‹ La Jérusalem délivrée (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · VÉNITIEN · texte numérisé non relu

VÉNITIEN

L'arme pietose de cantar gho vogia

E di Goffredo la inimortal branza

Che al fin Tha libéra co strassia, e dogia

Del nostro buon Gesu la sepollura.

De inezo mondo unito, e de quel bogia,

JMissier Pluton no l' ha bu mai paura.

Dio 1' ha agiula, e i compagni sparpagnai

Tutti '1 gh' i ha messi insieme i di dei dai.

(3) Nicée^ célèbre parla tenue de deux conciles (en 325 et 797, premier et septième conciles généraux), fut prise parles Croisés le 20 juin 1097. C'est la première ville de quelque importance dont ils s'emparèrent; aussi tous les chroniqueurs reproduisent les moindres détails du siège, et l'impression qu'ils éprouvèrent à l'aspect de l'antique cité. La description la plus remarquable de Nicée se trouve dans Guillaume de Tyr, le grand historien des croisades : a La ville, écrit-il, est située au milieu d'une plaine, dans une position très-favorable ; elle est à peu de distance des montagnes qui l'enveloppent presque de tous côtés. La campagne est riche, le sol fertile, et les vastes forêts qui l'avoisinent offrent encore de nombreux avantages. Un lac spacieux en longueur et largeur, situé à côté même de la ville, s'étend de là vers l'occident; il facilite les abords de Nicée à diverses contrées voisines, et sert en même temps de rempart à la ville, dont les murs sont baignés par ses eaux lorsque le vent les soulève avec force. Les autres côtés de la place étaient garnis de murailles précédées de fossés toujours remplis d'eau. Elle convenait en outre une population nombreuse et guerrière; d'épaisses murailles, des tours élevées et serrées de très-près les unes des autres en faisaient une place renommée pour sa solidité. Nos troupes, lorsqu'elles y arrivèrent, admirèrent à la fois la beauté des fortifications et la bonne construction de tous les travaux. Cette ville, le pays qui l'entourait, et toutes les provinces adjacentes étaient alors sous la domination d'un très-puissant satrape des Turcs, nommé Soliman.» (Tome H de la collection de Bongars : GestaDei per Francos ; lib. 3.) — Ce n'était plus Soliman qui commandait à Nicée, lors du siège par les Croisés, mais son Dis Rilig-Arslan, ou l'Épée du Lion, comme le

22 JÉRUSALEM DÉLITRÉE.

nomme l'historien arabe Ibn-Alatir. Guillaume de Tyr et tous les auteurs latins, confondant le père avec le fils, n'ont fait mention que de Soliman.

(4) Tous les détails historiques du siège et de la prise d'Antioche (3 juin 1098) semblent appartenir à l'épopée ; aussi est-ce là que le Tasse a puisé les principales idées de son poëme. On ne peut dire l'enthousiasme des Croisés à la vue d'Antioche, qui occupe une si grande place dans les annales du christianisme; longtemps Antioche fut regardée dans la chrétienté comme la fille aînée de Sion; elle porta même le nom de Theopolis, Cité de Dieu. Albert d'Aix, dans son ChroniconHierosolymitanum, et Guillaume de Tyr, font une description très-étendue de cette ville; le premier parle spécialement de sa situation et de sa force; Guillaume de Tyr s'occupe de son histoire et de son antiquité. Akhy-Syan (frère du Noir), prince turc Seljoucide, en avait alors le gouvernement; il se comporta avec courage et périt dans la mêlée. Kemal-Eddin, le seul des auteurs arabes qui s'occupe de la première période des croisades, parle avec indignation de la prise d'Antioche : «Il y avait dans cette ville un homme connu sous le nom de Zerrab, ou faiseur de cuirasses; on lui avait donné en garde une des tours; cet homme,voulant se venger d' Akhy-Syan qui lui avait enlevé ses richesses, écrivit à un des chefs de l'armée chrétienne, appelé Boëmond : « Je suis dans telle tour; je te livrerai Antioche, si tu me promets avec la vie telle et telle chose. » Boëmond souscrivit à tout. Dans la nuit du jeudi, i" de regeb (juin), le faiseur de cuirasses, que Dieu maudisse ! jeta une corde aux soldats de ce prince. Ils escaladèrent les murs; ceux qui arrivèrent les premiers aidèrent aux autres, et dès qu'ils furent rassemblés, ils massacrèrent les sentinelles. Voilà comment Boëmond prit Antioche. Il serait impossible de décrire le nombre de Musulmans qui souffrirent en ce jour le martyre; les Francs pillèrent la ville et la réduisirent en servitude.» Cette narration s'accorde avec celles des auteurs chrétiens. Raimond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, et qui l'accompagnait à la croisade, termine ainsi son récit de la prise d'Antioche ; « Nous ne saurions narrer combien de Sarrasins et de Turcs furent tués, et il y aurait de la cruauté à raconter les diverses manières dont ils moururent ou furent précipités. Nous ne pourrions dire aussi tout ce qu'on enleva de butin dans l'intérieur de la ville d'Antioche, imaginez -en tout ce que vous voudrez, et évaluez encore au delà.» (Raimundi de Agiles, historia Francorum qui ceperunt Jherusalem.) Quelques jours après l'entrée des Chrétiens dans Antioche, on vit apparaître une armée formidable d'Infidèles qui venait la secourir; elle comptait plus de cent mille cavaliers, s'il faut en croire Aboulfarage dans sa chronique syriaque. C'était une réunion de tribus arabes et de Turcomans de l'Asie-Mineure, commandés par Kerboga, prince du Mossoul, auquel s'étaient joints Deccac, prince de Damas; Genah-Eddaulé, prince d'Emesse; Socman et Vatab, chefs de quelques escadrons d'Arabes nomades. A la suite d'une grande bataille sous les murs d'Antioche, l'armée musulmane fut dispersée.

(5) Godefroi de Bouillon, duc de la Basse-Lorraine, et premier roi chrétien de Jérusalem, était de l'illustre race des comtes de Boulogne, et descendait de Charlemagne par les femmes. Il avait commencé sa carrière militaire dans les guerres de l'empereur d'Allemagne contre le pape; atteint d'une maladie grave après son entrée à Rome, il la regarda comme un châtiment du Ciel, pour le punir de sa conduite envers le saint Siège ; et il fît vœu de se rendre à Jérusalem, non comme pèlerin, mais comme défenseur des Chrétiens. Albert d'Aix rapporte que dès longtemps avant son pèlerinage pour la Terre-Sainte, « le duc Godefroi poussait souvent de profonds soupirs; il ne désirait rien aussi ardemment dans le fond de son âme que de visiter la sainte cité de Jérusalem et le sépulcre du Seigneur. » ( Chronicon Bierosolymitanum, lib. vi.) Godefroi de Bouillon prit donc la croix, et partit pour Constantinople le 15 août 1096; la noblesse de France et des bords du Rhin le suivit, rangée sous son gonfanon. Devant Nicéc, Antioche et Jérusalem, il déploya une grande valeur, et le Tasse a attribué à Tancréde et à Renaud plusieurs faits d'armes de Godefroi. Sa physionomie était martiale, sa taille élevée, sa force extraordinaire; et à mesure que nous avancerons dans notre travail, nous rapporterons, d'après les chroniques, ses merveilleux exploits.

(6) Ce fut un beau et vaillant capitaine qucBoëmond, fils de Robert Guiscard, l'aventurier normand qui s'éleva au rang de duc de la Fouille et de la Calabre. Il partit pour la Palestine en 1096, à la tcte de plus de vingt mille hommes, et l'on dut à ses intrigues autant qu'à sa valeur la reddition d' Antioche. Boëmond ne suivit point l'armée chrétienne à Jérusalem ; il s'occupa d'affermir sa domination dans Antioche, et de l'étendre sur Laodicée défendue par les Grecs. Lorsque Jérusalem fut prise par les Croisés, Boëmond s'y rendit pour recevoir des mains du patriarche l'investiture de la principauté d' Antioche. Il vint plus tard à la cour de Constantinople, et sa vue fit une vive impression sur Anne Comnéne, fille de l'empereur ; elle a tracé ainsi son portrait : « Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation étonnait l'esprit. Sa stature surpassait d'une coudée celle des hommes les plus grands; sa taille était mince, sa poitrine large, ses bras nerveux : il rappelait ces statues qui rassemblent en un même sujet les beautés que la nature réunit rarement. Ses cheveux étaient blonds et courts, son visage coloré; ses yeux bleus paraissaient animés par la fierté et lé désir de la vengeance. Si la hauteur de son corps et l'assurance de ses regards avaient quelque chose de farouche et de terrible, sa bonne mino avait aussi quelque chose de doux et d'attrayant.» {AUxÀad.,\\y. x.)

(7) Pierre l'Ermite, l'homme extraordinaire qui donna le signal des croisades, était né dans le diocèse d'Amiens, vers le milieu du xi* siècle. On ne sait rien de positif sur les commencements de sa vie ; le nom même de sa famille n'est pas connu. Anne Comnène (liv. x) appelle Pierre l'Ermite, Cucupiettre, qui paraît tiré du mot picard Llokio, pe-

Ut, et du mot Petrus, Pierre : petit Pierre. Si l'on en croit Orderic Vital, l'Ermite portait encore un autre nom, et s'appelait Pierre de Acheris. Il est désigné de la même manière dans la chronique des comtes d'Anjou. Guillaume de Tyr nous apprend qu'il était ermite de nom et d'effet : Heremita nomine eteffectu. Adrien Barland,dans son livre de Gestis ducum BrabanticPj s'exprime ainsi ; Petrus heremita^ Ambianensis, vir nohilis^ prima œtate rei militari deditus, tametsi litteris optime imbu'ius, sed cor pore difformis ac hrevis staturœ, etc.. Pierre l'Ermite porta d'abord les armes avec distinction, et servit sous le comte de Boulogne dans la campagne de Flandre, en 1071. Ayant perdu sa femme, après quelques années de mariage, il prit le froc, et se consacra à la solitude. Bientôt le bruit des pèlerinages en Orient le fit sortir de sa retraite ; il se rendit à Jérusalem, auprès du patriarche Siméon, et lui exprima la douleur que lui causait l'état de captivité de la ville sainte. De retour en Occident, Pierre alla à Rome. Le souverain pontife, Urbain II, le reçut comme un prophète, applaudit à sa mission et le chargea d'annoncer la prochaine délivrance de la cité du Christ. Le cénobite traversa l'Italie, passa les Alpes, parcourut la France et la plus grande partie de l'Europe ; il se trouva au concile de Clermont, où Urbain II proclama la croisade en présence d'une multitude de chevaliers chrétiens. Les premières troupes de Croisés, conduites par l'ermite Pierre, et par Gauthier-Sans-Avoir, furent taillées en pièces avant de toucher les murs de Jérusalem ; à peine demeura-t-il trois mille hommes de cette armée qui en comptait plus de cent mille, selon les chroniqueurs. L'apôtre de la croisade n'avait rien de ce qu'il fallait pour en être le chef militaire. Pierre, après avoir préparé les grands événements de la guerre sainte, ne joua plus qu'un rôle ordinaire; et dans la suite, il fut à peine aperçu au milieu d'une croisade qui était son ouvrage. Cependant, il assista au siège de Jérusalem, et Robert le moine reproduit le discours qu'il adressa aux Chrétiens sur le mont des Oliviers. C'est à peu près le même que le Tasse lui fait prononcer six mois auparavant. (Roh. Monach., lib. vi.)

(8) Hugues le Grand, comte de Vermandois et frère du roi de France, Philippe I", partit en l'année 1096, pour la Terre-Sainte, à la tête d'une florissante armée. Il fut d'abord retenu prisonnier à Constantinople par l'empereur Alexis, et ne dut sa liberté qu'aux démonstrations belliqueuses de Godefroi de Bouillon. Hugues le Grand se trouva au siège de Tsicée et à la prise d'Antioche. Après cette dernière victoire, il fut député avec le comte de Hainaut auprès de l'empereur grec, pour lui en porter la nouvelle ; s'ètant mis en marche, avec une escorte, ils tombèrent dans une embuscade de Turcs, près de Nicée. Le comte de Hainaut y fut pris ou tué, et Hugues ne put échapper qu'en se sauvant à toute bride. On ne peut dire s'il était présent au siège de Jérusalem ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'était pas mort à cette époque, comme l'écrit le Tasse. Deux ans après la prise de Jérusalem, Hugues, aventureux comme tous les cadets de grande race, entreprit un second voyage en Orient. Il perdit sur la route plus de deux

cent mille hommes, disent les chroniques, dans différentes attaques des Infidèles; lui-même, ayant reçu plusieurs blessures, mourut le 18 octobre 1101 en Cilicie.

(9) Adhémar de Monteil, évéque du Puy en Velay, avait, comme Pierre l'Ermite, embrassé le métier des armes avant d'entrer dans l'état ecclésiastique ; il partit pour la Terre-Sainte, à la tête d'un clergé nombreux et d'une foule de guerriers accourus sous ses drapeaux, des provinces d'Auvergne, de la Provence et du Limousin. Il se distingua à Nicée et dans plusieurs combats livrés aux Sarrasins ; mais ce fut surtout devant Antioche qu'il montra les qualités d'un chef habile. Guillaume dcTyr et tous les historiens des croisades louent sa modération, son courage et son éloquence. Le Tasse s'écarte encore de la vérité historique, en le comprenant parmi les chefs qui s'avançaient vers Jérusalem : Adhémar était mort quelques jours après la bataille d' Antioche, c'est-à-dire plus de huit mois avant la marche des Croisés sur la ville sainte. On verra que, dans la suite de son poème, le Tasse fait mourir Adhémar au siège de Jérusalem d'un coup de flèche lancé par Clorinde. Quelques écrivains ont attribué à Adhémar le cantique Salve Regina. Les évéques du Puy, ses successeurs, portaient dans leurs armoiries, d'un côté l'épée, et, de l'autre, le bâton pastoral.

(10) Lorsque le Tasse écrivait, l'antique empire d'Orient était détruit. Depuis plus d'un siècle, Constantinople se trouvait sous la domination des Turcs, après avoir été le siège des empereurs grecs pendant onze cent vingt-trois ans. Toute la chrétienté avait les yeux fixés sur l'Orient, et les paroles du Tasse contre les Grecs retentirent comme un reproche politique, qui remontait à leur inaction durant la première croisade. Alexis F" occupait le trône de Constantinople à l'apparition de Godefroi et des Croisés; leur présence autour de sa capitale l'effraya. Il concourut avec eux à la prise de Nicée ; mais ceux-ci se plaignirent bientôt de ce qu'il gardait adroitement leurs conquêtes, et de ce qu'au mépris des traités, il les laissait manquer de vivres. Alexis fait-il un armement pour coopérer avec les troupes de Godefroi? il se retire en apprenant leur triste position dans Antioche. Plus tard, il envoie des pillards, afin de les attaquer sur leur passage ; Anne Comnènc avoue elle-même les soupçonneuses précautions de son père. Les écrivains latins lui ont vivement reproché sa perfidie ; ils n'ont que des paroles de mépris pour l'empereur et ses peuples. Le Tasse, tout empreint des vieilles chroniques, s'est fait l'écho de leurs plaintes. Du reste, il est constant que les Grecs n'ont eu aucune part à la prise de Jérusalem ; Tatin ou Tatice, général d'Alexis, n'était même plus avec les Croisés, quoique le Tasse l'y comprenne encore ; il était retourné à Constantinople après la reddition d'Antioche. Voici ce que nous lisons dans Raimond d'Agiles, le chroniqueur le plus curieux à étudier, car il raconte ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, ce qu'ont vu et fait

ses compagnons : « Il y avait, dans notre armée devant Antioche, un homme delà maison de l'empereur, qu'Alexis nous avait donné en sa place, qui se nommait Tatin, n'avait point de nez, et était dépourvu de tout courage. J'avais presque oublié d'en parler, et certes, il aurait bien dii demeurer à jamais en oubli. Après avoir trahi ses compagnons et s'être parjuré lui-même, Tatin, au nez coupé, s'échappa parla fuite. Ayant acheté une honte pour lui et pour les siens, il feignit de se mettre en route comme pour aller rejoindre l'armée de l'empereur, et, abandonnant ses tentes, il partit avec la malédiction de Dieu. » Cette circonstance du nez coupé de Tatin ferait supposer que c'était un esclave élevé par Alexis aux dignités de l'Empire, vieille coutume du despotisme en Orient; ou bien encore, un de ces Tartares au nez épaté, que les empereurs prenaient à leur solde.

(11) Tripoli, nommée Taraholous par les Turcs, ville ancienne et considérable de Phénicie, fut prise sur les Romains, l'an 638, par Youkima, Grec renégat, l'un des généraux du calife Omar. Elle passa dans la suite au pouvoir des califes d'Egypte. A l'arrivée des Croisés, le gouverneur de cette ville, dit l'historien Ibn-Giouzi, s'appelait Facr'Elmole-Ibn-Ammar. Il ne se soumit pas volontairement à Godefroi, comme l'écrit le Tasse, et ce ne fut qu'à la suite d'une défaite qu'il consentit à garder la neutralité. « Il y eut devant Tripoli tant de sang humain répandu, rapporte Robert le moine, qu'il rougit les eaux qui coulaient dans la ville, et remplissait les citernes ; les plus nobles de la cité y furent tués, et ceux qui demeurèrent en vie gémirent de ce que leurs citernes avaient été ainsi souillées. » (Lib. x, dans les Scriptorex rerum Germanicarum de Reuber. )

(12) L'émir égyptien qui avait le commandement de Jérusalem, lors du siège par l'armée de Godefroi, ne se nommait pas Aladin, mais Iftikhar-Eddaulé, ou la Gloire de l'Empire. Depuis les grandes conquêtes du sultan Saladin sur les Croisés au xii^ siècle, ce nom avait un immense retentissement dans la chrétienté; le Tasse s'en sera sans doute servi, pour mettre un Aladin ou Saladin, vaincu par les Croisés, à côté de son homonyme, leur vainqueur.

SofÇrotti^ <i Cârlnt»;.

CnAIVT II.

Tandis que le tyran se préparait aux batailles, Ismen, seul, un jour lui apparut. Ismen peut arracher au marbre des tombeaux un corps sans vie, et faire qu'il respire et sente; Ismen, au seul bruissement de ses évocations, épouvante Pluton jusque dans son palais; il dispose des démons comme de ses serfs pour ses œuvres impies, les enchaînant et les déhant à son gré. Ismen adore Mahomet, pourtant il fut chrétien; il n'a même pu entièrement abandonner ses premiers rites, aussi confond-il dans ses usages profanes les deux lois qu'il connaît mal. Et maintenant, du fond des cavernes, où, loin de la foule, il exerce un art inconnu, il vient, détestable conseiller d'un méchant roi, se présenter à son maître dans le péril commun. « Seigneur, lui dit-il, l'armée victorieuse arrive, réunissons ce qui convient à ta défense; le Ciel et le monde nous prêteront leurs forces. Tu as tout vu, pourvu à tout, avec les qualités d'un roi, d'un capitaine ; si chacun de nous fait ainsi son devoir,

cette terre sera le sépulcre de tes ennemis. Quant à moi, je viens m'associer à tes périls, à tes travaux; je te promets tout ce que peut donner l'art magique et les conseils de mes vieux ans. Je forcerai les anges, qui autrefois furent exilés du ciel, à prendre part à nos fatigues. Mais, auparavant, il faut te dire de quelle manière je veux préparer mes enchantements (i).

» Dans le temple des Chrétiens gît sous terre un autel caché ; là est la figure de celle qu'ils nomment la Mère de leur Dieu. Devant ce simulacre, recouvert d'un voile, brûle une lampe ardente, et autour sont suspendues les offrandes de leur dévotion crédule. Cette image leur étant ravie, je veux que de ta propre main tu la transportes et la mettes dans ta mosquée. J'emploierai ensuite des charmes si puissants, qu'elle deviendra la redoutable gardienne de tes portes tant que tu la conserveras, et, par de nouveaux mystères, ton empire sera en sûreté dans ses murs formidables. »

Il dit, et il persuade. Aladin, impatient, court à la maison de Dieu, violente les prêtres, et dérobe la chaste effigie ; il la porte dans son temple, où un culte insensé et coupable a souvent outragé le Ciel, Dans ce lieu profane, sur cette image sacrée, Ismen murmure ses blasphèmes. Le jour paraissait à peine, et celui qui avait la garde de ce temple immonde ne retrouva plus l'image où il l'avait placée; il la chercha en vain. Bientôt le roi en est averti ; cette nouvelle l'irrite ; il est convaincu qu'un Chrétien a commis ce vol, et qu'il le recèle chez lui. Cela fut-il, en effet, l'œuvre de la main d'un Fidèle .^^ ou bien le Ciel, indigné qu'un lieu aussi vil abritât sa divine Reine, voulut-il montrer sa puissance ? La renommée est encore incertaine; on ne sait si ce fut le résultat d'un miracle ou de l'adresse des hommes : la piété et la foi nous ordonnent de croire que le Ciel en est l'auteur.

Aussitôt on fait de sévères recherches dans chaque église, dans chaque maison de Chrétiens. De cruelles peines attendent ceux qui cacheront le vol ou le coupable, des récom-

penses ceux qui le livreront. Le magicien, de son côté, épie avec tous les artifices de son art; il ne peut rien découvrir. Le Ciel, soit que ce fût son ouvrage, soit que ce fut celui d' autrui, cacha la vérité. Le roi, perdant tout espoir de connaître l'auteur du vol qu'il attribue auxFidèles, s'abandonne contre eux à la haine la plus féroce ; il brûle de fureur et de rage; il oublie toute mesure, et quoiqu'il puisse arriver, il veut se venger et satisfaire son courroux. « Le larron, dit-il, n'échappera pas dans le massacre commun; ma colère ne sera point vaine, et afin qu'il ne puisse se sauver, le juste et l'innocent périront. Mais, que dis-je, le juste! tous sont coupables; jamais un homme de cette secte ne fut l'ami de notre nom; s'il en est parmi eux qui soient exempts de ce crime, leurs anciens forfaits justifieront ma vengeance ! Sus, sus, mes loyaux amis ! employez le fer et le feu, brûlez et massacrez! »

Ainsi il parle à ses satellites. Le danger est soudain connu des Fidèles; la crainte d'une mort si prompte les effraie ; ils n'osent ni la fuite, ni la défense, ni les prières, ni les excuses; incertains, timides, ils trouvent cependant leur salut où ils l'espéraient le moins. Une jeune fille était parmi eux, d'une âme élevée et royale ; belle, mais négligeant sa beauté, et n'y voyant qu'un ornement à sa vertu ; son mérite le plus grand est de cacher son grand mérite dans ime demeure obscure, où, seule, elle se dérobe aux regards et aux hommages des mortels. La beauté digne d'admiration ne peut rester longtemps cachée; tu ne le voulus pas, amour! tu la révélas aux brûlants désirs d'un adolescent. Amour, naguère aveugle, maintenant Argus, tes yeux ne sont plus recouverts d'un bandeau; à travers mille gardes tu pénètres dans les plus chastes asiles pour y porter un regard étranger.

Sophronie estson nom, Olinde est celui du jeune homme. Tous deux ont la même patrie, la même foi. Lui, autant modeste qu'elle est belle, désire beaucoup, espère peu, et ne demande rien; il n'ose et ne sait comment s'exprimer.

Sophronie, de son côté, le repousse ou ne le voit pas. Ainsi, jusqu'à présent, le malheureux Olinde a été inconnu ou dédaigné*.

Tout à coup le bruit se répand qu'on prépare un horrible massacre des Chrétiens. Sophronie, généreuse et dévouée, forme le projet de les sauver. Cette grande pensée accroît son courage, que répriment aussitôt la pudeur et la timidité. Le courage enfin l'emporte, ou plutôt, par un heureux accord, l'audace devient pudique et la pudeur audacieuse. La jeune vierge s'avance au milieu de la multitude; elle ne cache point ses charmes pas plus qu'elle ne les étale; elle marche les yeux baissés, enveloppée d'un voile. Ses manières sont dignes et exquises; on ne peut dire si elle est parée ou si elle ne l'est pas, si c'est l'art ou la nature qui a ajusté son beau visage. Sa négligence est due à la création, à l'amour et au Ciel.

Admirée de chacun, l'altière fille passe sans regarder personne; elle va droit au roi; ses traits irrités ne l'intimident point; elle soutient, intrépide, son féroce aspect. « Je viens, seigneur, lui dit-elle, te prier d'arrêter ta colère et la frénésie de ton peuple; je viens te découvrir le coupable qui t'a offensé; je viens te livrer ce que tu cherches. » A cette hardiesse, à l'éclat subit de ces chastes attraits, Aladin, presque confus, presque dompté, calme son indignation et adoucit sa cruelle face. Avec moins de sévérité, lui dans l'âme, elle sur le visage, il en devenait l'amant; mais une beauté rigide ne séduit pas un cœur farouche, et les douces caresses sont les seules amorces de l'amour. L'étonnement, le désir, la volupté, sinon l'amour, émurent son âme grossière. <^ Parle, dit-il; j'ai ordonné qu'on n'offense pas tes Chrétiens. — Le coupable, reprit-elle, se trouve devant toi; le vol est 1 œuvre de cette main, c'est elle qui déroba l'image; je suis le criminel que tu recherches, et

* Ce passage ne se rapporlerai(-il pas aux amours du Tasse avec la princesse Ele'onore, sœur d'Alphonse? amours raallieureuses, et qui, ayanl été découvertes, amenèrent la disgrâce du poëte à la cour de Ferrare.

tu dois me punir. » Ainsi elle sacrifie sa noble tête au danger commun, elle se rend responsable de tout. Magnanime mensonge! quelle vérité plus belle pourrait t'être comparée ! Le tyran demeure irrésolu, et ne se livre pas aussitôt à sa colère : « Qui t'a donné ce conseil ? Quel fut ton complice ? Je veux que tu me le dénonces. — Je n'ai cédé à personne la moindre partie de cette gloire; seule, j'ai tout conçu, tout exécuté. — Seule alors tu éprouveras ma colère et ma vengeance. — C'est justice, dit Sophronie; puisque j'ai eu tout fhonneur, je dois subir toute la peine. »

A ces mots, la fureur d'Aladin se rallume. « Où as-tu cacbé l'image.'* s'écrie-t-il. — Je ne l'ai point cachée, mais brûlée, et en la brûlant j'ai cru faire un acte louable : désormais elle ne pourra plus être violée par les mains profanes des mécréants. Que demandes-tu ? le vol ou le voleur ? Le vol, tu ne l'auras jamais; le voleur, tu l'as devant toi. Et pourquoi ces mots de vol, de voleur ? ils ne conviennent ni à moi ni à mon action : n'est-il pas permis de reprendre ce qui fut pris injustement? » En écoutant ces paroles, le tyran frémit d'une voix tonnante. N'espère plus le pardon, cœur pudique, âme sublime, noble visage ! c'est en vain que l'amour, contre une indignation cruelle, lui fait un bouclier de ses attraits. On saisit la jeune fille, et le roi la condamne à mourir sur un bûcher. Déjà on déchire son voile et son chaste manteau ; des chaînes étreignent ses douces mains. Elle se tait; rien ne l'épouvante. Une forte émotion agite sa poitrine; une seule couleur empreint sa belle figure; ce n'est point la pâleur de l'effroi, mais une blancheur éclatante.

Ce grand acte se divulgue bientôt; le peuple accourt, et Olinde avec lui. La nouvelle est certaine, mais la personne est inconnue. Olinde s'avance ; il voit la belle prisonnière dans l'attitude d'une condamnée, il aperçoit les exécuteurs employés à leur cruel office ; se précipitant alors, il heurte la foule : « Non, non, crie-t-il au roi, cette fille n'est

point coupable du vol, elle s'en vante par folie. Une femme seule, sans expérience, ne peut oser, ni concevoir, ni exécuter une telle entreprise. Comment aurait-elle pu tromper les gardiens? Par quel artifice aurait -elle soustrait l'image sainte ? Si elle l'a fait, qu'elle le raconte. C'est moi, seigneur, qui ai dérobé cette image. » Hélas ! combien n'aime-t-il pas celle dont il n'est pas aimé! Puis il ajoute : « J'escaladai de nuit ta haute mosquée; après bien des essais par des chemins inaccessibles, je traversai cette étroite ouverture qui lui donne l'air et le jour. A moi l'honneur, à moi aussi la mort. Jeune fille, cesse d'usurper mon supplice; ces chaînes sont à moi, c'est pour moi que ce bûcher s'apprête, que ces flammes scintillent! »

Sophronie baisse la tête, et le regarde d'un œil de pitié et de douceur : «■ Que veux -tu, malheureux innocent? quel conseil te guide, quelle erreur t'entraîne? Ne suis-je donc pas assez forte pour supporter tout ce que peut la rage d'un homme ? Un cœur qui attend la mort, la veut seule, et ne demande pas de compagnon. » Ces paroles d'une amante ne font point rétracter OJinde, ne changent rien à ses pensées. Grand spectacle où la vertu magnanime et l'amour sont aux prises ! où la mort se pose comme récompense du vainqueur, où la vie est le supplice du vaincu ! Cette persistance à s'accuser l'un l'autre irrite le roi ; la fermeté lui semble un outrage ; il pense qu'on ne méprise ses tourments qu'en le méprisant lui-même. « Je les crois tous les deux, dit-il ; tous deux sont dignes de foi, et leur palme sera telle qu'il convient. ^> Aussitôt il fait signe à ses gens, et ceux-ci accablent de lourdes chaînes l'infortuné jeune homme. Olinde et Sophronie sont liés au même pieu, le dos attaché contre le dos, le visage caché au visage.

On élève autour d'eux le bûcher, déjà Ion excite la flamme; de douloureuses lamentations se font entendre; c'est Olinde qui parle à la compagne de son supplice. »^Ce sont donc là les liens qui devaient m'unir à toi? Estce donc là le feu qui devait nous embraser d'une même

ardeur ! l'amour m'avait promis d'autres nœuds, d'autres flammes; et voilà ce que nous prépare une cruelle fatalité'! Trop, hélas! beaucoup trop nous avons été séparés, et nous ne sommes unis que pour mourir! J'ai le bonheur du moins, dans ce moment terrible, d'être associé à tes tourments, n'ayant pu l'être à ta vie. Je déplore ta destinée et non la mienne, puisque j'expire à tes côtés! O heureuse mort, doux martyre, si mon âme s' exhalant sur tes lèvres pouvait se confondre avec ton dernier souffle! » Il parle ainsi en sanglotant. Sophronie lui répond : « Ce moment solennel, ami, demande d'autres pensers, d'autres larmes, une plus haute raison. Que ne songes-tu à tes fautes? Rappelle-toi la grande récompense que Dieu promet aux bons! Offre-lui ton supplice, il n'aura plus que des douceurs; tu verras avec joie le céleste séjour. Regarde le ciel, comme il est beau! regarde le soleil, qui nous invite et nous console (2) ! »

La multitude des païens éclate en bruyantes plaintes; le Fdèle gémit, mais à voix basse. Je ne sais quoi d'inusité et de tendre s'infiltre dans l'âme cruelle d'Aladin; à cette seule sensation il s'indigne; il ne veut pas ployer, et, détournant les yeux, il se retire. Toi seule, Sophronie, tu ne partages pas le deuil commun; toi seule ne pleures pas, quand chacun verse des larmes !

Au milieu de ce péril, voici un guerrier : il paraît tel. Son aspect est noble et digne. Ses habits étrangers, son armure, annoncent qu'il arrive d'un pays lointain; le tigre que son casque a pour cimier attire tous les regards, illustre enseisfne, distinction habituelle de Clorinde dans les batailles. Aussi de tous côtés on croit reconnaître Clorinde, et c'est elle en effet. Dès ses plus jeunes ans elle méprisa les mœurs et les occupations efféminées; jamais sa main altière ne voulut s'abaisser à de mesquins travaux, à manier le fuseau et l'aiguille ; elle fuit les molles habitudes, l'espace étroit des villes, et sa vertu est respectée même dans les camps. L'orgueil est sur ses traits; elle se complaît

à les rendre sévères, et sa sévérité a des charmes. Trèsjeune encore, sa main débile brida le mors d'un coursier; elle saisit lépée et le bâton; ses membres s'endurcirent dans les luttes, et dans les courses elle les rendit légers; sur les montagnes, à travers les forêts, elle poursuivait Tours, le lion féroce. Enfin, elle se jeta dans les guerres; elle parut terrible aux hommes, comme ces bêtes sauvages qu elle avait combattues avec un cœur d'homme dans les déserts.

Maintenant elle vient des contrées de Perse, pour résister aux Chrétiens. Plusieurs fois déjà elle a dispersé leurs membres dans la plaine, et teint les ruisseaux de leur sang. A peine arrivée, son premier coup d'œil découvre un appareil de mort. Avide de connaître le crime des condamnés, elle lance son cheval; la foule s'écarte, et Clorinde regarde attentivement les deux victimes : l'une se tait, l'autre gémit ; la plus robuste montre le moins de fermeté. Toutefois les pleurs du jeune homme sont dus à la pitié, non à la crainte; il se lamente, mais ce n'est pas sur son sort. Sa compagne silencieuse, les yeux tournés vers le ciel, semble, même avant d'expirer, ne plus tenir à la terre.

Clorinde s'attendrit, elle partage leur doideur à tous deux, et répand quelques larmes. Ses sympathies sont pour la jeune fille qui ne se plaint pas : le silence la touche plus que les sanglots. Aussitôt elle interroge un \4eillard qui est à ses côtés : « Dis-moi, quels sont ceux-ci ? Estce un crime, ou la fatalité qui les a conduits au supplice ? » La réponse du vieillard fut brève, et satisfit à la demande. Frappée de son récit, Clorinde se persuade que tous les deux sont innocents; elle veut les arracher à la mort, par les prières ou par les armes. Les flammes allaient atteindre le bûcher; elle accourt, fait retirer le feu, et s'adressant aux satellites : « Qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour poui^uivre ce cruel office, jusqu'à ce que j'aie parlé au roi; vousncrece\Tez point de reproches de votre retard ;

je vous le jure. » Sa grande et majestueuse tenue en impose : les gardes obéissent. Puis elle s'avance vers Aladin, et le trouve venant à sa rencontre : « Je suis Clorinde, ditelle; déjà peut-être tu m'as entendu nommer. J'arrive pour défendre avec toi la foi commune et ton royaume; ordonne, je suis prête à tout entreprendre. Je ne méprise pas ce qui est faible; je ne crains pas ce qui est puissant. Rien ne m'intimide, ni le combat dans la plaine, ni la résistance dans les villes murées. ><

Elle dit, et le roi l'interrompant s'écrie : « Quelle est la terre si éloignée de l'Asie et de la route du soleil, où ta renommée, glorieuse fille, ne soit parvenue, où ton courage n'ait retenti ? Le secours de ton épée dissipe toutes mes craintes et me rassure; une forte armée réunie pour ma défense me donnerait moins d'espoir. Déjà l'arrivée de ce Godefroi me paraît trop tardive. Tu me demandes de l'emploi : les nobles et périlleuses entreprises sont seules dignes de ta valeur. Je te cédé tout pouvoir sur mes gens; tes ordres seront leur loi. » Clorinde répond à ces louanges par de gracieux remercîments ; puis elle ajoute: «Sans doute exiger le salaire avant le service, cek te paraîtra nouveau; mais ta bonté m'enhardit. Je sollicite, pour prix de mes actions futures, la grâce de ces deux malheureux; je la réclame comme un don; et cependant si le crime est incertain, le jugement n'est pas justice. Je me tais là-dessus; je tairai de même les grandes preuves qui me démontrent leur innocence. Je dirai seulement mon opinion ; elle diffère de la voix commune qui accuse les Chrétiens d'avoir dérobé l'image, et je m'appuie sur de hautes raisons. Ce fut une profanation de nos lois que le conseil du magicien Ismen; nous ne pouvons avoir dans nos mosquées, même nos propres idoles, moins encore celles d' autrui. C'est donc à Mahomet qu'il faut attribuer ce miracle, et il l'a fait pour démontrer que jamais les nouvelles doctrines ne pourront souiller ses temples. Laissons à Ismen ses enchantements;

son arme, c'est la sorcellerie. Nous autres gens de guerre, manions ]e fer; c'est là notre art, notre espérance (3). «

Elle se tait. Le cœur irrité d'Alaclin cède difficilement à la pitié, il se laisse pourtant toucher par la raison et les sollicitations puissantes : « Qu'ils aient la liberté et la vie, s'écrie-t-il; justice ou pardon, on ne saurait rien refuser à un tel intercesseur. Innocents, je les absous; coupables, je te les abandonne. " Olinde et Sophronie furent ainsi délivrés. Cette circonstance fut doublement heureuse pour Olinde : il parvint à faire naître l'amour au cœur de sa noble compagne ; il marcha du bûcher à l'autel ; de martyr, il devint époux; et après avoir voulu mourir avec Sophronie, elle consentit à vivre avec lui.

Mais le roi soupçonneux voit pour lui un péril dans l'union de tant de vertus. Tous deux par ses ordres sont envoyés en exil loin des frontières de la Palestine; poursuivant son dessein, il bannit les autres Fidèles, et les confine en divers lieux. Quel vide cela ne laisse-t-il pas dans les familles! Quelle tristesse pour le tout jeune enfant comme pour le vieillard décrépit ! Dure séparation ! on chasse ceux dont on redoute le courage ou l'audace ; on garde comme otages tout ce qui est faible et sans défense. Beaucoup s'en vont errants; les autres, plus excités par le désespoir que par la crainte, se réunissent aux Francs^ qu'ils rencontrent le jour même de leur entrée dans Emmaùs *.

Emmaùs n'est séparée de la noble Jérusalem que par une distance assez courte; un homme, en partant le matin, peut facilement y arriver le soir. Oh ! combien ces renforts ne furent-ils pas agréables aux Chrétiens! combien n'accrurent-ils pas leur ardeur (4)! Le soleil avait déjà atteint le milieu de sa course; Godefroi fit dresser les tentes. Elles étaient à peine déployées, lorsqu'on vit paraître deux chefs, de haute apparence, à la démarche étrangère,

• Emmaiis, ville considérable au temps des ^laccliabées, n^ëult plus alors qii^unc bourgade connue sous le nom de Nicopolis.

CHANT n. Id

aux vêtements inconnus ; leur attitude pacifique dénote qu'ils viennent comme amis auprès de Godefroi. Ce sont les envoyés du Soudan d'Egypte ; une multitude de cavaliers les entourent.

L'un d'eux est Alète; sa naissance est des plus vulgaires, mais son langage fécond et brillant, ses manières faciles, son esprit varié, l'ont élevé aux premiers honneurs de l'empire. Prompt à feindre, habile à tromper, grand fauteur de calomnies, il sait si bien se contraindre que, lorsqu'il vous accuse, on dirait qu'il vous loue. L'autre, c'est Argant le Circassien ; aventurier inconnu, il vint à la royale cour d'Egypte, où il s'est assis au rang des satrapes, après avoir obtenu les plus hauts grades dans la milice*. Impatient, inexorable, féroce, il est infatigable et invincible dans les batailles. Méprisant tous les dieux, son épée est sa seule loi, son seul raisonnement.

Ils demandent audience, et sont admis devant le célèbre Godefroi. Celui-ci, simplement vêtu, assis sur im humble siège, se trouve au milieu de ses capitaines : la valeur réelle, quoique négligée, brille assez de son propre éclat. Le présomptueux Argant lui fait à peine un léger salut ; Alète, au contraire, la main droite posée sur sa poitrine, la tête courbée vers la terre, lui rend tous les honneiu-s que prescrit sa nation. Il commence ensuite sa harangue; de sa bouche sort une éloquence plus douce que le miel; et comme les Francs savent déjà le langage de là Syrie, ils comprennent ce qui leur est dit :

'c Magnifique soleil, auquel daignent se soumettre tous ces guerriers réunis : c'est par tes conseils, ta sagesse, qu'ils ont cueilli tant de palmes, et conquis tant de royaumes. Ton nom a déjà franchi les Colonnes d'Hercule; il a retenti parmi nous, et le bruit de ta puissante

" Le Tasse fait sans doute allusion aux Mameloiicks, tous fils d'esclaves, lesquels, éleve's sous la tente, parvenaient à commander les arme'es des califes. Plus tard, lors des croisades de saint Louis, TEgypte fut même gouverne'e par des sultans mnmeloacks : Bibars, Kélaoun, etc.

valeur s'est répandu dans toutes les parties de l'Egypte. Chacun en a été frappé comme d'une chose merveilleuse. Mon maître a appris tes exploits, non-seulement avec surprise, mais encore avec plaisir, et plus d une fois il se plaît à les raconter. Il aime en toi ce qu'il redoute chez les autres; il vante ton courage, et il désire vivement qu'une même amitié vous unisse, sinon une même foi. Poussé par ce noble désir, il sollicite ton alliance et la paix j la vertu sera le lien de cette union, puisque ce ne peut être la croyance. Mais instruit que tu voulais chasser du trône un de ses voisins, son ami, il nous envoie, avant que tu aies frappé les premiers coups, pour te faire connaître ses pensées.

w Et voici son intention : contente-toi des terres que tu as déjà conquises; laisse en paix la Judée et tous les pays qui reposent sous la protection de son sceptre. De son côté, il promet d'affermir ta puissance peu soHde. Si vous êtes ainsi unis, le Turc et le Persan pourront-ils jamais espérer de réparer leurs désastres ? Seigneur, les grandes choses que tu as faites en peu de temps étonneront les âges futurs; armées, villes, tu as tout vaincu, tout détruit; tu as supporté la famine, parcouru des chemins inconnus ; ta renommée a frappé d'épouvante et de douleur les provinces voisines et les plus éloignées. Tu peux bien acquérir de nouveaux empires; mais en vain espérerais-tu une gloire nouvelle; la tienne est parvenue à son sommet ; tu ne dois point l'exposer dans une guerre dont l'issue est douteuse. Vainqueur, tu accroîtras tes Etats, sans accroître ton renom. Vaincu, tu perdras tout, et l'honneur et les contrées soumises. C'est un jeu de fortune bien insensé de risquer beaucoup contre peu, et le certain pour l'incertain.

>> Quelques conseillers, jaloux de ta puissance, te porteront à conserver ce que tu as si aisément conquis; peut-être aussi ce désir naturel qui fermente et grandit dans les cœurs, d'avoir un peuple de serfs et de tributaires,

te fera fuir la paix beaucoup plus que les batailles. On t'engagera à suivre les larges voies ouvertes à ton destin; à ne point déposer ta formidable épée, compagne de tes victoires, jusqu'à ce que la loi de Mahomet succombe, jusqu'à ce que l'Asie soit pour toi un désert. Douces choses à entendre, douces flatteries qu'accompagnent souvent les dangers. Mais si la haine ne t'aveugle pas, si la lumière de ta raison n'est point éteinte, tu verras qu'en faisant la guerre, tout est à craindre, rien à espérer; la fortune change tour à tour, tantôt bonne, tantôt mauvaise, et les succès rapides ont toujours un précipice devant eux. Dismoi si l'Egypte puissante, avec son or, ses armes et sa prudence, s'ébranle pour te perdre ; si le Persan, le Turc, et le fils de Cassan* recommencent la guerre, quelle force opposer à leur grande furie .^ où t'abriteras-tu dans le péril .►^ Tu comptes sans doute sur le méchant roi des Grecs et sur les liens sacrés qui vous unissent? La foi grecque est connue de chacun. Une seule de leurs trahisons t'apprendra toutes les autres; je pourrais t'en citer mille, car cette gent perfide et avare t'a tendu mille embûches; elle t'a déjà disputé le passage sur ses terres. Exposera-t-elle sa vie pour toi? donnera-t-elle son propre sang, après t'avoir refusé un chemin ouvert à tout le monde ?

» Peut-être ton espoir se fonde-t-il sur les légions qui t'environnent ; tu crois dompter tes ennemis réunis aussi facilement que tu les as vaincus épars. Mais tes troupes sont épuisées par la guerre, par la disette ; elles se sont amoindries, tandis que l'union du Persan, du Turc et de l'Egyptien, accroît le nombre des opposants. Et serais-tu même persuadé que tu dois toujours vaincre, que les dé-

* Il y a ici double emploi : le fils de Cassan n'est autre chose que l'habitant de la Perse. On est e'tonné de rencontrer ce nom dans un discours prononce' au xi"-" siècle, Uzum-Cassan ne s'élant rendu maître de l'Empire persan que vers le milieu du xv*" siècle, e'poque où il fonda la dynastie des Turcomans Ak-Koiounlu (du mouton blanc).

iS JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

crets du Ciel seconderont tes volontés, vaincras-tu la famine? Quel refuge, quel asile te défendront de ce fléau? En vain tu agiteras ta lance, tu croiseras Tépée, la victoire te défie! tout est brûlé dans les champs; la main prévoyante des habitants a tout détruit. Plusieurs jours avant ton arrivée, les productions du sol ont été renfermées dans les villes closes et dans les hautes tours. Conduits par ton audace, avec quoi espères-tu nourrir ici tes gens de cheval et de pied ? Tu diras : « L'armée de mer prendra soin de nous. » Peux-tu faire dépendre ta subsistance de l'inconstance des vents? obéiront-ils à ta fortune? Penses-tu les diriger selon tes besoins? La mer, sourde à toutes les prières, à toutes les lamentations, s'affaisserat-elle sous tes désirs? Crois-tu que l'Egyptien, le Persan et le Turc n'auront pas de puissants vaisseaux à opposer aux tiens ?

« Il te faudra, seigneur, une double victoire pour sortir de cette entreprise avec honneur; une seule défaite t'enveloppe d'une grande honte et de dangers encore plus grands. Notre flotte détruisant la tienne, l'on mourra de faim sous tes tentes; et, toi-même vaincu, en vain tes navires seraient victorieux. Si dans cette extrémité tu refuses la paix avec le grand roi d'Egypte, je le dis avec vérité, ta prudence est indigne de tes autres vertus. Puisse le Ciel te faire changer d'avis, si tu es décidé à la guerre! Puisse l'Asie respirer au milieu de ses douleurs, et toi, jouir du fruit de tes victoires ! Vous, compagnons de ses périls, de ses soucis et de sa gloire, ne vous laissez point séduire par les faveurs de la fortune; ne provoquez point de nouvelles guerres. De même que le pilote, échappé aux dangers de la mer, ramène au port tous les vaisseaux, rassem- . blez vos voiles éparses et ne vous fiez plus à la vague terrible. »

Alète se tait. Chaque guerrier accueille ce discours pai* un sombre murmure; on voit tout leur mépris pour les propositions qu'il renferme. Godefroi, leur capitaine, fixe

sur eux ses regards, et cherche à hre sur leur front. Pais, reportant sa vue sur Alète, qui attend sa réponse, il lui parle ainsi : « Envoyé, tu nous as dit avec douceur des paroles, tantôt courtoises, tantôt menaçantes. Si ton roi m'aime, s'il loue nos exploits, c'est une récompense que j'ai pour agréable. Tu nous annonces l'union des païens dans la guerre; je te répondrai en toute liberté d'esprit et avec de simples mots. Tout ce que nous avons jusqu'à présent souffert, et sur la mer et sur la terre, les chaleurs et les froidures, tout cela n'a eu pour but que de nous ouvrir les portes de saintes et vénérables murailles ; d'obtenir de Dieu grâce et merci, en arrachant des Fidèles à une dure servitude. Pour un si noble dessein, nous exposerons toujours les honneurs de ce monde, nos biens et notre vie. L'ambition égoïste ne nous a point poussés à cette entreprise; jamais elle ne fut notre guide. Que le maître du Ciel broie dans nos cœurs ce sentiment coupable, s'il existe dans quelques-uns ! qu'il chasse ce venin mortel, et que sa main, assouplissant les cœurs les plus endurcis, les échauffe et les embrase! C'est cette main qui nous a conduits et dirigés; elle écarte de nous tous les obstacles, nous sauve de tous les périls, aplanit les montagnes, dessèche les rivières, tempère l'ardeur des étés, brise les glaçons des hivers; elle apaise les flots d'une mer orageuse, comprime ou déchaîne les vents; elle renverse les plus hauts remparts, disperse les plus formidables armées. C'est elle qui fait naître notre ardeur et notre espoir, non les forces fragiles de toutes les troupes de Francs, de tous les soldats que nourrit la Grèce. Tant que cette main ne nous délaissera pas, nous craignons peu que les secours nous manquent; celui qui sait comment elle frappe, comment elle protège, ne cherche point d'autre appui dans ses dangers. Et si, par nos erreurs, ou par des arrêts mystérieux, nous étions privés de son aide, lequel de nous regretterait d'être enseveli près de la sépulture de notre Dieu ? Nous mourons ici sans envier le sort de

ceux qui nous survivent ; nous mourons, mais notre mort enfantera des vengeurs. L'Asie ne se rit point de notre destinée, et Ton ne vous voit pas gémir sur notre trépas. Ne crois pas cependant que nous fuyons la paix, comme on fuit une guerre cruelle ; l'amitié de ton roi nous plaît, nous ne repoussons point son alliance. Mais la Judée ne fait pas partie de son empire, tu le sais : pourquoi donc en prend-il tant de soin ? Pourquoi veut-il nous défendre la conquête d'un royamne étranger, lorsqu'il devrait se borner à régir le sien en paix et en repos (5).^ >>

Tel fut son discours. Il met au cœur d'Argant une rage poignante; les lè\Tes enflées d'orgueil, le voyez -vous s'avancer vers Godefroi : « Qui ne veut pas la paix, ditil, aura la guerre : jamais les sujets de querelles n ont manqué ! En refusant nos premières offres, tu repousses tout accommodement! » Soudain il saisit la lisière de sa robe, la courbe, en forme im pli qu'il présente à Godefroi ; puis d'un ton insultant et farouche, il s'écrie : « O toi qui braves les entreprises les plus douteuses, je t'apporte dans ce pli, et la paix et la guerre. Choisis sans délai lequel des deux te convient. >' Cette fierté outrageante irrite les guerriers, et sans attendre la réponse de Godefroi, leur magnanime chef, tous s'écrient : « La guerre ! la guerre ! — Je vous la déclare mortelle, » répond Argant en secouant le pli de sa robe. Son aspect est terrible, menaçant ; on dirait un Romain ouvrant le temple de Janus. Il semble que de sa poitrine sortent la fureur insensée, la discorde sauvage, et dans ses effroyables yeux on croit voir la torche ardente d'Alecto et de Mégère. Tel était sans doute ce mortel qui éleva contre le ciel la grande tour de la confusion; Babel le contempla dans la même attitude, haussant son front superbe et défiant les étoiles.

« \ousnous menacez de la guerre, répUque alors Godefroi : nous l'acceptons. Dites à votre roi qu'il vienne, qu'il se hâte; et s'il ne vient pas, qu'il nous attende sur les bords du xSil. » Puis d lui air doux, affable, il les congédie, et

les honore de riches présents. A Alète, il donne un casque précieux pris à Nicée, parmi d'autres dépouilles. Argant reçoit une épée, dont la garde et le pommeau sont d'or; elle est ciselée avec un tel art, que la beauté du travail l'emporte de beaucoup sur le prix de la matière. Après en avoir examiné la trempe, la richesse et les ornements, Argant répète à Godefroi : « Tu verras bientôt l'usage que je puis faire de tes dons (6). »

Ils partent aussitôt. « Que rien n'arrête notre course, dit Argant à son compagnon. Ce soir je serai à Jérusalem; toi, retourne en Egypte, avec le soleil du lendemain. Dans ce pays, ma présence et mes discours ne peuvent plus être utiles. Porte toi-même la réponse de ceux-ci; quant à moi, je ne veux pas m'éloigner du lieu choisi pour les batailles. » Ainsi d'ambassadeur, il devient ennemi. Cette résolution fut-elle subite ou réfléchie? Quoi qu'il en soit, sans songer au droit des gens, aux antiques usages, impatient de tout retard, il marche, à la lueur des étoiles, vers les murailles de la sainte cité.

La nuit était venue. L'onde et les vents sont en repos, le monde paraît muet. Les animaux sont fatigués, soit que la mer et les lacs limpides les cachent dans leur profondeur, soit qu'ils gissent dans les tanières ou accroupis dans les étables. Les oiseaux joyeux calment leurs peines, ou les oublient dans les douceurs du sommeil. Mais sous les tentes des Fidèles, les capitaines des Francs ne dorment pas. Nul d'entre eux ne repose, tant est vif leur désir de voir briller au ciel la clarté qui doit les conduire vers Jérusalem, noble terme de ce grand passage; ils regardent à chaque instant si un rayon pointillé pour éclaircir l'obscurité de la nuit .

(1) Ici commencent les féeries du Tasse, qui tiennent une si large place dans le poëme de la Jérusalem délivrée. Tout le moyen âge était rempli de ces traditions de fées et de magie, et c'est encore dans les romans de chevalerie que le Tasse, comme Boïardo et l'Arioste, est allô prendre ses inspirations. L'Ismen du poêle ne serait-il pas un souvenir de Maugis, l'enchanteur qui joue un si grand rôle dans la chronique des quatre fils d'Avmon, au siège du château de Montauban par Charlemagne, et dont les agréables tours désolent tant le bon Empère (empereur), pour nous servir de l'expression des vieilles chroniques î

(2) A l'apparition des Croisés en Orient, les Sarrasins alarmés. n« virent plus que des ennemis dans les Chrétiens. Ceux-ci eurent à souffrir des persécutions inouïes, et parmi tous les traits de barbarie, il en. est un cité par Guillaume de Tyr, qui a sans doute donné au Tasse l'idée de son épisode d'Olinde et S phronie: «La condition des Fidèles de Jérusalem empira beaucoup, dit l'historien des croisades, tant à cause de la juste douleur que leur donnait la ruine de la sainte église de la Résurrection, que par suite de toutes les vexations et charges auxquelles ils furent chaque jour plus exposés. En outre des énormes impôts cl des tributs qu'on exigeait d'eux, fort au delà des usages, et malgré les privilèges qui leur avaient été accordés par les prédécesseurs du roi, ce monarque leur interdit l'exercice des solennités que jusqu'à ce jour ils avaient pratiquées sous d'autres princes, tantôt eu secret, tantôt ouvertement. Plus un jour était célèbre, plus ils étaient tenus étroitement enfermés dans leurs habitations; ils n'osaient paraître en public; leurs maisons même ne leur offraient pas un refuge tranquille. On leur jetait des pierres et toutes sortes d'ordures; on les attaquait avec violence, et ces persécutions étaient constamment plus actives dans les jours des plus grandes solennités. Outre cela, sur la moindre indiscrétion de parole, sur la plus légère suggestion d'un accusateur quelconque, les Fidèles étaient enlevés, traînés à la croix et au supplice, sans que jamais on fit connaître aucun motif; on confisquait leurs biens, on les dépouillait de tout ce qu'ils possédaient. Les fils et les filles étaient enlevés à la maison paternelle; tantôt le fouet, tantôt les flatteries et les promesses les entraînaient à l'apostasie, ou bien on les suspendait à la potence. Le patriarche qui vivait alors à Jérusalem était le premier à subir lui-même toutes ces injures, toutes ces violences ; il ex-

hortait les Fidèles à la patience, et leur promettait des couronnes éternelles pour les maux temporels qu'ils avaient à endurer. Avertis par ses paroles et son exemple, méprisant pour l'amour du Christ leurs souffrances passagères, ils se consolaient réciproquement par des œuvres de charité. 11 serait trop long de raconter tous les tourments que ces fidèles serviteurs de Dieu eurent à supporter dans leurs propres personnes, pour hériter de la maison du Seigneur et demeurer fidèle» aux lois de leurs ancêtres. Entre des milliers d'exemples que je pourrais citer, j'en choisirai un seul qui sufiBra pour montrer sur quels frivoles prétextes on les envoyait au dernier supplice.

« Un citoyen de la classe des Infidèles, animé d'une haine insatiable contre les nôtres, homme perfide et méchant, cherchant un moyen de jeter la mort dans leurs rangs, vint en secret déposer le cadavre d'un chien à la porte d'une mosquée. Les gardiens et tous les habitants de la ville mettaient un grand prix à conserver cette entrée pure de toutes souillures. Le lendemain matin, ceux qui se rendaient à ce temple pour la prière, ayant rencontré ce cadavre immonde et puant, devinrent presque fous, et remplirent toute la ville de leurs clameurs. Un peuple immense accourt aussitôt, et de toutes parts on affirme que ce sont les Chrétiens qui ont commis ce crime. Qu'est-il besoin d'en dire davantage ? On déclare qu'un tel forfait ne peut être expié que par la mort ; on ordonne que tous les Fidèles subiront le supplice. Ceux-ci, se confiant en leur innoce. xe, étaient tous préparés à périr pour le Christ. Tandis que les soldats armés de leurs épées s'avançaient pour donner la mort aux Chrétiens, un jeune homme plein de courage dit à ses compagnons : « Mes frères, il serait trop dangereux que l'Eglise tout entière vînt à périr; il est plus convenable qu'un seul meure pour le peuple, et que la race soit sauvée. Promettez-moi d'accorder tous les ans des bénédictions à ma mémoire, et de rendre éternellement à ma famille les honneurs qui lui seront dus. Pour moi, avec l'aide de Dieu, je vais détourner le carnage de vos têtes. » Les Fidèles accueillent ces paroles avec reconnaissance, et lui promettent d'accomplir ce qu'il a demandé. En conséquence, ils arrêtent que, pour conserver éternellement sa mémoire, les gens de sa tribu porteront désormais dans la procession solennelle, et au milieu des rameaux de palmier, l'olive qui est le signe de notre Seigneur Jésus-Christ. Aussitôt le jeune homme se présente devant les magistrats, et, se déclarant coupable, affirme en même temps l'innocence de tous les autres. Les juges, ayant entendu sa déposition, prononcent l'acquittement de tous les Fidèles, et envoient le jeune homme à la mort. Renonçant à la vie pour le salut de ses frères, il s'endormit avec piété, car il avait choisi la meilleure part dans le sein du Seigneur. » {Willelm. Tyr.y lib. I, apud Bùngars/Oesta Dei per Francos, t. ii.)

(3) On a dit que l'épisode de Clorindc était en opposition avec les mœurs des Musulmans, et que jamais femme en Orient n'avait paru armée dans les batailles : « Cette fiction peut avoir un grand mérite poétique, a-t-on écrit, mais elle est tout à fait contraire aux habitudes

guerrières des Orientaux. Si la Jérusalem délivrée était jamais traduite dans une langue de l'Asie, ce qui étonnerait le plus les lecteurs, et ce qu'ils croiraient moins que la chute du Ciel, serait ce que dit le poëte italien du personnage de Clorinde. » Celte observation est exacte ; mais on doit remarquer que le Tasse a moins étudié les mœurs orientales qti'il n'a pris ses idées et ses épisodes dans les chroniques françaises, dans les romans de chevalerie surtout ; or, l'on sait toutes les belles prouesses qui y sont attribuées aux nobles dames; et, avant le Tasse, l'Arioste n'avait-il pas donné les principaux rôles de son poëme à Marphise et à Rradamante ?

(4) L'arrivée des Chrétiens, chassés de Jérusalem, au camp des Croisés, est rapportée par tous les chroniqueurs ; ils vinrent demander des secours et un asile à leurs frères d'Occident : «Les pauvres Fidèles, dit Albert d'Aix, avaient été accablés de menaces et accusés de trahison à l'occasion de la venue des pèlerins en ce pays ; ils suppliaient, au nom du Seigneur, que l'armée poursuivît sa marche, sans aucun retard, afin de leur porter aide. Les Musulmans avaient jeté dans les fers le chef du principal hospice des pèlerins; les femmes, les enfants, les vieillards étaient retenus en otages ; chaque jour enfin les Chrétiens de Jérusalem étaient accablés de nouveaux outrages, et plusieurs fois les Infidèles avaient formé le projet de livrer aux flammes et de détruire de fond en comble le Saint-Sépulcre et l'église de la Résurrection. Le duc Godefroi ayant accueilli leurs supplications, et informé par eux du péril de ses frères, choisit dans le camp et dans ses troupes environ cent chevaliers cuirassés, qu'il envoya aussitôt en avant pour aller porter secours aux malheureux Fidèles du Christ. Ceux-ci se portèrent bientôt à leur rencontre en chantant des hymnes de louange, et faisant des aspersions d'eau bénite, ils reçurent les chevaliers avec de grands témoignages de joie, leur baisant les yeux et les mains, et leur disant : « Grâces soient rendues à Dieu de ce que, de notre temps, nous avons vu les choses que nous avions toujours désirées ; savoir, que vous, nos frères en Jésus-Christ, vous soyez venus pour nous délivrer du joug de notre servitude, pour restaurer les lieux sacrés dans Jérusalem, et pour faire disparaître du lieu saint les cérémonies et les Impuretés des Gentils. » (Chronicon Hierosolymitanum, lib. vi.)

(5) Les ambassadeurs du calife d'Egypte arrivèrent au camp des Chrétiens vers la fin de l'année 1097, c'est-à-dire à l'époque du siège d'Antioche, et six mois avant la prise de cette ville. On ne trouve rien, dans les historiens arabes, qui ail rapport à ces envoyés ; Aboulfaragc lui-même, si complet, n'en parle ni dans sa chronique arabe, ni dans sa chronique syriaque. C'est que la plupart des écrits musulmans qui nous restent, ne sont que des extraits ou des compilations incomplètes des œuvres originales, et il est évident qu'un grand nombre de faits a été oublié. Nous avons donc été obligés de recourir aux chroniques françaises; celles-ci font mention de deux ambassadeurs qui se présentèrent

devant les tentes des Croisés; mais elles ne disent, ni leurs noms ni l'objet de leur mission. Quelques-unes assurent. que le calife d'Egypte promettait de se faire chrétien si on le délivrait des Turcs. On doit croire que ces envoyés n'étaient venus que pour connaître les forces, la marche et les projets des Croisés. Voici, d'après Robert le moine qui était présent, le discours des envoyés et la réponse des Chrétiens ; il est curieux de les comparer à ceux que le Tasse leur attribue : «Notre maître nous a chargés de vous porter à vous, chef des Francs, salut et amitié si vous voulez obéir à sa volonté. De nombreux conseils se sont rassemblés à cause de vous à la cour de notre maître ; ils ont délibéré pendant sept jours sur ce qu'ils avaient à faire ; ils s'étonnent que vous veniez ainsi armés chercher le sépulcre de votre Dieu, chassant les peuples de notre roi des pays qu'ils ont possédés si longtemps, et, ce qui est mal séant à des pèlerins, les passant au fil de l'épée. Si dorénavant vous voulez y venir avec le bâton et la besace, on vous y recevra avec de grands honneurs et abondance de toutes choses. Les gens de pied auront des chevaux ; les pauvres ne souffriront de la faim, ni dans le chemin, ni dans le retour; et s'il vous plaît de séjourner un mois au sépulcre, rien ne vous manquera. On vous accordera la liberté d'aller dans toute la ville de Jérusalem^ afin que vous y puissiez honorer à votre gré, et de la manière qu'il vous plaira, le temple et le sépulcre. Que si vous méprisez les choses qu'on veut bien vous accorder, et vous confier en vos armes et dans la grandeur de votre courage, voyez à quels périls vous allez vous exposer. C'est à nos yeux une étrange témérité, à quelque puissance humaine que ce puisse être, de s'attaquer aux Babyloniens. Dites-nous maintenant ce qui vous convient dans ces propositions. »

Un des chefs Francs se leva pour répondre, les chroniques ne le nomment pas, et s' adressant aux députés qui étaient sous la tente : « Aucun de ceux qui savent les choses ne peuvent s'étonner si nous venons en armes au sépulcre de Notre-Soigneur, et si nous chassons vos peuples de ces frontières, car ceux des nôtres qui y sont venus jusqu'à ce jour avec le bâton et la besace ont été ignominieusement insultés, et après avoir souffert la honte et les outrages, ont été enfin mis à mort. Cette terre n'appartient point aux peuples qui l'habitent, quoiqu'ils l'aient possédée durant de longues années; nos ancêtres l'ont tenue dans les temps anciens, elle leur a été enlevée par la méchanceté et l'injustice de vos peuples. Vous n'y avez donc pas droit parce que vous l'habitez depuis longtemps ; l'arrêt du Ciel dans sa miséricorde est qu'aujourd'hui soit rendu aux fils ce qui fut injustement enlevé aux pères. Que votre nation ne s'enorgueillisse pas d'avoir vaincu les Grecs efféminés, car, par l'ordre de la divine puissance, le glaive des Francs va payer, sur vos têtes, le prix de cette victoire; c'est ce que peuvent savoir ceux qui n'ignorent point qu'il appartient, non aux hommes, mais à celui par qui régnent les rois, de renverser les royaumes. Ils disent qu'ils veulent bien nous permettre de passer au sépulcre, si cela nous convient, avec le bâton et la besace : qu'ils reprennent leur indulgence ; car, soit qu'ils le veuillent ou non, leurs trésors nous enrichiront et banniront notre misère. Dieu nous a accordé Jérusalem, qui pourra nous

50 JÈRLSALE^I DÉLIVRÉE.

l'enlever? il n'est pas de courage humain qui puisse nous effrayer; mourir pour nous, c'est naître, et en perdant la vie temporelle, nous en acquérons une éternelle. Allez donc r.ipporter à ceux qui vous ont envoyés, que, même Jérusalem en notre puissance, nous ne déposerons pas les armes que nous avons prises dans notre pays ; nous nous confions en celui qui a instruit notre main à combattre, et rend notre bras ferme comme un arc d'airain. Le chemin s'ouvrira à nos épées, les scandales seront effacés, et Jérusalem sera prise; elle nous appartiendra alors, non par la bonté des hommes, mais par le décret de la justice céleste, car c'est de la face de Dieu qu'émane cet arrêt qui va nous donner Jérusalem. » Les envoyés, ajoute Robert le moine, ne trouvèrent rien à répondre, et furent grandement scandalisés de ces paroles. (Rob. Monuch., lib. v, dans les Scriptores rerum Germanicarum de Reuber. )

(6) A l'occasion de la richesse des armes des Croisés, de l'impression qu'elles produisirent sur les Infidèles, la narration du Tasse ne s'accorde pas avec les chroniques. Voici ce qu'on lit dans Robert le moine : « Tandis que Kerboga, chef de l'armée sarrasine, était assis à terre, on lui apporta une épée franque et une lance. Kerboga les ayant vues, dit : « Qui nous apprendra où l'on a trouvé ces armes, et pourquoi on les vient apporter en notre présence ? » A quoi ceux qui les apportaient répondirent : « Glorieux prince, honneur du royaume des Persans, nous avons dérobé ces armes aux Francs, et nous te les apportons, afin que tu voies et connaisses avec quelles armes ces déguenillés prétendent nous dépouiller, nous et notre pays, et veulent même dévaster toute l'Asie. » Alors Kerboga, souriant, dit : « Il est clair que ces gens sont insensés et font peu d'usage de leur raison, puisqu'ils s'imaginent avec de telles armes pouvoir subjuguer le royaume des Persans. » {Roh. Monach., lib. vi.)

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CHAIVX III.

Déjà l'aube messagère annonçait l'arrivée du soleil; l'astre parut enfin, mêlant des roses célestes à l'or de ses rayons. Aussitôt le camp s'apprête aux combats; sa grande voix domine le son des trompettes qui retentissent joyeuses et sonores. Le sage capitaine guide et seconde cette ardeur qu'on ne peut retenir : il serait plus facile de détourner la vague bouillonnante se précipitant près de Charybde; on dompterait plus aisément Borée, alors qu'il agite les flancs des Apennins, ou qu'il submerge les vaisseaux. Godefroi donne des ordres, règle les marches; son exécution est prompte, mais prompte avec mesure.

Tous semblent avoir des ailes, au cœur, et aux pieds; ils ne s'aperçoivent pas de la rapidité de leur course. Le soleil jetait ses rayons ardents sur les champs arides, et tout à coup Jérusalem apparut aux Croisés. Jérusalem ! ils l'indiquent du doigt ; Jérusalem ! et un milUer de cris la saluent en même temps. Telle une troupe d'audacieux navi-

gateurs, battue des flots et des vents perfides, découvrant un rivage étranger, après avoir parcouru une mer douteuse, un pôle inconnu, l'accueille par de bruyantes acclamations; chacun se le montre, et tous oublient leurs privations et leurs fatigues (i).

Au vif enthousiasme que cette première vue inspire à l'âme des Croisés, succède un sentiment de haute contrition, un amour respectueux et craintif; à peine osent-ils lever les yeux vers la cité, séjour choisi par le Christ, où il mourut, où il fut enseveli, où il reprit sa^forme humaine. De faibles accents, des paroles sourdes, les sanglots, les soupirs de cette armée, se livrant tout à la fois à l'allégresse et à la douleur, répandent dans l'air un murmure confus. Ainsi, dans les forêts épaisses, le vent souffle à travers les feuilles ; ainsi la mer, pressée entre les roches ou expirant sur le rivage, laisse après elle un long bruissement. Tous s'avancent les pieds nus, à l'exemple de leurs capitaines ; ils se sont dépouillés de leurs ornements d'or et de soie, et ont enlevé de leurs casques les plumes ou le cimier superbe. Ils ont chassé de leur cœur l'orgueil hautain, et de pieuses larmes s'épandent de leurs yeux; puis, comme si la source n'en était pas assez abondante, chacun d'eux s'accuse en parlant ainsi ;

rt C'est donc là cette terre, grand Dieu, que tu as arrosée de mille ruisseaux de ton sang ! et à ce cruel souvenir mes yelix ne se transformeraient pas en deux fontaines pour donner cours à mes pleurs! et mon cœur tout de glacé ne suivrait pas l'impulsion de mes yeux ! Cœur insensible, qui ne se briserait pas, qui ne serait pas déchiré ! tu mérites bien d'éternellement souffrir, si tu né pleures aujourd'hui ! »

Sur ces entrefaites, l'une des gardes de la sainte cité, placée sur une haute tour, d'où l'on découvre les champs et les collines, voit la poussière s'élever comme une grande nue; la flamme et les éclairs paraissent l'embraser. Bientôt, h l'éclat des armures, elle distingue des hommes et des ché-

vaux : « Quelle vapeur se montre au loin? s'écrie l'Infidèle. Comme elle semble briller! habitants de Jérusalem, venez sur les murailles; armez-vous promptement pour les défendre : voici l'ennemi qui approche. » Puis redoublant ses cris : « Le voici, le voici, le Chrétien ; il est là ! regardez la poussière qui couvre le ciel d'un horrible nuage ! »

Les jeunes enfants, les vieillards sans défense, les femmes épouvantées, qui ne savent ni frapper ni combattre, tous se traînent suppliants, entassés dans les mosquées. Les autres habitants, fermes d'esprit et de corps, saisissent hâtivement les armes; ils accourent aux portes, ou sur les murs. Aladin visite aussitôt la ville; il examine tout, prend soin de tout. Il donne ses ordres , et se retire dans une tour, bâtie entre deux portes, pour être prêt au besoin. Le vieux Sarrasin veut qu'Herminie soit auprès de lui ; Herminie la belle, qu'il recueillit dans sa cour, après la mort de son père, et la prise d'Antioche par l'armée des Chrétiens ^

Clorinde est allée à la rencontre des Francs ; beaucoup de guerriers Tacconipagnent : elle les devance tous. D'un autre côté, vers Une sortie secrète, Argant se dispose à recevoir l'ennemi. Les discours et l'aspect intrépide de Clorinde animent ceux qui la suivent : « Il nous faut aujourd'hui, dit elle, donner l'espérance à l'Asie par un début glorieux. » Tandis qu'elle parle aux siens, elle aperçoit à peu de distance des groupes de Francs, chargés du butin des campagnes ; ils venaient de piller, selon leur coutume, et conduisaient au camp de nombreux troupeaux. Clorinde marche droit à eux, et leur capitaine, à son tour, vient à sa rencontre. Il s'appelle Gardon ; homme d'une grande valeur, mais non pas telle encore qu'il puisse lui résister. Dès cette première rencontre, Gardon va heur-

• Aucun chroniqueur ne nous a laisse' le véritable nom de la princesse d'Antioche ; Orderic Vital seul en parle, et c'est pour nous apprendre que cette princesse se montra toujours fort dolente et chagrine, de ne point manger de la chair de porc.

ter la terre, à la vue des Francs et des païens; ceux -ci poussent des cris ; ils acceptent la chute du Franc comme un heureux augure. Clorinde se jette sur cette troupe; sa main droite en vaut cent; tous ses guerriers la suivent dans la route qu'a ouverte son ëpée et qu'aplanissent ses efforts. Déjà elle a arraché le pillage aux pillards ; les Chrétiens cèdent peu à peu, et dans leur fuite ils se rallient sur le sommet d'une colline, où le terrain vient au secours de leurs armes. Alors, semblable à la foudre qui perce les nues dans un jour d'orage, le brave Tancrède, à qui Godefroi a fait signe, s'avance avec son escadron, et sa grande lance en arrêt. Il la porte avec grâce. Son attitude est si noble, si résolue, qu'Aladin, le voyant du haut de la tour, juge que c'est un guerrier d'élite; et s'adressant à Herminie, dont la poitrine est agitée : « Chaque Chrétien, lui dit-il, doit t'être connu depuis longtemps, quelle que soit l'armure qui le couvre. Quel est celui dont la pose est si hardie, dont la mine est si fière ? « Elle veut répondre, mais un soupir vient sur ses lèvres, une larme dans ses yeux ! Vainement elle les retient; on s'en aperçoit à la couleur pourprée qui entoure ses prunelles, aux sanglots étouffés qui oppressent son cœur. Puis, usant de feinte, et cachant sous les apparences de la haine un tout autre désir : « Je le connais bien, répondit-elle, et je pourrais le désigner entre mille. Je l'ai vu emplir les champs et les fossés profonds du sang de mon peuple. Hélas ! que ses coups sont cruels ! La médecine et la magie ne peuvent rien aux blessures qu'il fait. C'est le prince Tancrède : puisse-t-il un jour être mon prisonnier! Je ne voudrais pas qu'il mourût; je voudrais le tenir vivant, afin de donner à mes fiers désirs une douce vengeance.»' Elle pai4e ainsi, et le roi, qui l'écoutait, ne comprit pas le véritable sens de son discours. Un léger soupir se mêle à ses dernières paroles : elle ne peut le comprimer. Pendant ce temps, Clorinde, la lance au poing, avait assailli Tancrède ; tous deux se frappent à la visière, leurs armes brisées volent en éclat. Clorinde reste la tête nue,

car, d'un seul coup, Tancrède coupe les lacs de son armet, et ses cheveux dorés, épars au vent, montrent une jeune fille au milieu des batailles. Son regard foudroie, ses yeux étincellent; ils sont doux dans la colère, que seraient-ils dans le sourire? Tancrède, à quoi penses-tu? que regai^des-tu? ne reconnais-tu pas ce gracieux visage pour lequel tu brûles ? C'est le même que tu vis autrefois, rafraîchissant son front auprès d'une fontaine solitaire.

Tancrède n'avait remarqué d'abord ni le cimier de Clorinde, ni le blason de son écu ; en les voyant, il reste immobile. Clorinde se recouvre la tête, et l'attaque ; lui recule, en agitant sa redoutable épée. Mais Clorinde ne le laisse pas en repos; elle le poursuit, le menace, le défie de ses cris et de sa lance. Le chevalier frappé ne se venge point ; il regarde moins le fer de l'agresseur que ses yeux d'où l'amour lui décoche ses traits : « Les coups que porte ta main armée, disait-il en lui-même, sont tous impuissants ; mais ceux qui partent de ta belle figure atteignent toujours mon cœur. »

Il se résout enfin, quoiqu'il n'espère aucune pitié, à ne pas mourir amant inconnu et silencieux. Clorinde saura que son fer doit abattre un captif suppliant : « O toi, dit-il, qui, parmi cette troupe, parais n'avoir d'autre ennemi que moi, sors de cette mêlée ; nous éprouverons mieux nos forces à l'écart : on verra ainsi si ma valeur égale la tienne. » Clorinde accepte ce défi ; sans prendre garde qu'elle n'a pas son casque, elle s'avance hardiment, et Tancrède éperdu la suit. Déjà la belliqueuse fille avait pris l'attitude des batailles, elle avait frappé de rudes coups : «Attends, crie le chevalier; il est bien juste avant le combat d'en régler les conditions. » Elle s'arrête; et cet instant donne de la hardiesse à l'amour désespéré de Tancrède : « Puisque tu ne veux pas la paix, ajoute-t-il, arrache-moi le cœur; tel sera notre pacte. Ce cœur n'est plus à moi, il t'appartient; prends-le, je ne dois pas t'en empêcher; il mourra volontiers si ma vie te déplaît. Mes bras sont affaiblis, ma poitrine est sans

défense : que ne frappes-tu ? faut-il aider ta main ? Je tnê dépouillerai de ma cuirasse, si tu veux m' atteindre à nu. » Le malheureux Tancrède allait peut-être mêler ses sanglots à ses douleurs; il en fut empêché par l'arrivée soudaine de ses gens et des païens.

L'habitant de la Palestine, craintif ou rusé, fuit devant les Chrétiens. Un d'eux, homme sauvage, voyant flotter la chevelure éparse de Clorinde, s'avance, lève le bras; il va renverser la jeune fille. Aussitôt Tancrède pousse un cri, et accourt avec son épée pour éviter ce grand coup. Il en atténue l'effet, mais Clorinde est blessée; une couleur purpurine empreint ses cheveux blonds. Ainsi, sous la main d'un habile ouvrier, l'or étincelle des feux du rubis. Le prince, furieux, se précipite sur ce vilain ; celui-ci s'éloigne, et Tancrède, bouillant de colère, le poursuit. Ils volent comme la flèche dans l'espace. Clorinde, surprise, les regarde s'éloigner, sans songer à les suivre. Elle se retire avec les siens; quelquefois elle montre son visage^ et menace les Francs; puis elle se tourne, se retourne, va et vient tour à tour : on ne peut dire si elle fuit ou si elle est victorieuse. Tel, dans un cirque immense, on voit un fier taureau se défendre contre des chiens; leur présente-t-il ses cornes.^ ils s'arrêtent; prend-il la fuite? ils l'attaquent de nouveau. Clorinde dans sa retraite se couvre de son bouclier, et en garantit sa tête; ainsi les Maures, dans leurs jeux, évitent en fuyant les coups de balles qu'on leur lance.

Tous se sont approchés des hautes murailles de Jérusalem : les uns en fuyant, les autres en poursuivant. Un cri horrible retentit chez les Infidèles; par un mouvement rétrograde, ils forment un grand cercle, et ils attaquent les Chrétiens par derrière et sur les côtés. Ai'gant déploie ses troupes sur la montagne pour les assaillir de face. Le féroce Circassien sort des rangs; il veut porter les premiers coups. Voici un guerrier qui se présente^ mais déjà il est renversé, et son cheval avec lui. Beau-

CHANT m. 5d

èôup cV autres vont le rejoindre, avant que la lance d'Argant soit brisée. Il saisit alors son fer, et quiconque en est frappé, est toujours tué, abattu, ou pour le moins blessé. Clorinde, son émule, vient d'ôter la vie au vaillant Ardélion, homme d'un âge mûr, mais fougueux dans sa vieillesse. Ses deux enfants l'entouraient, et pourtant ils ne l'ont point sauvé : Alcandre, le fils aîné, atteint d'une cruelle blessure, ne put prendre soin de son père, et Polipherne, qui combattait à ses côtés, ne se sauva lui-même qu'avec peine *.

Cependant Tancrède n'avait pas rejoint le manant, qui montait un coursier agile. Il porte sa vue en arrière, et s'aperçoit qu'un imprudent courage a mal engagé ses gens ; il les voit entourés d'ennemis. Soudain lançant son cheval, il arrive; mais il n'est pas seul ; cette troupe de guerriers, qui accourt toujours où il y a péril, se précipite après lui. Ce sont les aventuriers, sous le drapeau de Dudon, la fleur des héros, le nerf et la vigueur du camp. Renaud, le plus beau, le plus magnanime, les devance tous : l'éclair est moins rapide. Herminie l'a bientôt reconnu à l'aigle d'argent qu'il porte sur un champ d'azur : « Voici, dit-elle au roi, dont le regard est fixé sur lui, voici le vainqueur des plus braves. Sa grande épée n'a peut-être pas de rivale, et ce n'est encore qu'un enfant ! Si nos ennemis en comptaient six pareils, la Syrie serait domptée et ploierait sous leur joug; du midi à l'orient, tous les royaumes seraient Subjugués, et le Nil cacherait en vain à leur domination âa source inconnue et lointaine. Il se nomme Renaud **. Son bras est plus redoutable pour les murailles que toutes les machines. Vois maintenant cet autre guerrier dont l'armure verte est parsemée d'or : c'est Dudon, capitaine des aventuriers, homme de haut lignage, très-expert

* Tous ces noms sont pris dans les romans de chevalerie, ou dans les romans imites du grec, publîe's au xvi^ siècle ; on ne les rencontre, ni dans les chroniques arabes, ni dans celles des Francs.

** Nous renvoyons aux v" et vi^ chants nos observations sur le personnage de Renaud, et la notice historique sur Tancrède.

dans la guerre; s'il les devance tous par l'âge, il ne le cède en valeur à aucun. Gernand , fils du roi de Norwége, est ce grand dont la cuirasse est brunie. La terre ne porte pas un mortel plus orgueilleux, et cela seul ternit l'éclat de ses actions. Les deux guerriers vêtus de blanc, qui le suivent, ne se séparent jamais; Gildippe et Odoard, amants et époux tout à la fois, sont célèbres par leur loyauté et par leur courage dans les armes. »

Le massacre augmentait de plus en plus. Tancrède et Renaud brisent le cercle épais d'hommes qui les entourent, et la troupe de Dudon, venant les rejoindre, refoule cruellement les ennemis. Argant, Argant lui-même, abattu par un rude choc de Renaud, peut à peine se relever. Il eût péri sans doute, mais le cheval du fils de Berthold tombe, l'entraîne dans sa chute, et des instants précieux sont employés à le dégager. L'armée infidèle, mise en déroute, se rallie en fuyant vers la ville ; Argant et Clorinde seuls servent de digue et de rempart au torrent qui les déborde. Ils marchent les derniers; limpétueux effort des Chrétiens s'arrête un moment sur eux, puis il se ralentit. Les fuyards profitent de cet instant pour se tirer du danger. Dudon, ardent dans la victoire, poursuit les fugitifs; d'un choc de son coursier il accable le fierTigrane, et de son épée, il fait rouler sa tête à terre.

Ni la forte cuirasse d'Algazar, ni la bonne trempe du casque de Corban, ne servent à leur défense; Dudon les perce de part en part : l'un au cou, l'autre à l'épaule, et son fer leur sort par le visage et par la poitrine. Sous ses coups encore, Amurat, Mehemet et le cruel Almanzor perdent une douce existence qu'ils regrettent. Argant, le giand Circassien, ne peut faire un pas en sûreté. Il en frémit. De .temps à autre il s'arrête, se retourne ; puis il continue sa retraite. Tout à coup, il se dirige vers Dudon, lui plonge son épée dans le cœur, et arrache la vie au vieux capitaine des Francs : celui- ci tombe, les yeux éteints; un dernier sommeil s'appesantit sur ses paupières. Trois fois

CHANT m. 61

il les entr ouvre, cherchant à jouir de la douce clarté du ciel ; il se soulève avec peine sur un de ses bras : trois fois il retombe. Son visage s'assombrit, et un voile épais couvre à jamais ses yeux. Ses membres sont immobiles; la main de la mort les roidit et les glace. Le farouche Argant n'arrête pas sa vue sur ce corps sans vie : il passe outre. Puis se tournant vers les Francs, il les apostrophe ainsi : « O chevaliers! cette épée sanglante est celle que me donna hier votre capitaine. Dites-lui comment j'en use aujourd'hui. Cette nouvelle lui fera plaisir; il saura que la bonté de son présent en égale la richesse. Dites-lui de s'apprêter : je veux faire sur lui une nouvelle épreuve; qu'il vienne nous assaillir, et s'il ne vient pas, nous irons le chercher où il se trouve. » Les Chrétiens, irrités de ces paroles brutales, allaient tous se jeter sur lui ; mais il court avec les siens se mettre en sûreté à l'abri de leurs murailles protectrices.

Du haut des remparts, les assiégés commencent à lancer une nuée de pierres; leurs innombrables flèches, habilement dirigées, arrêtent la troupe des Francs. Le Sarrasin rentre dans la ville. Alors, Renaud, dégagé de dessous son cheval, s'approche ; il vient pour tirer vengeance du barbare meurtrier de Dudon. « Pourquoi ce retard ? crie-t-il à ses compagnons d'une voix formidable; qu'attendonsnous ? Quoi ! celui qui fut notre guide vient de mourir, et nous ne courons pas le venger? Des murs aussi fragiles arrêteront- ils notre juste colère? non, certes; et seraientils défendus par une double enceinte de fer ou de diamants, le féroce Argant ne pourra s'y soustraire à vos redoutables efforts. Allons à l'assaut! » Ces derniers mots retentissent parmi les (Chrétiens; ils ne craignent ni les pierres, ni les traits, ni la tempête, ni l'orage.

Renaud secoue sa grande tête, la face pleine d'une audace si terrible, que, jusque dans les murailles de la cité, les plus vaillants sont glacés d'épouvante. Pendant qu'il anime les uns, qu'il menace les autres, arrive un ordre

pour réprimer son ardeur. Godefroi lui envoie le bon Sigier, messager sévère des résolutions les plus importantes^ il blâme sa trop grande hardiesse, et lui commande de se retirer ; « Revenez, lui dit-il, Godefroi vous l'ordonne. Ni l'heure, ni le terrain ne sont favorables à vos ressentiments. » A ce discours, Renaud s'arrête, lui qui d'ordinaire excite les autres ; mais il frémit de rage, et plus d'un signe extérieur témoigne le dépit qu'il ne peut cacher. Les Chrétiens retournent sur leur pas, et leur retraite n'est point troublée par l'ennemi. Le corps de Dudon n'est privé d'aucun des derniers devoirs; de fidèles serviteurs portent avec respect sur leurs bras sa dépouille chérie et honorée, tandis que Bouillon, d'un lieu élevé, contemple Jérusalem, sa position, ses moyens de défense.

Jérusalem est jetée sur deux collines, d'inégale hauteur, opposées l'une à l'autre; un vallon les sépare et partage la cité. De trois côtés l'accès en est difficile ; le quatrième vous y conduit pai^ une montée insensible : c'est la partie du nord, moins rapide, mais aussi protégée par de puissantes murailles. Il y a dans l'intérieur de la ville des lacs, des sources d'eau vive, et des citernes pour recevoir les eaux des pluies. Les dehors n'offrent qu'une terre aride et nue, privée de fontaines et de ruisseaux. On n'y voit point grandir ces arbres superbes, qui repoussent les rayons du soleil d'été; seulement, aune distance de plus de six milles, s'élève un bois horrible, dont l'ombre funeste effraie. Du coté de l'orient, apparaissent les ondes illustres et fortunées du Jourdain; et vers l'occident, les rives sablonneuses de la mer Méditerranée. Au nord est Samarie ; puis Béthel, qui éleva des autels au veau d'or. Bethléem, célèbre par la merveilleuse naissance du Christ, est du côté qu'attristent les pluies et les orages (2).

Godefroi considère les fortifications de la sainte cité, et le site des environs; il songe où il placera le camp, quel sera l'endroit le plus facile pour attaquer les murs ennemis. Herminie le voit, et le montrant au roi païen ;

CHANT III. «i

« Celui qui, sous ce manteau de pourpre, a un aspect si majestueux, lui clit-elle, c'est Godefroi. Il est vraiment né pour l'empire, tant il possède le génie de régner et de commander; aussi vaillant chevalier que grand capitaine, il réunit toutes les parties de ce double mérite. Parmi cette foule de guerriers, il n'en est pas un plus sage, un plus hrave. Raimond dans les conseils, Renaud et Tancrède dans les batailles, peuvent seuls s'égaler à lui. — Je le connais, répondit le Sarrasin. Je l'ai vu à la cour de France lorsque j'y étais ambassadeur d'Egypte; je l'ai vu noblement manier la lance dans les tournois. Très-jeune alors, son menton était dépourvu de tout duvet ; mais son air, ses discours, ses actions, lui présageaient les plus hautes destinées : présage, hélas, trop véritable (3) ! w A ces mots , le roi troublé baisse les yeux; bientôt il les relève, et s'adressant à Herminie : « Dis-moi, quel est celui dont la cuirasse est couleur de feu ? sa taille est moins haute que celle de Godefroi, mais par les traits il lui ressemble. — C'est Baudouin, son frère : sa figure le dit assez, et ses exploits encore mieux (4). Regarde ce guerrier dans l'attitude d'un homme qui conseille : c'est Raimond; je t'ai vanté sa prévoyance ; sa tête chenue a vieilli dans les travaux. Il n'en est aucun chez les Latins, et chez les Francs, qui possède mieux que lui les ruses de la guerre. Un peu plus loin, celui dont le casque est doré, c'est le preux Guillaume, fils du roi d'Angleterre ^. Guelfe est auprès de lui ; émule des plus braves, il est illustre par son rang et par sa naissance. Je le reconnais bien à ses larges épaules, à sa poitrine bombée; mais je ne puis revoir parmi ces troupes mon grand ennemi, Boëmond l'homicide, le destructeur de malignée royale. »

Tels étaient les discours d'Aladin et d'Herminie. Cepen-

* Guillaume le Conque'ran}, roi d'Angleterre, avait trois fils : Robert, duc de Normandie, dont nous parlerons plus tard; Henri, et Guillaume le Roux, qui succe'da à son père. C'est ce dernier que le Tasse a voulu designer : cependant il ne fit jamais le voyage de la Terre-Sainte.

daiit Godefroi, ayant tout examiné, redescend vers les siens. Convaincu que toute attaque par les hauteurs escarpées serait vaine, il fait dresser ses tentes dans la plaine qui avoisine la porte septentrionale ; et de là, s' avançant au bas de la tour Angulaire, il y place le reste de ses gens. L'étendue du camp embrasse ainsi près du tiers de la ville; elle est si vaste que jamais on naurait pu complètement l'entourer. Godefroi s'empare de tous les passages, se rend maître de tous les chemins qui y conduisent. 11 veut que ses tentes soient munies de tranchées et de fossés profonds, afin de les défendre, d'un côté, contre les sorties des habitants; de l'autre, contre les courses des montagnards (5). Ces préparatifs achevés, il va voir le corps de Dudon ; le brave capitaine est là, inanimé, au milieu d'une foule triste et larmoyante; de fidèles amis ont orné avec une noble pompe le cercueil où il repose. A l'arrivée de Godefroi les plaintes et les pleurs redoublent ; d'un visage calme, le pieux Bouillon réprime sa doideur et se tait; puis tout pensif, les yeux attachés au suaire, il prononce ces paroles :

« Ce n'est point à toi, valeureux chevalier, que nous devons des regrets et des larmes ; mourir en ce monde, n'estce pas renaître dans le ciel ? Ces lieux où tu t'es dépouillé du manteau de la vie garderont à jamais les nobles traces de ta gloire; tu as vécu en guerrier chrétien, et tu es mort de même. Réjouis -toi donc, âme bien heureuse! repais ta vue de la vue de Dieu, c'est la palme et la couronne de tes belles actions. Notre sort, et non le tien, excite seul les pleurs ; ta perte nous a privés de la plus forte partie de nousmêmes. Ce-que le vulgaire appelle la mort nous a ravi ton appui sur la terre; tu peux nous en accorder un céleste, puisque Dieu t'a placé au nombre de ses élus. Nous t'avons vu, homme mortel, employer les armes des mortels; aujourd'hui, esprit divin, tu nous donneras le glaive redoutable du ciel. Reçois désormais les vœux que nous t'adresserons, prête-nous secours dans nos dangers, an-

nonce-nous la victoire; et, triomphants, nous acquitterons dans les temples nos dévotes promesses. »

Ainsi parla Godefroi. La nuit déjà obscure avait chassé les rayons du jour; le repos faisait trêve aux douleurs et aux larmes. Mais le capitaine chrétien dort peu ; il ne croit pas pouvoir abattre des murailles sans machines de guerre ; il pense à se procurer du bois, à la forme qu'on devra kii donner. Le soleil le trouva debout. Godefroi veut luimême accompagner les funérailles. A la vue du camp, au pied d'une colline, on a élevé un sépulcre de cyprès odoriférants ; un immense palmier étend sur lui ses rameaux. Là, le corps de Dudon est placé ; là aussi les prêtres, par leurs chants, sollicitent la paix de son âme. Aux branches du palmier sont suspendus des trophées et des armes diverses : autrefois Dudon, dans de plus heureuses entreprises, les avait conquis sur les gens de Perse et deSyiie. Sa cuirasse et les autres pièces de son armure sont attachées au milieu du tronc. On y grave ces mots : « Ci-gît Dudon : honneur à ce champion valeureux! » Après avoir rempli ce douloureux et saint devoir, le pieux Bouillon envoie sous bonne escorte, à la forêt voisine, tous les ouvriers du camp. Elle est cachée entre des vallons ; un homme de Syrie l'avait fait connaître aux Français. Ils s'y rendent pour construire des machines, contre lesquelles la ville ne pourra résister.

Ils s'animent les uns les autres à la coupe des arbres, et cette antique forêt éprouve des outrages qu'elle ne connaissait pas. Les palmiers sacrés, les frênes sauvages, les funèbres cyprès, les sapins élevés, et les cèdres, et les ormes (|ue la vigne entoure de sa tige tortueuse, tout tombe sous l'acier tranchant. Tantôt les chrétiens abattent les ifs, tantôt les chênes touffus; mille fois ces arbres avaient renouvelé leur feuillage, mille fois ils avaient dompté les vents en finie. On entend les rouages des chariots gémir sous le poids de leur charge. Au bruit des armes, aux cris confus des travailleurs, les oiseaux abandonnent leurs nids, les bêtes fauves leurs tanières.

{Ij Tous les chroniqueurs'onl décrit l'impressiou profonde des Croisés a l'aspccl de Jérusalem. Les premiers qui l'aperçurent s'écrièrent : Jérusalem. Jérusalem, Dieu le veut! et ce mot de Jérusalem vola de bouche en bouche, de rang en rang, répété par toute l'armée. «En entendant prononcer le nom de Jérusalem, dit Albert d'Aix, les pèlerins vcrséreni d'abondantes larmes de joie, heureux de se trouver si prés des lieux saints, de la ville désirée, pour l'amour de laquelle ils avaient supporté tant de fatigues et de périls, et bravé la mort si souvent. Leur ardent désir de voir la cité sainte leur fit promptement oublier tous leurs travaux et leur lassitude, et ils pressèrent leur marche, plus qu'ils n'avaient coutume de faire. Ils avancèrent ainsi sans se ralentir, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés devant les murs de Jérusalem, chantant des hymnes de louange, poussant des cris jusqu'au ciel, et répandant des larmes de io\Q.»(Alb. Aqucns.. lib. v.) — «0 bon Jésus 1 s'écrie Robert le moine, quand tes guerriers virent les murs de cette terrestre Jérusalem, que de ruisseaux de larmes coulèrent de leurs yeux I Le corps incliné, ils saluèrent aussitôt ton saint sépulcre du bruit qu'ils firent en tombant la face contre terre, et ils t'adorèrent, loi qui as été renfermé dans ce sépulcre, et qui es maintenant assis â la droite de ton Père, d'où tu viendras pour juger tous les hommes. Alors réellement tu arrachas de leur sein un cœur de pierre, pour y substituer un cœur de chair, et tu mis en eux ton saint esprit ; et en ce moment ils combattaient contre tes ennemis, depuis longtemps en possession de cette ville, beautouj» plus (iricacemcnt par leurs larmes qu'ils ne l'eussent fait en lançant leurs javelots, car ainsi ils t'excitaient à venir à leur secours, et leurs larmes, quoiqu'elles coulassent à terre, montaient abondamment vers toi, leur défenseur. » (Rob. monach.j lib. ix.; — Guibert de Nogent ajoute des réllexions pieuses et les souvenirs de l'Ecriture: « Les Chrétiens découvrirent, en poussant des cris de joie, cette Jérusalem vers laquelle ils arrivaient; ils avaient supporté la faim, la soif, un dénûment absolu, les veilles et le froid; stimulants délicieux qui les portaient à subir toutes sortes de maux, à rechercher avec passion les blessures et la mort, vers laquelle tant de milliers d'hommes aspiraient par des milliers de vœux. El, comme on dit dans l'Ecriture de ceux qui mangent le corps du Seiuneur, ils ont mangé et ils ont adoré ; de njéme on peut dire de ceux-ci : Ils ont adoré la cité, et ils l'ont conquise. y> 'Guibert de yogcnt, liv. vu. édition de Dom Luc d'Achcry, 1G5I, in-folio.) — Raimond d'Agiles niélc à sa narration des prodiges et des apparitions selon sa coutume. Le chroniqueur Baudri est froid, parce qu'il n'avait pas vu. Enfin^

Guillaume de Tyr s'exprime ainsi : «A la vue de Jérusalem, les Chrétiens lombcrent la face contre terre, adorant et glorifiant Dieu, dont la bonté avait permis que ses fidèles le servissent honorablement et d'une manière digne d'éloges, qui avait daigné exaucer avec bienveillance les vœux de son peuple, et leur accorder, selon leurs désirs, l'insigne faveur d'arriver enfin dans ces lieux, objets de leurs plus ardentes espérances. Alors, s'ctant un peu avancés, ils contemplèrent de prés la cité sainte, versant des larmes de joie et de piéfé, poussant de profonds gémissements, marchant à pied, et la plupart d'entre eux sans chaussure ; ils pousuivirent leur route avec la plus vive ardeur, s'arrêtèrent tout à coup en face mr-me de la ville, et dressèrent leur camp. Ainsi se trouvèrent accomplies les prédictions du prophète ; ainsi les paroles du Seiîineur se convertirent en un événement historique. Isaïe avait dit : Réveillez-vous, réveillez-vous, levez-vous, Jérusalem ! Sortez de la poussière, levez-vous, asseyez-vous, ô Jérusalem : rompez les chaînes de votre cou, fille de Sion, captive depuis si longtemps!» (WiUelm. Tyr., lib. vu. ) — Mogir-Eddin, dans son Histoire arabe de Jérusalem et d'Uébron, dit que lorsque le pèlerin arrive dans la ville sainte, son I œur se remplit de joie. Ilasiz fit à son arrivée à Jérusalem quatre vers dont voici le sens : «Quand nous approchâmes de la ville, le Seigneur nous montra Jérusalem; nous avions beaucoup souffert dans notre voyage ; mais nous crûmes alors entrer au ciel. »

(2) Nous donnons, d'après Guillaume de Tyr, la description de Jérusalem telle qu'elle existait à l'époque du siège par les Croisés ; c'est plus spécialement dans cet historien que le Tasse a puisé ses renseignements. Quoi de plus précieux que le témoignage d'un auteur presque contemiiorain ? «Jérusalem, écrit Guillaume de Tyr, cité sainte et agréable ;i Dieu, est située au milieu de montagnes très-élevées. Les traditions .uitiques nous apprennent qu'elle était ^^ns le pays de la tribu de Benj.imin; elle était bornée à l'occident par la tribu de Siméon, le pays (les Philistins et la mer Méditerranée. A l'orient de Jérusalem, on trouve le Jourdain et le désert qui le touche, que fréquentaient les fils (les prophètes, et qui en est à quatorze milles de dislance environ. On y voit aussi la vallée sauvage, où est maintenant la mer de sel, ou mer -Morte. Avant que le Seigneur eût renversé Sodome, tout ce pays était .'.rrosé d'eau comme un jardin de délices. Au midi de Jérusalem était la tribu de Juda, dans laquelle on trouve Bclhléem, résidence ordip.aire du Seigneur, lieu fortuné, témoin de sa nativité, ol où fut déiiosè son berceau. Au nord, Gabaon, célèbre par le miracle du soleil .irrétèdans sa course; Sichar, patrie de la Samaritaine; Belhcl, adoratrice des veaux d'or et témoin des péchés de Jéroboam. — Jérusalem, métropole de la Judée, est située dans un lieu presque entièrement dé- [tourvu de ruisseaux, de fontaines, de bois et de pâturages. Selon les historiens les plus anciens et les traditions des peuples orientaux, elle fut <i*abord appelée Salem et ensuite Jébus; plus tard, David agrandit la ville, et y fixa le siège de son royaume; elle fut alors appelée Jérusa- Icmw Sous le règne de Saloraon on la nomma Uiérosolyrae. Apres

avoir éprouvé un grand nombre de révolutions, Titus, empereur des Romains, la prit d'assaut, et la renversa de fond en comble, selon ce qu'avait dit le Seigneur, qu'il n'y demeurerait pas pierre sur pierre. Dans le principe, elle était placée sur des revers extrêmement rapides, faisant face, partie à l'orient, et partie au midi, occupant entièrement le flanc de la montagne de Sion et du mont Moriah, de sorte qu'on ne voyait sur le sommet que le temple du Seigneur, et la citadelle Antonia. L'empereur Adrien la fit rebâtir enenliersur les hauteurs.— Jérusalem est plus petite que les plus grandes villes, et plus grande que les villes ordinaires; sa forme est un carré long de trois côtés; elle est enfermée et défendue par des vallées profondes. A l'orient est la vallée de Josaphat. Au midi, se trouve la vallée nommée Ennom, contiguc à celle de Josaphat. On y montre le champ qui fut acheté par Judas, le plus pervers de tous les acheteurs, avec l'argent qu'il retira pour prix de sa trahison; ce champ est nomrné Aceldama, et sert à la sépulture des pèlerins. Du côté du septentrion on arrive à Jérusalem par un chemin de plaine, où l'on voit encore aujourd'hui le point sur lequel le premier martyr Etienne fut lapidé par les Juifs. — Jérusalem est bâtie sur deux montagnes; les remparts qui entourent la cité renferment presque entièrement les points les plus élevés de ces montagnes, séparées par une étroite vallée, qui coupe aussi la ville en deux parties. L'une de ces montagnes qui se trouve à l'occident est appelée Sion, et a souvent donné son nom à la ville même. L'autre montagne, située à l'orient, est appelée Moriah. C'est à l'occident, presque sur le point le plus élevé, qu'est construite l'église dite de Sion, du nom de la montagne, non loin de cette tour de David, ouvrage extrêmement solide, qui sert comme de citadelle à Jérusalem, garni de tours, de murailles et de remparts, et qui domine toute la ville. Le lieu même sur lequel est bâtie laville de Jérusalem est aride, dépourvu d'eau ; on n'y trouve ni fontaines, ni ruisseaux, ni rivières, et les habitants en sont réduits à ne se servir que des eaux pluviales. Pendant les mois d'hiver, ils rassemblent les eaux du ciel dans des citernes qui sont en très-grand nombre dans la ville, et les conservent ensuite pour s'en servir pendant tout le cours de l'année. En dehors de la ville, et à deux ou trois milles de distance, il y a quelques fontaines ; mais elles sont peu nombreuses, et ne fournissent d'ailleurs qu'une très-petite quantité d'eau. Cependant vers la porte méridionale, au point où se réunissent les deux vallées, et à un mille tout au plus de la ville, il y a une fontaine célèbre, dite Siloè. La source est peu abondante, et jaillit dans le fond de la vallée; elle donne des eaux qui n'ont point dégoût et ne coulent pas toujours.» (Willehn. Tyr., lib. viii.) — Mogir-Eddina décrit avec toute la pompe du style oriental Jérusalem et les lieux saints. Les Musulmans appellent Jérusalem El Cods (la sainte), Béit-ûl-Moccadès (la maison sainte ), et quelquefois El Chéri f{\a noble ).

(3) Les chroniques contemporaines qui nous ont transmis le portrait de Godefroi de Bouillon nous apprennent qu'il réunissait les qualités

guerrières à la simplicité monacale : Tantum lenis ut magis in se monachum quam militemfiguraret. La physionomie de Godefroi était imposante; à une taille élevée, il joignait une force prodigieuse. On rapporte à ce sujet qu'un émir arabe étant venu au camp, et ayant entendu vanter son adresse et la vigueur de son bras, voulut se convaincre de la vérité de ces récits; il présenta à Godefroi un chameau sur lequel il le pria d'essayer sa force. Godefroi lui abattit la tcle d'un seul coup d'épée. L'Arabe attribua ce prodige à la qualité du glaive de Godefroi, et ayant remis son arme au prince chrétien, il l'invita à une nouvelle épreuve; la tête d'un second chameau fut séparée du corps avec la même rapidité que la première fois. L'émir avoua alors que la grande réputation du chef des Francs était encore au-dessous de la vérité. — Au siège d'Antioche, Godefroi, à peine guéri de ses blessures, se signala par une action que l'histoire et la poésie ont reproduite. Un Sarrasin, d'une haute stature, se présenta au fort de la mêlée pour le combattre, et, du premier choc, il mit en pièces son bouclier. Godefroi se dresse sur ses étriers, s'élance sur son adversaire, et le frappe si vigoureusement de son glaive qu'il partage son corps en deux parties ; l'une tombe à terre, l'autre demeure sur le cheval. Il n'est guère possible de croire à des faits aussi extraordinaires; ce ne sont là que de merveilleuses légendes qui parcourent les camps. — Et à Nicée, dans un des assauts que livraient les Croisés, Godefroi donna une preuve d'adresse qui mérite d'être rapportée. Un Turc s'était fait remarquer par des prodiges de bravoure; il ne cessait d'insulter les Chrétiens. Tout à coup, et comme pour montrer qu'il n'avait rien à craindre, il jette loin de lui son armure, découvre sa poitrine, et se met à lancer d'énormes pierres sur les Croisés. Le duc de Bouillon s'avance, armé d'une arbalète, et se postant derrière les boucliers de deux de ses compagnons, il renverse le Turc en le frappant au cœur. — Enfin toutes les chroniques parlent longuement du combat de Godefroi contre un ours affamé qui était parvenu à le renverser. Godefroi ne se laisse point troubler par la chute ; d'un bras il serre l'animal furieux, et de l'autre il lui plonge son fer dans le corps. Le preux capitaine, grièvement blessé, fut reconduit dans le camp, au milieu des acclamations de toute l'armée. (Comparez Guibert de Nogent, liv. vu, avec les liv. ii et m d'ALBERT d'Aix et de Guillaume de Tyr.) Godefroi ne dut son élection au trône de Jérusalem qu'à sa grande renommée de vaillance et de force. On comptait sous les tentes des Croisés dix chevaliers de plus haut lignage et d'une meilleure noblesse que la sienne ; le frère du roi de France, le duc de Normandie, le comte de Toulouse, avaient une origine plus illustre. Mais à une époque où la force maléricUe dominait, il était naturel que le plus fort fût élu.

(4) Baudouin, frère de Godefroi de Bouillon, et, après lui, roi de Je rusalcm, n'eut aucune part à la prise de la sainte cité. C'est donc à tort que le Tasse le nomme dans le dénombrement. Dès l'année 1097, Baudouin, séparé de l'armée chrétienne, s'était avancé en Arménie, à la tête d'une petite troupe, et avait pénétré jusqu'à Edessc. Cette ville.

capitale de la Mésopotamie, venait d'échapper à l'invasion des Turcs ; tous les Chrétiens des pays environnants s'y étaient réfugiés avec Jcnrs richesses. Un prince grec, nommé Thoros, les gouvernait. L'approche de Baudouin et des Croisés produisit la plus vive sensation ; le peuple les accueillit avec tant d'enthousiasme, que le gouverneur en conçut de l'ombrage, et commença à voir en eux des ennemis plus à craindre pour lui que les Sarrasins. Pour les engager à défendre son autorité, Thoros, vieux et sans enfants, se détermina à adopter Baudouin et aie désigner pour son successeur. Le prince d'Edesse fut bientôt en butte à une sédition, dans laquelle il perdit la vie ; le secret du complot, s'il faut en croire l'historien Mathieu d'Edesse, ne fut point caché à Baudouin ; tous les chroniqueurs l'accusent d'avoir trahi en celte occasion son bienfaiteur. Il fut nommé à sa place, et fonda ainsi une principauté qui resta ( inquante-quatre ans entre les mains des Latins, et qui fut leur boulevard jusqu'à la seconde croisade. Baudouin dés lors ne songea plus à délivrer Jérusalem; il ne s'occupa qu'à défendre et agrandir ses Étals. En l'année 1100, Baudouin abandonna le comté d'Edesse à son cousin Baudouin du Bourg, et succéda à Godefroi sur le trône de Jérusalem. Ce prince fit la guerre pendant tout son régne; il ne laissa de repos ni à ses soldais, ni à ses ennemis. Baudouin ajouta par ses conquêtes, au royaume de Jérusalem, les villes de Sidon,Bérile; au moi* de mai llOi, il s'empara de Ptolémaïs, nommée depuis Sainl-Jeand'Acre, après vingt jours (et non vingt mois) de siège. Il avait échoué l'année précédente devant cette place. Baudouin étant tombé malade en Egy[)te au siège de Pharamia, mourut à Laris dans le désert; ses entrailles furent enterrées dans un lieu qu'on nomme encore aujourd'hui Hegiarat Barduil, le sépulcre ou la pierre de Baudouin. Son eorps fut porté à Jérusalem pour y être inhumé auprès de Godefroi. Les historiens arabes ne sont d'accord, ni entre eux, ni avec les latins, sur l'année de sa mort. Ben-Kalecan la met en l'an de l'hégire 504 (de Jésus-Christ 1110), Ben-Schohna en 515 (1121 ; Romuald de Salerne et Foucher de Chartres la placent au mois d'avril 1118. Cette dernière époque est préférable, s'il est vrai, comme le marque Albert d'Aix, que le corps de Baudouin entra dans Jérusalem le dimanche des Rameaux de la même année que mourut le patriarche Arnould. Nous n'avons parlé si longuement de Baudouin que pour expliquer la phrase du Tasse, où il est accusé de cupidité et d'aspirer aux grandeurs humaine.-. ( Voyez page 5 de ce volume. )

(5) Les Croisés dressèrent leur camp en face de Jérusalem le 7 juin looî». Leur armée, d'après les chroniqueurs chrétiens, ne comptait que quarante mille personnes des deux sexes, dont tout au plus vingt mille hommes de pied, et quinze cents chevaliers; le reste était comi)osé de gens du peuple, dénués d'armes, de malades, ou d'autres individu.^ faibles et incapables de service. Les historiens arabes sont loin d'être d'accord sur ce point avec les chroniques; Ibn-Giouzi évalue à cin(i cent mille hommes en état de combaltre, le nombre des Francs qui assiégeaient Jérusalem. Kemal-Eddin, moins exagéré, ne le fait monlor

qu'à trois cent vingt mille. — Dés que les chefs furent arrivés, ils consultèrent tous ceux qui avaient une connaissance exacte des localités, pour arrêter les moyens les plus sûrs et les plus faciles de s'emparer de la ville. Ils furent bientôt convaincus qu'il n'y avait rien à espérer du côté de l'orient et de celui du midi, à cause de la proforidcur des vallées environnantes, et ils se déterminèrent a entreprendre le siège par le côté du nord. « Ils formèrent donc leur camp, écrit Robert le moine, depuis la porte Saint-Etienne, qui fait face au nord-est, jusqu'à l'autre porte située au-dessous de la tour de David, qui est appelée du même nom et se trouve à l'occident. Le duc de Lorraine s'établit le premier. Après lui, et suivant cette direction, venait Roberl, comte de Flandre ; ensuite Robert, duc de Normandie. La quatrième position lut occupée par Tancrède, qui se posta devant une tour angulaire, à laquelle il a depuis donné son nom. Enfin le comte de Toulouse et les gens de sa suite s'emparèrent du terrain qui s'étend depuis cette tour jusqu'à la porte de l'occident. Plus lard, tant pour éviter la tour qui dominait son camp et protégeait complètement cette porte, ((ue pour franchir la vallée qui le séparait de la ville, le comte de Toulouse transporta une partie de ses forces sur la montagne môme où la ville est bâtie, s'établit entre les maisons et l'église dite de Sion, éloignée de celle-ci de la distance que le trait d'un arc franchirait dilTicilement. On dit qu'en faisant ce mouvement son intention fut de faciliter à ses soldats les moyens d'attaquer la ville de plus près, et en même temps de défendre l'église de Sion contre toute insulte des ennemis. — Lorsque les Croisés eurent ainsi dressé leur camp, la portion de la ville qui n'était point assiégée s'étendait depuis la porte du septentrion, vulgairement appelée porte Saint-Etienne, jusqu'à la tour angulaire qui domine la vallée de Josaphat; depuis cette tour jusqu'à l'autre angle de la ville du même côté, et depuis cet angle jusqu'à la [)orte du midi, appelée maintenant porte de la Montagne de Sion. En sorte qu'il y avait à peu prés une moitié de la circonférence de la ville qui n'était pas du tout investie. » (JRo5. monacft., Uh. i\. — Willelm. Tyr., lib. Yiii. —Raoul de Caen, Gesta Tancredi, cap. cxvi ; et GuiBERT DE NùGENT, liv. VII.) — Eu Comparant la description du siège de Jérusalem par les Croisés, tel que le rapportent les chroniques, à celle du siège qu'en firent les Romains, on trouve que les troupes de Godefroi occupaient les mêmes positions que celles de Titus lorsqu'il dirigea ses premières attaques contre la cité. (Voyez le livre v de V Histoire de FI. Josèphe, et lib. v Tacili Historiarum. }

<i\nfon.

(chant IV.)

THAMT IV»

Pendant que les Chrétiens préparent les instruments de guerre, le grand ennemi des humains jette sur eux ses yeux livides. Il les voit joyeux, satisfaits; ses lèvres frémissent de fureur : ainsi un taureau blessé exhale sa douleur par des soupirs et des mugissements. Bientôt, dirigeant toutes ses pensées pour accabler les Chrétiens des maux les plus cruels, Pluton (i) ordonne à son peuple de se réunir dans sa royale habitation : réunion horrible ! comme si c'était pour lui, l'insensé, une légère entreprise de résister à la volonté divine ? l'insensé veut s'égaler au Ciel : il oublie les foudres que lance la main irritée de Dieu.

Le son rauque de la trompette infernale appelle les habitants des éternelles ombres; cette rumeur ébranle les vastes et profondes cavernes ; l'air ténébreux en retentit. Le tonnerre ne fait pas plus de bruit en tombant des régions supérieures du ciel ; jamais la terre n'éprouve une telle secousse lorsqu'elle est agitée par les vapeurs qui la

remplissent. Soudain les puissances de l'abîme accourent. Oh ! que leurs formes sont étranges, horribles ! comme elles portent dans leurs yeux la terreur et la mort ! Plusieurs impriment leurs pieds fourchus sur le sol ; des serpents entrelacés leur servent de chevelure et couvrent leur face humaine ; elles ont d'immenses queues qui se déploient et s'entortillent. Là, on voit mille Harpies immondes; des milliers de Centaures, de Sphinx, et de pâles Gorgones ; de nombreux Scylles voraces qui aboient; des Hydres, des Pythons qui sifflent ; des Chimères qui vomissent des flammes ; des Polyphèmes, des Géryons effrayants ; des monstres nouveaux, d'aspects divers, tous mêlés et confondus (a).

Ils vont s'asseoir, les uns à la gauche, les autres à la droite de leur farouche roi. Pluton est au milieu d'eux, ayant au poing un sceptre grossier et pesant. Les écueils, les roches élevées, Calpé même, ou le puissant Atlas, paraissent auprès de lui comme de petites collines, tant il rehausse son large front et ses cornes démesurées. L'horrible majesté de sa cruelle face accroît la terreur, et le rend plus orgueilleux; ses yeux roiigeâtres, remplis d'ufi venin infect, flamboient, semblables à une funeste comète; une longue barbe épaisse, toute hérissée, entoure son menton, et descend sur sa poitrine velue. Sa bouche immonde, dégoûtante d'un sang noir, s'ouvre comme un gouffre profond. De même que du sein du mont Gibel sortent et l'éclair, et le tonnerre, et des fleuves de soufic enflammé; ainsi de la bouche sauvage de Pluton s exhalent un souffle empoisonné et des torrents de fumée. A u son de sa voix, Cerbère réprime ses hurlements, l'Hydre est muette, le Cocyte arrête son cours, les abîmes tremblent, et l'on entend retentir ces mots (3) :

« Divinités du Tartare, plus dignes d'être assises au dessus du soleil, votre origine, que d habiter cette sombre demeure où le destin vous a précipitées avec moi; les antiques soupçons, les fiers dédains qui nous accablent , ne

CIÏAXT IV. ^5

VOUS sont qiie trop connus. Celui qui est là -haut régit maintenant les astres d'après son lion plaisir, et nous, nous sommes condamnés comme des âmes rebelles. Au lieu de la clarté pure et sereine du soleil, des étoiles brillantes, il nous a enfermés dans cet abîme obscur, il nous a défendu d'aspirer aux premiers honneurs. Ensuite (hélas! ce souvenir cruel irrite le plus mes souffrances !), il appelle l'homme sur les sièges célestes, l'homme vil, pétri de terre et de fange.

w Ce n'était pas assez. Dans la seule vue de nous porter plus de dommages, il a livré son fds à la mort. Ce fils vint; il brisa les portes du Tartare, et osa mettre le pied dans notre royaume; il en retira les âmes que le sort nous avait dévolues, et reporta au ciel une si riche proie. Vainqueur triomphant, il déployé à notre honte les étendards de l'enfer vaincu. Mais pourquoi renouveler mes douleurs ? qui ne sait les injures que nous avons reçues ? En quel temps, en quel lieu, notre adversaire a-t-il jamais cessé ses entreprises contre nous ? Ne pensons plus au passé ; nous ne devons songer qu'aux offenses présentes : hélas ! ne voyez-vous pas ce qu'il tente pour attirer tous les peuples à son culte ?

" Passerons-nous les jours, les heures dans l'oisiveté ? une digne sollicitude n'enflammera-t-elle pas notre cœur ? Souffrirons-nous que cette gentde Fidèles prenneune plus grande force en Asie? qu'elle subjugue toute la Judée? que son nom et sa gloire, s'étendant chaque jour, soient célébrés dans une langue nouvelle, et gravés sur des bronzes et des marbres nouveaux? Souffrirons-nous que nos idoles soient éparses à terre ? que le monde décerne nos autels à notre ennemi, qu'il ait toutes les offrandes? l'encens ne brûlerait-il que pour lui? aurait-il seul désormais l'or et la myrrhe? Naguère les , temples ne nous étaient pas fermés : maintenant il ne reste aucune issue à notre pouvoir. Privé du tribut accoutumé de tant d'âmes, votre chef Phiton habitem un royaume désert! Ali! il

n'en sera pas ainsi. Elle n'est pas encore éteinte en nous cette première valeur qui nous fit combattre l'empire du ciel, armés du fer et de la flamme. Nous fumes vaincus dans la lutte : je ne le nie pas. Le courage ne nous manqua jamais: les plus heureux eurent la victoire; il nous reste, à nous, la gloire d'une invincible ardeur.

» Ne tardez pas davantage : partez, mes fidèles compagnons, ma puissance et ma force ; allez vite, et exterminez les coupables avant que leur pouvoir s'affermisse ! Etouffez ce feu naissant, avant qu'il brûle tout le royaume des Hébreux. Entrez chez les Chrétiens; par la force ou par la ruse livrez-les aux derniers supplices. Ce que je veux, doit s'accomplir. Dispersez les uns, qu'ils s'en aillent errants ; massacrez les autres ; que d'autres enfin, plongés dans des amours lascives, aient pour idoles un sourire, un doux regard. Les troupes révoltées, divisées entre elles, tourneront le fer contre leurs chefs; il faut ruiner leur camp; tout doit périr avec lui, sans qu'il en reste traces! »

Les âmes rebelles à Dieu n'attendent pas la fin de ces paroles; déjà elles prennent leur essor, et s'élancent de la nuit profonde vers le séjour de la clarté. Ainsi les vents impétueux, les tempêtes bruyantes, sortent avec furie de leurs grottes, pour obscurcir le ciel et porter la destruction sur le grand empire de la mer et de la terre. Bientôt, déployant leurs ailes, les méchants esprits se dispersent de tous côtés dans le monde; ils inventent divers artifices nouveaux, et se préparent à user de leurs fraudes. Muse, dis-moi quels premiers dangers assaillirent les Chrétiens, de quels lieux ils partirent : tu le sais; mais de tant de travaux si éloignés, à peine un faible bruit de renommée est parvenu jusqu'à nous.

Hichaot, noble et célèbre magicien, gouvernait Damas et les villes voisines; dès ses plus jeunes années il s'était adonné à l'art de la divination, et en était devenu toujours plus passionné. A quoi lui sert sa science, s'il ne peut prévoir la fin de cette guerre incertaine.^ si l'aspect des étoiles

fixes ou mouvantes, si les réponses de l'enfer ne lui prédisent la vérité? Hélas! aveugle esprit humain! combien tes jugements sont vains et injustes ! Hidraot avait annoncé que le Ciel préparait mort et ruine à finvincible armée d'Occident (4) ; la gent égyptienne devant remporter la palme de l'entreprise, il désirait que son peuple eut dans cette victoire sa part de gloire et de conquêtes. Mais ayant une haute opinion de la valeur des Francs, il craint que la bataille ne soit sanglante et funeste ; il cherche une ruse pour affaiblir en partie le pouvoir des Chrétiens : ses gens et ceux d'Egypte les détruiraient alors plus aisément. Au milieu de ses pensées, apparaft l'ange inique qui l'excite, raiguillonne,le conseille, et lui suggère les moyens de faciliter l'entreprise.

Une jeune fille, à laquelle l'Orient concédait le premier titre de beauté, était la nièce d'Hidraot. La souplesse des femmes, les artifices les plus occultes des magiciens, tout lui était connu (5). Hidraot l'appelle, lui communique ses projets, et veut qu'elle en prépare l'exécution : « O ma bienaimée, lui dit-il, sous tes blonds cheveux, sous ton gra- (ieux visage, tu caches un esprit vieilli, un courage viril; déjà tu me devances dans mon art ! le succès doit réponch^e à mon espoir si tu secondes la grande idée qui m'occupe, si tu achèves la trame que j'ai ourdie : sois donc l'exécutrice courageuse des desseins d'un rusé vieillard. Rends-toi au camp ennemi; déploie tout l'art de ton sexe, tous les attraits de l'amour; que tes supplications soient toujours accompagnées de pleurs, tes paroles confondues avec tes soupirs. Beauté dolente et malheureuse, soumets à ton vouloir les cœurs les plus obstinés ; que la pudeur serve de voile à ton audace excessive, fais de la vérité un manteau à tes mensonges. Captive Godefroi, s'il est possible, par de doux regards, par le charme de tes discours, et fais en sorte qu'il mette fin à cette guerre. Si tu ne peux y parvenir, tâche de séduire les grands de l'armée ; conduis- les dans des endroits d'où ils ne reviennent

79r JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

jamais. » Puis, lui détaillant toutes ses vues, il termine ainsi ses instructions : « Pour la patrie et pour la foi, tout est permis. »

Armide, fière de sa beauté, de son sexe, de son âge, se dévoue à l'entreprise ; dès le premier soir, elle part, et s'éloigne par des chemins cachés et inconnus. Seule, avec ses grâces de femme, ses cheveux flottant en longues tresses, elle espère dompter une nombreuse armée, vain- < re des peuples invincibles ! On répand dans la multitude des bruits confus sur ce départ. Peu de temps après, la jeune fille arrive où se déployaient les tentes des Francs. L'aspect d' Armide fait naître un léger murmure; chacun a le regard fixé sur elle, ainsi que sur une étoile ou une comète qu'on verrait briller au ciel en plein jour. Tous entourent la belle voyageuse; on s'informe d où elle vient, du motif qui T amène.

Jamais Argos, jamais Délos ou Chypre ne virent une telle beauté, des vêtements aussi splendides. Sa chevelure est dor ; tantôt elle brille à travers le voile blanc qui l'enveloppe, tantôt elle se montre à découvert. Tel le soleil perce la nue transparente et éclaircit le ciel; puis, lançant ses rayons de toutes parts, il les déploie plus éclatants, et redouble la clarté dujour. Un léger souffle agite les blondes tresses d' Armide et les détache en boucles ondoyantes. Son œil avare cache les désirs d'amour ; une couleur rosée, se confond avec l'ivoire de son visage, et sa bouche de vermillon exhale un doux parfum.

Son beau sein, d'une blancheur de neige, entretient et Hourrii le feu d'amour; un voile jaloux le recouvre; s il ferme tout passage à la vue, il ne peut arrêter l'amoureuse pensée *. Semblable au rayon du soleil qui passe à travers

(*) Toujours fidèle au but que nous nous îommes propose, de faire un livre •jui aille à tous les âges, el n'alarme point la pudeur des jeunes années, nous avons cherche ici à rester dans la fidélité du texte, tout en voilant la poe'sie italienne sous la chasteté' de l'expression. La langue française est riche, modeste, el la muse pudique de la patrie aime ces voiles d'or qui la laissent re?plendissante en conservant les saintes lois de la d<frenre.

CHANT ly. 79i

l'eau ou le cristal sans le diviser, la pensée lapide se rit de toutes les barrières, et parcourt les merveilles inconnues ; elle erre, elle contemple ce qui est beau; et le désir s'accroît de ce que l'imagination devine. Armide s'avance au milieu d\me foule avide de l'admirer. La jeune fille saperçoit de limpression qu'elle produit; elle en sourit dans son cœur : déjà elle compte sur une plus grande victoire. Tandis qu'elle attend un guide pour la conduire vers le capitaine, Eustache accourt, Eustache, le frère du chef des Francs. A l'apparition de cette beauté divine, il se précipite : tel un papillon voltige autour de la lumière. Eustache veut voir de plus près ces yeux que la pudeur tient abaissés; leur éclat embrase son âme. Emporté par la hardiesse naturelle à la jeunesse et à l'amour, il lui adresse ces paroles :

« Jeune fille, si toutefois un tel nom te convient, à toi qui n'as rien de mortel, jamais le Ciel ne fut si prodi"iic envers un enfant de la terre. Que cherches -tu? d'où viens-tu? Ton bonheur ou le nôtre t'amène-t-il en ces lieux? Apprends-moi qui tu es? fais que je ne me mé- ])renne pas dans les homm.ages qu'on doit te rendre; s'il le faut même, je me prosternerai devant toi. — Tes louan «-es montent trop haut, répond Armide, et mon peu de mérite n'atteint pas une telle sublimité. Je suis une infortunée, morte aux plaisirs, vivant dans les chagrins; vierge errante, fugitive, mes malheurs m'ont jetée en ces lieux. J'ai recours au pieux Godefroi; je mets en lui ma confiance, tant le bruit de sa bonté a retenti au loin. Si tu es aussi rourlois que tu le parais, donne-moi accès auprès de ce capitaine. — Il est bien juste, réplique Eustache, que le frère de Godefroi soit ton soutien et ton guide, ^oble (ille, tu ne m'imploreras pas en vain ; Godefroi ne dédaignera pas ma prière, et bientôt tu pourras disposer de la puissance de son sceptre, ou de celle de mon épée (6). >-

11 se tait et. conduit Armide vers le pieux Bouillon, alors éloigné de la foule, au milieu des grands de l'armée.

La jeune fille le salue avec respect; la rougeur au front, elle ne peut prononcer un mot. Le capitaine la rassure, la console, dissipe ses craintes. Bientôt elle expose ses trompeuses pensées, avec un son de voix dont la douceur enivre fàme.

« Prince invincible, dit-elle , ton grand nom vole avec t^clatjles rois et les provinces se font gloire d'être domptés par toi dans les guerres. Ta valeur est connue de tous ; tes ennemis eux-mêmes l'admirent, elle leur donne de la confiance, les invite à rechercher et à solliciter ton appui. Et moi qui suis née dans une religion si différente de la tienne, religion déjà abaissée , que tu tentes d'anéantir, j'espère par ton moyen reconquérir le noble siège et le sceptre royal de mes parents. D'autres requièrent le secours de leurs amis, contre la fureur d'une gent étrangère ; moi j'invoque le fer de mes ennemis contre mon propre sang, ce sang ne connaît pas la pitié.

M Je t'implore, et j'espère en toi. Seul tu peux me replacer dans le haut rang d'où j'ai été précipitée : ta main doit être aussi exercée à relever tes ennemis, qu'à les abattre. On vante ta bienfaisance, tes triomphes; et puis- (|ue lu as pu oter à d'autres leurs rovaumes, tu obtiendras autant de gloire en me restituant le mien. Si la diversité de notre foi te porte à dédaigner ma juste prière, la confiance que j'ai dans ta vertu me rassure ; elle ne peut me tromper. J'en atteste ce Dieu, gi and pour nous tous : jamais tu ne donneras ton appui à une plus juste cause. Afin de mieux t'en convaincre, écoute le récit de mes infortunes, et des perfidies d'autrui.

^> Je suis la fille d'Arbilan, naguère chef du royaume de Damas. ^lon père n'était pas né pour cette dignité; ayant obtenu la belle Cariclée en mariage (7), elle lui fit partager son empire. Ma mère expira en me donnant la vie ; ce fut une bien fatale journée que celle de ma naissance et de sa mort. Un premier lustre s'était à peine écoulé, et mon père, succombant à son destin, alla rejoindre sa

femme dans le ciel. Il me laissa sous la tutelle d'un frère qu'il chérissait : si la vertu réside au cœur des mortels, il devait être assuré de sa foi ! Celui-ci prit soin de mon enfance; il se montra soucieux de mon bonheur, on publiait partout sa fidélité incorruptible et son amour paternel. Cachait-il sous un manteau trompeur la perversité de ses desseins, ou bien ses intentions étaient-elles sincères ? Déjà il me destinait pour femme à son fils.

» Je croissais, et ce fils aussi. Il dédaigne les nobles exercices d'un cavalier; rien de ce qui est nouveau et agréable ne lui plaît. Sous un aspect difforme, il cache une âme vile; son cœur altier brûle d'avarice et d'envie; grossier dans ses manières, grossier dans ses mœurs, il est seul à la hauteur de ses vices. C'est avec un homme si peu digne que mon tuteur voulait m'unir; il voulait lui faire partager mon lit et mon royaume. Plusieurs fois il s'en est expliqué avec moi. Ses discours, son esprit, ses ruses, tout fut inutile; il ne put obtenir une promesse : je lui opposais toujours mon silence, ou mon refus.

^> Un jour il me quitte avec un visage sombre, miroir fidèle de la méchanceté de son cœur. L'histoire de mes malheurs futurs me parut écrite sur son front. Depuis cette époque, des songes, des fantômes étranges, vinrent troubler le repos de mes nuits ; une fatale horreur imprimée dans mon âme fut le présage certain de mes infortunes. Souvent l'ombre de ma mère s'offrait à ma vue, image décolorée, dans une attitude de douleur. Elle ressemblait peu, hélas! à ces tableaux qui m'avaient autrefois retracé ses traits! «Fuis, ma fille, fuis, criait-elle; une mort funeste te menace. Pars à l'instant; je vois le poison, le fer ; un perfide tyran prépare ton supplice ! »

w Que me servaient, hélas! ces indices d'un péril menaçant ? Irrésolue, privée de tout conseil, ils accroissaient les terreurs de mon enfance. Prendre la fuite, m'exiler volontairement, abandonner seule le royaume de mon père, me paraissait cruel : je préférais fermer les yeux là

82 JERUSALEM DELIYREE.

où je les avais primitivement ouverts. Je redoutais la mort, et je n'avais pas le courage de l'éviter; je craignais de révéler mes craintes, de peiu* d'avancer l'heure de mon trépas. Ainsi, inquiète et troublée, je passais ma vie dans un continuel maityre; semblable au criminel, qui croit voir à chaque instant le fer atteindre son cou découvert.

w Dans cette situation, est-ce faveur du sort, ou bien le destin me réserve-t-il à de plus grands maux, un des ministres de la cour, que mon père avait vu enfant, vint m' annoncer l'heure prochaine de ma mort, fixée par le tyran j lui-même avait promis à cet homme cruel de me présenter le poison. La fuite seule pouvait prolonger ma vie; je n'avais point d'autre appui, il m'offrit d'être mon guide. n me rassure, me donne de la hardiesse; n'étant plus retenue par la crainte, je me disposai à partir avec lui, fuyant mon oncle et ma patrie.

» La nuit survient obscure et couvre notre entreprise de ses ombres amies; je m'éloigne avec deux de mes femmes, compagnes choisies de ma mauvaise fortune. IMes yeux couverts de larmes se toiu^nent vers les murs de mon pays ; ma vue se détache à regret des lieux de ma naissance; mes regards, ma pensée m'y appelaient sans cesse; à peine pouvais-j émettre un pied devant l'autre, semblable au navire que 1 ouragan arrache d'un rivage chéri. Nous marchâmes la nuit, le jour suivant tout entier, par des chemins inconnus à Ihomme ; enfin un château situé sur les frontières de mon royaume servit à nous abriter.

w C'était le château d' Aronte ; Aronte, le même qui m'avait avertie de mes dangers en y portant secours. Le tyran s'aperçoit de notre fuite, il voit ses machinations impuissantes, et entre dans des accès de fureur; il nous accuse tous deux du crime qu'il allait commettre. 11 dit qu Aronte, séduit par mes présents, voulait mêler un venin mortel à sa boisson; alors délivrée de toute sujétion, je devais suivre mes instincts lascifs, et me livrer à mille

amants. O pudeur! puisse la flamme du ciel me brûler, si jamais j'offense tes lois !

» Que ce tyran soit affamé d'or, qu'il ait soif du sang de rinnocence, c'est pour moi chose dure ; mais flétrir mon honneur, c'est ce qui agite le plus mon âme. L'impie, il craint la colère de mon peuple; il l'abuse par ses mensonges : aussi, mon pays incertain, ignorant la vérité, ne s'est pas encore soulevé en armes pour me défendre. Placé aujourd'hui sur mon trône, le front resplendissant de ma couronne royale, le perfide ne cesse de me poursuivre, de me déshonorer, tant sa férocité l'anime. Il menace de brûler Aronte dans son château, si de luimême il ne se rend prisonnier; et à moi, malheureuse, ainsi qu'à mes alliés, il prédit la guerre, les supplices et la mort.

» Et tout cela, dit-il, pour effacer la honte imprimée sur mon visage, pour rendre à mon sang royal l'honneur que je lui ai enlevé. Le motif réel, c'est la crainte de perdre le sceptre qu'il m'a ravi, et dont je suis la vraie héritière; pour affermir sa puissance, il veut ma ruine. Les iniques projets de ce tyran réussiront; sa colère, insensible à mes larmes, viendra s'éteindre dans mon sang, si tu ne me protèges. Je me réfugie auprès de toi, seigneur; je suis une pauvre enfant, orpheline et innocente. Je t'implore par tes pieds qui foulent le superbe et l'impie, par ton bras, soutien de la justice, par tes hautes victoires, par ces temples sacrés que tu relèves. Venge-moi : seul, tu le peux ; ta pitié, fondée sm* le droit et la raison, me conservera la couronne et la vie.

5> Le Ciel t'accorde le don précieux de vouloir ce qui est juste, et de pouvoir ce que tu veux ; sauve mes jours, acquiers un nouvel. Etat, car le mien t'appartiendra, si je le recouvre. Parmi un si grand nombre de guerriers héroïques, donne-m'en dix seulement ; avec les amis de mon père, et un peuple dévoué, ils suffiront pour me replacer sur le trône. Un des premiers de mon royaume, à la fidélité

duquel est confiée la garde d'une porte secrète, a promis de me l'ouvrir, et de me faire entrer la nuit dans ma royale demeure. Il m'a engagée à te demander des secours, si petits qu'ils soient ; il y mettra son espoir, plus que sur une nombreuse troupe, tant Ton redoute ton nom et tes enseignes victorieuses ! »

Armide se tait; elle attend une réponse dans une attitude suppliante. Godefroi, le cœur agité par diverses pensées, ne sait s'il doit céder; il craint les artifices des Barbares, il ne peut avoir confiance dans des hommes qui ne croient pas en Dieu. D'un autre côté, il écoute les pieux sentiments: jamais ils ne sommeillent dans sa noble poitrine. Le capitaine ne veut cependant pas que son instinct de bonté le détermine seul en faveur d' Armide ; il consulte aussi ses intérêts. Combien ne lui serait-il pas utile que le chef du royaume de Damas, dépendant de lui, ouvrît les chemins à larmée des Fidèles, facilitât l'accomplissement de ses desseins, lui fournît des armes, de l'or, des hommes, contre les Egyptiens et leurs alliés !

Godefroi, irrésolu, les yeux attachés sur la terre, combine ses pensées; la jeune fille le regarde et observe attentivement son visage ; craintive, elle attend avec anxiété mie réponse. Enfin Godefroi lui refuse la grâce qu'elle demande ; les expressions de ce refus sont douces et courtoises :

'< Si nous n'avions été élus pour le service de Dieu, auquel nos épées sont dévouées, tu pourrais fonder ton espoir sur nos armes, et trouver en nous secours, et non pitié. Notre premier devoir est de mettre en liberté le troupeau de Dieu et de saintes murailles; il n'est pas juste de disséminer nos gens, et de ralentir notre marche victorieuse. Je te le promets sur ma foi, gage certain de mes paroles, si jamais nous arrachons les murs sacrés et chéris du Ciel à un indigne joug, nous suivrons l'impulsion de notre pitié, en relevant ton trône. Aujourd'hui

cette pitié serait impie : nous rendrons à Dieu seul nos premiers devoirs. »

A ces mots, Armide s'incline, et reste un moment immobile ; puis levant ses yeux pleins de larmes, elle s'écrie d'un ton plaintif : « Malheureuse ! pourquoi donc le Ciel m'a-t-il départi une vie aussi constamment triste ! les hommes changeront de nature et de caractère, avant que mon sort cruel éprouve un adoucissement. En vain je me désole : il ne me reste même pas l'espérance : les prières n'ont plus d'écho dans le cœur des mortels. Peut-être ma douleur, qui ne t'émeut pas, fléchirait- elle le tyran, mon persécuteur? Je ne veux pas t'accuser d'inclémence, quoique tu me refuses un bien faible secours ; le Ciel, seul auteur de mes maux, rend ta pitié inexorable. Non, seigneur, ce n'est point toi, ce n'est point ta bonté, mais mon destin qui m'enlève tout appui. Cruel destin ! destin impie ! arrache-moi désormais une vie odieuse. Hélas ! c'était trop peu de m' avoir privée, enfant, de tous les soins de ma famille ; tu me prives encore de mon royaume, et, pauvre victime, tu me tiens captive sous le couteau ! Puisque les lois de l'honneur ne me permettent pas de rester longtemps ici, à qui aurais-je recours? Où me cacher? Quel sera mon refuge contre le perfide? Est-il sous le ciel une retraite pour échapper à la tyrannie? Je vois la mort : en vain je la fuirais, ma main saura la prévenir ! »

Un majestueux dédain enflamme les regards d' Armide. D'un air triste, indignée, elle se détourne, feint de vouloir partir. Ses yeux roulent des larmes abondantes, effet de la colère et de la douleur; on dirait de brillantes perles aux rayons du soleil. Ses joues vermeilles en sont inondées ; elles paraissent comme ces fleurs naissantes, qui, après la rosée, ouvrent leur calice avec les premières lueurs du jour : l'aurore les admire, elle voudrait en parer sa blonde chevelure. Les pleurs de la jeune fille produisent un effet pareil au feu sacré qui embrase les poitrines. O miracle d'amour ! tu fais brûler dans l'eau, lu peux faire sortir

If JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

des flammes de la glace ! toujours puissant sur la nature, tu t'es surpassé toi-même en faveur d'Armide !

Cette douleur feinte arrache de vraies larmes au plus grand nombre des chefs Francs ; elle attendrit les cœurs les plus durs. Tous s'aflligent avec Armide, et disent : « Si Godefroi lui refuse la grâce qu'elle sollicite, il aura été nourri par une bête féroce, enfanté dans les gouffres des Alpes, sur les affreux rochers où la vague écumante se brise. Ci^uel celui qui jette dans le désespoir une telle beauté. » Chacun miu^mure et se tait. Le jeune Eustache, au visage fervent d'amour et de pitié, s'avance et parle avec audace :

« O mon frère et seigneur, dit-il à Godefroi, ton esprit serait trop Kînace à son premier avis, s'il ne cédait aux prières, aux souhaits communs. Sans doute, les chefs qui maintiennent ces peuples soumis ne peuvent s'éloigner des murs assiégés et négliger leur mission; mais pourquoi ne pas choisir dix défenseurs d'une juste cause, parmi nous autres, aventuriers sans emploi spécial, moins astreints à tes lois ? Venger une vierge innocente, ce n'est pas renoncer à servir Dieu : les dépouilles d'un tyran sont toujours agréables au Ciel. Si l'intérêt général ne me guidait pas dans cette entreprise, je m'y dévouerais par devoir : notre rang nous oblige à porter secours aux nobles dames. Ah! pour Dieu, jamais on ne doit dire en France, où la courtoisie est en honneur, que nous avons craint de braver les fatigues pour une piouse querelle. Quant à moi, je dépose ici mon casque et ma cuirasse ; je quitte mon épéejje ne veux pas me serrir indignement de mes armes, ni usurper le nom de chevalier ! »

Tel fut le discours d Eustache. Ses compagnons, d'une voix unanime, approuvent ses paroles; ils pioclamont le conseil bon et utile; ils entourent, pressent, supplient leur capitaine : « Je cède, dit alors Godefroi ; je me rends à tant de sollicitations. Que la jeune lille obtienne sa demande ; elle le doit à vos conseils, non aux miens. iMais si Godefroi, votre chef, trouve en vous obéissance, mode-

rez votre ardeur ! » lî ne leur dit que ces mots. Combien sont puissantes les larmes d'une belle femme, les douces paroles que sa bouche prononce! Des lèvres d' Armide semble sortir une chaîne d'or, pour enlacer l'àme à sa volonté.

Eustache l'appelle, et lui dit : « Calme tes douleurs, gra* cieuse fille; bientôt tu auras le secours réclamé de nous. » Alors les traits d' Armide s'adoucissent; de son voile elle sèche ses yeux. Son aspect est riant : le Ciel lui-même en fut épris. Elle remercie Eustache de ce grand service : « Le monde, s'écrie-t-elle, en conservera éternellement la mémoire; toujours elle restera empreinte dans mon cœur ! » Une éloquence muette, des gestes expressifs, suppléent à tout ce que sa langue ne peut exprimer; sa dissimulation n'inspire aucune défiance.

Voyant la fortune sourire à ses fraudes, ^Armide veut achever son œuvre coupable avant que sa pensée soit découverte ; elle veut, par ses doux accents, par son beau visage, faire plus que Médée ou Circé avec leurs artifices ; et sa voix harmonieuse se flatte d'assoupir les plus éveillés. Elle épuise les ressources de son art pour attirer dans ses filets de nouveaux amants ; elle n'emploie pas avec tous les mêmes charmes, elle les varie selon l'opportunité. Tantôt, jouant la pudeur, elle tient ses yeux baissés; tantôt ils brillent passionnés et avides; tour à tour armée du frein et de l'aiguillon, elle presse les timides, retient les exaltés. Si elle en découvre quelques-uns l'âme attiédie par les soupçons, elle lance sur eux un regard pénétrant, les encourage d'un gracieux sourire. Ainsi elle excite les désirs paresseux, fortifie l'espérance douteuse. D'autres, guidés par ime ardeur aveugle et téméraire, osent-ils montrer trop d'audace, alors Armide est avare de douces paroles, de doux regards; elle inspire le respect et la crainte ; mais son front dédaigneux laisse entrevoir un rayon de pitié. Auprès d'elle, on craint ; on ne désespère jamais; les désirs sont d'autant plus vifs, qu'elle paraît plus altière.

La jeune fille se tient à l'écart; tout éplorëe, elle compose son visage et son maintien; ses yeux versent des larmes qu'elle a l'air de vouloir retenir; des cœurs naïfs, trompés par ses artifices, pleurent souvent avec elle. Les flèches de l'amour, acérées par la pitié, deviennent une arme puissante sur l'àme. Puis, comme si Armide se séparait de ses tristes pensées, la joie au front, un sourire céleste sur les lèvres, elle -sole vers ses amants, leur adresse la parole, leur donne un nouvel espoir. Son regaid étincelle : on dirait un double soleil, dissipant de sombres nuages. Ses douces paroles, son doux sourire, enivrent les sens ; peu accoutumée aux plaisirs, l'àme des guerriers semble prête à les abandonner. Hélas ! cruel amour ! il y a toujours de l'amertume dans tes douceurs! tes maux et tes remèdes ont toujours été mortels !

Ces situations si diverses, de froideurs et de flammes, de ris et de pleurs, de crainte et d'espérance, accroissent le martyre des amants; l'artificieuse Armide s'en fait un jeu. Si d'une voix faible, tremblante, on ose lui exprimer sa peine, elle feint de ne pas comprendre, tant elle est inexpérimentée en amour ! ou bien, les yeux baissés, ses traits se colorent d'une chaste rougeur ; elle cache ses dédains sous les roses de son beau visage. Un de ses adorateurs cherche-t-il à lui parler, elle l'évite en fuyant, et si elle lui permet de s'approcher, elle sait le contenir. Abusé tout le jour par de vaines erreurs, l'amant fatigué, déçu, reste le soir sans espérance : ainsi un chasseur, à l'approche de la nuit, perd la trace de l'agile animal qu'il n'a pu atteindre.

Tels furent les artifices d' Armide pour soumettre mille et mille cœurs ; telles furent les armes employées pour les asservir à l'Amour. Quoi d'étonnant que le fier Achille, Hercule et Thésée, soient devenus la proie de ce dieu, puisque les champions de Jésus-Christ se laissèrent prendre dans ses filets par une impie !

(1) On s'étonnera que dans un poëme tout chrétien, le Tasse se serve si souvent des formes et des noms de la mythologie païenne. Ceci s'explique par l'histoire de l'art en Italie; la poésie était tout empreinte des souvenirs de la Grèce et de Rome, dont les beaux monuments restaient debout encore dans le vieux Latium.L'àme du poëte s'en était inspirée; et d'ailleurs il ne faut pas oublier que le Tasse écrivait dans le xvi^ siècle, époque où le goût de la mythologie homérique et virgilienne dominait tous les esprits.

(2) Le Campo-Santo de Pise conserve une magnifique représentation de l'enfer chrétien; cette peinture, avec l'enfer du Dante, a servi de modèle et d'inspiration à l'immense composition du Ja^/ement dernier de Michel Ange. La description du Tasse est toute païenne; elle est spécialement empruntée à Virgile et aux myriades de monstres qui, dans VOrlando furioso^ défendent le palais d'Alcine.

(3) C'est toujours l'enfer mythologique qui domine la composition du Tasse. Milton se dépouilla tout à fait des formes de l'antiquité, pour reproduire, sous ses sombres couleurs, l'enfer chrétien. C'est que MiltOD était de l'école puritaine; il eût dédaigné toute poésie qui ne 9e serait pas renfermée dans le texte pur des saintes Écritures.

(4) Le nom d'Hidraot est encore une de ces créations dues aux romans publiés dans le xvi'' siècle. Damas, nommé par tous les auteurs arabes Demesk, était gouvernée, à l'arrivée des Croisés en Palestine, par Deccac, qui prit le titre de sultan, au préjudice de Redouan son frère, confiné dans la principauté d'Alep. Toute cette partie du poème est imitée des grands romans de chevalerie; on croirait lire une page d'Amadis de Gaule, ou de Huon de Bordeaux. Il y a toujours un vieux roi magicien qui complote la perte des bons chevaliers de l'armée chrétienne.

(5) Voltaire a reproché au Tasse du faux brillant, trop de magie. « On rencontre bien plus dans le Tasse les mœurs du temps où il écrivait, a dit un historien, que celles du xir' siècle, époque des événements qui forment le sujet de son épopée. La magie n'a él'é connue que longtemps après la première croisade. » Nous ne partageons pas cette opinion. Sans doute le Tasse s'est laissé dominer par les idées du xvi'' siècle; alors on s'occupait beaucoup de magie, de sabbat, de sorciers, d'esprits cubes et incubes ; tous les travaux de cette époque portent un

cachet de superstition ; les intelligences les plus hautes n'en furent pas exemptes. Il est évident que le poëte a voulu servir les goûts de ses contemporains; ceux-ci aimaient la sorcellerie, les enchantements; le Tasse leur en a donné avec profusion. Mais, dire que la magie n'a été connue qu'après le xii- siècle, cela n'est pas exact.

Si nous consultons les monuments religieux, nous voyons des magiciens même dans l'Écriture sainte. Aux premiers siècles du catholicisme, les sciences mathématiques ne parurent suspectes aux chrétiens que parce qu'ils croyaient qu'elles conduisaient à la magie. Cette étude fut défendue dans l'Église depuis le règne de l'empereur Constantin jusqu'à celui de l'empereur Frédéric IL Saint Augustin dit que les mathématiciens sont des gens perdus et damnés; il pensait que le diable avait le pouvoir de changer les hommes en loups-garoux: et dans sa Cité de Dieu, il nomme deux personnes de son église d'Hipponne, à qui ce malheur était arrivé. (Edition des Bénédictins, in-f''.)

Si nous parcourons les Chroniques des xi' etxii^ siècles, contemporaines des Croisades, nous voyons également que les Francs croyaient aux magiciens et aux sorciers. « Voici un fait, écrit Raimond d'Agiles, que je ne veux pas passer sous silence : tandis que deux femmes cherchaient à ensorceler deux de nos pierriers devant la grande muraille de Jérusalem, une pierre fortement lancée atteignit et mit en pièces ces deux femmes, ainsi que trois enfants, et, chassant leur âme de leurs corps, détourna les effets de leurs enchantements. » Nous trouvons aussi le passage suivant dans la Chronique de Bernard le Trésorier, précieux document pour l'histoire des deuxième et troisième croisades : « Avant que je vous en dise davantage sur l'armée, je vous raconterai une merveille qui arriva : les hommes de l'arrière -garde trouvèrent une vieille Sarrasine sur une ânesse, qui était esclave d'un Tyrien de Nazareth; ils la prirent et la mirent en géhenne (torture), jusqu'à ce qu'elle leur dît qui elle était, et ce qu'elle venait chercher dans le camp. Elle leur répondit qu'elle venait tout autour du camp pour le lier par ses enchantements et ses paroles, dont elle l'avait déjà environné pendant deux nuits, et que si elle l'avait pu encore environner cette nuitlà, ils auraient été si liés, qu'il n'en eût pu échapper un seul de la bataille où ils allaient. On lui demanda si elle les pourrait délier; elle répondit : Oui bien, pourvu que chacun retournât en sa tente, comme ils étaient quand elle les lia. Alors les archers firent un grand feu de leurs baraques pour la brûler. Ils la jetèrent dedans, et elle en sortit sans pouvoir brûler; ils la remirent au feu, et elle en sortit comme devant; et ils ne l'y pouvaient mettre si bien qu'elle ne s'en retirât, dont il advint qu'un homme d'armes la frappa d'une hache, et ainsi la tua. » (Tom. A' de la collection de Dom Martenne et Durand. Voyez aussi MuRATORi, Rerum italicarum scriptores, tom. VII, pag. 659, édition de 1725.} Enfin, avons-nous besoin de dire que les magiciens, les enchanteurs jouent un grand rôle dans tous les romans de chevalerie, et que plus d'un demi-siècle avant le Tasse, l'Arioste en avait peuplé son divin poëme ?

(6) Eustache représente ici l'esprit chevaleresque : aucun paladin

ne pouvait refuser l'appui de son bras et de son épée à une femme éplorée et malheureuse; tout chevalier eût été déclaré félon, discourtois, s'il n'avait écouté les doléances d'une jeune fille. Les veuves, les orphelins, ceux que l'injustice faisait gémir dans l'oppression, étaient en droit de réclamer la protection d'un chevalier, et d'exiger, pour leur défense, même le sacrifice de sa vie. Se soustraire à cette obligation, c'était manquer à une dette sacrée, et se déshonorer pour toujours. « Offices de chevaliers est de maintenir femmes veuves et orphelins, et hommes més-aisés et non puissants. »

Chevaliers, en ce monde cy, Ne peuvent vivre sans soucy ; Ils doivent l'Eglise défendre,

La vefve, aussi Porphelin entreprendre, Estre hardis, et le peuple garder.

(Poe'sies manuscrites du xir* siècle, par Desciiamps.)

(7) S'il était permis de mêler quelques idées plaisantes à la versification du Tasse, toujours si grave, si élevée, on pourrait rapprocher les premières paroles d'Armide à Godefroi, du discours que Cervantes fait prononcer à la duègne Doloride qui vient implorer l'appui de don Quichotte, lorsque le pauvre chevalier est si agréablement mystifié chez le Duc. Les expressions sont à peu près les mêmes. Cervantes a tué l'esprit de la chevalerie par ses tableaux si moqueurs, et en cela, peut-être, il a rendu un mauvais service. L'esprit chevaleresque, c'était la noblesse et la grandeur des actions, le désintéressement, le respect du beau, du saint, du juste; c'était, en un mot, le vieux caractère national.

Gurimnî) Uh par :iAcntuiï).

(chant V.)

CHAMT V,

La trompeuse Armide captive les chevaliers; elle compte sur les dix nobles hommes qu'on lui a promis, elle espère en amener d'autres furtivement. Godefroisongfe à désiofner les chefs de l'expédition douteuse que cette femme doit guider. Le nombre, le mérite des glorieux aventuriers (i), le désir de chacun d'eux, le rendent indécis. Sa prévoyance le détermine enfin; il leur laissera choisir un successeur au magnanime Dudon, et sous l'influence de ce nouveau capitaine, ils feront l'élection des dix. Ainsi, on n'aura plus occasion de se plaindre de lui, et en même temps il aura montré à cette troupe d'élite la considération qu'il lui porte.

Godefroi appelle les chevaliers, et leur dit : « Vous avez entendu ma sentence; je ne voulais pas refuser tout secours à cette jeune fille; je lui aurais prêté appui dans un moment plus opportun. Je vous le propose de nouveau ; peut-être m'approuverez-vous aujourd'hui: au milieu de

ce monde léger et changeant, la constance est souvent dans la variété des pensées. Si vous croyez qu'il sied mal à votre rang de redouter le péril ; si votre généreuse audace dédaigne mes conseils comme trop timides, je ne vous retiendrai pas malgré vous, je ne retirerai pas la parole donnée. Mon empire sur vous doit être et sera toujours doux et modéré. Pai tez, demeurez, selon votre bon plaisir, j'y consens. Vous nommerez, avant tout, un successeur au capitaine que vous avez perdu. Je confierai à ses lumières le choix des dix guerriers. Ce nombre ne sera pas dépassé : mon autorité suprême impose cette seule condition ! »

A ce discours de Godefroi, Eustache, son frère, répond au nom de tous : « La prudence est la vertu qui te convient, à toi notre capitaine; à nous, c'est la vigueur de l'esprit et du bras. Une lenteur réfléchie, louable dans un chef, serait peur nous lâcheté. Et puisque le péril est peu de chose si on le compare aux avantages, on choisira dix des plus braves pour escorter la jeune fille dans cette honorable entreprise. » Telles furent ses conclusions; son âme brûlante cherche à s'effacer sous les apparences du zèle ; ses compagnons, de leur côté, cachent les désirs de l'amour sous les devoirs de l'honneur.

Le jeune frère de Bouillon regarde cTun œil jaloux le fils de Sophie ; il admire et envie les vertus de Renaud, les grâces de son corps. Il redoute ce rival. Son adroite jalousie lui suggère une ruse ; il le tire à l'écart, et loi adresse ces mots flatteurs : « O, d'un magnanime père, le fils plus magnanime ; tout jeune encore, tu es au premier rang de l'armée. Quel sera le capitaine de la valeureuse troupe dont nous faisons partie tous deux? J'obéissais à peine au fameux Dudon, et par respect seulement pour son âge; frère de Godefroi, à qui me soumettrais-je ^lésormais ? à personne, sinon à toi. Ta noblesse égale toutes les autres; ta gloire et tes faits d'armes l'emportent sin- les miens ; le puissant Bouillon lui-même ne détlaignerait pas de te

céder la palme dans les batailles. Je désire t' avoir pour chef, si toutefois tu n'aimes mieux être le champion de cette reine. Les exploits obscurs flattent peu ton courage ; ici tu auras l'occasion de montrer ta valeur dans tout son éclat; je déciderai mes compagnons à te décerner le rang suprême. Pour moi, dans le doute où se trouve mon cœur, je ne réclame qu'une chose : être libre de suivre Armide ou de combattre à tes côtés. »

Eustache se tait; la rougeur colore son visage. Renaud lit sur son front la pensée qu'il veut cacher : il en sourit. Les traits de l'amour ont à peine effleuré le cœur de Renaud ; il ne se soucie pas d'accompagner la jeune fille, et de se poser en rival. La mort cruelle de Dudon préoccupe bien autrement son esprit ; c'est pour lui un déshonneur de laisser longtemps survivre à sa victime l'audacieux Argant. Puis, le discours d'Eustache lui plaît ; il aime la puissance; les paroles flatteuses réjouissent son jeune cœur : « Mon mérite seul, et non une concession, doit me placer au premier rang, répond Renaud ; si le comage me distingue, pourquoi envierais-je le sceptre du commandement? tu m'appelles à cette dignité, tu crois qu'elle m'est due : je l'accepte; c'est la plus douce, la plus belle récompense de mon courage. Je ne la sollicite pas; je ne la refuse pas non plus, et si je suis ton chef, tu feras partie des dix. » Eustache alors le quitte ; il va ployer à sa volonté les pensées de ses compagnons. Le prince Gernand voudrait s'élever à cette dignité; quoique percé des traits d' Armide, l'amour d'une femme a moins de puissance sur son cœur superbe, que les honneurs dont il est avide.

Gernand est issu de ces grands rois noi wégiens dont la puissance s'étendait sur de nombreuses provinces; tant de couronnes, tant de sceptres royaux, possédés par son père et par ses aïeux, l'avaient rendu altier (2). Renaud est plus fier de ses propres exploits que des œuvres de ses ancêtres, lesquels nécUimoins, depuis plus de cinq siècles, sont restés célèbres dans la paix, illustres dans la guerre (3). Ger-

nand, prince barbare, pèse tout au poids de l'or; il ne mesure que l'étendue des possessions ; pour lui la vertu est obscure si elle ne reflète l'éclat d'un titre royal. Il ne peut souffrir qu'un simple chevalier ose être son rival : il en est irrité ; la colère et la rage le transportent hors des bornes de la raison. Un esprit malin, infernal, voyant la blessure profonde du guerrier, se glisse dans son sein, et, par la flatterie, parvient à dominer ses pensées; il aigrit de plus en plus sa haine et son courroux; il le stimule de telle sorte, qu'à chaque instant une voix résonne dans son àme, et lui parle ainsi :

« Renaud lutte contre toi : quelle suite d'antiques aïeux a-t-il à opposer aux tiens? pour se dire ton égal, il doit nommer les tributaires, les peuplades de serfs qui lui obéissent; il doit montrer ses sceptres, comparer les royales splendeurs de ses ancêtres à celles qu'étale aujourd'hui ta famille. Ah ! quelle audace dans un cavalier, d'un rang obscur, né en Italie, au milieu de la servitude ! Triomphant ou abattu, il fut ton vainqueur le jour où il devint ton émule. Que dira le monde? et c'est ici un honneur suprême pour Renaud : petit chevalier, dira-t-on, il a concouru avec Gernand! Le noble grade que Dudon a occupé pouvait jeter sur toi de l'éclat, de la gloire; il a perdu son prix, dès que Renaud l'a réclamé. Et si Dudon, dans le ciel, s'occupe de nos affaires, de quelle colère le bon vieillard ne doit-il pas être transporté? le regard flamboyant, il peut apercevoir l'ambitieux, encore enfant, inexpérimenté, s'égaler à lui dans son excessive hardiesse, et mépriser son âge, ses vertus. C'est pourtant ce que Renaud a osé; au lieu d'un châtiment, il reçoit honneurs, louanges; plusieurs même le conseillent, l'encouragent, applaudissent à ses projets. Honte à tous ! Si Godefroi lui laisse obtenir le rang qui t'est dii, ne le souffre pas; tu ne dois point l'endurer : montre alors ce que tu peux, ce que tu es. «

Au son de cette voix, la face irritée de Gernand exprime

la colère; sa poitrine gonflée ne peut la contenir; elle sort par ses yeux, elle s'exhale dans ses discours. Gernand ne tait rien de ce qu'il croit indigne et au déshonneur de Renaud; il le reproduit, vain, superbe ; il proclame son courage, témérité folle ou fureur. Tout ce qui brille en Re naud de magnanime, d'altier, de grand, d'illustre, il le Wame, le condamne comme autant de vices : il obscur et le vrai sous le mensonge. Ses propos retentissent aux oreilles du cavalier son rival; mais rien n'arrête, rien ne modère le courroux de Gernand, l'impétuosité aveugle qui 1 entraîne à la mort. Le démons'empare de son esprit, agitesa langue, dicte ses paroles, et le porte à renouveler ses injustes outrages.

Au milieu du camp est une vaste place, où se rassemble toujours 1 élite des troupes; là, dans les tournois, dans les joutes, les guerriers assouplissent leurs membres et les rendent plus vigoureux. Sur cette place, alors que la foule est considérable, Gernand, poussé par son destin, accuse Renaud; sa langue, infectée d'un venin infernal se dirige contre lui, semblable à un dard aigu. Renaud es't à ses cotes; il l'écoute. Ne pouvant plus contenir sa colère ■ . Tu mens ! » s écrie-t-il. Soudain, de la main droite il saisit son fer, et se précipite sur Gernand. Sa voix est un tonnerre; son épée c'est l'éclair qui annonce et précède la chute de la foudre. Gernand tremble; il ne voit aucun moyen de fuir la mort inévitable qui le menace. A la vue du camp, ,1 affecte du courage, de l'intrépidité; le fer au poing, dans l'attitude d'un homme prêt à se défendre, il attend son grand ennemi.

A l'instant, mille épées nues étincellent; divers groupes de chevaliers mal instruits accourent ; on se heurte, on se presse : 1 air retentit des accents confus de ces voix incertaines. Ainsi, sur les bords de la mer, le vent mêle ses sil lements au murmure des ondes. Nulle voix ne peut ralentir la tune du guerrier offensé; il méprise les cris, les obstacles, tout ce qui voudrait lui fermer le passage : il aspire à

se venger! Renaud s'élance au milieu des armes, des hommes; il fait tournoyer sa fulminante épée, renverse les barrières, et seul, à la honte d'un millier de défenseurs, il affronte Gernand.

Renaud, même dans sa colère, est maître de lui ; il porte des coups rapides à son rival; il cherche à le frapper à la poitrine, à la tête, à droite, à gauche. Sa main, prompte, impétueuse, trompe l'art et les yeux, blesse à l'improviste où on la craint le moins. Renaud ne se repose qu'après avoir plongé deux fois son fer cruel dans le sein de son adversaire; le malheureux tombe, et par une double plaie son âme s'écoule avec son sang. Le vainqueur remet dans le fourreau son épée encore sanglante, et ne s'arrête pas sur le corps du vaincu ; il se dirige au loin : sa colère et sa vengeance sont apaisées!

Le pieux Godefroi, attiré par le tumulte, voit ce spectacle triste, inattendu : Gernand couché à terre, la mort sm- le visage ; les vêtements, les cheveux couverts de sang. Le capitaine entend des soupirs, des plaintes, des murmures, sur la perte du guerrier. Surpris, il s'écrie : « Quel est celui qui a eu taiit d'audace, et s'est rendu si coupable dans ce lieu ? « Arnaud, un des plus chers favoris du prince défunt, raconte le fait; il en aggrave les circonstances : « Renaud, dit-il, l'a tué. LTne fureur insensée, excitée par de légères disputes, a guidé sa main ; le fer dont il s'était armé pour défendre le Christ, a été dirigé contre un des champions du Christ, au mépris de ton autorité et de tes ordres bien connus. Il est coupable d'avoir donné la mort; il doit être puni d'après nos lois, et conformément à tes édits. S'il reçoit le pardon de son crime, tous les autres sui^Tont son exemple ; le guerrier offensé voudra exercer par luimême ime vengeance qui appartient à la justice : on verra bientôt germer les querelles et les discordes. « Puis, il retrace les vertus de Gernand, tout lui sert à éveiller la colère ou la pitié. Tancrède contredit ce discours; il défend courageusement la cause du coupable. Godefroi l'écoute,

et sa figure austère inspire plus la crainte que l'espérance. « Il te souvient, sage capitaine, de Renaud et de sa va-leur, ajoute Tancrède; il te souvient des lionneurs qu'il mérite, par lui-même, par sa tige noble, royale, et par Guelfe son oncle. Les châtiments d'un chef ne doivent pas être égaux pour tous; une même faute varie suivant la différence des grades, et l'égalité n'est une justice qu'avec ses pareils seuls. — Les plus grands de l'armée, répond Godefroi, doivent apprendre à obéir aux plus petits. Tu méjuges mal, Tancrède; tu me conseilles mal, en voulant que j'autorise leur Kcence. Quel serait donc ici mon pouvoir, si je n'étais le capitaine que d'une populace vile et basse? Vous ne m'avez pas confié un sceptre impuissant*, un empire honteux; je n'en voudrais pas à ce prix. Vous me les donnâtes fibres et respectés ; je ne veux pas les voir avilir. Je saurai, quand il le faudra, distribuer les récompenses et les peines, et faire plier sous la loi de légalité le superbe comme le plus humble. « Godefroi parle ainsi, et Taucrède, cédant au respect, ne répond pas à son discours.

Raimond, observateur de l'antique et rigide sévérité . applaudit aux paroles de Godefroi : « Par cette conduite, dit-il, un chef se rend vénérable aux inférieurs; la disciphne n'est pas complète, si l'on pardonne lorsqu'il faudrait châtier. Toute clémence doit être basée sur la crainte ; sans cela les royaumes tombent en ruines. » Tancrède n'oubfie rien de ce qui a été dit ; il monte un coursier agile, et se dirige immédiatement vers Renaud. Celui-ci, après avoir abattu son fier ennemi, s'était retiré sous une tente; Tancrède l'y trouve, et lui répète les paroles qu'on a tenues à son sujet. Puis il ajoute : « Les dehors de l'homme

^ ^ Le Tasse confond ici le sceptre avec Tepée du commandement. Godefroi n «^f^'^ pas ro, encore, maïs simple chef de ses troupes. Il y a dans le poèie 'm,ta..ond Homère, où Agamemnon paraît toujours dans le camp avec son

ne sont pas toujours en harmonie avec son cœur, tant la pensée des mortels est un abîme profond; cependant, j'ai étudié l'aspect de Godefroi ; je puis affirmer qu'il veut te confondre avec les coupables vulgaires, il veut te courber sous son pouvoir. »

Renaud sourit; et d'un visage où l'indignation étincelle à travers le rire, il s'écrie : « Les serfs seuls, et ceux qui méritent de l'être, cherchent à se disculper dans les fers. Je naquis, je vivrai et mourrai libre *. Des liens indignes ne serreront jamais ni mes pieds, ni mes mains; mon bras, habitué à manier l'épée, à cueillir des palmes glorieuses, repousse de viles chaînes. Si Godefroi récompense ainsi mes services, s'il veut m'emprisonner comme un homme du peuple, me garrotter dans une prison vulgaire, qu'il vienne, qu'il m'envoie ses satellites : je les attends de pied ferme : le sort et les armes décideront entre nous. Les ennemis prendront plaisir à notre tragédie. » A ces mots, il demande sa cuirasse ; il se revêt de l'acier le plus fin ; son bras gauche soutient un large bouclier, sa fatale épée pend à son côté. Sous cette armure, son aspect est magnanime, auguste ; il éblouit comme la foudre. Mars, il te ressemble, lorsque, couvert d'horreur et de fer, tu descends du cinquième ciel !

Tancrède s'efforce d'adoucir ce cœur indompté : « Jeune homme invincible, lui dit-il, toute rude entreprise cède à ta valeur, je le sais; ton grand courage brillera toujours au miheu de la terreur des batailles : Dieu ne permettra pas aujourd'hui qu'il se montre cruel pour nous porter dommage. Dis -moi, que penses -tu faire .^ Voudrais -tu souiller tes mains du sang de tes compagnons, et, par des coups indignes des Chrétiens, transpercer le Christ dont ils

• Il faut se rappeler que l'Italie, an temps du Tasse, e'iaît un corps politique tout morcelé' en petites principautés plus ou moins libres, et en re'publiques populaires. Déjà des livres très-hardis, des doctrines de'mocraliques, avaient fait marcher les idées du peuple, et le Tasse met les opinions contemporaines dans la bouche de Renaud, son hc'ros cbe'ri.

CHANT y. 101

sont les membres ? Un honneur passager, de vains respects, semblables aux flots de la mer qui s'élèvent et s'affaissent bientôt, auront-ils sur toi plus de pouvoir que la foi, et l'amour d'une gloire immortelle dans le ciel ? Ah ! pour Dieu ! triomphe de toi-même, dépouille ta fierté, ton esprit superbe. Cède : non par crainte, mais par une sainte volonté; en cédant tu restes victorieux. Si l'exemple de mes jeunes années pouvait servir à d'autres, je dirais que moi aussi j'ai été provoqué; je sus me rendre maître de mes ressentiments, je ne m'armai point contre les Fidèles. Lorsque je conquis le royaume de Cilicie, et que j'y déployai l'étendard du Christ, Baudouin survint, et, par des moyens indignes, ij usurpa ma conquête ; il m'avait prodigué toutes les marques ^de l'amitié, comment aurais-je pu soupçonner sa convoitise ? Je ne tentai point de recouvrer ce royaume par les armes, quelles que fussent les chances que je pouvais avoir.

-» Tu rejettes la prison, tu regardes tout lien comme un poids humiliant; tu désires suivre les opinions, les usages du monde sur les lois de l'honneur, laisse-moi donc te défendre auprès du capitaine; va trouver Boëmond dans Antioche, tu y seras en sûreté contre la première impétuosité de tes juges. Bientôt nous aurons sur nous l'armée d'Egypte, ou toute autre troupe de païens ; ta valeur excessive brillera avec plus d'éclat quand tu seras éloigné ; sans toi, le camp paraîtra affaibli, comme un corps auquel on aurait coupé les bras. » Sur ces entrefaites, Guelfe arrive, il approuve l'opinion de Tancrède; il veut que Renaud s'en aille sur-le-champ.

A ces conseils, l'âme indignée de l'audacieux jeune homme fléchit et ploie; il promet de partir à l'instant. Des groupes d'amis l'entourent, tous veulent l'accompagner. Renaud les remercie, saute sur son cheval, suivi de deux écuyers. Il s'éloigne. Un désir d'éternelle gloire anime son noble cœur; son esprit ne songe qu'aux illustres entreprises, aux choses insoUtes. Il ira au milieu des ennemis ;

champion de la foi, il se couvrira de cyprès ou de palmes pour la défendre 5 il parcourra l'Egi^te, et pénétrera jusqu'à la source inconnue du Nil '^.

Renaud avait à peine pris congé, et Guelfe, sans différer, accourt sous la tente où il espère trouver Godefroi. Celui-ci, en le voyant, hausse la voix : « Guelfe, lui dit-il, je te demandais dans ce moment; j'ai envoyé de tous côtés plusieurs hérauts à ta recherche. 5> Sur l'ordre de Godefroi, tout le monde se retire, et il commence ce grave discours : " Il est bien vrai, ô Guelfe, que ton neveu se laisse trop aller aux transports de sa fureur; il ne peut alléguer, selon moi, aucune excuse pour son crime : une opinion opposée me serait douce ! Mais, Godefroi, votre chef à tous, vous doit une égale justice; il sera toujours le gardien, le défenseur de ce qui est légitime, et des droits de chacun. Inflexible dans ses pensées, son cœur doit rester à Tabri de la tyrannie des passions.Si Renaud, comme on le dit, a été contraint de ^doler les ordres et l'honneur sacré de la discipline, qu'il se soumette à mon jugement. Il peut venir en liberté : c'est une concession que je fais à son mérite. S'il dédaigne mes conseils (je connais son orgueil indomptable), emploie, pour le faire obéir, l'empire que tu as sur lui ; qu'il ne force pas un homme modéré à être le vengeur sévère des lois et de la puissance méconnues.

— Une âme exempte d'infamie, répond Guelfe, ne peut souffrir des paroles injurieuses sans les repousser. Renaud a donné la mort à son agresseur : l'homme sait-il poser des limites à sa vengeance ? Tu réclames mon neveu, pour le soumettre à ta suprême justice; je regi'ette que cela ne se puisse plus. Renaud est déjà loin du camp. J'offre de prouver moi même, avec cette main, à quiconque l'accusera, qu'il a puni justement un injuste outrage; il a eu

•La source du Nil avait encore au :xvi* siècle quelque chose de Tuyslérienx ; les études géographiques n'avaient pas éclairci les points de conlreverse que, plus tard, le voyage de Niebuhr surtout a expliqués. C'est près des sources du Nil que plusieurs romans de chevalerie placent le paradis terrestre.

raison d'abaisser l'orgueil superbe du présomptueux Gernand. Sa faute est dans l'oubli seul de tes ordres ; je ne cherche pas à l'excuser. — Qn il aille errant, qu'il porte ailleurs la discorde, réplique Bouillon. Toi, ne sème pas ici de nouvelles querelles; pour Dieu, terminons ce débat ! »

Cependant l'artificieuse Armide ne cesse de hâter le secours promis: le jour elle supplie, elle emploie tout ce que peuvent l'adresse, l'esprit, la beauté ; lorsque la nuit étend son obscur manteau sur les dernières clartés de l'occident, Armide, avec deux femmes et deux cavaliers, va s'abriter sous une tente. Quelles que soient sa science dans les ruses, ses gracieuses manières, ses paroles séduisantes, sa beauté parfaite : le Ciel n'en avait jamais créé une pareille ! quel que soit le charme puissant qu'elle a jeté sur les plus illustres de l'armée, le pieux Godefroi a résisté à ses séductions. En vain elle cherche à l'entraîner dans le« douceurs d'une vie d'amour : Godefroi, fatigué du monde, dédaigne ses plaisirs fragiles; tous ses désirs sont pour le ciel. Le perfide amour se pose sur le beau visage d' Armide : Godefroi trompe ses efforts. L'enchanteresse ne peut l'arracher du sentier où Dieu dirige sa sainte pensée ; elle tend mille embûches ; nouveau Protée, elle apparaît sous mille formes. Son doux aspect, son doux regard, embrasent les plus refroidis; mais, par la faveur divine, ils n'ont pas prise sur le chef des Francs.

La belle Armide croyait d'un seul coup d'oeil enflammer de chastes cœurs. Oh! combien son orgueil fut alors humilié ! Quels ne furent pas son dépit, sa surprise ! Elle se décide enfin à diriger ses ruses sur des convictions moins robustes, semblable au guerrier qui abandonne l'attaque d'une ville imprenable, pour porter ailleurs ses forces. Le cœur de Tancrède ne se montre pas moins invincible ; un premier amour le domine, il ne laisse aucune place à une nouvelle ardeur. De même que le poison est une arme contre le poison, ainsi un amour en exclut un autre. Gode-

lOi JÉRUSALEM DÉLIYRÉE.

froi etTancrède furent les seuls qu Armide ne put vaincre; tous les autres se laissèrent plus ou moins prendre au feu de ses regards.

Armide éprouve de la douleur, en voyant son succès incomplet ; toutefois tant de nobles guerriers devenus sa proie la consolent; avant qu'ils s'aperçoivent de ses fraudes, elle veut les conduire dans un lieu assuré, où elle pourra les enchaîner avec des liens bien différents de ceux qui les retiennent aujourd'hui. Le moment fixé par le capitaine pour lui donner secours étant arrivé, Armide s'approche avec respect : « Seigneur, lui dit- elle, le jour où tu devais tenir tes promesses est déjà loin de nous ; si le tyran cruel vient à découvrir que j'ai fait un appel à tes armes, il assemblera des forces pour sa défense, et notre entreprise ne sera plus aussi aisée. Avant que ses espions, ou la voix de la renommée, lui apportent cette nouvelle, tu dois choisir, parmi les plus vaillants de ta troupe, un petit nombre d'hommes pour m'accompagner. Si le Ciel ne regarde pas d'un mauvais œil les œuvres des mortels, s'il n'oublie pas l'innocence, je serai replacée sur mon trône, et mon royaume sera toujours ton tributaire, dans la guerre et dans la paix. »

Godefroi accorde ce qu'il ne peut plus refuser. Armide hâte son départ, et le capitaine se voit contraint à faire lui-même l'élection. Tous les chevaUers réclament, avec ime ardeur inaccoutumée, pour être du nombre des dix; le zèle qui les anime rend leur demande encore plus importune. La jeune fille voit cet empressement; elle emploie de nouvelles ruses, excite en eux la jalousie coupable : elle sait que des amours paisibles finissent par languir et s'éleindre. Ainsi un cheval court avec moins de vitesse, si un autre cheval ne le suit ou ne le devance. Armide prépare avec adresse ses discours, ses séduisants regards, son doux sourire ; chaque guerrier envie le sort de son compagnon: il craint et espère tour à tour. Cette foule insensée, éblouie par des charmes trompeurs, s'agite dégagée de tout frein ;

la honte ne la retient plus : en vain le capitaine cherche à la réprimer.

Godefroi voudrait satisfaire chaque parti ; il ne penche pour aucun. Déjà rouge de colère, la folie des chevaliers le fait rougir de honte, et n'espérant plus vaincre l'obstination de leurs désirs, il prend une nouvelle résolution : « Ecrivez vos noms, leur dit-il j jetez-les dans une urne : le sort prononcera ! » Cet ordre est promptement exécuté. Le premier nom qui paraît est celui d'Artemidor, comte de Pembrok; Gérard vient ensuite; Venceslas les suit, Venceslas aux cheveux blanchis, naguère si grave, si sage, aujourd'hui vieil amant. Oh ! combien le visage de ces trois guerriers est joyeux, combien leurs yeux expriment les désirs de leur âme, en voyant la fortune seconder leur amour ! Ceux dont l'urne cache encore les noms, le cœur agité, incertain, montrent leur jalousie; ils ont le regard fixé sur les lèvres de celui qui déploie les billets et qui les lit. Guasco sortie quatrième; puis Ridolphe; après Ridolphe, Olderic, Guillaume de Roussillon, le Bavarois Evrard, et Henri le Français. Ptaimbault^ fut le dernier; plus tard, il renia sa foi, il devint l'ennemi du Christ, tant l'amour est puissant !

Ardents dans leur colère, envieux et jaloux, les autres disent que la fortune est injuste, cruelle : amour, ils l'accusèrent d'être souveraine dans ton empire ! et comme il est dans la nature de l'esprit humain de désirer avec plus d'ardeur ce qui est le plus défendu, beaucoup de chevaliers, en dépit du sort, se disposent à suivre Armide, dès que la nuit sera venue. Toujours ils l'accompagneront, ils exposeront leur vie pour elle. La jeune fille refuse, mais ses douces paroles affermissent les résolutions : elle se plaint à l'un, à l'autre, d'être obligée de partir sans eux.

' Il y a, dans la galerie des troubadours du xni'" siècle, un brave chevalier, chantre de la science gaie, du nom de Rairabault ; il e'iait très-hardi et trèsimpie. Le Tasse lui ferait-il allusion?

lee JÉRUSALEM DELIVREE.

Les dix chevaliers, bien armés, prennent alors congé de Godefroi. Le sage capitaine les tire à l'écart; il les avertit que la foi païenne est douteuse; il leur donne les moyens d'éviter les pièges et les événements malheureux. Ses paroles se perdent dans l'air : l'amour écoute peu les conseils de la sagesse. Enfin Godefi^oi les congédie, et Armide n'attend même pas l'aube nouvelle pour s'éloigner.

Elle part victorieuse, la jeune fille ; tous ces hommes, presque prisonniers, sont les témoins de ses triomphes. D'autres amants demeurent en proie à des maux cruels. La nuit paraissait ; elle amenait sous ses ailes le silence, les songes légers ; plusieurs guerriers, conduits par l'amour, quittent en secret le camp, et suivent les pas d'Armide. Eustache est le premier ; impatient, il obéit à un guide aveugle dans l'aveugle obscurité : il erre toute la nuit. La clarté du jour naissant lui fait découvrir Armide et sa troupe, dans un bourg qui les avait abrités. Soudain, il se dirige vers elle. A son armure, Raimbault le reconnaît : « Que cherches-tu ? lui crie-t-il, qui t'amène ici ? — Je viens suivre Armide, répond Eustache. Si elle ne me dédaigne pas, je serai son plus zélé défenseur, son soutien le plus fidèle. — Qui t'appelle à tant d'honneur.^ — L'amour ! J'ai été choisi par l'amour, toi par la fortune : lequel des deux a la puissance ? — Ce faux titre ne te servira pas ; tu emploies en vain une ruse. Serviteur illégitime, tu ne peux être confondu avec les champions légitimes de cette royale vierge. — Et qui s'y opposera? s'écrie l'impétueux jeune homme. — Moi ! je te le défendrai, v répHque Raimbault, en se posant devant son rival.

Eustache, avec im égal dédain, un même courage, se jette sur son agresseur. A\ots Armide, la grande persécutrice de l'âme, étend la main; elle apaise les ressentiments : « Tu ne dois pas être fâché, dit-elle à Raimbault, de voir s'accroître le nombre de tes compagnons et celui de mes vengeurs. Si tu désires que je sois sauvée, pourquoi me priver d'un nouvel appui? » Et s'adressant à Eus-

tache : « Approche, défenseur illustre de ma vie, de mon honneur; il faudrait être aveugle et sans raison pour dédaigner un aussi noble soutien. » Tandis qu'elle parle, de nouveaux champions apparaissent à chaque instant sur la route.

Ils arrivent de divers cotés, sans se communiquer leurs projets; tous se regardent avec méfiance. Armide les accueille d'un air gracieux; elle se montre joyeuse de leur venue. Le jour commençait à peine, et Godefroi s'aperçoit du départ des chevaliers; son esprit prévoyant s'inquiète des malheurs futurs qui les attendent. Tout à coup survient un envoyé, couvert de poussière, hors d'haleine; son front a l'empreinte de la douleur, son attitude est celle d'un homme qui apporte de pénibles nouvelles. « Seigneur, dit-il à Godefroi, bientôt la grande armée d'Egypte couvrira la mer; Guillaume, commandant des navires génois, m'envoie pour t'en donner avis (4). »

Le messager ajoute : « Une flotte avait amené des vivres pour le camp ; les coursiers et les chameaux qui en étaient chargés ont rencontré mille entraves dans les chemins; les conducteurs, assaillis par des voleurs de l'Arabie, ont tous été tués ou faits esclaves; aucun n'a échappé. L'audace insensée et la licence de ces barbares sont inouïes : semblables à un déluge, ils se répandent partout sans obstacles. Pour leur inspirer de la terreur on devrait envoyer plusieurs escadrons; ik garderaient les passages qui des mers de la Palestine conduisent au camp. »

Aussitôt ceftte nouvelle Tole de bouche en bouche; la crainte d'iiue 'famine prochaine pouvante le vulgaire des soldats. Le sage capitaine ne voit plus en eux le même courage; il cherche à les consoler, à les raffermir par ses paroles et son visage joyeux : «■ Champions du Christ, s'écrie-t-il, votre mission est de restaurer la foi des Chrétiens ! A travers mille périls, mille alarmes, vous êtes passés avec moi dans ces contrées ; vous avez triomphé des armées de Perse, de la perfidie des Grecs, des

monts et des mers, du vent et des tempêtes, de la faim et de la soif, et maintenant vous craindriez! Dieu nous dirige, nous conduit; déjà il s'est montré à nous dans des circonstances plus critiques; ne vous rassurerait - il donc plus? A-t-il détourné de nous son regard de pitié, sa main clémente? Un jour viendra bientôt où vous vous souviendrez avec plaisir de vos dangers, où vous adresserez des offrandes à l'Éternel. A cette heure, demeurez magnanimes : réservez-vous pour les succès! »

Ce discours, l'aspect calme de Godefroi consolent les esprits troublés. De vives inquiétudes agitent la poitrine du capitaine ; comment pourra-t-il nourrir tant de peuples divers au milieu de la pénurie, de la disette? Gomment s'opposer à l'armée de mer des Egyptiens? Gomment ré primer et dompter les Arabes pillards?

(1) Le Tasse a souvent parlé des compagnies d'Aventuriers • il s'est empreint ici de l'esprit de son temps, tout rempli de la renommée des Condottien. Les armées, au moyen âge, se composaient des possédant hefs et de nobles sans terre, ce qui explique la reproduction, dans les Chroniques, du mot sans aver (sans avoir). De braves chevalier*: privés de leur patrimoine, se groupaient sous une bannière distincte • c'est ce qu'on nommait les Aventuriers. Ils vivaient indépendants 'sous un chef qu ils élisaient; dans les batailles ils étaient toujours placés auv postes les plus périlleux; dans les marches ils allaient en avant et battaient la campagne. Ces redoutables guerriers répandaient partou ^ terreur et la désolation, partout ils portaient le fer et la flamme On ne peut dire les nombreux exploits qu'ils firent en Palestinec étaient eux qui enlevaient les bestiaux; y avait-il un coup de maiil hardi a tenter, les Aventuriers s'en chargeaient, et souvent ils l'exé cutaient avec gloire. Cette institution, d'une grande utilité à l'époque des guerres, était un fardeau pour le peuple en temps de paix- alors les Aventuriers vivaient de ce qu'ils enlevaient aux gens de la campagne, dont ils étaient le perpétuel fléau ; tantôt dans une province tantôt dans une autre, ils pressuraient le pauvre serf, rançonnaient les communaux, et plus d'un vieux chroniqueur se plaint avec amertume des exactions de ces troupes indisciplinées.

(2) Le nom de Gernand a été inventé par le poëte ; on ne le rencontre dans aucune des annales norwégiennes. Au xi« siècle, tout est en core obscurité et confusion dans l'histoire du royaume de Norwége • l'absence continuelle des rois de ces contrées, qui, par suite de leur goût pour les expéditions maritimes, quittaient leurs propres Etats pour s'adonner aux hasards de la navigation, favorisait l'élévation de petits monarques indépendants, lesquels gouvernaient chacun une nortion de la Scandinavie. Il est impossible de dire le véritable noni du chef norwégien qui faisait partie de la première croisade • il n'en est fait mention nulle part, ni dans les chroniques des Francs, ni dans les historiens arabes ; tor feu s lui-même, dans son grand travail sur la Norwége, n'en parle pas. C'étaient tous d'aventureux guerriers nue ces honriraes de la race du Nord; rien d'étonnant de les rencontrer sur les sables brûlants de l'Asie. Au ix*^ siècle, leurs ancêtres n'avaient-ils pas envahi les Gaules, ne s'étaient-ils pas établis dans la Neustrie et l'Europe méridionale ne leur doit-elle pas tout ce qu'elle a de Uberléet

110 JÉRrSALE3I DÉLIVRÉE.

d'énergie ? Plus tard, ils avaient conquis Xaplcs, la Sicile, sous Robert Guiscard; l'Angleterre, sous Guillaume le Conquérant. Les mœurs des Scandinaves, de toutes ces populations de Danois, de >'or\\égiens, de Suédois, favorisèrent le goût des pèlerinages; et celte ardeur de voyages, d'expéditions lointaines, a puissamment contribué à former l'esprit des croisades, grande cause de la civilisation européenne.

On ne doit donc pas être surpris de voir un prince de Norwcge sous les tentes des Francs, au siège de Jérusalem. Le portrait qu'en donne le Tasse, ce caractère ardent, vindicatif, ne sort pas de la vraisemblance historique La bravoure était le type saillant des Scandinaves ; ils affrontaient la mort avec un courage fanatique. Ce courage leur tenait lieu d'honneur, de justice; on le leur inspirait dès l'enfance par une éducation toute martiale ; on exerçait les jcur.es gens aux combats singuliers ; lorsqu'ils pouvaient porter les armes, ils étaient agrégés à l'association politique et militaire. Aussi prenaicnt-iis la mort en moquerie ; Saxon le Grammairien, en parlant d'un duel, dit que l'un des combattants tomba, rit et mourut. Toutes leurs actions sont dominées par l'esprit chevaleresque, et en terminant cette note, nous ne pouvons nous empêcher de citer l'ode célèbre du roi Harald le Taillant, pour donner une idée des sentiments de chevalerie qui animaient ces farouches guerriers du >'ord : « Je me suis battu à coups d'épée avec les peuples duDronlheim, s'écrie le héros norwégien ; ils avaient des troupes supérieures en nombre ; ce fut un terrible combat; je laissai leur jeune roi mort sur le champ de bataille : cependant une fille de Russie me méprise î —Je sais faire un grand nombre d'exercices, je combats vaillamment ; je me tiens ferme sur un cheval ; je suis accoutumé à nager ; je sais courir sur la glace ; je lance le javelot; je m'entends à ramer : et cependant une fille de Russie me méprise 1 —Peut-elle nier, celte jeune fille, que ce jour où, posté près de la ville dans le pays du midi, je livrai un combat, je ne me sois servi courageusement de mes armes, et que je n'aie laissé de glorieux monuments de mes exploits? et cependant elle me méprise!» {To^ffxs, Histor. Norwegiœ.l. 2. — Bar- TaoLix, Causœ mortis contemptœ à Danis, lib. 1, cap. 10.)

(3) Les Chroniques nomment deux personnages du nom de Renaud, qui faisaient partie de la première croisade. L'un, Renaud II, comte de Bourgogne, mourut au siège d'.'iUtioche ; sa vie est sans éclat. L'autre est un capitaine d'origine italienne, mais assurément ce n'est pas lui que le Tasse a voulu désigner. Ce Renaud trahit l'armée des Croisés, et renia sa foi en 1097 ; Robert le moine, seul, en parle, et c'est avec indignation : « Lorsque lermitc Pierre arriva avec les siens à Constantinople, il y trouva rassemblés beaucoup de Lombards et d'autres gens de pays divers et éloignés; ces hommes n'avaient pas un prince cap.able et prudent à leur télc, ils faisaient des choses rèpréhensibles, détruisaient les églises et les palais des villes, emportaient ce qu'ils y trouvaient, arrachaient les plombs de la couverture des temples, et les vendaient aux Grecs, de quoi l'empereur Alexis fut violemment irrité, et leur ordonna de partir. Ayant donc été plus loin, ils élurent un chef, cl mirent à leur

NOTES DU CHANT V. lU

tête un certain Renaud; après avoir erré trois jours ils s'avancèrent au delà de la ville de Nicée. Ils arrivèrent à un château nomme Exerogorgo (Anne Comnéne le nomme Xérigordon), où il n'y avait personne. Les Turcs s'en étaient éloignés par crainte des Francs; mais ils reparurent bientôt en grande multitude. Ils se jetèrent sur Renaud et sur sa troupe sans hésiter, et tuèrent beaucoup d'entre eux. Que dirais-je de plus? les Chrétiens se virent privés d'eau; la mort seule venait à leur secours. Alors leur chef, Renaud, fit secrètement alliance avec les Turcs, aimant mieux conserver une vie temporelle que de mourir pour le Christ. Il rangea ses troupes et feignit de sortir pour aller combattre les ennemis ; mais aussitôt qu'il fut sorti il déserta vers eux avec beaucoup d'autres. Las, hélas! chevalier peureux, s'écrie le bon chroniqueur, qui combattit si lâchement et si mollement pour le royaume de Dieu, qui, sain de corps et bien armé, renonça à la foi du Christ; à bon droit mérita-t-il de voir s'évanouir pour lui la gloire du séjour céleste, et tomba en partage à la légion diabolique. » (Roh. monach., lih. 1.)

Ainsi, on ne peut croire que le poétique Renaud du Tasse, cette âme impétueuse, ce caractère fier et hardi, ait été emprunté au Renaud des Chroniques, type de la lâcheté et de la trahison. Le héros du poëte est encore un souvenir des romans de chevalerie, de Renaud de Montauban, issu de la race d'Aymon, de la grande famille méridionale, l'ennemi implacable de la race allemande représentée par Ganelon de Mayence. Le Tasse met en présence de Renaud l'Italien, le Norwégien Gcrnand ; tous deux adversaires, ils ont l'épée au poing. C'est ici le symbole de la lutte incessante de la race du Nord contre la race du Midi, lutte éternelle qui ne doit finir qu'avec le monde.

(4) Lorsque le Tasse parle des Génois et des approvisionnements qu'ils apportaient aux Croisés, il est dans la vérité historique. Gènes, l'émule de Venise, était déjà florissante lorsque Magon, dans la quatorzième année de la deuxième guerre punique (205 av. J.-C), parut avec son armée dans les mers de la Ligurie. Il serait difficile de dire les vicissitudes qu'éprouva cette ville du temps des invasions des Barbares; si l'on voulait rapporter les opinions des historiens modernes d'Italie, on donnerait une fable plutôt qu'une histoire. Le CalTaro, qui a écrit au xiii" siècle les Annales de Gênes^ les commence à la fin du XI*" siècle, époque de la première croisade. Les Génois ne prirent qu'une faible part militaire aux expéditions chrétiennes ; mais leurs flottes, chargées de vivres, suivaient le mouvement des Croisés, et établissaient des comptoirs là où ces Croisés eux-mêmes fondaient leur puissance belliqueuse. Tout le commerce se faisait alors par Gènes, Venise, Marseille, Pise, Amalfî, brillantes cités ; les marins de la Méditerranée se rendaient en Egypte, en Palestine, où presque toutes ces nations s'étaient fait assurer des comptoirs.

Les petites républiques d'Italie faisaient d'immenses bénéfices par leurs conventions avec les Croisés; en échange des vivres, elles obtenaient non-seulement le peu d'argent que les barons et les chevaliers portaient avec eux, mais encore des privilèges de commerce dans les

JÉRUS-iLEM DELIVREE.

villes de la Syrie. C'est de celle époque des croisades que date rétablissement de la plupart des consulats, grande institution protectrice des intérêts commerciaux. Les Génois avaient équipé pour le siège de Jérusalem une flotte de vingt-huit galères et de six vaisseaux; Godefroi fut si content de leurs services, qu'il leur accorda le tiers des places conquises. Nous trouvons, à l'époque de la première croisade, un traité fait entre les Génois et les princes du royaume de Jérusalem ; en voici quelques articles, il est curieux de connaître les clauses principales de ces conventions : « C'est à savoir, qu'en toutes les villes et cités qui sont sous la domination et puissance du roi de Jérusalem et de ceux qui lui succéderont, iceux Génois aient leur église, leur place entière, étuves et four à ban, pour les posséder de droit héréditaire, à perpétuité, exempts et affranchis de toute exaction. — Qu'ils aient même autant de droits et propriétés en la ville de Jérusalem, que le roi a coutume avoir. — Que si iceux Gémis veulent faire en leur rue, four, moulin, étuves, et avoir mesurage, aunage, jaujage, pour mesurer vin, huile et miel, il leur sera libre, comme aussi de cuire, moudre et étuver ce qu'il leur plaira. — Davantage, les Génois, pour quelque cause que ce soit, ne seront tenus aucunement de payer péages, pontenage, chaussées, ou autre subside ou imposition quelconque, pour entrée ni sortie des villes, pour achat ni vendition, pour ouvrages ni séjour qu'ils pourraient faire èsdites villes. » Nous lisons aussi, dans les statuts de Marseille, diverses clauses relatives aux voyages des Croisés en Palestine ; tout capitaine de navires devait recevoir à son bord, sans rétribution, un certain nombre de pèlerins : aucun de ces braves hommes de mer ne se fvit refusé à cet acte de pieux désintéressement.

sB.t'rminic bans U\ cÇamPrc î^t? (S(c»nnE)c,

(chant VI.)

CHA]«T Vf.

Un plus doux espoir console et rassure les assièges : Jérusalem est pourvue de vivres abondants, l'obscurité des nuits favorise l'entrée de nouvelles ressources. Les murs de la cité, du côté de l'orient, sont munis d'armes et d'instruments de guerre ; leur hauteur, leur solidité, leur épaisseur, semblent défier tous les efforts (i). Aladin fait exhausser les remparts, fortifier les tours, soit que le ciel brille de la clarté du soleil, soit que ses feux pâlissent avec la lune et les étoiles ; les ouvriers se lassent, se fatiguent à fabriquer des armures. Au milieu de ces préparatifs, l'impétueux Argant aborde le roi, et lui parle ainsi :

« Prisonniers dans ces murailles, nous feras-tu lonoftemps encore éprouver les lenteurs d'un siège honteux ? J'entends gémir les enclumes, j'entends le bruit des casques, des boucliers, des cuirasses (2). A quel usage les réserves-tu ? Ces brigands parcourent à leur gié les champs et les bourgs, et aucun de nous ne les réprime, et nos

trompettes ne les arrachent point au sommeil. Rien ne trouble leurs repas, rien ne dérange leurs joyeux festins; ils passent de longues journées, de longues nuits, en paix et en sûreté. Pressés parla faim, par la disette, nous serons obligés de nous soumettre comme des vaincus, ou de mourir ici comme des lâches, si le secours d'Egypte se fait at tendre. Quant à moi, je ne veux pas qu'une mort ignoble enveloppe mes jours dans un obscur oubli ; je ne veux pas que demain le soleil naissant me retrouve entre ces portes. Le sort disposera de ma vie selon les décrets d'en haut * : je dois faire agir mon épée, et ne pas tomber sans gloire et sans vengeance. Si ton \4eux courage n'est pas tout à fait éteint, je pourrais espérer, non plus de mourir avec honneur dans les combats, mais d'en sortir "v4vant et victorieux. Allons ensemble affronter l'ennemi et notre destinée; souvent, dans les périls, les conseils les plus hardis sont les meilleurs. Si tu n'as pas confiance dans laudace extrême, si tu noses sortir avec tes courageux escadrons, ordonne, et deux guerriers termineront ce grand litige. Afin que le capitaine des Francs accepte volontiers notre défi, il choisira les armes; il fixera, d'après son plaisir, les conditions du combat. IMon rival, quelle que soit son intrépidité, s il n a que deux bras et une seule âme, ne me résistera pas : ton droit, défendu par Argant, ne peut périr. Cette main, en dépit du sort et de la fortune, suffit pour te donner la victoire : je teloffre comme un gage; repose-toi sur elle : ton royaume sera sauvé !

— \ aillant jeune homme, répond Aladln, je suis appesanti par la vieillesse, cependant mon bras manie encore le fer; mon âme n'est point assez timide, assez vile, pour préférer une fin ignominieuse à une mort ilhistre, magnanime. Loin de moi tant dinfamielTu m'annonces une disette dans la cité; je ne la redoute pas. Voici un

Le T.içse est ici dan»; la \erite de-; rroyances mu?ulniants sur la faîalilc. C'est aussi le Dieu le veult des Croisés.

projet, inconnu de tous: je vais te le révéler. Soliman de Nicée, voulant se venger des offenses qu'il a reçues, a rassemblé, des extrémités de la Libye, les troupes errantes des Arabes; il espère surprendre l'ennemi dans l'obscurité, et nous donner des vivres et des secours. Bientôt il sera ici. L'aspect de nos villes opprimées, dans la servitude, ne doit pas nous inquiéter; il faut conserver avant tout mon royal manteau, ma royale demeure *. Modère ton courage, ton ardeur excessive ; attends une occasion favorable à ta gloire et à ma vengeance! y>

Le fier Sarrasin s'indigne au nom de Soliman ; autrefois il fut son émule. Argant éprouve une douleur amère en voyant toute la confiance du roi placée dans ce rival : « Tu feras à ton gré, seigneur, réplique-t-il, ou la paix ou la guerre : je ne dirai plus rien à ce sujet. Temporise, attends Soliman; confie la défense de ton royaume à celui qui perdit le sien! \ienne donc auprès de toi ce libérateur du peuple païen (3), ce messager céleste. Moi, je compte sur mes propres forces : cette main me rendra libre! Maintenant tout repose, permets que je descende pour guerroyer dans la plaine. Je n irai point comme ton cliampion; simple volontaire, je défierai les Francs à un combat singulier (4).

— Tu devrais réserver ta colère et ton épée pour un meilleur usage, répond Aladin. Toutefois, s'il te plaît d'attaquer un guerrier ennemi, je ne m'y refuse pas. — Va trouver les Francs, dit aussitôt Argant à un héraut, et en présence de toute l'armée, fais connaître mes projets au capitaine. Dis lui : Un cavalier prend à mépris d'être caché dans l'enceinte des murs, il brûle de manifester sa puis-

* Le poëte parle du royal manteau, de la royale demeure d'Aladîn, comme sMI s'agissait d'un monarque. Nous avons dit le nom de l'e'mir qui commandait à Jérusalem -, ce n'e'tait qu'un chef militaire, puissant à la ve'rilé, car les émirs prétendent descendre de Mahomet, et portent tous le turban vert. Le mot Brj; ne se rencontre pas une seule fois dans les Chroniques; nu trouve aînirald(f>, on r aJiiiiiid, eu vieux !ar.'rr>2;e de France.

sance par les armes. Pour prouver sa valeur, il est prêt à se rendre à un duel dans la plaine, entre la ville et le camp ; il dëfie celui des Francs le plus confiant en son courage. ZNon-seulement il est disposé à combattre contre un ou deux; mais après un troisième, il en accepte un quatrième, \\n cinquième, de race vulgaire ou noble. Ce cavalier veut un sauf-conduit, et, d'après les lois de la guerre, le vaincu sera le serf du vainqueur. » Tel est son message ; le béraut se revêt aussitôt de sa cotte d'armes où l'or se mêle à la pourpre.

Il arrive en présence de Godefroi et des chefs : « Seigneurs, dit-il, est-il permis à un envoyé de s'exprimer librement devant vous ? — Parle sans crainte, répond le capitaine; expose ton message (5). — On va voir, ajoute le liéraut, si ma haute mission inspire la joie ou la terreur. » Puis avec des paroles magnifiques, altières, il dénonce le défi. Cette fière troupe frémit d'indignation : « Ton cavalier entreprend une rude tâche, réplique le pieux Bouillon ; il pourra s'en repentir : je ne crois pas nécessaire qu un cinquième adversaire se présente. Qu'il vienne : je lui offre un champ de bataille libre ; il y trouvera protection et sûreté. Un de mes champions combattra contre lui sans avantage : je le jure. « Le liéraut reprend à l'instant le chemin qu'il avait d'abord parcouru j il s'arrête, c'est pour donner réponse au Circassien.

« Arme-toi, puissant seigneur, s'écrie-t-il; les Chrétiens ont accepté le défi. Les plus intrépides guerriers, aussi bien que les moins courageux, désirent se mesurer avec toi. J'ai Yi: mille regards menaçants, mille bras prêts à saisir le fer. Leur chef te promet un lieu assuré. « Soudain Argant, impatient de descendre dans la plaine, demande son armure. Le roi dit alors à Clorinde : « Il n'est pas juste, quand ce guerrier s'en va, que tu restes ici ; choisis un millier de nos gens pour l'accompagner et le défendre. Seul il se présentera au combat ; tu placeras ta troupe à quelques pas de lui. »

Les soldats ont pris leurs armes ; ils sortent de la ville. Argant les précède, à cheval, couvert de son armure accoutumée. Entre les remparts et le camp se déploie un vaste terrain, sans hauteur, sans inégalités j il semble fait à dessein pour servir de Champ -de -Mars. Là, le féroce Argant descend seul; là, il s'arrête à la vue de l'ennemi. Son grand cœur, sa grande taille, sa grande force, rendent son aspect superbe, formidable. Tel Phlègre vit Encelade ; tel se montra dans le vallon le géant philistin. Les Francs le regardent sans crainte : ils ne savent pas la puissance de son bras.

Le pieux Godefroi n'a pas encore désigné celui qui doit combattre ; tous les regards sont fixés sur Tancrède ; la voix unanime du camp le désigne comme le plus brave. Une bruyante rumem- se fait entendre, et le capitaine approuve d'un coup d'oeil. Le choix du sage Bouillon n'est plus un secret : « Va, dit-il à Tancrède ; sors du camp, et réprime la fureur de ce félon. ^> Tancrède, fier d'être le champion d'une telle entreprise, fait éclater sa joie et son audace ; il demande son coursier, son casque, et, suivi de plusieurs guerriers, il s'éloigne des redoutes (6).

Tancrède n'a pas encore atteint le vaste champ de bataille où l'attend le Circassien, et déjà Clorinde, la puissante guerrière, offre à sa vue son aspect gracieux et étranger. Sa cotte d'armes est plus blanche que la neige au sommet des Alpes; la visière de son casque relevée montre au loin sa belle figure. Tancrède ne regarde plus Argant qui élève au ciel son redoutable front ; il s'avance à pas lents sur son coursier, l'œil attaché sur la colline où est Clorinde. Puis, il s'arrête immobile : on dirait un rocher. Sous des dehors de glace, il cache un cœur brûlant; les batailles ne semblent plus lui sourire.

Personne ne se dispose à se mesurer avec Argant : « Je suis venu pour combattre, s'écrie-t-il ; lequel devons osera s'avancer et lutter contre moi? » Tancrède, étonné, stupéfait, n'entend rien. Othon alors pousse son cheval en

Il8 JÈRI SALEM DÉLIVRÉE.

avant, et le premier il entre dans 1 arène. Un a if désir de combattre le païen animait depuis longtemps Othon; il avait cédé cet honneur à Tancrède, et n'était sorti du camp que pour Taccompagner. En voyant le guerrier, livré à d'autres pensers, ne plus songer au combat, le jeune Othon, impatient, audacieux, saisit promptement l'occasion qui lui est offerte. Rapide comme le tigie ou le léopard dans les déserts, il fond sur le Sarrasin ; de son côté, celui-ci met sa forte lance en arrêt. L'ardeur de Tancrède se réveille aussitôt : ^ Demeure, s'écrie-t-il,le combat m'appartient. >> Otlion ne pouvait plus reculer.

Tancrède s'arrête; il est rouge de dépit et de colère. C est pour lui chose honteuse qu un autre l'ait prévenu dans la lutte. Déjà le jeune et brave Othon, au milieu de sa course, a frappé le casque du Sarrasin. Argant s'élance sui' lui, le fer nu; il brise son bouclier, fend sa cuirasse. Le chrétien tombe ; ce rude coup Ta désarçonné. Le païen, plus fort, plus robuste, ne fléchit pas; d'un ton superbe et déd:iigneux, il insulte à son ennemi : « Avoue-toi vaincu, lui crie-t-il; il suffit à ta gloire d'avoir combattu contre mol. — Xon. réplique Othon, les Francs ne déposent pas ainsi leurs armes et leur courage. Un autre justifiera ma chute ; moi, je veux la venger ou mourir. « Semblable à Alecto, à Méduse, le Circassien frémit ; sa bouche jette des flammes : « Connais maintenant ma valeur, s"écrie-t-il, puisque tu dédaignes ma courtoisie. «

A ces mots, il pique son courtier; il oublie tous les devoirs de 1 honneur chevaleresque. Le Franc évite la rencontre, se détourne, et frappe Argant au côté droit. La plaie est grave, cruelle ; le fer en revient tout sanglant. Inutile avantage : cette blessure n'affaiblit pas les forces du païen, elle accroît sa fureur et sa colère. Argant arrête son cheval, le ramène en arrière, avec rapidité. Othon s'en aperçoit à peine; il est atteint d un choc vloleni, imprévu; ses jambes fléchissent, sa respiration s'affaiblit ; la pâleur au vidage, il tombe palpitant sur la terre. Féroce dans sa

rage, Argant lance son cheval sur la poitrine Ju vaincu: « Tout superbe, s ëcrie-t-il, périra comme celui qui gît sous mes pieds! )> Alors l'invincible Tancrède ne balance plus ; cette action barbare 1 indigne; il veut effacer sa faute par tout l'éclat de sa valeur.

11 s'avance en criant: << Ame vile, tu portes Finfamie, même dans la victoire. Quels titres de louanges, d'honneurs, attends-tu d un acte aussi discourtois, aussi cou- ])able (7) ? Tu dois avoir été nourri chez les brigands de l'Arabie, ou dans toute autre troupe aussi sauvage. Fuis la lumière; va dans les forêts, à travers les montagnes, exercer ta cruauté sur les bêtes fauves. » Le païen, peu accoutumé à l'outrage, se inord les lèvres, écume de rage. 11 A eut répondre; sa bouche rend un son confus, sembl;ij)le au rugissement d'un taureau, ou tel que la foudre quand elle déchire avec violence la nue où elle est captive. Chaque mot d' Argant est un tonnerre qui sort de sa poitrine en feu.

Ces terribles menaces irritent l'oroueil et la colère des deux, champions ; l'un et l'autre, avec vitesse, s'éloignent pour prendre leur essor. O JMuse, redouble ma voix ; inspire-moi une fmeur égale à celle des combattants; fais que mes vers ne soient pas indignes de leur vaillance : le bruit de leurs armes doit se reproduire dans mes chants.

Les deux guerriers mettent leurs lances noueuses en arrêt. La course légère, le vol rapide, ne peuvent se comparer à la furie de Tancrède et d' Argant; leurs fers se brisent sur leurs casques, et répandent dans 1 air mille étincelles. Le retentissement seul de ce rude choc ébranle la terre immobile, agite les montagnes. Ni la fureur, ni l'impétuosité de l'attaque, ne ploient leur front superbe; leurs chevaux se heurtent, s'abattent, et ne peuvent plus se relever. Alors, ces grands maîtres dans les batailles se débarrassent de leurs étriers, tirent leurs épées et combattent pied à terre.

(Chacun d'eux avec adresse règle ses mouvements, ses

regards, ses pas, sur ceux de sou adversaire; varie ses poses; avauce, recule, ftiut de céder; lendroil qui ne parait pas menacé est le premier atteint ; puis tous deux se découvrent, et tentent de tromper l'art par 1 art. Tancrède, mal défendu par son épée et son bouclier, présente le flanc au païen. Celui-ci coiut le frapper, et laisse son côté gauche à nu. Soudain Tancrède repousse le fer de son ennemi; du même coup il le blesse; puis il s'éloigne, et se remet en garde. Le féroce Gircassien, souillé de son propre sang, frémit avec horreur. Transporté de rage, l'épée haute, ses cris redoublent ; il s'avance pour frapper, et lui-même est frappé par Tancrède entre l'épaule et le bras *.

Tel, dans les forêts, un ours blessé entre en furie, et se précipite sur les armes, affronte les périls et la mort ; tel 1 indomptable Argant, joignant une double plaie à une double honte, appelle la vengeance et méprise les dangers. A un courage téméraire, il unit une force extrême, une infatigable ardeur; le mouvement de son fer est impétueux : la terre en tremble, l'air en étincelle. Tancrède ne peut ni attaquer ni se défendre; il respire à peine, et cherche à se garantir des efforts rapides d' Argant. Ramassé sous ses armes, il attend la fin de cette tempête de terribles coups; il se tient à l'écart. Le fier païen ne failli il pas. Alors Tancrède s abandonne à sa colère; il pousse son épée avec violence. La raison et l'art sont domptés par la rage : elle donne des forces et les accroît. Aucun coup ne tombe en vain; le fer perce, déchire. Les armes couvrent la terre; le sang découle sur les armes et se mêli' à la sueur. Les épées brillent comme l'éclair, éclatant comme le tonnerre, frappent comme la foudre.

Les deux peuples, incertains, interdits, contemplent ce spectacle atroce. Partagés entre la crainte et l'espérancr.

Evidemment le poëte a emprunté à V Iliade, aux romans de chevalerie 5uilouf, les formes du combat qu'il raconte; c'est tout a la fois un souvenir d'Homère et la traduction en beaux vers des paroles des vieux romanciers.

le regard fixé tour à tour sur ce qui peut nuire ou être utile, ils attendent Tissue de la lutte ^ on ne voit aucun geste, on n'entend aucun murmure; tous restent muets, immobiles; leur âme seule est agitée. Tancrède et Argant étaient épuisés : peut-être auraient-ils trouvé une mort prématurée en combattant encore; mais la nuit devient obscure, elle cache les objets les plus rapprochés. Des deux côtés un héraut s'avance pour séparer les adversaires. Le Franc se nomme Aridée; l'autre est Pindore, homme sage, prudent, qui avait porté le défi du Gircassien.

Ils étendent leurs sceptres pacifiques entre les épées des combattants, avec cette assurance que donne l'antique loi des nations : « 0 guerriers, s'écrie Pindore, vous possédez la même valeur, la même gloire. Cessez le combat; n'empiétez pas sur les droits et le repos de la nuit. Quand le soleil brille sui- la terre, il est bien de travailler; avec la nuit, tout ce qui respire doit être en paix. Des cœurs généreux dédaignent les exploits nocturnes. — L'obscurité des ombres ne me fera point abandonner la bataille, répond Argant. Sans doute je préférerais avoir le jour à témoin, si le Franc jure qu'il reviendra. — Et toi, ajoute Tancrède, promets aussi de reparaître, et d'amener ton prisonnier ; à cette condition je remets à un autre temps la fin de notre querelle. » Tous deux ils jurent. Les hérauts chargés de fixer un délai, voulant donner aux champions le temps de guérir leurs blessures, assignèrent le matin du sixième jour.

Cet horrible combat laisse au cœur des Sarrasins et des Fidèles une impression durable de surprise et d'effroi. On parle de la valeur, de l'audace de chaque guerrier; le vulgaire, divisé d'opinions, ne sait lequel des deux il doit préférer. Il attend avec anxiété le dénoûment de ce cruel débat; la fureur triomphera-t-elle du courage, ou bien l'audace cédera-t-elle à la bravoure ? Plus que tout autre, la belle Herminie est soucieuse, tourmentée ; elle voit dépendre la meilleure partie d'elle-même, des arrêts incertains de Mars.

Herniiuie était lille du roi Cassan *, autrefois chef dans Antioche; api es la prise de ce roTaiime, elle devint captive du chrétien vainqueur. Tancrède se montra humain envers elle, et sous sa puissance elle n'éprouva aucune injure; au milieu des ruines de sa patrie, elle fut honorée comme une reine. Ce noble chevalier lui fit don de la liberté, il lui laissa ses diamants, son or, tout ce qu'elle avait de précieux. Herminie, voyant une àme royale jointe à un gracieux visage, fut prise par l'amour dans les Uens les plus forts qu'il ait jamais tissus. Le corps recouvra la liberté; le cœur fut toujours en servitude. Femme magnanime, elle dut écouter l'honneur : elle abandonna son mailre chéri, sa délicieuse prison. Elle s'éloigna, et vmt avec sa vieille mère chercher asile dans un pays ami.

Le tyran de la Terre-Sainte la recueillit à Jérusalem. Bientôt, enveloppée d'un voile noir, elle pleura la mort de sa mère. La douleur de cette perte, la tristesse de l'exil, ne purent arracher de son cœur le désir amoureux, ni éteindre une étincelle de sa flamme. Elle aime, elle brûle, rini'ortunée; son attente est faible : le feu caché dans son sein se nourrit de souvenir plus encore que d'espérance; mais un incenche secret acquiert de grandes forces. Enfin Tancrède réveille son espoir, en s avançant avec l'armée vers Jérusalem.

L'aspect de tant de nations fières et indomptées épouvante les païens. Herminie calme son visage troublé; elle contemple joyeuse les altières légions. Ses regards avides cherchent laniant chéri parmi cette multitude armée. Souvent ses recherches sont vaines; puis elle le reconnaît: « C est lui, c'est lui-même ! » s écrie-t-elle.

Dans le splendide palais des rois, près des murs, s'élève \n\c tour antique; de son sommet on découvre l'armée des (^hréiiens, la moniagne et la plaine. Là, dès que le soleil

' Le gouverneur liiir (r.Vnlinclie avant la piijc de celle ville par les Cioisé>, «e itommaît .Hhy-Si'an ( fr^re <îii Noir), foyez la noie 4 du chant premier, el n(n observations sur L'zum-Cassan, page \\ .

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