‹ La Jérusalem délivréeChapitre 14 sur 19 · CH A. M XI · texte numérisé non relu

CH A. M XI

Hérôtime, ce n'est pas la main d'un mortel qui te guérit, ô Godefroi;

une puissance plus grande veut te sauver! Je reconnais la présence d'un bras céleste: et un ange, je n'en saurais douter, est descendu près de toi. Reprends tes armes, retourne au combat ; rien ne t'arrête ! »

Avide de gloire, le pieux héros a déjà chaussé ses brodequins de couleur pourpre, saisi son bouclier et lace son casque. Déjà il brandit sa longue lance. Suivi de mille guerriers, il sort de l'enceinte du camp et se dirige ver- le champ de bataille. Un nuage de poussière obscurcit le ciel, la terre tremble; les Sarrasins, du haut de leurs murailles, voient de loin son approche : une terreur mortelle parcourt leurs membres et glace leur sang. Trois fois Bouillon élève un cri dans les Cieux. A cette voix altière qu'ils reconnaissent, à ce cri qui réveille leur ardeur, les Chrétiens retrouvent leur audace et marchent de nouveau vers la brèche. Mais déjà Soliman et le Circassien se sont arrêtés au

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milieu desmines, qu'ils défendent avec opiniâtreté conlre les troupes Je Tancrède. Godefroi arrive, a uverl de ses armes . et, d'un air terrible, menaçant, il lance an féroce \rganl une javeline acérée, rapide comme la foudre. Les plus puissantes machines n'imprimèrent jamais ,i des mura ébranlés un plus Formidable choc. Le Circassien, sans s'émouvoir, ;i opposé son bouclier au trail noueux qui siffle <•! traverse les airs. L'acier perce le bouclier, l'épaisse cuirasse ue peut lui résister; toute l'armure brisée B'abreuve «lu sang de l'Infidèle. Maîtrisant h douleur, plein de unie, il arrai hé le dard de sa blessure, h le renvoie ;i Godrefroi : «Tiens, s'écrie-t-il, voilà ton javelot; je !«• rends tes armes. » Ce messager d'injure el de vengeance vole et revole par le même chemin, sans toucher I»- mil marqué. Bouillon s'incline el dérobe sa tète au redoutable Fer le Bdèle Sigier i si atteint à la mais, en expirant pour son maître, il quitte Bans regret le séjour de la lumière. Presque au même instant, mie pierre lancée par Soliman Frappe le chef des Normands; le chevalier tourne, s'agite bous le Ber qui !«■ déchire, puis tombe en roulant comme un disque. Uors Godef r<>i s'abandonne à son courroux. Pour châtier ces oFTenses, il tire son glaiv< , ni;i\it les ruines amoncelées el va de plus près chercher IVniiriiii. Tandis que mille exploits merveilleux signalent sa présence, \> ut lui répond par des coups non moins terribles el meurtriers.

Cependant, la nuil se répand dansles Cieux; elle déploie ses noires ailes el remplit l'univers d'une ténébreuse horreur. Les ombres f;i\orablesau repos suspendent enfin ces affreux massacres el ces mortelles liaines. Godefroi Fail cesser l'attaque el ordonne la retraite, linsi se termine celte sanglante journée.

Mais, .i\;int de quitter le champ de bataille, Bouillon fail enlever les blessés, Les machinei de guerre on I échappe i la Fureur des ennemis, el la tour immense, cause première de la terreur des Sarrasins, eal sauvée. (|n la ramène au camp, toute meurtrie il'- coups qu'elle i reçus, mais préservée du péril U- \>\u* imminent. Déjà elle esl à l'abri dans im h n sûr, quand, semblable au vaisseau <|ni, vainqueur <!<• I.i tempête el des écueils, vogue à pleines voiles sur les Ilots irrités et vient, •! la vue du port, se briser contre un écueil el sur h grève, ou

pareille en au coursier qui, après avoir Franchi de périlleuses

roules, bronche »•! lomlx sur le seuil de son asile; telle l'énorn chine |>encbe toul à coup< Du côté où ell< a été !<■ plus exposé* aux

coups des assiégés, deux de ses roues affaiblies se brisent. Kilo demeure immobile comme une ruine suspendue au milieu du chemin. Aussitôt les soldats qui la poussent s'efforcent de la maintenir debout en l'appuyant sur de longues poutres, jusqu'à ce que des bras plus habiles raient réparée.

Godefroi ordonne qu'on la rétablisse avant le lever de l'Aurore. Des gardes placés à l'entour en protègent les abords, et les assiégés peuvent, du haut de leurs murailles, entendre aisément le bruit des marteaux et la voix i\v^ travailleurs, dont mille flambeaux allumes éclairent et trahissent les ouvrages.

Clorindc apprend d'un serviteur fidèle l'histoire de

sa naissance. — Elle se rend au camp des Chrétiens pour y tenter une entreprise hardie qui la conduit à sa perte. — Elle rencontre Tancrêde, qui la blesse mortellement; mais, avant d'expirer, elle reçoit le baptême des mains de son amant. — Argant jure de tirer une vengeance terrible de ce meurtre.

ien que la nuit soit déjà profonde, les Chrétiens, après tant de fatigues, ne se livrent point encore au sommeil. Us veillent à la garde des travailleurs et des ouvrages.

Les assiégés, de leur côté, raffermissent les remparts chancelants et réparent les brèches. On prend soin des blessés. Enfin, les plaies pansées; déjà quelques-uns des travaux sont achevés, les autres languissent; bientôt l'ombre, plus épaisse et plus silencieuse, invite au repos. Mais l'ardente Clorinde résiste à ses douceurs. Avide de combats, affamée de gloire, elle presse ceux dont l'activité s'éteint. Le Circassien l'accompagne :

« En cette grande journée, se dit- elle, le roi des Turcs et l'intré-

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pide Argant ont accompli des actions merveilleuses et inouïes. Seuls, Re Boni sortis de Solime pour enfoncer Les bataillons ennemis el détruire les machines de guerre. Moi,etc'es1 l'unique exploil dont je puisse me vanter, j'ai lancé ;i\<-'- succès quelqui - Qèches, ni;ii- «lu haut dune tour, abritée par des murailles, loin «lu combat. Voilà donc tout ce qu'il m'est permis d'oser! Que ne vais-je signaler ma valeui contre Les animaui sauvages, et les frapper aussi de mes traits et «!<■ mes javelots sur les monts el dans Les Forêts ! Pourquoi laisser une femme timide au milieu de tous ces héros? Ah! indigne que je suis de partager leurs périls, j'irai reprendre les habits de mon sexe et me renfermer dans mu' çellulel »

Telles >«»ni Les pensées qui L'agitent : enfin, une entreprise audacieuse Lui sourit : eUe veut l'exécuter; et, se retournant vers Argant: « Je sens maintenant, lui dit-elle, quelque chose <!»■ hardi el <l extraordinaire pénétrer dans mon âme. C'est l'inspiration de Dieu, ou bien l'impatience humaine, qui Be fait un Dieu de son désirl Vois ces feus aUumés au dehors <lu camp <lr- Chrétiens. C'est Là que je veux aller, le fer d'une main et la flamme de L'autre, brûler leur formidable tour! Advienne que pourra^ il foui que ce projet s'accomplisse I Mais -i le Destin B'oppose à mon retour, si la retraite m'est fermée, j< commande ;i tes -oins mes -ni \;uit« - el cet ami fidèle * j n i eut pour moi la tendresse d'un père ; que ces infortunées, que ce vieillard accablé du poids des ins, soienl pajr tes soins reconduits en I crypte ! Cet sete sont dignes de pitié ; aussi, seigneur, c'est au nom de notre Dieu que je te prie de remplir ma volonté dernièn .

mi est interdit, mais il sent la gloire enfoncer dans son cœur le même aiguillon : n lu irais au-devant du péril, réplique-t- il, el tu me laisserais oublié parmi ces guerriers vulgaires! tranquille derrière ces mure, je pourrait à loisir [contempler la fumée el les flammes» de l'incendie I Non '. non ' si j'ai partagé jusqu'ici tes dangers, je veux encon le suivre à ta victoire ou à la mort. Comme t"i je méprise le trépas, el i< . rois qu'il Ht beau d'é< hangi r la vie contre l'honneur. — Fa sortie téméraire en est une preuve étemelle ; mais, moi, je ne suis qu'une femme, el ma perte ne peul causeï un grand dommagi ■* cette cité que 1 1 nul Jeu i tant d'alarmes. Si lu péris ah I puisse le Ciel écarter » e pré* sagi . qui défendra les remparts? En vain, reprend argent, tu veui opposer de lin"!.- mi-mu- .i inflexible détermination; si tu

me guides, je suivrai tes pas ; si lu me refuses, je pars le premier! »

D'un commun accord il se rendent vers AJadin, qui les reçoil au milieu de ses plus braves chefs el de ses sages conseillers : « Seigneur, lui dit Clorinde, daigne écouter et approuver nos desseins. Argant (el ses promesses ne seront point stériles) t'offre d'aller brider cette tour qui nous menace. Je suis prête à raccompagner, et nous n'attendons pour partir que l'instant où nos ennemis, accablés de fatigue, céderont à un lourd sommeil. »

Aladin lève les mains au ciel, et des larmes de joie mouillent les rides de son visage : « Sois béni, s'écrie-t-il, ù Dieu qui abaisses tes regards sur tes serviteurs et veilles au salut de mon empire! Non, cette cité qui a de si courageux défenseurs ne tombera pas encore!... Mais vous, couple généreux, quels honneurs, quels dons pourraient paver vos services ? Que la Renommée immortalise vos noms et remplisse l'univers du bruit de vos exploits. Une si grande action sera votre récompense, et la moitié de mon royaume ne pourrait que faiblement m'acquitter. » Ainsi parle le vieux monarque, et il les presse tour à tour contre son cœur

Soliman les voit, et ne dissimule plus la noble jalousie qui l'anime . « Ce n'est point en vain que j'ai pris les armes, s'écrie-t-il; je veux marcher avec vous, ou du moins vous suivre de près. — Eh quoi! dit Clorinde, nous irions tous à cette attaque ! Si tu viens, qui restera dans Solime? » Argant est. sur le point de répondre au Soudan par un refus altier : mais Aladin ne lui en laisse pas le temps; et, s'adressanl à Soliman : « Magnanime guerrier, lui dit-il, tu montres toujours la même vaillance. Toujours infatigable dans les combats, jamais le péril ne peut t'étonner. Je sais qu'en sortant de ces murs tu accompliras des hauts faits dignes de ton bras ; mais il ne me parait pas convenable que vous vous éloigniez tous à la fois, laissant, cette ville privée de ses meilleurs défenseurs. Je ne consentirais pas au départ d'Argant et de Clorinde, dont le sang m'est si précieux, si l'entreprise était moins utile et pouvait réussir avec l'aide d'autres guerriers. Puisque cette tour maudite est environnée d'une garde vigilante qui en protège toutes les approches, il serait impossible à une faible troupe de l'attaquer avec succès, et il serait imprudent de faire sortir un grand nombre de nos soldats. Laissons donc l'honneur du succès à ce couple intrépide qui s'offre de lui-même et a déjà plus d'une fois bravé de

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semblables hasards ; eux seuls reronl plus nue mill<- guerriers. El loi, seigneur, Ion rang te prescrit de rester dans la ville; el quand Arga il ri Clorinde reviendront victorieux, apf es avoir allumé l'incendie, cai je ne doute pas du succès, tu voleras à l< ur w cours el tu les arracheras ;ni\ coups <l<- l'ennemi acharné à les poursuivre.»

Il dit, el Soliman, silencieux el triste, se soumet ;"i ses cons< il-. Ismen ajoute alors : « Attendez, pour sortir, une heure plus avancée. Dans quelques instants, une partie des sentinelles s'abandonnera au sommeil* .!<■ vais préparer une composition incendiaire < j i ■ ï s'attachera ,'i la tour h la dévorera. » Cel ;i\i- esl adopté. Clorinde el Irgant se retirent el attendenl le moment propice.

La guerrière quitte ses vêtements d'un tissu argenté, son casque ctincelanl et Bes armes brillantes; et, pour mieux cacher son approche ,i l'ennemi, ••II'1 choisit un casque sans panache el une armure noire. Funeste présage ! Auprès d'elle est l'eunuque ^rscs, qui veilla sur -mi

m 1 1 |>i il -mu «!.■ -nu eut,!! s pas, il la

suivi I partout. En la voyanl i d'ar re, il devine les périls

qu'elle veul ffronter. Plein de douleur, il h supplie par ses cheveux

blanchis à son service et parle souvenir de sa tendresse de renoncera ses desseins. Clorinde n'écoute point sa prière. « Eli bien! lui dit-il enfin, puisque les avis d'un vieillard, son pieux attachement, ses prières et ses larmes ne peuvent fléchir ton cœur obstiné, il faut te dévoiler l'obscur mystère de ta naissance; il est des secrets que tu ignores, et, quand lu les connaîtras, tu seras libre de suivre ou ton aveugle désir ou mes conseils. » Les regards attaches sur Arsès, Clorinde écoute avec attention son récit :

a Senape rendait l'Ethiopie heureuse, et peut-être y règne-t-il encore aujourd'hui. Ce prince noir et son peuple observe la religion du fils de Marie. Esclave et musulman, j'étais relégué parmi les femmes et employé aux travaux de leur sexe. Je servais la reine. Elle était noire: mais sa couleur n'excluait pas la beauté. Senape l'aimait ardemment, et la violence de sa jalousie égalait les flammes de son amour. Peu à peu cette passion insensée lii tant de progrès dans son cœur toiture, qu'il eût voulu dérober au Ciel même la reine, qu'il enferma dans son palais pour la soustraire à tous les regards. Cependant, modeste et sage, elle faisait sa joie et son bonheur de ce qui pouvait plaire son époux. Dans ses appartements était un tableau de piété qui représentait une histoire touchante. Une jeune vierge au visage blanc et vermeil était enchaînée près d'un dragon expirant, baigné dans son sang et transpercé par la lance d'un chevalier. Souvent prosternée devant ce tableau, la reine donnait un libre cours à ses prières et à ses larmes, et s'accusait en secret de ses fautes.

Il arriva qu'elle conçut et mil au monde une fille d'une blancheur éclatante : c'était toi ! Saisie de surprise à ta vue, elle se trouble comme d'un nouveau prodige et s'effraye, car elle connaît la sombre jalousie du roi. Bientôt elle se décide à lui cacher un enfant dont la couleur eût été pour lui l'indice et la preuve d'une infidélité. On lui présente à ta place une petite Éthiopienne, qui venait de naître, et comme la tour où ta mère était gardée n'avait pas d'autres habitants que ses femmes et moi, son esclave fidèle, elle se fia à mon dévouement. Les usages de ce pays ne permettaient point que, si jeune, tu reçusses le baptême. Ta mère te remit eu pleurant dans mes bras et m'ordonna de te conduire dans un pays lointain pour y élever ton enfance. Comment peindre sa douleur? Comment redire ses gémissements et ses derniers baisers? Combien de lois elle te pressa sur son

sein en le répétant Bea derniers adieux! Ses larmes inondaient son visage; ses plaintes étaient entrecoupées de sanglots, a Mon Dieu « dit-elle en élevant les yeux au ciel, t"i qui juges les actions les u plus secrètes, lu lis au fond <lr mon coeur; si ce cœur fut toujours « pur, -i jamais le crime ne souilla ni ma p insée, ni ma couche, <( je t'implore, non pour moi, «pii, humiliée i n ta présence, ai commis « d'autres (Sautes; mais sauve cette enfant infortunée, à qui le sein a maternel est interdit, Que ma fille \ i\ «• et ne me ressemble que « par mon attachement aux lois de l'honneur I qu'elle apprenne d'un « autre ;'i être plus heureuse I Et loi, céleste, guerrier, qui sauvas a cette vierge des atteintes cruelles du dragon, si j'ai devant ton « image allumé de pieux flambeaux, -i je t'ai offert l'or el l'eno os -. parfumé, accorde à ma fille ta puissante protection, et que, aou- « mise à tes ordres, elle puisse dans toutes les circonstances <\r ai <( vie recourir à toi. a Elle se tut, son cœur se ferma, ai resserra, et la pâleur il»- la mort se répandit sur ses traita.

« Je fondais en larmes, je t'enlevai el franchis !<• seuil de l.t loti •■H te portant cachée dans une petite corbeille couverte <l<' feuilles et de Beurs. Par cette ruse, je le dérobai aui regards el j'écartai tous les soupçons; je partis en secret. Tandis que je traversais les ombres profondes d'une Ferét, je vis s'avancer vers moi une tigresse menaçante H l'œil en feu... Epouvanté, y !<■ laisse sur !•• gazon et m'élance sur un arbre... Le monstre sejeoue -.1 tète superbe, arrête s< - regards sui 1 • » 1 el semble s'adoucir*; Bon air devient moins féroce, son aspect moins terrible... Il s'approche lentement, sa langue !<■ caresse et le flatte lu lui souris, tu lui rends ses caresses. Tu joues avec lui: U*s petite»: mains se portent avec confiance vers -m gueule béante. Alors I.» tigresse se couche, et, comme une tendre nourrice, «-11*- te prés* nte si - mamelles, que m saisis. En proie i la crainte h à l'étonnement, je contemple cette nouvelle merveille. Bientôt la nourrice, le voyant rassa - enfonce «lin- les bois <•! disparait. Je <l< scends, je te reprends dans mes braaetje marche \<i- les lieui où j'avais dessein de me rendre. J'arrivai dans une petite bourgade; je m') arrêtai el le fk nourrii secrètement. Ces! là que ta langue apprit à bégayer les premiers sons; ces! là que (<••* pieds incertains hasardèrenl les premiers pas. L astre qui mesure lea mois avail setae fois parcouru I— signes connus <!••> mortels depuis que nous étions dans '■•■n.' retraite l'âge

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