L'ARCHANGE MICHEL AUX ENFERS
guerrière, abandonnant l'infortuné Garniêr, se retourne vers Achille et lui porte un coup d'épée qui l'atteint entre la inique et le cou ; les nerfs et le gosier sont coupés, la tête roule sur la poussière ; déjà le visage est souillé, et, spectacle étrange! le troue reste debout, ferme sur les étriers. Alors, libre du frein, le coursier bondit, se cabre, et paivient à se débarrasser de son hideux fardeau.
Tandis que l'invincible Glorinde enfonce et poursuit les escadrons, Gddippe fait aussi un grand carnage de Sarrasins : femmes toutes deux, elles déploient le même courage et une égale audace ; mais le Destin, qui leur réserve des adversaires plus terribles, ne leur permet pas de se rencontrer et de mesurer leur valeur. Elles se précipitent sur la multitude qui les sépare, et ne peuvent en ouvrir les rangs pressés. L'intrépide Guelfe lève son fer contre Glorinde, s'approche, lui porte un coup de revers et lui ouvre le flanc. La guerrière riposte et le blesse grièvement entre les côtes. Guelfe redouble sans l'atteindre, car le Palestin Osmide se jette à l'improviste entre eux, et ce. coup, qui ne lui était pas destiné, lui partage la tète. Au même instant,
160 LA JÉRUSALEM M.LIN l;l.l..
les Chrétiens environnent leur chef ; la foule des Sarrasins s'accroît, cl le combat devient une mêlée confuse.
Cependant l'Aurore déployait dans les cieux son manteau de pourpre et d'or. I.' fier Argillan, brisant sa cl -;ti-it au hasard les
premières armes qu'il trouve, et veut, pai de nouveaux exploits, répautes. Aiu>i le cheval de bataille s'échappe « 1 « - l'écurie royale où il lui captif; respirant la liberté, il bondit dans la prairie au milieu des troupeaux, près du fleuve et des pâturages qui l'uni vu naître, il secoue sa tête altière ; ses crins flottants se jouent sui • s épaules et -m son col: son pied frappe et lait retentir la lerre; le feu semble sortir de ses naseaux, et ses hennissements remplissent les airs. \<\ paraît Argillan, le regard farouche et enflammé, le visage plein d'intrépidité 1 1 d'orgueil : il court avec légèn té, et son pied rapide s'imprime ii peine sur le sable qu'il effleure.
Il Be précipite au milieu des ennemis, et d'une \"i\ haute, du ton résolu d'un homme « j 1 1 i ne connaît pas l'effroi : \ île écume * I « ■ la terre, s'écrie-t-il, stupides Arabes, d'où vous vient tant d'audai vous attire? Vous ne savez \<>n- servir ni du casque, ni du bouclier, trop lourds pour votre faiblesse; la poitrine nue, le dosa découvert, tremblants et sans défense, vos coups ni frappent que l< - v< nts, et vous cherchez votre salut dans la fuite I il vous faut la nuit et les ténèbres pour l'aci omplissement di vos lâches exploits!... Mais les ombres vont disparaître, et rien ne pourra vous sauver!... Bientôt vous aurez besoin d'autres innés, il»' val< ur et de fermeté. »
Il n'a pas cessé de parler, et déjà Ugazel, qui veut lui répondre, est Frappé à la gorgi -mi Ii - lèvres «lu Sarrasin < xpirenl des sons inarli culés ses yeux expriment une soudaine horreur ; un froid mortel parcourt ses membres il tombe et mord ave< rage 1< ol odieux qui n son cadavre. Saladin, Vgricalte, Muléassem périssent sous le fer d'Aft gillan. D'un seul coup il n d< u\ Aldiazil à la hauti ur >lu flanc.
Il pion .m- le cœur d'Ariadin, le renverse et lui adn s
cruclli - railli ri< s. Le bli ssë, près de midrc I « 1 • rnii i scmpii l< \ paupièn s, app< -mi n - 1 1 ré| ond q ses paroli - liautaim - :
mi que lu sois, lu n'auras pas longti m| - ù i< réjouir de ta victoire cl de m. i mort : le meni si réserva : bi< ntol un bras plus lorl
que !<• tien le jettera • is < otée.
.i Ciel à veillei sui ma <l< slinéi . réplique Argillan avoi
un sourire amer, occupe-toi de mourir, car les chiens et les oiseaux impatients réclament leur proie. »
A ces mots, il le foule aux pieds, et, en arrachant le glaive de son sein, il lui ôte la vie.
Au milieu de cette foule d'archers et d'hommes d'armes est un page du Soudan ; sur .son frais visage, ou brillent toutes les grâces de l'enfance ne paraît point encore le premier duvet de la jeunesse ; les gouttes d'une sueur brûlante qui coulent sur ses joues semblent des perles et des rubis ; la poussière couvre et embellit ses cheveux épars ; une douce fierté relève la beauté de ses traits. Son coursier, d'une éclatante blancheur, comparable aux neiges nouvelles dont s'enveloppe l'Apennin, saute et bondit plus rapide que les vents, plus prompt que l'éclair. 11 brandit une zagaie qu'il tient par le milieu; à son côté pend un cimeterre recourbé, dont le brillant fourreau est tissu d'or et de pourpre avec toute la magnificence de l'Asie. L'aiguillon de la gloire excite son jeune courage : çà et là il porte le désordre parmi les Chrétiens, et nul ne les presse avec plus d'ardeur. Argillan épiele moment favorable pour
le frapper de sa lance au milieu de ses rapides détours. Tout à coup il
alteiol le coursier <!<■ Lesbin el !<• saisi! bH-méme au moment <>ù il cherche à se relever. Alors, malgré ses pri seule défense, le
cruel menace de son glaive ce visage suppliant, le plus bel ouvrage de la nature. On dirai! <|u<- le fer, plus Bensible qu'Argillan, hésite el se détourne : il n'atteint la victime que du plat ' Vain répit! le barbare redouble, et li pointe plus fidèle pénètre à l'endroit même qu'il avait une première fois manqué.
I Soudai) n'est pas l<»iu et tient tête aux troup< - de Godefroi . mats •i h nie des Rangera qui menacent son lavoi i, il quitte 1<- combat où il estengagéel se précipite à travers les rangs qui s'ouvrent devant lui. |in moins il \< ng( r.i Lesbin, >'il n'a pu le sauver I II arrive et voit son chéri étendu sans vie. On dirait une fleur détachée di tige. Ses yeux languissants sont prêts à se fermer, sa belle tète fléchit H s'incline! une vague pâleur, funeste -i;u<' de la mort qui s'approche, rend sa beauté plu- touchante.
Le coeur de marbre du soudan -'< -t attendri, un gémissement se mêle à ses cria de rage. Tu pleures, Soliman, t<>i qui d'un œil s< c a- vu s'écrouler ton empire!... Bientôl il reconnail le fer encore t«>ui dégouttant d'un -.m- h précieux : la sensibilité luit, le- larmes rentrent an fond «I- -a poitrine, -a colère bouillonne et s'allume; il fond sur Ai iill.ui. lève son épée, cl «lu même coup fend le bouclier, l«- casque, la tête cl la gorge : ce coup formidable est digne de sa rage mais sa fu
rcui n'est pas satisfaite, et il foule aux pieds de - soursier le cadavre
livide. Efforts superflus d'une immense douleur, .tes inanimés
ne sont plus qu'une matière insensible! Tel un chien s'acharne sur le i ailloli qui l'a blessé.
Cependant le courroux <l<- Bouillon n'est point impuissant. Mill* I m i -. réunis en un même corps 1 1 habitués à combattre avec ordre, résistent vaillamment aux attaques des Chrétien niera, cou
\(it- de casques, de cuirasses >t de boucliers, endurcis aux fatigues, exercés au méliei des armes el pleins de résolution, -ont les plus vieilles trou] Soliman. Compagnons (idèles de ses destins con-
traircs, ils l'ont suivi dans ses courses errantes au milieu des déserts de l'Arabie. God< h"i tond -m eux il atteint le i> i Corcut .tu \ i-.i. Rostin au Dam . il tranche d'un coup d'épée la tct< di Sélim,et .bat a Rossen les deux bras. Une foule d'autres tombent morts mu blés [andis qu'il charge et repoussi tour à toui les Sarrasins , la Fortune
indécise ne se prononce pour aucun, et les Barbares peuvent encore espérer la victoire. Soudain parait un nuage de poussière qui grossit et et s'approche ; de son sein s'échappent les foudres de la guerre ; puis , des éclairs inattendus brillent et vont étonner les infidèles. Ce sont cinquante guerriers dont les bannières portent la croix d'argent sur un champ de pourpre.
Eussé-jc cent bouches et cent voix, une poitrine de fer et infatigable, je ne pounais dire le nombre de ceux qui tombèrent au premier choc de cet escadron redoutable. L'Arabe périt lâchement ; le Turc, plus intrépide, résiste, se défend et meurt. Partout se répandent l'horreur, la cruauté, le deuil et l'effroi. Partout la mort règne et accomplit de mille manières sa terrible mission ; le sang inonde la terre.
Aladin s'est placé hors des portes sur une colline, avec une partie des siens, pour saisir l'instant et profiter de la victoire. Il peut découvrir la plaine qui s'étend autour de lui et la double bataille engagée entre les deux armées. A la vue des Sarrasins qui fuient pour la plupart, il fait sonner la retraite, et envoie à Cloriude et à Àrgant des ordres pressants pour qu'ils cessent le combat. Le couple intrépide, ivre de sang, aveuglé par la colère, refuse d'abord d'obéir ; mais il cède enfin et s'efforce de ralentir et de régler la fuite désordonnée des soldats. Comment maîtriser et conduire ces lâches troupes que l'épouvante entraîne? C'est une déroute précipitée : les uns jettent leurs boucliers, les autres leurs cimeterres; le fer est un embarras et ne sert plus à leur défense. Entre la ville et le camp est un vallon qui s'élève à l'occident et el s'incline au midi; ils s'y réfugient; un épais tourbillon de poussière les enveloppe et roule vers les murs de Sion. Piaulant qu'ils descendent rapidement la colline, les Chrétiens en font un horrible carnage; mais, sur le sommet, les fuyards trouvent les guerriers d' Aladin prêts à les soutenir. Guelfe ne veut pas commencer une attaque où tous les avantages du terrain seraient polir l'ennemi, et il arrête ses soldats qu'il ne veut point exposer à une perte certaine. Les troupes échappées à ce funeste combat rentrent dans Solime avec Aladin.
Cependant le Soudan a fait tout ce que peut accomplir la force d'un mortel. Baigné de sang et de sueur, la poitrine haletante, les flancs palpitants, il est accablé, épuisé de fatigue ; son bras languissant ne peut plus soutenir le poids de son bouclier; son épée émoussée ne tourne plus qu'avec lenteur, et frappe sans diviser;
Il voit l'impuissance de ses coups, el s^rrête indécis, incertain. Doit-il mourir el se frapper de sa propre main | >< h 1 1- ôteraux ennemis l'honneur de -.1 chute? I»"it-il Burvivreà (a destruction de son armée el sauver -.1 vie?
« Le Destin le veut, s'écrie-t-il enûn; je luirai pour mettre le coui; ble à leur gloire! Que ces inûdèles voient la fuite de Soliman el insufc
tenl de nouveau à son infortu 1 à son exil, pourvu qu à la tète d'au
guerriers il revienne troubler leur paix el renverser leur empire m. il assuré!... Non! (<• n'abandonne point cet espoir, el ma hain< sera
éternelle coi le souvenir de mes affronts! — l'u sein même '!<• la
tombe, je reviendrai, toujours plus irrité el toujours plus implacable, assouvir mes sanglantes vengeani es!... »
Ismen apparaît à Soliman pendant son sommeil, cl le fait entrer dans Jérusalem. — La présence du Soudan ranime le courage du roi de la Palestine. — Godefroi entend l'aveu des fautes des guerriers qui ont suivi Àrmide. — Tous les Chrétiens reconnaissent que Renaud vit encore. — L'ermite Pierre prédit les exploits des descendants de ce héros.
\\4S^^?VJ- andis que le Soudan prononce ces paroles, lin coursier, errant au hasard, passe près de lui; il en saisit la bride qui flotte à l'abandon, et s'élance sur son dos malgré sa lassitude et ses blessures. Son casque, privé d'ornements, n'est plus surmonté du terrible cimier; ses vêtements en lambeaux ne conservent aucun vestige de la magnificence royale. Lorsque le loup vorace, chassé d'une bergerie, cherche en fuyant une retraite dans les forêts, on voit ses vastes flancs regorger de débris; mais, toujours altéré, il promène sur ses lèvres sa langue pendante, et savoure quelques restes sanglants.
Tel parait Soliman; et, après ce long carnage, son ardeur cruelle n'es! point encore assouvie.
Protégé pai h destinée, il échappe à une grêle de flèches qui sifflent autour ili- lui, et évite les épées, les lances el tous les instruments de mort qui l'environnent. A travers des Bentiers inconnus el déserts, il fuit, seul, eu proie ■' mille oragi uses pensées, 1 1 ino rtain de Bes projets. Enfin, il Be décide à se rendre aux lieux où le roi d'Egypte réuni! une puissante armée. Il se propose de lui offrir le Becoursde son bras, et de tenter la fortune dans de nouvelles guem
Cette résolution prise, rien ne l'arrête; il connaît 1;» route, el n'a point besoin de guide pour se diriger vers les grèves sablonneuses de l'antique Gaza. Bientôt la douleur de Bes blessurej se Lut sentir plus vivement bod corps succombe sous la fatigue et la souffrai mais il ne quitte pas ses armes et ne songe point à prendre du repos tant que le jour éclaire Bes pas. Cependant, au moment où la nuit enveloppe l'univers dans un noir linceul, il descend <!<• cheval, bande - - plaies ri cueille les fruits 'l'un palmier. Sa faim apaisée, il m i ou ihc -urh truc ri cherche à réparer -• - forces épuisées. La tête appuyée -m -mi bouclier, il tâche de calmer ses esprits agités. M. h-, à chaque instant, ses souffrances augmentent ; le dépit et la douleur, invisibles vautours, Bemblent déchirer m poitrine H ronger ses entrailles. Puis, quand la nuit plus profonde répand !<• calme dans toute la nature, iblé de lassitude^ il endort ses ennuis et ses chagrins; bos yeux appesantis bc ferment, et un sommeil inquiet, languissant, engourdi! Bes membres. Alors une voix grave et sévère lui fait entendu mots
S liiu.tii ' Soliman I réserve pour des temps plus heureux les douceurs du repos. Ta patrie est esclave; les provinces où tu régnais sont coui bé( - -"u- le joug de l'étranger, el tu dors sui cette terre couverte Jet ossements de tes guerriers I II- te demandent la sépulture, <'t tu es sourd .1 l<ui- prières I Paisiblement endormi dans ces lieux où est la trace ineffaçable de tes affronts, tu attends le retour de lalumièn
Le Soudan s'éveille, lève les yeux et 'Voit un homme accablé sous le fardeau des ans. Le bâton noueux Bur lequel il -'.i|>|>ui« rassure '■! dirige ses pas ■ Qui es-tu, d'où viens-tu, fantôme importun *? B'écrie Soliman avei courroux pourquoi troublesrtu mon court sommeil?... Que t'importent ma honte <\ ma vengeance