i grai't: sdegno.
- T. Tasso avait alors cinquante et un ans un mois. Quelques jours avant sa mort, il écrivait à son ami Costantini : <■ Je rne- sens au terme de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à une fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraine comme un torrent rapide. Je me suis fait conduire à ce monastère de Sainl- Onuphre, non-seulement parce que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous Ici autres quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu élevé, et par la conversation de ces saints religieux, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sur que comme je voi;s ai toujours aimé dans cette vie, je ferai aussi pour vous, dans l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande moi-même. « Tom. v de ses Œuvres, Firenze, in-f°.
xïviij TORQUATO TASSO.
pardonne aux esprits éminents et à la magnificence de leurs œuvres? In superbe mausolée fut élevé à la mémoire du Tasse par le cardinal Bevilacqua ; on le voit encore dans la petite église de Saint-Onuphre.
Jugerons - nous maintenant l'homme et le po^^te? L'homme fut inquiet, mélancolique, fantasque, comme tout ce qui est dévoré par les feux d'une imagination trop vive, d'une méditation trop profonde; le Tasse portait la croix du génie, la plus lourde, la plus cruelle, parce qu'elle vous expose à de continuelles expiations. Le poëte fut immense; Torquato Tasso est un des prodiges de ce xvi^ siècle, époque si féconde en érudition, si remarquable dans les sciences et dans les arts. Rinaldo, c'est son enfance chevaleresque, c'est le prodigieux débul d'un écolier nourri de la lecture des romans du moyen ùge, des légendes et de la chronique de Turpin. La Jérusalem délivrée, si solennelle, si sagement conçue, est le produit d'un talent mûr, parvenu à son apogée de force et de vigueur; enfin, la Jérusalem conquise arrive au déclin de la vie, comme un repentir tout catholique des jours de distractions mondaines. Le Tasse a multiplié les poëmes, les canzoniy les lettres, les sonnets, cris de douleur, d'indignation ou de piété ^ Telle fut cette existence qu'on ne peut suivre sans se laisser entraîner à mille pensées tristes, à mille rapprochements; elle serait décourageante pour l'homme de génie, si la vocation se commandait; quand les entrailles brûlent, qu'importent les obstacles! on s'avance dans cette carrière dont la main de Dieu a marqué les phases; la destinée n'appartient à personne, et alors même que la persécution vous attend, on y marche, parce qu'on est résigné aux sacrifices.
' Il existe plusieurs e'dilions des Œuvres du Tasse : Opère, Firenze, 1724, f) vol. in -P. — Opcre raciolte da Foppa ; Roma, H66, 3 vol. \n-U°. — Venelia, l735-i742, At \o\.'\n-'^°. — Opère scelle, MWAno, 1804, ^ \o\. \n-%o. —Opère complète, Pi.«a. -1821 et suiv., 30 vol. in-8o.
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CHATVT PREMIEft.
Je chante les pieuses batailles, et ce capitaine qui délivra le grand sépulcre du Christ. Il dut beaucoup à son génie et à son bras; que ne souffrit-il pas dans cette glorieuse entreprise? En vain l'enfer s'oppose à ses desseins, en vain les peuples réunis de l'Asie et de l'Afrique s'arment contre lui; le ciel lui vint en aide, et il sut maintenir sous ses saintes bannières ses compagnons errants (i).
O muse, toi qui n'as pas le front ceint des lauriers vieillis de IHélicon, mais qui, dans le ciel, parmi les bienheureux esprits, portes la couronne d'or, brillante d'étoiles immortelles; inspire à mon cœur une ardeur céleste, embellis mes chants, et pardonne si je mêle à la vérité d'autres charmes que ta poésie. Tu le sais, le monde accourt où le Parnasse répand le plus ses douces illusions, et le vrai, reproduit en vers harmonieux, persuade les plus rebelles. Ainsi, à l'enfant malade, nous présentons un vase rempli de sucs amers; les bords en sont trempés d'une douce liqueur : séduit, il boit, et de son erreur il reçoit la vie.
Toi, magnanime Alphonse, toi qui m'as arraché aux fureurs de la fortune, et, du sein des écueils et de l'onde agitée, m'as guidé dans le port, moi, pèlerin errant; accueille d'un front gracieux cet écrit : je fis vœu de te le consacrer. Peut-être un jour viendra où ma plume, prophétisant l'avenir, osera écrire de toi ce qu'elle ne fait qu'ébaucher aujourd'hui. Il est bien juste, si jamais l'on voit le bon peuple du Christ, avec ses vaisseaux et ses chevaliers, arracher aux fiers enfants de la Thrace sa grande et injuste proie; il est bien juste qu'il te concède le sceptre de l'armée de terre, ou, si tu l'aimes mieux, le haut empire des mers. Emule de Godefroi, écoute mes chants, et prépare-toi aux batailles (2).
Six ans s'étaient écoulés depuis que les Chrétiens avaient passé en Orient pour cette haute entreprise; ils s'étaient déjà emparés de Nicée par assaut (3), et par ruse de la puissante Antioche, qu'ils avaient défendue en bataille contre la gent innombrable de Perse (4). Tortose aussi avait été assiégée. Les froidures de l'hiver les mirent dans l'inaction, et ils attendaient le nouvel an.
La fin des pluies supportées par l'armée des Fidèles n'était pas éloignée, lorsque l'Eternel, placé dans la partie la plus pure du ciel, du haut de son trône, autant élevé au-dessus de la sphère étoilée que celle-ci l'est des abîmes de l'enfer; ce grand Dieu, l'œil tourné vers la terre,
embrassa d'un seul aspect et dans un seul instant tout ce que réunit le monde.
11 contemple toute chose, et s'arrête enfin sur les princes chrétiens rassemblés en Syrie. De ce regard qui pénètre les plus secrètes affections des humains, il aperçoit Godefroi plein de foi et de zèle, méprisant toute gloire mortelle, les trésors et l'empire : son vœu est de chasser le païen cruel de la sainte cité (5). Mais il voit en Baudouin un esprit cupide qui aspire aux grandeurs humaines. Tancrède lui paraît fatigué de la vie, tant un fol amour le tourmente et le martyrise! Il remarque Boëmond occupé à fonder les grands principes de son nouveau royaume d'Antioche, à lui imposer des lois, à introduire de bonnes coutumes, les arts et le culte du vrai Dieu : absorbé dans ces pensées, Boëmond dédaigne toute autre entreprise. Il découvre en Renaud un cœur guerrier, impatient du repos ; sa cupidité n'est, ni pour l'or, ni pour les empires, mais il est ardent de renommée et d'honneurs immodérés. Il le voit apprenant de la bouche de Guelfe les exploits éclatants de ses aïeux.
Après donc que le Roi du monde a observé les plus intimes sentiments, il appelle à lui, du miheu des splendeurs angéliques, Gabriel, le second du premier ordre des séraphins; joyeux messager, c'est aussi l'interprète fidèle entre Dieu et ses meilleures âmes; il leur porte les décrets du ciel, et reporte au ciel le zèle et les prières des mortels. Dieu dit à son envoyé : « Va trouver Godefroi, et dis-lui en mon nom : Pourquoi ce retard? pourquoi la guerre ne se renouvelle-t-elle pas, afin de délivrer Jérusalem opprimée? Qu'il assemble les chefs dans un conseil, qu'il hâte leur lenteur. Il sera leur capitaine; je l'ai élu ici, les autres le feront sur la terre, et ceux qui naguère étaient ses compagnons ne seront plus que ses subordonnés. »
L'Eternel parle ainsi, et Gabriel s'apprête soudain à exécuter ses commandements ; il donne à sa forme invisible un aspect qui le rend semblable aux humains ; son corps est
t JERUSALEM DELIVREE.
celui des mortels, mais une céleste majesté l'environne; il est dans l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance, et des rayons éclatants ornent ses blonds cheveux; ses épaules sont revêtues d'ailes blanches, dont la cime est dorée; leur vitesse, leur légèreté est infatigable. Il fend l'air, les nuages; et, majestueux, il plane sur la terre et sur la mer. Ainsi vêtu, le messager, agitant ses ailes, se dirige vers le globe et s'arrête d'abord au mont Liban; puis, reprenant son vol précipité, il arrive vers les plaines de Tortose. Le soleil sortait à peine de l'Océan limpide; quelques rayons 3' apercevaient, mais la plus grande partie était encore cachée sous les eaux. Godefroi, selon sa coutume, adressait à Dieu ses prières matinales, lorsque, du côté de l'orient, l'ange apparut avec le soleil, mais plus brillant que lui.
« Godefroi, dit-il, voici la saison opportune que l'on attend pour guerroyer; pourquoi donc ce retard dans la délivrance de Jérusalem subjuguée .^^ Assemble un conseil de princes, et pour ce grand œuvre presse les plus négligents; Dieu t'a déjà élu pour leur chef, ils se soumettront volontairement à toi. Il m'envoie; messager céleste, c'est en son nom que je te révèle sa volonté. Quelle espérance ne dois-tu pas avoir dans la victoire, quelle confiance dans l'armée qui t'est donnée! «Gabriel se tait, et disparaît dans la partie du ciel la plus sereine et la plus lumineuse. A ce discours, à cet éclat, Godefroi reste les yeux éblouis, et le cœur étonné.
Ayant repris ses sens, et réfléchi sur cette vision, sur son objet, sur son auteur, il désire ardemment mettre fin à une guerre dont il va avoir la conduite ; non que sa poitrine se gonfle d'ambition en se voyant préférer par le ciel à tous les autres, mais sa volonté s'embrase dans la volonté du Seigneur comme l'étincelle dans la flamme. Aussitôt il invite ses héroïques compagnons, dispersés de tous côtés, à se réunir promptement ; il leur envoie lettres sur lettres, messages sur messages; toujours aux conseils il unit la prière ; tout ce qui peut attirer des âmes généreuses,
tout ce qui peut réveiller la vertu assoupie, il a tout employé, et d'une manière si efficace qu il plaît, même en imposant un devoir. Les chefs viennent; des chevaliers les suivent. Boëmond seul ne parut pas (6). Une partie est campée sous des tentes, l'autre se groupe dans Tortose et aux faubourgs. Les grands de l'armée s'assemblent en ce jour solennel, glorieux sénat, où le pieux Godefroi, la majesté dans le regard, et d'une voix sonore, leur dit ces paroles * :
« Guerriers de Dieu, que le Roi du ciel a choisis pour restaurer sa foi ; vous qu'il a conduits sains et saufs au milieu des dangers de la terre et des mers; si bien, qu'en peu d'années, vous avez successivement soumis tant de provinces rebelles, et planté vos enseignes victorieuses chez des peuples vaincus : nous n'avons pas, si je ne m'abuse, délaissé les douceurs de nos familles et les lieux de notre naissance , nous ne nous sommes pas exposés aux périls de la mer et d'une guerre lointaine, pour acquérir une renommée vulgaire de courte durée, et posséder une terre barbare ; nous nous serions proposé une bien chétive récompense, et n'aurions-nous versé notre sang qu'à la damnation de notre kme? Le noble but de nos projets a été d'assiéger les murs de Sion, et de soustraire des Chrétiens à l'indigne joug d'une triste et dure servitude ; de fonder un nouveau royaume en Palestine, où la piété soit en repos, et qu'il n'y ait plus d'obstacles pour le dévot pèlerin, lorsqu'il viendra adorer la grande tombe et ac-
* Nous rapportons tous les discours que le Tasse fait tenir aux Croisés, quelle que soit leur longue et élégante répétition. Ces poétiques harangues font connaître l'esprit du temps ; Guillaume de Tyr, l'historien de prédilection du Tasse, multiplie les exhortations qu'il attribue aux chefs de la croisade. Nous le disons plus loin, la Jérusalem dclivrée fut une grande prédication pour appeler la chrétienté aux armes : rien d'étonnant d'y rencontrer des espèces de sermons. Ce sont moins les discours des Croisés au xi* siècle, que des allocutions adressées par le Tasse aux populations chrétiennes pour les exciter à prendre les armes contre le Turc du xvi'' siècle. Notre respect pour le texte ne nous permet pas d'en supprimer une seule phrase; une traduction de la Jérusalem ne peut être que la reproduction de ce grand poëme dans notre langue nationale.
s JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
complir ses vœux. Jusqu'à présent nous avons souffert de nombreux dangers, achevé des travaux plus nombreux encore ; mais peu de choses ont été faites pour notre honneur, et rien pour nos desseins. Soit que nous restions ici, soit que l'impétuosité de nos armes nous jette en d'autres lieux, que nous servira d avoir rassemblé les grandes forces de l'Europe et porté le feu dans l'Asie, si le résultat d'un si grand mouvement n'est pas de fonder des royaumes, mais d'en ruiner? Ce n est pas élever des empires que de les poser sur des bases mondaines; nous ne voyons plus la patrie, parmi cette multitude de peuples païens, étrangers à notre foi; le secours des Grecs n'est pas même une espérance, et la protection de l'Occident est trop lointaine. IVe remuer que des ruines, c'est vouloir nous écraser nousmêmes, et creuser notre sépulcre. Les Turcs et les Persans vaincus, Antioche domptée, magnifiques exploits qui ne sont pas notre ouvrage; ces victoires merveilleuses, ce sont les dons du ciel ; si vous les détournez de l'intention du donateur, craignez qu'il ne vous en prive, et que votre illustre renommée ne devienne la fable des nations. Ah ! pour Dieu, qu'aucun de nous ne fasse un mauvais usage de biens aussi précieux ; les chefs principaux de ce grand œuvre doivent répondre de sa fin. Maintenant les routes sont libres, nous sommes secondés parla saison, pourquoi tous ne pas courir vers la cité qui sera le terme de nos victoires ? Qui peut nous retarder.^ Princes, je vous le proteste, et mes protestations faites à la face du monde et des esprits célestes retentiront dans l'uvenir : le temps de l'entreprise est déjà miïr. Plus nous mettrons de retard, moins le moment sera opportun, et ce qui est assuré deviendra très-douteux. Je le prédis, si nous ralentissons notre marche, l'Egypte prêtera secours au Sarrasin. »
Il dit, et ses paroles sont suivies d'un léger murmure. Pierre le Solitaire se lève après lui. Il fut le premier auteur de ce grand passage, et, simple ermite, il siège dans ce conseil des chefs (7; : « Ce que piopose Godefroi, s'ë-
CHANÏ PREMIER. 9
crie-t-il, moi je vous le conseille ; il n'y a aucune place pour Je cloute lorsque la vérité est si évidente, si notoire par elle-même; elle vous a été longuement démontrée, vous avez approuvé. J'ajouterai ce seul mot : si je médite sur les discordes et les avis contraires, et les lenteurs qui vous divisent honteusement en arrêtant le succès de l'entreprise, je puis rapporter la cause de tous ces débats, de tous ces retards, à une seule origine, à cette autorité si multiple, si variée d'opinions. Le gouvernement flotte toujours incertain, là où un seul ne commande pas; un seul doit distribuer les récompenses et les peines. Ah! ne faites qu'un corps de ces membres unis ; créez un chef qui dirige les autres et les réprime ; donnez à un seul le sceptre et la puissance; qu'il vous tienne lieu de roi, qu'il en ait la majesté. »
Ici le vieillard se tut. Quels pensers, quelles émotions peuvent t'être cachés. Esprit saint, divine ardeur ? Tu inspiras le discours de l'ermite, tu l'imprimas au cœur des chevaliers ; tu étouffas en eux l'amour du pouvoir, de la liberté, des honneurs. Guillaume et Guelfe, les plus capables de l'armée, proclament les premiers Godefroi pour leur chef. Les autres approuvent ce choix. Ce sera désormais à lui à délibérer, à commander seul ; il imposera à son gré la loi au vaincu, il portera la guerre où il voudra et quand il le voudra : ses compagnons et ses égaux ne seront plus que les exécuteurs de ses commandements. Ceci conclu, la renommée le porte au loin, et la grande voix de l'armée répète cette nouvelle.
Godefroi se montre aux soldats ; il leur paraît à tous digne du haut rang où ils l'ont mis. Il reçoit les saints, les applaudissements militaires d'un visage calme et plein de dignité. Après avoir répondu aux témoignages de soumission et de dévouement, d'amour et d'obéissance, il ordonne que le lendemain, dans un vaste champ, tous comparaissent, chacun rangé sous sa bannière. Le soleil brillait déjà à l'orient, plus clair, plus lumineux que jamais,
quand avec ses premiers rayons tous les guerriers se présentent au pieux Godefroi : ils se parent de leurs plus belles armes, formant le cercle autour d\m large pré, et Bouillon, l'œil sévère, voit attentivement les chevaliers et les fantassins défiler devant lui.
Mémoire, victorieuse des vieux ans, ennemie de l'oubli, gardienne et dispensatrice de toute chose, aide-moi de tes faveurs; reproduis-moi chaque capitaine, chaque troupe de ce camp ; proclame leur antique renom noirci par les années, et dérobe à tes trésors, pour orner mon langage, tout ce que les âges futurs répéteront.
Les Français se montrent les premiers ; ils furent choisis dans la province de France *, vaste et beau pays, que quatre fleuves fertilisent. Hugues, frère de leur roi, naguère les commandait. Depuis sa mort, ils suivent le lier drapeau aux fleurs de lis d'or, sous les ordres de Glotaire, valeureux capitaine, auquel rien ne manque, pas même un nom royal (8). On en compte mille, tous bardés de fer. Les chevaliers qui leur succèdent sont une fois plus nombreux ; leur discipline est la même; ils leur ressemblent par les traits, les mœurs, les armes ; tous Normands, ils ont pour chef Robert, qui naquit parmi eux. Guillaume et Adhémar (9), tous deux pasteurs des peuples, viennent ensuite, déployant leurs escadrons. L'un et l'autre s'étaient déjà consacrés au saint ministère de l'Eglise ; maintenant un casque presse leur longue chevelure : ils manient avec habileté le fer des batailles. Le premier conduit quatre cents guerriers de la cité et du territoire d'Orange ; l'autre, un pareil nombre de la ville du Puy, non moins bien équipés et vaillants.
Baudouin se présente suivi de ses Boulonnais et des vassaux que son pieux frère lui céda lorsqu'il fut créé le
* Il y a dans le texte italien : Isola di Francia, ile de France. Nous avons employé le mot province, afin d'éviter toute confusion. L'ancienne province de rile-de-France était entourée par quatre rivières : l'Aisne au nord, la Seine au midi, la Marne à l'est, et l'Oise à l'ouest.
CHANÏ PREMIER. H
capitaine des capitaines *. Le comte de Chartres vient après lui; il est le plus puissant dans les conseils, le plus prompt dans l'exécution ; quatre cents cavaliers l'accompagnent : un nombre triple obéit à Baudouin. Guelfe occupe le camp voisin : son mérite égale sa fortune. D'origine italienne, il compte dans la maison d'Esté une longue suite d'aïeux ; Allemand de seigneurie et de surnom, il fait partie de la grande race des Guelfes; il régit la Carinthie et tous les pays que les anciens Rhétiens et les Suèves possédaient entre le Danube et leRhin. A cet héritage, venu du côté maternel, il a ajouté de glorieuses conquêtes. Les soldats qu'il commande prennent la mort en moquerie, quelle que soit leur habitude de passer l'hivernage dans de chaudes demeures, et de célébrer les festins entourés de joyeux convives. Ils étaient cinq mille à l'époque du départ ; un tiers à peine a survécu à l'impétuosité des Persans.
Voici la blonde et naïve nation placée entre la France, la Germanie et la mer, terre fertile en blés et en pâturages, arrosée par la Meuse et par le Rhin. Elle amène avec elle un peuple que de hautes digues protègent contre l'Océan terrible; cet Océan qui engloutit les vaisseaux, leurs marchandises, et les cités et les royaumes. Les uns et les autres sont au nombre de mille, commandés par un autre Robert**. La troupe des Bretons, plus considérable, est dirigée par Guillaume, fils puîné de leur roi. Les Anglais sont tous archers; ils ont avec eux d'autres peuples, plus voisins du pôle; leur pays est hérissé de hautes forêts: c'est l'Islande, dernière limite du monde ***.
* Nous donnerons plus tard les notices biographiques des principaux personnages de la première croisade, et à mesure qu'ils joueront un plus grand rôle dans le poëme ; nous pourrons ainsi les varier et leur assigner plus d'étendue.
•* Robert II, comte de Flandre. Ses beaux faits d'armes en Palestine lui méritèrent le surnom de Jèrosoljmitain.
*** Le Tasse a adopté l'opinion des romans de chevalerie, qui considèrent l'Islande comme le pays le plus rapproché du pôle. Cela se trouve aussi dans VOrlando furioso.
It JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.
Puis vient Tancrède. Parmi tant de guerriers, il n'en est aucun, Renaud excepté, qui frappe de plus grands coups ; nul n'a un plus beau visage, des manières plus nobles, un courage plus intrépide. Si une légère tache ternit sa haute renommée, c'est une frénésie d'amour; cet amour naquit tout à coup au milieu des armes; le chagrin est son seul aliment : il en reçoit toute sa force. On dit que dans cette glorieuse journée, où les Français mirent en déroute les peuples de Perse, Tancrède, victorieux, las de poursuivre les fuyards, s'arrêta pour rafraîchir ses lèvres brûlantes et reposer ses membres fatigués; il entra sous de frais ombrages, où des siècles de verdure entouraient une source d'eau vive. Une jeune fille armée de toutes pièces, la tête nue, lui apparut aussitôt; elle était païenne, et venait dans ces lieux chercher les douceurs du sommeil. Tancrède la regarda fixement, admira son fier maintien, se complut à la voir. O merveille! son cœur s'enflamme; cet amour, à peine né, grandit et dompte le guerrier. L'altière vierge se couvrit de son casque et allait assaillir Tancrède, sans une troupe de Chrétiens qui arriva près de lui; elle s'éloigna de celui qu elle a vaincu, cédant à la nécessité seule ; mais sa belle image resta vivement empreinte dans l'esprit de Tancrède. Sa pensée lui reproduit toujours, et l'attitude de la fière amazone, et le lieu où il la vit, éternels aUments du feu qui le consume. Un esprit pénétrant eût pu le lire dans ses traits : cet homme brûle, et il brûle sans espoir. Il s'avance ainsi en soupirant, l'œil baissé, la tristesse au front. Les huit cents cavaliers qui l'escortent ont abandonné une campagne riante, berceau pompeux de la nature, avec ses coteaux fertiles que le Tibre embellit.
Deux cents Grecs les suivent; ils sont presque dépouillés de toute armure; des sabres recourbés pendent à un de leurs côtés; leurs arcs, leurs carquois résonnent sur leur dos. Leurs chevaux sont habitués aux longues courses, invincibles à la fatigue, sobres de nourriture. Prompts dans l'attaque, prompts dans la retraite, ces hommes com-
battent même en fuyant, errants et dispersés. Tatin, le seul des Grecs qui accompagne l'armée latine, commande cette troupe. Honte à toi, Grèce! ô lâcheté! ne vois-tu pas que ces guerres touchent à tes frontières ? Et cependant, assise comme à des jeux publics, tu attends tranquillement la fin de ce grand acte! Si tu es maintenant dans un vil esclavage, ne te plains pas; ta servitude n'est point un outrage : c'est justice (lo).
Un escadron est aux derniers rangs; mais il est le premier par l'honneur, le courage et la ruse. Ce sont les héroïques aventuriers, terreurs de l'Asie, foudres de Mars. Héros d'Argos, faites silence; qu'Artus se taise avec ses chevaliers fabuleux, dont les chimères grossissent tant de volumes. Les antiques souvenirs s'effacent devant ces champions. Mais quel est le capitaine digne de les commander ? c'est Dudon. Tous ces hommes de courage et de haute lignée se sont soumis à lui d'un accord unanime, car il avait plus fait et plus vu qu'aucun d'eux. Dans un âge avancé, sa tête chenue conserve encore la vigueur de la jeunesse; il montre d'honorables cicatrices, nobles vestiges de ses exploits. Après lui vient Eustache, illustre par sa valeur, et plus encore par son frère Bouillon ; Gernand, fils du roi de Norvège, qui se glorifie de sa puissance, de ses titres et de ses couronnes.L' an tique renommée désigne, entre les plus braves, Enguerrand et Roger de Bernaville; elle salue le courage d'un Genton, d'un Raimbauld, et des deux Gérard.
Parmi les plus vantés on aperçoit Ubalde, et Rosemond, héritier du grand duché de Lancastre. Il ne faut pas qu'Obizon le Toscan soit la proie de l'oubli; on ne peut dérober au monde les noms célèbres de trois frères Lombards : Achille, Sforce etPalamède; ni le courageux Othon qui conquit le bouclier où un petit enfant, tout nu, sort de la gueule d'un serpent*. Je ne laisserai en arrière, ni
•C'était le blason de Voluce, prince turconian ; Othon l'ayant tue' en combat singulier, s'en empara comme trophée de sa victoire. Ces armoiries passèrent plus lard aux Yisconti et aux Sforce, ducs de Milan.
U JÉRUSALEM DÉLITRÉE.
Gaston, ni Rodolphe; ni l'un ni l'autre Gui; et Evrard, et Gernler ne seront point ensevelis dans un ingrat silence. Fatigué par le nombre, où m'entraînez-vous, Giklippe et Odoard, amants et époux tout à la fois ? Compagnons dans la guerre, la mort elle-même ne peut vous séparer. Mais que n apprend-on pas à l'école de l'amour? Gildippe est devenue une guerrière hardie; toujours unie à son époux, leur vie dépend d'un seul destin; le trait dirigé vers un seul les atteint tous deux; la douleur leur est commune; si l'un est blessé, l'autre languit, et celui-ci perdrait la vie, si sa compagne perdait son sang.
Au-dessus d'eux, au-dessus de tous ceux qui comparaissent dans ce dénombrement, on doit placer le jeune Renaud. Une douce fierté relève son front royal, et seul il attire tous les regards; il devance son âge, surpasse les espérances, pareil aux fleurs qui naissent avant les fruits. Regardez-le, fulminant, couvert de son armure: vous le prendriez pour le dieu Mars; découvre-t-il son visage, c'est l'amour. Il fut conçu sur les rives de l'Adige, par Rerthold et Sophie, Sophie la belle, Berthold le puissant. Avant même qu'il eiit quitté la mamelle, IMathilde l'enleva, le nourrit et l'instruisit dans l'art de gouverner; il fut toujours auprès d'elle, jusqu'à ce que ses jeunes oreilles eussent entendu la trompette qui résonnait vers l'Orient. Alors, et il n'avait pas encore atteint son troisième lustre, il s'enfuit seul, parcourant des routes inconnues; il traversa la mer Egée, et joignit le camp dans des régions lointaines; fuite illustre, et bien digne d'être imitée par ses magnanimes neveux. Depuis trois ans il faisait la guerre, et à peine un léger duvet apparaissait à son menton.
Les cavaliers ayant défilé, les gens de pied font leur revue. Raimond s'avance le premier; il gouverne Toulouse, et a choisi ses hommes entre les Pyrénées, la Garonne et l'Océan. Ils sont quatre mille, bien armés, bien instruits, habitués aux privations ; bonnes troupes qui ne pouvaient être guidées par un chef plus expert et plus
courageux. Etienne d'Amboise en conduit cinq mille des environs de Tours et de Blois; ceux-ci craignent les fatigues, quoique tous couverts d'un acier brillant; cette terre de douceurs, de joies et de délices ne produit que des habitants qui lui ressemblent : impétueux au premier choc, leur ardeur se ralentit facilement, et finit par s'éteindre.
Alcaste vient le troisième, le regard menaçant : tel on vit autrefois Gapanée sous les murs de Thèbes ; il a arraché aux petits villages des Alpes six mille Helvétiens, peuples fiers et audacieux. Le fer qui leur servait à tracer des sillons et à déchirer la terre, a pris une forme nouvelle et plus digne ; la main rustiqvie qui gardait les troupeaux, n'éprouve nulle crainte de défier les rois. On voit ensuite se déployer le grand étendard, avec les clefs et le diadème de saint Pierre : sept mille hommes, aux armes flamboyantes, sont conduits par le bon Camille. Joyeux d'avoir été désigné par le ciel pour une si haute entreprise, il veut rajeunir l'antique honneur de ses aïeux, ou montrer au moins que rien ne manque à la valeur romaine, si ce n'est la discipline.
Déjà toutes les troupes étaient passées en bon ordre; celle-ci fut la dernière. Alors Godefroi appelle les principaux chefs, et leur manifeste sa volonté : « Je veux, dit-il, que demain avec l'aube du jour, l'armée s'achemine promptement vers les murailles de la cité sainte, et qu'elle puisse y arriver lorsqu'on l'y attendra le moins. Préparez-vous à ce voyage, aux combats et à la victoire. » Ce discours hardi d'un homme aussi sage anime tous les chefs et accroît leur ardeur; tous sont prêts à marcher, ils attendent avec impatience les premières lueurs du jour. Le prévoyant Bouillon n'est pas sans quelque crainte, mais il la cache dans son cœur. Il a eu la nouvelle que le sultan d'Egypte était campé sur la route, vers Gaza, avec une puissante armée, pour protéger la Syrie; il ne peut croire que l'homme, toujours accoutumé aux rudes entreprises, languisse dans l'oisiveté; et, s'attendant à avoir en
face cet àpre ennemi, il parle ainsi à Henri, son fidèle
messager :
« Prends un léger navire, et dirige-le vers la Grèce; tu y seras joint, j'en ai reçu l'avis certain, par un enfant royal, d'un courage invincible, qui veut être notre compagnon dans cette guerre. C'est le prince des Danois; il mène avec lui une grande troupe, tirée des pays glacés du pôle. Mais comme le rusé empereur grec emploiera sans doute ses artifices habituels pour lui faire rebrousser chemin, ou porter sa marche audacieuse sur d'autres contrées loin de nous, toi, mon envoyé, mon interprète, dispose-le, en mon nom, à ce que commandent notre intérêt et le sien ; dis-lui qu'il vienne aussitôt, et que tout retard serait indigne de lui. Tu ne l'accompagneras pas; reste auprès de l'empereur, et sollicite le secours que plus d'une fois il nous a promis, et qui nous est dû par les traités. " Tels furent ses instructions et son discours. L'envoyé prit congé, partit en toute hâte; et Godefroi fit trêve un instant à ses grandes pensées.
Le jour suivant, dès que l'orient eut ouvert ses portes au soleil, le bruit des trompettes et du tambour invita chaque guerrier au départ. Dans les plus chaudes journées d'été, le tonnerre apportant au monde l'espérance de la pluie, n'est pas plus agréable que ne le fut à ces braves troupes le son hautain des belliqueux instruments. Aussitôt chacun, animé dun vif désir, se revêt de son armure; toute l'armée est rassemblée; chaque homme se range sous son capitaine; les bannières flottent au vent, et la croix triomphante se déploie sur les illustres étendards.
Cependant le soleil s'avance avec rapidité des régions célestes; il se réfléchit sur les cuirasses qui brillent à ses rayons ; des étincelles jailHssent de toutes parts : on dirait un incendie immense! Le cliquetis des armes se mêle aux hennissements des chevaux, et la plaine en est assourdie. Godefroi, se méfiant des embuscades de l'ennemi, et
voulant rassurer ses troupes, envoie des cavaliers armes a la légère pour découvrir le pays; des pionniers les précèdent, afin de faciliter les marches, combler les terrains creux, aplanir les collines, et ouvrir les passages encombres. Ni la gent païenne réunie, ni les fossés profonds qui entourent les murailles, ni les torrents, ni les âpres montagnes, m les forêts épaisses, ne peuvent arrêter leur course. Amsi le roi des fleuves, superbe lorsqu'il soulève ses ondes orgueilleuses, franchit ses rives, et brise tout en s écoulant : rien ne résiste à son impétuosité.
Le seul roi de Tripoli, enfermé dans ses remparts, avec ses gens, ses trésors et ses armes, aurait pu s'opposer aux troupes des Francs; il n'ose les provoquer; le roi les apaise même par ses présents et ses messages; il les reçoit volontairement sur sesterres,et accepte toutes les conditions de paix que le pieux Godefroi lui impose (i i). Du mont Seïr qui domine de sa hauteur la ville, vers l'orient descend une foule de fidèles des deux sexes et de tout âge; elle apporte ses offrandes aux Chrétiens victorieuxjoyeuse de leur venue, elle admire leurs armes étrangères' et fidèle amie, elle sert de guide à Godefroi. Lui, conduit directement ses troupes vers la mer; il sait qu'une flotte en côtoie les bords, et qu'elle peut fournir le camp de toutes les provisions nécessaires; les moissons de chacune des îles de la Grèce lui sont destinées, ainsi que les vins de Scio et de Crête.
La mer gémit sous le poids des hauts navires et des vaisseaux plus légers qui la sillonnent; désormais la Méditerranée ne servira plus d'asile aux Sarrasins; car outre les galères que Saint -Georges et Saint -Marc ont jetées en mer à Gênes et à Venise, l'Angleterre, la France, la Hollande et la fertile Sicile en ont envoyé d'autres Et toutes ces flottes, qu'une même volonté unit, se sont approvisionnées, sur les divers rivages, de ce qui peut alimenter une armée de terre; ayant trouvé les passages hbres jusqu'aux frontières des ennemis, elles se rendent
avec promptitude là où le Christ souffrit les douleurs de la mort. ]Mais la renommée, interprète de la vérité et du mensonge, les avait déjà précédées; elle annonce que le camp glorieux est en marche, que rien ne l'arrête; elle révèle la force des légions, la valeur des plus hraves; elle redit leurs noms, leurs exploits, et son regard terrible menace les oppresseurs de Sion.
L'attente du mal est peut-être pire que le mal même. Toutes les oreilles, tous les esprits sont attentifs aux rumeurs les moins certaines. Un murmure confus parcourt le camp et Jérusalem éplorée; le vieux roi sarrasin, à l'approche du péril, roule, dit-on, dans son cœur de barbares projets. Aladin est son nom (12) : il vit dans de continuels tourments. Homme autrefois cruel, Tàge mûr a radouci son caractère féroce; comme il sait que le but des Chrétiens est d'assaillir les murs de sa cité, de nouveaux soupçons accroissent ses anciennes terreurs. Tout l'épouvante : ses ennemis et ses sujets. Dans la même ville habitent deux peuples, de foi distincte : la partie faible et moins nombreuse croit au Christ; la grande et forte, en Mahomet. Lorsque le Sarrasin conquit Sion et qu'il y établit sa puissance, il amoindrit les charges publiques pour rinfidèle, et tout le poids fut supporté par les Chrétiens malheureux.
Les craintes d' Aladin irritent sa cruauté naturelle, qui languissait froide sous les années; le voilà plus altéré de sang que jamais. Tel un serpent, assoupi à l'époque des froidures, recou\Te sa férocité avec les chaleurs de l'été ; tel un lion domestique, si on l'offense, reprend sa fureur innée. ^ Je vois, dit Aladin, dans ces tourbes d'infidèles, des signes évidents de gaieté; le danger commun fait leur joie, seuls ils rient au milieu de la tristesse publique. Peutêtre couvent-ils des perfidies, des trahisons; peut-être songent -ils aux moyens de m'arracher la vie, et d'ouvrir les portes à mes ennemis qui ne sont que leurs complices. Il n'en sera pas ainsi : je préviencbai ces desseins
impies; je m'en vengerai. Coupables, ils périront dans les supplices; j'égorgerai l'enfant sur le sein de sa mère; je brûlerai leurs maisons, leurs temples, les décombres leur serviront de bûcher; et au milieu de ces sépulcres, les premières victimes seront leurs prêtres. »
Ainsi parla l'inique. Cependant il ne suit pas ses maudites pensées. S'il pardonne à l'innocence, c'est par lâcheté, et non par compassion. La peur le pousse à la cruauté; une crainte plus puissante le retient; il tremble de s'oter tout moyen d'accommodement, et d'irriter les armes victorieuses de ses ennemis. Le perfide tempère sa rage insensée, ou plutôt il cherche un autre moyen de l'assouvir : il détruit et rase les habitations rustiques; les champs cultivés deviennent la proie des flammes. Rien n'est laissé intact aux lieux où les Francs pourraient s'abriter; il trouble les ruisseaux, les fontaines, et à leurs ondes pures il mêle un venin mortel. Toute sa prévoyance est cruelle. Il n'oublie pas de fortifier Jérusalem; formidable de trois côtés, la ville est faible vers le nord; depuis les premiers dangers, on y construit de hauts remparts ; les habitants païens et de nombreuses troupes mercenaires s'y trouvent rassemblés.
(1) Une indicible confusion historique domine la grande épopée du Tasse. Le poëte ne s'est point borné à décrire le siège de Jérusalem et les travaux qui s'y rattachent; ce siège, d'après la chronique, dura quarante jours à peine, et n'offrit aucun épisode remarquable. Le Tasse a emprunté des faits qui avaient eu lieu antérieurement; tel personnage, qu'il nomme dans le dénombrement de l'armée à Jérusalem, était mort depuis deux ans à ÎS'icéc ou à Antiochc ; presque tous les combats singuliers, et la bataille contre les forces musulmanes, ainsi que l'a décrite le Tasse, appartiennent également au siège d'Antioche. La tache historique est donc laborieuse. Nous avons cherché à rétablir les faits dans leur véritable place; au milieu des inventions et des anachronismes qui dominent le poëme, nous avons dû nous empreindre de la vérité absolue, d'après les chroniques françaises et les historiens arabes. Le départ de Godefroi de Bouillon pour la Palestine est du mois d'août 1096. La prise de Jérusalem est du mois de juillet 1099. Telle est La période qu'embrasse le Tasse, et qu'il parcourt avec ses caprices poétiques.
(2) C'est à Alphonse II, duc de Ferrare, de l'antique et illustre maison d'Esté, que le Tasse adresse ses chants. La Jérusalem délivrée fut publiée à l'époque où la chrétienté était effrayée des grandes invasions de Soliman et d'Amurath en Hongrie; l'Italie elle-même avait été menacée par le pirate Barberousse. Toutes les puissances catholiques se préparaient à de nouvelles croisades contre le Turc; le monde retentissait de chaleureuses prédications pour engager dans la guerre sainte, rois et peuples, seigneurs et prélats. La Jérusalem délivrée fut donc un char^t guerrier, un poëme de circonstance, pour appeler la chrétienté aux armes; et il y aurait un rapprochement curieux à faire, c'est que la publication de la Jérusalem délivrée fut presque contemporaine de la bataille de Lépante, où les flottes chrétiennes, commandées par don Juan d'Autriche, dispersèrent l'escadre des Musulmans. C'est là, indépendamment de la beauté du poëme, une des causes de sa grande popularité. La Jérusalem est dans toutes les bouches italiennes; le peuple la récite comme un souvenir national, et à Venise, les gondoliers ont varié les vers et changé le texte. On trouvait jadis communément, et l'on peut trouver encore des éditions du poëme avec l'original sur une colonne, et les variantes vénitiennes de l'autre. L'extrait suivant servira à montrer la différence de l'épopée toscane et des canta alla barcarola.
Canto l'armi pietose, eM capitann Che '1 gran Sepolcro libero di Cristo. Molto egli opro col senno e con la mano ; Mollo soffri nel glorioso acquisto ; E invan l'inferno a lui s'oppose, e invano S'armô d'Asia e di Libia il popol misto ; Chè '1 ciel gli die favore, e sotto ai sanli Segni ridusse i siioi compagni erranli.