‹ La Jérusalem délivréeChapitre 15 sur 19 · UNE TIGRESSK ALLAITE HERM1ME · texte numérisé non relu

UNE TIGRESSK ALLAITE HERM1ME

courbait ma vieillesse chancelante. J'étais riche, car ta mère m'avait prodigué ses dons avec une magnificence royale. Las de cette existence errante et vagabonde, je désirai revoir mon pays natal, vivre dans des lieux chers à mes souvenirs, au milieu de mes anciens amis, et réchauffer mes vieux ans au foyer paternel. Je m'éloignai avec toi, et nous nous dirigeâmes vers l'Egypte, ma patrie. J'arrive aux bords d'un torrent. Soudain des brigands se montrent derrière moi. Que faire? Je ne veux point abandonner mon cher et doux fardeau, et je veux m'échapper! Je me jette à la nage; d'une main je fends les ondes, de l'autre je te soutiens. Le torrent est rapide ; au milieu l'onde se replie et tournoie. Parvenu à l'endroit où le tourbillon est le plus profond, les flots me roulent dans leurs orlK's mobiles et vont m'engloutir. Je t'abandonne alors. Mais les ondes semblent te protéger et te

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soutenir; le vent s'élève et seconde le courant, qui te dépose saine et sauve sur la rive. Haletant, épuisé, je n'y parviens moi-même qu'avec

peine. Ivre de joie, j'- !<• vois rendue à ma tendresse. La nnil suivante, au milieu du profond silence de toute la nature, un guerrier m'apparail en songe; d'un air menaçant, impérieux, il appuie son glaive nu but mon visage, a le t'ordonne, me dit-il, d'exécuter l;i vo- « lonté première de la mère de Clorinde. Il faut qu'elle -"il baptis « Dieu la protège « i me confia sa garde. Je veille >\\\ i Lie, je la défends. • ' -i h oi qui inspirai de la pitié aux bêtes féroces el <lu sentiment lux ond< s. Malheur à toi >i lu n'obéis pas ;i cette vision que le Ci< I a l'envoie! d A ces mots, je me réveille H continue mon voyage aux premiers feux du jour naissant. Mais, fidèle à la religion de mes péri -. ce songe me sembla une vaine illusion ; j'oubliai les recommandations de ta mère el u<' m'oc< upai | as de ton baptême. .I<' te caebai la vérité, el tu fus élevée dans la l<>i <l< Mahomet. Tu grandis en courage, tmi ardi m belliqueuse dompta la nature h les faiblesses de ton n se. Tu acquis Jos richesses <i de la renommée; !<• reste de ta vie, tu peux ii' le rappeler, 1 1 lu n'ignores pas que t'ai suivie au milieu des camps avec la fidélité d'un esclave el l'affection d'un père. Hier, c'était le retour de l'aube, tandis que j'étais engourdi par un sommeil de plomb, image il<' la mort, !<■ même gui rrier m\ si apparu son regard étail plein de trouble el sa \>>i\ menaçante: a Infidèle! me dit-il, l'heure approche où Clorinde verra changer ses j « < 1 1 1 - <i Bon destin; elle m'appartiendra malgré toi : la douleur sera ton partage ' » En prononçant ces mots, d'un vol rapide il s'éleva dans les airs. N'en doute pas, ô iii.i fille chérie I un malheur extraordinaire !<• menace I Que sais-je? le Ciel peut-être ne veul pas qu'on -<>ii enlevé à la l"i d pères I Peut-être que le Dieu de la mère esl l« Dieu véritable. Ah! je t en conjure, quitte ces armes <i réprime cette fougue impétueus*

II cesse de parlei <i m- des larmes. Clorinde, en proi< i Bel I" nséi s, éprouve une vague i rainte, car une vision semblable ;i troublé son sommeil. Bientôt elle reprend -.1 scrcnilc : - Je n'abandonnerai pas, dit-elle, la croyance dont lu nourris mes jeunes années, que j'ai crue vraie jusqu'ici, el donl tu veu* maintenant mcl m!

non! quitter ces armes, renoncer à 1 1 dessein, m Ferait poinl d'un

'""i magi miic' Dût h morl s'offrir i 1 bous la forme la plus

épouvantabli . j'irai* ei El! 1T011 b de 1 1 onsoli 1 . < 1 part, car 1 instant esl venu demetln a exécul ses projets.

III rejoint I guerrier qui a voulu | rtagei ses pci ils. Ismen vient

les trouver, les excite, échauffe en eux celte ardeur qui déjà les anime, et leur remet deux blocs de soufre et de bitume, et du feu caché dans un vase d'airain. Ils sortent en silence, au milieu de l'obscurité. Serrés l'un contre l'autre, ils descendent à grands pas la colline. Bientôt ils sont arrivés près de l'endroit où s'élève la tour ennemie, Alors leur courage s'enflamme, leur cœur brûle ; ils ne sont plus maîtres de leur audace, et ne respirent que le sang et l'incendie. La garde pousse un cri et leur demande le mot d'ordre. Ils ne répondent pas et continuent d'avancer. Aussitôt les soldats crient à haute voix : « Aux armes ! aux armes ! » Argant et sa compagne ne cherchent plus à se cacher; ils s'élancent d'une course précipitée ; et, tels que la foudre ou les canons dont l'explosion se fait entendre en même temps que brille l'éclair, ils se jettent sur les sentinelles, les joignent, les culbutent et les dispersent en un instant. A travers mille bras et mille coups, leur projet va s'accomplir. Us découvrent le feu qu'ils tiennent caché, et la flamme saisit avec avidité celte matière que leur donna Ismen; elle s'attache au bois de la tour et gagne ses différentes parties. Comment décrire cet incendie impétueux qui de tous côtés s'accroît et serpente, ces tourbillons de fumée qui éteignent les vives clartés des étoiles? Une sombre flamme se môle à ces nuages épais. Le vent souffle, concentre l'incendie dans un même foyer, et redouble sa violence. Ces jets de lumière frappent de terreur les Chrétiens; tous courent aux armes. La tour immense et redoutée s'écroule, et un moment a suffi pour détruire le résultat de tant de travaux.

Cependant deux escadrons chrétiens volent en toute hâte vers le lieu de l'incendie. Argant les menace : « J'éteindrai ce feu, leur dit-il, mais ce sera dans votre sang. » Il leur lient tète, recule peu à peu avec Clorinde, et se dirige vers le haut de la colline. Telle qu'un torrent gonflé par de longues pluies, la foule des Francs les entoure et les presse, La porte Dorée s'ouvre. Aladin, environné de ses guerriers, s'y est posté pour recueillir les deux héros quand le succès aura couronné leur entreprise. Déjà Argant. et Clorinde en touchent le seuil: les Chrétiens, qui les serrent de près, les y suivent, mais Soliman fond sur eux et les repousse ; la herse tombe, et Clorinde se trouve en dehors des murs. Elle n'a pu rentrer, parce que dans le moment elle poursuit avec furie Arimon qui l'a blessée.

Argant ne s'est point encore aperçu de son absence. Le combat, la

•'0H LA H.l;i SALEM ftÉLIVRÉI

roule, l'obscurité empêchent de rien distinguer, el chacun ne peu» qu'à soi. Dès que la guerrière ;■ satisfait n colère en immolant son ennemi, elle B'aperçoil <|n<- la retraite lui esl coupée, 1 1 qu'elle est enveloppée de toutes parts -.1 p< rte esl certaine. Mais on ne prend pas garde à elle, et pour se sauver elle tente un stratagème. Elle se mêle parmi les Chrétiens et se glisse en silence au milieu de la foute. Per sonne ne la remarque : et, de même que le loup, après avoir assouvi sa cruauté dans les ténèbres, se retire silencieusement au fond des bois telle Clorinde, favorisée par la nuit el la confusion, se dérobe ;'i l'ennemi. Tancrède est le seul qui l'ail distinguée il ne fail que d'arriver,

et ;i vu Ai ii périr sous ses coups. Ses regards ne l'ont point quittée;

il s'attache à ses pas, et veul se mesurer avec ce guerrier <|ui lui semble un rival digne de son courage. Clorinde tâche de faire !<■ tour de la montagne pour arriver à une autre porte dont l'accès lui sera facile; Tancrède la suit avec opiniâtreté ; il ne l'atteint |»<>int encore, et ■ lie peut déjà entendre le bruit de ses armes : « " toi, s'écrie Clorinde, toi qui 11 h - poursuis ainsi, que me veux-tu, que m'apportes-tu? — La guerre el la mort, répond-il. La guerre el la mort, tu les auras et, puisque tu les cherches, je vais te -.iii-r.nn I » Elle l'attend <!<• pied renne Le héros voil que son adversaire n'a pas de coursier; et, renonçant à profiter de ses avantages, il descend aussitôt du sien. Tous deux Baisissenl leurs épées, excitent leur orgueil, irritent leui courroux, et fondent l'un sur l'autre comme deux taureaux brûlant de fureur el de jalousie. Il faudrait la brillante clarté du soleil et un plus grand théâtre pour ce combat fameux. 0 nuit qui cachas leurs exploits dans tes ombres, souffre que je les arrache à l'oubli, el que je les transmette aux races Futures Bve< toute leur gloire! Qu< les m 11 us de ces héros soient immortels! el que, parmi tous leurs exploits, le souvenir de cette lutte reçoive un éclat impérissable '

II- ne cherchent pas à s'éviter, il- ne parent point, ils ne reculent pas, il- négligent l'adresse et la rus( leurs coups ne Bont point loui .1 toui sérieux, feints ou mesures. La colqre <l l'obscurité rendent I art inutile. On entend le cliquetis horrihl • des épées qui se choquent parle milieu. Leurs pieds sont immobiles eHie quittent pas la pla leurs glaives, au contraire, s'agitent el retombent sans relâche, soit de taille, soit <l<' pointe, 1 1 jamais en vain. La honte les anime 1 1 rail naître la vengeance; puis, l'ardeur cl le sentiment de la vcrgc&nco

ravivent la honte Ainsi, un aiguillon nouveau les irrite sans cesse et les pousse à de nouveaux efforts. Le combat devient de plus en plus serré: déjà ils ne peuvent plus se servir de la pointe, c'est avec le pommeau qu'ils se frappent : et, aveuglés par un cruel transport, ils heurtent les casques contre les casques, et les boucliers contre les boucliers. Trois fois Tancrède saisit la guerrière dans ses bras, trois fois elle se dégage de ces liens qui l'enchaînent : fatales étreintes d'un ennemi cruel et non d'un amant; ils ont repris leurs épées, irai toutes

deux se plongent dans de nombreuses blessures. Enfin, épuisés, hors d'haleine, ils reculent pour respirer un moment: ils se regardent l'un et l'autre, et appuient sur leurs glaives leurs corps épuisés.

Déjà les dernières étoiles pâlissent aux premiers feux que l'aurore répand dans le ciel. Tancrède voit le sang de son adversaire couler en plus grande abondance : il triomphe et se flatte d'une facile victoire. car ses blessures sont plus légères. 0 folie de l'esprit humain, que la Fortune enivre! Malheureux, tu te réjouis! Combien, hélas! ton triomphe te causera de regrets! Si lu survis à ta douleur, chaque goutte de ce sang te coûtera une mer de larmes !

208 LA JÉRUSALEM DÉL1VRI l

Attentifs el Bilencieux, I- - deui adv< rsain b, UhiI sanglants, restent un moment immobiles; enfin, Tancrède veut savoir le nom de son ennemi : a Puisque le Destin, lui dit-il, condamne noa exploits au silence «'t ;i l'oubli puisque le sort nous refuse les témoins el la gloire que mérite notre courage, je te prie, h puisse ma demandi être écoutée malgré notre lutte! je («■ prie de me révéler ton nom el Ion rang? Vainqueur ou vaincu, je saurai du moins <|n< I bras <l<ut honorer mon triomphe ou ma défaite. — Mon noml réplique Clorinde, j'ai pour ha bilude de ne poinl l<- révélei . Que t'importe mon rang? Je suis un des deux guerriers qui onl incendié la tour. Cela ne te suffit-il j >a> ".' »

i j derniers mots rallument le courroux de Tancrède : « Barbare, reprend-il, ta réponse est peu courtoise; ton >il nce et tes discours m'excitent également à la vengeance I »

La fureur rentre dans leurs âmes, soutient leur faiblesse, el il- s'attaquent de nouveau. D combat cruel, l'adresse est inutile, les forces nuit ét< i ■ 1 1 < s il faut que l'acharnement les ranime. !>>• larges el sanglantes ouvertures marquent dans les armures el dans les chairs le passag< des épées. Si la vie résiste eni ' que la colère la relient. Ainsi, la mer Egée, délivrée des vents qui l> soulèvent, n< calme point aussitôt; bcs vagues puissantes conservent longtemps enchic le mouvement il l'agitation. Tels les <!hi\ combattants, épuisés par leurs blessun s, privés <\r la vigueur qui poussai! leur bras, gardent la même impétuosité, el l< urs attaques mort ll< - ne - ■ ralentissent pas.

En (in, l'heure fatale est arrivée; Cl< I touchi au tenue de sa vie.

Tancrède plonge dans son sein un glaivi avide <t altéré de sang. La tunique d'or, brillante et légère, qui sépare la gorge d< l'armure, esl percée, êl s'eroplil d'une tiède vapeur.

Déjà Clorinde se sent mourir; ses genoux appesantis fléchissent, et Tancrède poursuil sa victoire: il a ra| roche, menace, presse la . ni 1 1 ii i . blesséi . I Ile tombe . et, pai une grâce de ce Dieu qu'elle mécoii nul pendant sa vie, el qui veut l'appeler a lui, elle prononce d'une \ui\ affaiblie ces dernières paroles, que lui dicte avec 'le nouvelles croyances l'esprit de foi, d'espérance el de charité : ■ Ami, ta as

vaincu, je te pard ' Aie pitié, non pas d'un corps qui n'a plus rien

à craindre, mais de ■ àrael Puissent les prii res, puisse le baptême

que je i< demande laver toutes mes faut* v> voix a quelqui cfa de -i doux ' l <!• si pénétrant, que le co ui de fancrède i n esl ému : m

fureur s'évanouit, et de ses yeux s'échappent des larmes involontaires. Près <le là, un ruisseau jaillit en murmurant des flancs delà montagne; il y court, puise de Teau dans son casque, et revient tristement pour remplir un grand et pieux ministère. Au moment où il découvre ce Iront encore inconnu, sa main tremble; il reconnaît Clorinde, et

reste immobile et sans voix. Fatale vue, funeste reconnaissance! Mais il ne se livre point encore à s<»n désespoir ; il rassemble ton les ses forces, étouffe la douleur qui l'accable, et se bâte de rendre une vie immortelle à celle qu'il prive de la vie périssable. Pendant qu'il prononce les paroles sacrées, une douce joie ranime Clorinde; elle sourit; il semble qu'heureuse et satisfaite de mourir, elle dise : « Le ciel s'ouvre et je m'en vais en paix ! » Son visage est bientôt couvert de pâleur; les violettes s'y mêlent aux lis. Elle attache au ciel ses regards, et présente à Tancrède, comme un gage de réconciliation, sa main froide et glacée. Elle çxpire ainsi et parait s'endormir.

2Im I \ mil SALEM DÉLIVRÉE.

\ cel affreux spectacle, le héros perd toutes ses forcer el exhale -.1 douleur, <|iii, refoulée el comprimée dans son cœur, répand >m son Iront el dans tous s< - s( os le froid de la mort. Déjà pale, muet, insensible, il offre L'image d'un corps privé de \i<'. Sun unie désespérée, rompant ses liens, va, libre enfin, suivre l'âme virginale <|ni s'est envolée au < i 0 1 , quand !<■ hasard ou le besoin amène dans ces lieux une troupe de Chrétiens. Le chef a reconnu de loin l'armure de lancrède; il accourt el voit également la guerrière immolée. Il donne des n grets à son destin ot ne veut pas laisser à la merci des animaux sauvages le corps de la l»<'ll<' païenne. Il fait enlever par ses soldats Clorinde el Tancrède, inanimé déjà, par suite du trépas même qu'il a donné.

fin se dirige vers la tente du héros. Cette marche lente el paisible ne réveille pas ses sens. 1><' faibles gémissements -<>nt li - seuls indii es que l;i \i<' ae l'a point quitté; le corps immobile <t glacé de Clorinde présente tous les signes de la mort. <>n les dépose l'un et l'autre dans une tente séparée.

uyers prodiguent l< urs soins à fancrèdi , dont les |>au« pières appesanties se rouvrent enfin. Déjà il reconnaît la \"i\ «■! l. traits de ceux <|iii pansenl ses blessures; mais son àme étonnée doute et ne peut croire encore à son retoui à la vie. 11 promène autour de lui

r< garda incertains, el il dit d'une voix faible el doulouri use 1 ■ Kl je \i^ et je respire encore! Je |»ni> soutenir l'odieuse clarté de ce joui qui me rappelle mes crimes nocturnes el semble me reprocher mon forfait! Quoi! ce bras qui sail h bien donner la mort, £e bras, ministre impie cl barbare, si prompl à la destruction, maintenanl timide el lent, n'osera pas trancher le fil de ma coupable vie! Puisse le fer déchirer mon cœur el lui faife endurer les pluscruels tourments I S. m- doute,

ultime à de* coupa barbares el atroces, ma m. un impitoyable me

refuse le trépas qui finirait mea maux! Il Aral que je \i\<' coi un

exemple mémorable d'un Binoui triste pi malheureux! Mon existent 1 Itargée d'opprobre, sera le digne châtiment du plus grand des crimes je vivrai en proie aux remords el aux tourments, erranl el î 1 1 — • i .

livré aux Kuries, ni vanl au sein des ombres el de la solitude

l'épouvante el le souvenir de ma fatale erreur; je détesterai les feui

•l" soleil qui me montrèrent mon infortune, je 1 :raindrai moi-

111' ni' . et je chercherai, mais en vain, à me fuir!... 1 1 • • I . • -^ ' que pont devenus les restes de ce corps si chaste et si parfait? Ce qui es| échappé

a nia rage est la pâture des animaux féroces ! Proie trop noble et trop précieuse ! Malheureux! les ombres ont égaré la main lorsque tn offris ce festin à leur voracité ! Restes adorés, je veux aller aux lieux où je vous laissai, et vous rapporter si vous y êtes encore ! Mais si des monstres vous ont dévorés, je veux que leurs entrailles me servent aussi de tombeau! Asile heureux, puisque nos dépouilles mortelles seront réunies et confondues. » Ainsi parle l'infortuné. On lui apprend que le corps, objet de ses regrets, est près de lui. Son front s'éclaircil et brille comme la flamme qui traverse la nue. Il se soulève sur son lit. Ses membres sont lourds, languissants, épuisés, mais il se traîne et se dirige en chancelant vers Clorinde. Il approche, il voit ce beau sein percé d'une affreuse blessure, ce visage, livide, décoloré et semblable encore au ciel pur d'une nuit sereine; il est près de s'évanouir, et n'est soutenu que par ses écuyers : « 0 divine beauté, dit-il alors, lu peux bien rendre ma mort moins misérable, mais tu ne saurais adoucir mon sort ! 0 belle main qu'elle me tendit comme un gage de paix et d'amitié, dans quel état, hélas! je te revois! dans quel état suisje moi-même ! Et toi, corps naguère si beau, tu portes les marques de ma déplorable fureur ! 0 fatal transport ! Et mes yeux, non moins impitoyables, peuvent regarder les blessures que mon bras a faites! Eh quoi! je ne pleure pas! Ah! que tout mon sang coule maintenant, puisque je ne puis verser des larmes! »

La voix lui manque, et, dans son désespoir, il invoque la mort : il arrache et déchire l'appareil qui couvre ses blessures ; son sang ruisselle, il veut se tuer ; mais l'excès de la souffrance le soustrait à ses propres coups. On le porte sur son lit, on rappelle son âme fugitive.

Déjà la Renommée a publié le récit de son malheur et de sa cruelle douleur ; ses amis les plus chers, le sage Godefroi lui-même, viennent le trouver ; mais, ni les conseils, ni les paroles affectueuses, ne peuvent calmer cette âme en délire; et, de même qu'une plaie s'irrite et devient plus sensible sous la main qui cherche à la guérir; de même, les consolations qu'on veut lui donner augmentent ses tourments.

Cependant, pareil au pasteur qui veille sur une tendre brebis, le vénérable Pierre lui reproche sévèrement sa trop longue faiblesse : « 0 Tancrède, cpie tu es différent de toi-même et de ce que tu fus jadis! Qui t'accable ainsi? (Juel épais nuage couvre tes yeux et t'em-

■i\-i i.\ .n.i;i mi km ni:i.i\ mi.

pècbe <!<■ discerner la vérité? Ne vois-tu pas <|u< eel événement est un avis du Ciel ! N'enti nds-tu pas le JYte-Haiil qui le montre du doigl 1 1 chemin que lu .1- suivi et donl lu t'es écarté? Aurais-tu oublie 1 devoirs *et les promesses que lu a- Faites îi Jésus Christ, donl lu es le

chevalier I ' ' quel misérable échange! in délaisses ses lois el son culte

I levenir l'esclave d'une Infidèle ! .. . Heureux revers, courroux

propice qui punirent la faut 1 1 ton 1 .n . nu m 1 l'instrumi ni de

ton propre salut I l.i cetl Lu la repousses! Iî> l u-< donc, ii

les dons salutain s 'In S igneui sois rebelle a si - ordr< s! Malin urcux,

■ •n - in : IV Iim, 1 .1 t, - passions 1 1 ini] éli Déj

in 1 - arrivé sur le bord de l'abîme qui va l'cngloutii déjà, incliné « 1 suspendu, tu ne le vois pas 1 Mais regardi donc! Recueilli les esprit* ri triomphe d'un dé» spoir qui i<- 1 onduirail à une double mort.

Il dit, el I' crainte de la damnation éternelle éteint au cœui "l< lancrède le désir du trépas. Son ame s'ouvre aux consolations qui 1I1-

minuent la vivacité de sa douleur: de temps en temps il gémit encore; sa langue profère des plaintes, soit qu'il se parle à lui-même, soit qu'il adresse à son amante des discours que peut-être elle entend du haut des Cieux. Au lever de l'Aurore, à l'instant où le soleil achève sa carrière, il la nomme, il l'invoque et la pleure; ainsi, privé de ses petits par une main barbare, le rossignol fait entendre dans le silence des nuits ses chants plaintifs et solitaires qui remplissent l'air et les bois.

A l'aube du jour, le héros ferme un moment ses paupières, et le sommeil s'y glisse au milieu des pleurs. Il voit en songe son amante ceinte d'une robe étoilée : jamais elle ne fut ù belle ; mais l'auréole céleste qui l'entoure n'empêche pas de la reconnaître. D'un air compatissant et doux, elle semble essuyer ses larmes, et lui dire : « Cher et fidèle ami, vois combien je suis heureuse et belle! que cette pensée calme ton affliction. N'est-ce pas à toi que je dois ma félicité! Tu m'as, sans le vouloir, arrachée à une vie éphémère, et tes pieux soins m'ont assuré une place parmi les bienheureux. Dans le sein de Dieu, je goûte l'ineffable félicité: ta place y est réservée: et, près de son troue, au milieu des splendeurs infinies, tu admireras ses perfections et mes charmes. Ah ! ne te ferme pas le chemin du Ciel! ne te laisse pas aller à l'erreur de tes sens ! Conserve donc la vie ! Apprends que je t'aime ; je te le dis, oui, je t'aime autant qu'il est peamis d'aimer un mortel ! » Alors ses regards brillent d'une ardente et pieuse flamme, puis elle se perd dans la clarté qui l'environne. Le cœur de Tancrède ressent une nouvelle consolation. 11 se réveille moins affligé et s'abandonne aux soins de ses serviteurs.

Cependant il fait ensevelir ce corps que naguère encore habitait une âme si belle. De riches ornements ne couvrirent pas sa tombe, mais on choisit un marbre précieux, et une main habile sculpta de funèbres et magnifiques emblèmes. Un cortège pompeux accompagna le cercueil avec des flambeaux; les armes de la guerrière furent, en forme de trophée, attachées à un pin.

Le jour suivant, Tancrède, malgré sa faiblesse, va, plein d'un saint respect, visiter le lieu qui renferme cette dépouille chérie. Arrivé près du tombeau où est captive l'âme de sa vie, l'infortuné, pâle, immobile, les veux al tachés à ce marbre, verse un torrent de larmes, et s écrie : « 0 tombe sacrée ' où repose l'objet de mes feux et que j'arrose de mes

pleura, sois témoin o^e je jure mourir en l'aimant! Ah! que le jour de ma mort -"il béni en quelque lieu qu'il arrive I Mais puîssé-je, plus heureux mille Fois, recevoir le trépas sous ces murs ; car alors je serai renfermé dans le même sépulcre <|n< Clorindi ! Nos âmes seront ensemble dans

les Cieux tandis que nos corps se i unis ii i-bas! Que la morl nous

réservece bonheur qui nous fut refusé duranl la vie! Félicité suprême que, du moins, je peux espérer ! n

La nouvelle confuse du Funeste sorl ii«' la guerrière si répand dans h ville assiégée <i ne tarde pas à se confirmer. Aussitol Solime, livrée aux alarmes, retentit «les ui> el des gémissements des Femmes. On dirait « |ii«- les murs sont renversés, que l'ennemi vainqueur promène l<- Fer, I incendie et la destruction dans les temples et dans les édiflt mais l'affreuse douleur d'Ârsès attire sur lui tous I Is. C'est

l'expression de si profonds regrets, que des pleurs ne sauraient leur suffire il déchire Bon visage et -.1 poitrine et couvre ses cheveux blancs <\i 1 endi 1 et de poussii re.

\i .ini B'avance au milieu de cette foule émue à son aspect, et prononce ces mots : 0 Dès que !<• m'aperçus de l'absence de Clorinde, je

voulus en toute hâte sortir poui la rejoindre et part ig< 1 m - dangn 1-. Qoe ii'.m-|.' pas fait? Quelles ardentes prières, quelles supplication*

n'ai-je pas adressées au roi, afin qu'il permît que les portes me fussent ouvertes ! Mes efforts furent inutiles ! Ici tout est soumis à ses ordres, et il ne voulut pas y consentir. Ah ! sans doute, si j'étais sorti, je l'aurais arrachée aux mains de l'ennemi et ramenée, ou bien j'eusse trouvé une mort glorieuse sur cette même terre rougie de son sang ! Mais que pouvais-jc faire? Les hommes et le ciel en avaient autrement décidé. Elle est morte, le Destin l'a voulu ! niais je n'oublierai point les devoirs qui me sont imposés. Que Jérusalem entende les promesses d'Argant, et que la foudre l'écrase s'il ne les remplit pas!... Je jure de venger la mort de Clorinde et de punir son lâche assassin ! Je jure de ne quitter mon épée qu'après l'avoir baignée dans le sang de cet infâme, dont je livrerai le corps à l'avidité des corbeaux ! »

Le peuple applaudit à ce discours. On compte sur cette vengeance si désirée, et la douleur s'apaise. Vain serment! Un résultat contraire démentira bientôt ces grandes espérances ? Argant périra lui-même sous les coups de celui qu'il se flatte de vaincre et d'immoler.

Ismen contraint les puissances infernales à défendre la forêt. — Les dénions mettent en fuite ceux qui viennent troubler cette retraite — Tancrède s'y rend, rien ne l'effraye, mais une vive compassion l'empêche de montrer sa valeur. — L'armée, que la sécheresse île l'air accable, retrouve îles forces après une pluie abondante.

^ ette machine immense, qui devait renverser les murs de Solime, est à peine réduite en cendres, qu'lsmen, veillant au salut des assiégés, prépare de nouveaux artifices. Il espère empêcher les Chrétiens de se procurer des matériaux pour construire une nouvelle tour et pour hattre les remparts.

Non loin du camp est une forêt antique dont les arbres épais répandent aux environs une ombre sinistre et funeste ; là, quand le soleil est le plus éclatant, on distingue à peine une lumière incertaine et décolorée. Ainsi, sous un ciel nébuleux, on ne peut dire si le jour succède à la nuit ou la nuit au jour. Mais, dès que le soleil a fui Thori-

2*8 l.\ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

/mu. aussitôt règnenl les brouillards, les ténèbres el l'effroi : c'est la iniii des Enfers; les yeux cessent de \'-ii : les cœurs sont remplis d'épouvante. Jamais les pasteurs ne conduisent leurs troupeaux muis lugubres ombrages ; jamais le voyageur n'\ vient chercher l.i frai cheur et le repos. On s'en écarte et on la signale de loin comme un lieu maudit. Là s'assemblent des sorcières; elles s'j rendent la nuit avec les objets de leurs impures amours, portées sur des nuages <|iii lantôl ont la forme de dragons, el tantôt de boucs hideux. Sénat in fàme que l'appât fallacieux de l'or attire, et qui célèbre en ce lieu s< festins immondes el la pompe de ses noces criminelles I Ces croyances empêchenl les habitants delà contrée de cueillir les rameaux de ce bois redoutable; mais c'est le Beul endroit où les Chrétiens puissentse pi <>curer des poutres pour leurs machines, et ils \ portent la cognée.

i.;i imii même de l'incendie de la tour, Ismen v pénètre ;'i h laveur iln silence el des ténèbres. Il décrit un cercle, trace * I « - caractères magiques, détache sa ceinture, pose un pied nu dans le cercle el murmure les mots les plus puissants. Trois fois il se tourne vers l'orient, el trois fois vers les régions où Be couche le soleil : trois l<>i^ il secoue la baguette qui ranime les cadavres el les arrache de leurs tombeaux : trois fois de son pied nu il frappe la terre, et, enfin, d'une voix terrible, il pronom e ces paroles :

« kcoutez-moi, écoutez-moi, 6 vous que la foudre el les éclairs précipitèrent «In Ciel dans les abimesl et vous <|ni, errant au milieu des airs, enfantez les tempêtes et les orages! el vous aussi, ministres «1<l'éternel désespoir, vous qui torturez les âmes criminelles! Esprits infernaux, el lui, monarque impitoyable d'un empire de feu, je vous invoque! Cette forêt, ces arbres que j'ai comptés, je vous les confie, prenez-les sous votre garde! De même que !<• >rps esl la demeure de I âme «pi ilenv» loppe, que chacun de vous B'unisse à l'un de ces arbres, b \ enferme H en fasse sa demeure! Qu'aux premiers coups des cojmées, les Chrétiens fuient ou s'arrêtent -.ii-i- de terreur! ■> Il <lil ; mais comment répéter sans impiété ses horrible* blasphèmes! aussitôt les pjstres pâlissent dans le ciel serein, des nuages obscurcissent le croissant île la lune, qui se trouble et disparaît. Ismen ne i esse pas ses conjurations ■■ Ksprits que j'évoque, vous n'arrivez pas .1 ma \"i\ : pourquoi ces relards? Kaut-il que je fasse entendre des paroles plus énergiques el plus mystérieuses? I n long silence ne m'a poinl fait on*

blier les grands secrets de mon art terrible, et ma langue, imprégnée de sang, saurait encore prononcer ce mot redoutable pour qui l'Enfer ne fut jamais sourd, ce mot auquel Pluton lui-même est forcé d'obéir! Si... Si... »

Sur ses lèvres s'arrête le mot redouté, car le charme est accompli. Déjà se montrent d'innombrables fantômes; les uns parcourent les airs, les autres sortent du sein de la terre. Il> arrivent lentement, encore effrayés de l'arrêt du Très-Haut, qui leur interdit de se mêler aux combats des humains, mais qui ne leur détend pas d'habiter la forêt et ses feuillages.

Sur de la réussite complète de ses projets, Ismen se présente à Aladin : « Seigneur, lui dit-il, que ton cœur se rassure et bannisse toute inquiétude ; désormais ton empire n'a plus rien à craindre. Nos ennemis espèrent en vain relever leurs machines ; ils ne le pourront plus. » Il lui raconte le succès de ses enchantements, puis il ajoute : « Je veux aussi te révéler ce que j'ai découvert et ce qui me cause une grande joie. Apprends que le Soleil et Mars seront bientôt unis dans le signe du Lion. Ni la rosée, ni la pluie, ni les vents ne viendront tempérer leurs feux dévorants. Tout annonce, tout présage la sécheresse la plus accablante et la plus funeste. Le Nasamon, le Garamante connaissent à peine de pareilles ardeurs. Dans cette cité pleine d'eau, d'ombre et de fontaines, nous aurons peu à souffrir ; mais les Chrétiens languiront épuisés sur un sol aride et sans ombrages. Déjà vaincus par les éléments, ils seront anéantis par les Égyptiens. Tu triompheras sans combattre. Il est doue inutile de tenter la Fortune. Si, méprisant cette facile victoire, le superbe Circassien, qui s'indigne contre le repos, te presse et t'importune, tache de trouver un frein pour le retenir. Bientôt le Ciel propice t'accordera la paix et déclarera la guerre à tes ennemis. »

Ce discours inspire à Aladin une telle confiance, qu'il ne craint plus les efforts de Godefroi. Déjà il a fait réparer une partie des murs que le bélier avait ébranlés, et il presse avec une infatigable activité la reconstruction des remparts détruits ou chancelants: citoyens, esclave-, tous pleins de zèle, poursuivent sans relâche les travaux ; tout est en mouvement.

De son côté, le sage Bouillon ne veut point livrer à ses fortes murailles un assaut inutile avant d'avoir reconstruit la plus grande des

220 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, tours mi quelque autre machine semblable. Par son ordre, des travailleurs se dirigent vers la forél d'où l'on a déjà tiré le l>"i- propre à eel usage. Il- \ arrivent à l'aube du jour; mais à son aspecl une terreur étrange les arrête. Ainsi l'enfant n'ose n garder les lieux où il croit voir des spectres inconnus, et il redoute au milieu des tén< bres les monstres et les prodiges que son imagination crée, Unsi ces .n. i lier- frémissent sans | voir s'expliquer la cause de leur frayeur. La

peui 1« ni montre des fantômes plus affreux que les Sphinx et les < hi Intimidés, éperdus, ils reviennent au camp. Leurs discours, leui - i" il- sont si « onfus, si différents, qu'Us semblent ridicules 1 1 m

trouvent aucune croyi Godefiroi les renvoie et leur donne une forte

escorte de gw rrii rs d'élite pour leur inspirer l'assurance et le courage d'exécuter ses ordres. I.n approcliant des lieux où les démons ont

établi leur séjour, les plus intrépides sont glacés d'épouvante, ils ont à peine aperçu ees ombres horribles, et déjà leur cœur palpite. Toutefois, ils s'avancent et cachent sous un air audacieux leur honteuse timidité. Ils ne sont plus qu'à une faible distance de ces bois enchantés, alors un bruit semblable à un tremblement de terre retentit tout à coup. On dirait les mugissements de l'aquilon, le gémissement des vagues contre les écueils, le rugissement des lions, le sifflement des serpents, le hurlement des loups, le cri des ours, le son des trompettes mêlé aux éclats du tonnerre, étions ces sons s'unissent et se confondent en un seul. Alors les visages palissent et la crainte se trahit par mille indices. La discipline, la raison ne peuvent plus les décider à poursuivre leur roule : ils ne veulent pas lutter contre la puissance invincible qui les arrête: ils fuient enfin, et l'un d'eux accourt vers Bouillon pour l'instruire de ce qui arrive et en accuser un destin ennemi. « Seigneur, lui dit-il, il n'est personne d'entre nous qui puisse se flatter (rabattre les arbres de cette forêt : elle est si bien gardée que je pense, j'affirme même que le roi des Enfers y a transporté son empire. Pour la contempler sans terreur, il faudrait avoir le cœur ceint d'un triple bouclier de diamant. La témérité la plus insensée pourrait seule braver les voix et les tonnerres qui s'y font entendre. »

Tanin ceux qui l'écoutent est Alcaste , guerrier dont la valeur farouche et stupide méprise à la fois les mortels et le trépas. Alcaste ne redoute ni les animaux féroces, ni les monstres formidables, ni les convulsions de la nature, ni la foudre, ni les tempêtes, ni rien enfin de ce que l'univers rassemble de plus effroyable. Il fait un geste hautain, sourit dédaigneusement et dit : « .Lirai où n'osent aller ces chevaliers ; je prétends seul renverser ces troncs d'arbres , repaires d'affreuses chimères. Tous ces fantômes ne pourront nf arrêter; je délierai ces accents et ces clameurs formidables. Je ne reculerai pas, dût la terre cntr'ouverle me montrer les abîmes et le chemin du Tartare. »

Ainsi parle le présomptueux Helvétien, et de l1aveu de Godefroi, il s'éloigne. Bientôt il aperçoit la forêt et entend ces bruits étranges, inconnus. Son intrépidité ne faiblit pas; il conserve la même assurance, le même mépris du péril. Déjà ses pieds vont franchir l'enceinte enchantée ; soudain, par Un nouveau prodige, un vaste incendie s'élève : la flamme grandit au milieu de tourbillons de fumée, et forme autour

l.\ JÉR1 SALEM DÉLIVRÉE

du bois une haute muraille ijui s'oppose à toute tentative. Les flammes dessinent d< b rormes <\< châteaux et de tours, el l'on dirai! <|in- des machines de guerre garnissent les remparts de ce nouvel enfer. Sur cet créneaux de feu paraissent <\<- monstres armés. Combien leur aspect est horrible! L'un jette Bur Âlcaste d< • regards sinistres, l'autre brandi! son glaive menaçant.'L guerriei mil enfin lentement, comme

le h"ii poursuivi par des chasseurs : mais c esl toujours une mite . et, pour l.i première l"i-. le cœur d'Âlcaste .1 connu la peur. Il doute < a cor< si ■' sentiment nouveau est de la crainte; éloigné d< la forêt, il 1 cueilli ses esprits, s'étonne, s'indigne, ••! un amer rcj>entir trouble son unir. Plein <!<• surprise, <!<• tristesse et de honte, il revient Lad

lurne, se tient à l'écart et n'ose itrei << front naguère Bi allier et

si su|>erbe. Il hésite, «In rche d< - ex< uses pour ne point |>araître di vmi Godefroi qui le fait appeler. Enfin, il se rend à ses ordres, mais d'un pas tardif b bouche <-i muette puis, il répond d'un aii sombre. Cette cont elle réserve, qui ne lui sont point habituelles, r<

vêlent .1 Bouillon -.1 frayeur <i -;i fuite: « Que faut-il croire? dit-il Bont-ce des prestiges, sont < < des miracles d'une nature supérieur) ; toutefois, s'il est un guerriei qui brûle du noble désir d'explorer ce

repaire sauvage, qu'il parte, qu'il tente l'aventure, et nous rapporte au moins des renseignements plus certains. »

Il ilit, et pendant trois jours les plus braves essayent de pénétrer dans les profondeurs de la forêt ; mais tous, à son aspect menaçant, fuient épouvantés.

Tancrède était hors du camp et rendait alors à Clorinde les honneur; funèbres. Bien que la pâleur de son visage indiquât sa faiblesse et son impuissance à porter le casque et le bouclier* l'urgente nécessité le décide à courir les risques de cette entreprise pénible et dangereuse. L'ardeur qui l'anime lui donne de nouvelles forces. Silencieux et recueilli, il marche avec précaution vers ce péril inconnu. L'aspect effrayant de la forêt, le bruit du tonnerre, les secousses de la terre ébranlée, ne l'émeuvent ni ne rétonnent; son cœur frémit un moment, mais il se rassure aussitôt et entre dans le bois. Soudain s'élève l'enceinte de feu. Il s'arrête, balance et se dit : « Que serviront ici mes armes? Me précipiterai-je dans la gueule de ces monstres, au milieu île ces feux dévorants? Jamais je n'épargnerai ma vie quand l'honneur ou l'intérêt commun l'exigeront ; mais le vrai courage ne con- -isle pas à s'exposer inutilement, et ce serait ici une folle audace!... Que dira l'armée si je reviens sans avoir réussi?... Où trouvera-t-clle les matériaux dont elle a un si pressant besoin? Godefroi ne renoncera pas à se servir de cette forêt avant d'avoir tenté tous les efforts ; et, si un autre que moi triomphait!. .. Allons! cet incendie n'a peutêtre de redoutable que l'apparence ! — Advienne que pourra!;) 11 dit, et s'élance.

0 merveilleux courage ! Déjà il a reconnu que la chaleur brûlante que devait produire un feu si terrible ne se fait pas sentir sous son armure ! Il ne peut juger si ces flammes sont réelles ou fantastiques : il les a touchées et elles ont disparu. A leur place est un nuage épais, chargé de ténèbres et de frimas ; ce nuage lui-même s'évanouit en peu d'instants. Tancrède est étonné, mais son courage reste le même; et, dès que le calme est revenu, il s'avance d'un pas ferme dans ces bois profanés, et en parcourt tous les détours sans rencontrer ni prodiges, ni fantômes, ni obstacles. Enfin, il trouve un vaste espace découvert qui se déploie en amphithéâtre. Au milieu, s'élève, comme une haute pyramide, un cyprès solitaire. Tancrède s'approche de cet arbre ; et, en l'examinant de plus près, il découvre sur l'écorce l'empreinte de

LA .11 l;l SALEM l»l.l.l\ RÉE.

divers symboles pareils à cem que l'antique el mystérieuse Egypte employait comme des - d'écriture. Parmi ces figures inexpli-

cables esl une inscription en langue syriaque que lancrède connaît elle porte ces mots : «0 loi, guerrier téméraire, qui oses pénétra dans ces lieux consacrés .1 la mort, Lu n'es pas aussi cruel que tu i< montres intrépidi de grâce, ne trouble point o il< ' Éparj;

des âmes inforlun -. éternellement privées de la lumière: les rivants doivent laisser en '\>-n\ les morts. »

Pendant qu'il cherche à interpréter le -< ns que cachent ces pai le vent frémit à travers les branches el le feuillage. On dirait des &oupirs • 1 des accents lamentables i|iii remplissent l'âme l<>nt à la l"i- de pitié, de tristesse el d'horreur. Enfin, il lire son épée cl frappe de

toutes ses forces le cyprès... 0 | ligel le sang jaillit de IV . 1

rougit la terre. Tancrède frissonne, mais redouble ses coups et veut mettre fin à son entreprise. Alors, comme du sein d'une tombe, sortent des gémissements inarticulés et douloureux. Bientôt une voix . plus distincte lui crie .

« Ah ! Tancrède, tu ne m'as déjà que trop blessée ! Toi qui m'as arrachée du corps que j'animais, toi qui m'as ôtée de ce monde où j'étais heureuse ! pourquoi viens-tu déchirer encore cet arbre malheureux auquel m'unit une rigoureuse destinée? Veux-tu, barbare au delà même du trépas, outrager tes ennemis jusque dans leur tombeau? Je fus Clorinde; mon âme n'est pas la seule qui habite ces troncs noueux et grossière. Chrétiens et Musulmans, tous ceux qui ont péri au pied des murs de Solime sont ici retenus par un charme étrange et puissant. Je ne sais si je suis dans un corps animé ou dans un sépulcre. Ces arbres, ces rameaux sont pleins de vie, et tu ne peux y toucher sans commettre un homicide. »

Le malade qui aperçoit en songe des dragons ou d'énormes chimères (pie la flamme environne, craint ces images fantastiques, et, bien qu'à demi convaincu de son erreur, voudrait fuir ces spectres horribles. De même, le héros repousse ces mensongères illusions, et pourtant il cède à leur empire. Livré à tant d'émotions différentes, son cœur s'alarme, son ardeur se refroidit ; et, dans cette anxiété terrible, le fer échappe de ses mains. Ce n'est pas la crainte qui s'empare de lui ; mais, dans son trouble, il croit voir Clorinde blessée pleurer et gémir. 11 ne peut supporter la vue de ce sang, ni entendre les dernières plaintes de son amante. Ainsi ce héros, que rien ne pouvait effrayer, si grand contre la mort, est soumis par l'amour et se laisse fléchir par une ombre trompeuse et par de vains sanglots.

Cependant, un vent impétueux emporte l'épée hors de la foret. Tancrède, fugitif, la retrouve sur sa route, mais n'ose revenir sur ses pas pour approfondir la cause de ces merveilles. Il arrive près de Bouillon, se recueille un moment, et, plus calme, s'exprime ainsi : «Je viens, seigneur, te confirmer des récits auxquels tu n'as pas ajouté foi, tant ils sont incroyables ! Tout ce que l'on t'a rapporté, ces bruits affreux, ces tableaux horribles, tout est vrai ! J'ai vu un prodigieux incendie s'allumer tout à coup , brûler sans aliment, grandir et former un rempart que semblaient défendre des monstres

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