‹ La Jérusalem délivréeChapitre 17 sur 19 · SOUFFRANCES ET MALADIES DES CHRETIENS · texte numérisé non relu

SOUFFRANCES ET MALADIES DES CHRETIENS

mortel qui mérita le surnom de pieux! Combien son àme est compatissante et humaine! 11 oublie tout pour conserver un litre vain et dangereux ! Taudis que les fontaines et les ruisseaux sont taris pour nous, il se fait apporter les fraîches ondes du Jourdain , les mêle avec le vin de Crète et en remplit les coupes de ses heureux convives. »

Ainsi murmurent les Latins. Mais le chef des Grecs, fatigué depuis longtemps de suivre leurs étendards, se dit : « Pourquoi mourir ici?... Pourquoi attendre que mes soldats. soient moissonnés?... One Godefroi, pour son malheur et celui des Francs, persiste dans son fol aveuglement, du moins il ne fera tort qu'aux siens. » Et, sans prendre congé, il quitte le camp au milieu du silence et de la nuit.

Le jour révèle sa fuite, et quelques autres imitent son exemple. Les compagnons d'armes de Clotaire, d'Àdhémar et des chefs dont les osse • ments sont maintenant unis à la poussière, pensent que, s'ils ont juré fidélité à ces héros, la mort qui brise tous les liens, les a dégagés : ils parlent de se retirer, et plusieurs ont déjà déserté pendant les ténèbres.

Godefroi entend tous les discours et devine tous les projets. 11 pourrait sur-le-champ réprimer la désobéissance ; mais les moyens rigoureux lui répugnent ; il les abhorre. Alors, avec cette Foi qui peut arrêter le cours des fleuves et transporter les montagnes, il demande pieusement au Roi de l'univers d'ouvrir à sa prière les trésors de sa miséricorde ; les mains jointes, les yeux brûlants de ferveur et levés vers le Ciel, il prononce ces mots :

« 0 mon Père! ô mon Dieu! si jadis, dans le désert, tu accordas à ton peuple les bienfaits de la pluie et de la rosée, si tu donnas à la main d'un mortel le pouvoir de briser les rochers et de faire jaillir une vive fontaine de leurs flancs déchirés, daigne aujourd'hui renouveler les mêmes miracles en faveur de ces guerriers ! Oublie leurs fautes, et que la grâce supplée à leur peu de mérites ! Puisqu'ils sont tes soldats, qu'ils aient des marques de ta protection. »

Cette humble prière d'un cœur pur s'élève vers les Cieux, prompte et légère comme la céleste colombe; elle n'est point vaine : l'Éternel l'accueille et laisse tomber un regard de commisération sur l'armée fidèle. Il est touché de ses dangers et de ses maux, et dit :

« Ce peuple que j'aime a subi assez de revers et de périls. L'Enfer,

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le monde même', la force des armes et l'art des ténèbres se Boni conjurés contre lui! Il esl temps qu'un nouvel ordre de choses ><*u\ menée! Il faut que pour lui tout soil désormais heureux el prospère. Que les sources «lu Ciel coulent! Que l'invincible guerrier revienne e( que l'Egyptien paraisse pour ajouter à la gloire el au triomphe de mes .11 mées ' n

Il ,i parlé, i t le seul mouvement de son front (ait trembler là voûte éthérée, les sphères et les astres errants; l'aû frémit de respect, les plaines liquides, les monts, les noirs abîmes s'ébranlent. Tout à coup l'éclair flamboyant s'échappe <lr si main : le tonnerre gronde, e1 les cris de joie des Latins saluent le tonnerre et les éclairs. Bientôt les nues s'épaississent : elles n'abandonenl plus la terre pour s'élever sous l'influence d'un soleil brûlant : mais elles descendent «lu ciel, qui ouvre ;i l.i fois toutes ses cataraeti s. Une nuit soudaine s'étend et enveloppe !<■ jour dans ses voiles; un orage impétueux lui succède; et déjà les ruisseaux gonflés uni franchi leurs bords.

Lorsque pendant les chaleurs de l'été, une pluie longtemps désirée vient à tomber, on vit les oiseaux aquatiques h recevoir avec joi< les rives desséchées retentissent de leurs rauques murmures; ils déploient leurs ailes, volent vers l'un. le. s'j j< n. . s\ plongent, et cherchent à éteindre la -"il qui les consume, Tels <>n voit les Chrétiens s'exposer avec déli< eaux bienfaisantes que verse sur eux la miséricorde de Dieu, Leurs vêtements, leurs cheveux en sont inondés; ceux-ci la boivent dans des coupes ceux-là se servent de leurs casques l> - un- \ baignent I» urs mains, les autres leurs visât • •t leurs yeux; quelques-uns, plus prévoyants, en r< mplissent des i poui li - futurs besoins.

Pendant qu'ils Be livrent a l'espoii et oublient leurs souffrances, la terre languissante, qui avait ouvert ses flancs aride* et humi plaies de ces ondes salutaires, se referme et les distribue dans ses veines profondes; bientôt elle fournit aux herbes, aux plantes et aux fleurs des sucs abondants et nourriciers. Ainsi une jeune beauté m m fuir, -'ii> l'influence d'un remède sauveur, la fièvre ardenU 'i le principe du mal qui la minait; elle recouvre Bes forces et sa fraicheui et \"ii i< naître son é< lai alors, oublieuse de ses maux, "'II"' reprend si - guii landes 1 1 ses pai ui es.

Enfin la pluie s'arrête l< soleil réparait mais ses rayon! sont

agréables et doux comme dans les belles journées du printemps. 0 puissance de la foi ! Celui qui honore Dieu peut délivrer les airs de toute maligne influence, changer l'ordre des saisons et triompher des astres ennemis et du destin.

Vn songe apprend à Godefroi que Dieu veut qu'il rappelle Renaud dans le camp. — Pierre, qui depuis longtemps est instruit des volontés de l'Eternel, dirige les envoyés de Bouillon dans u. lieu où un enchanteur les reçoit avec bonté, leur découvre les secrets artifices d'Armide et leur donne des conseils pour la réussite de leur entreprise.

a nuit fraîche et obscure, escortée des légers zéphyrs, quittait le vaste sein de la terre et secouait les perles précieuses d'une bienfaisante rosée ; ses voiles humides se répandaient sur les fleurs et sur la verdure. Les Vents, du battement de leurs ailes, caressaient les mortels plongés dans le repos, et déjà, sous leur douce influence, les pensées et les soucis du jour étaient ensevelis dans un profond oubli.

Assis au sein de l'éternelle clarté, le Tout-Puissant veille sur l'univers. II abaisse du haut du ciel, sur le chef des chrétiens, ses regards propices ; et, par son ordre, un songe paisible va lui révéler ses suprêmes décrets.

234 l\ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

Non loin des arceaux dorés par où s'élance le soleil, est, à l'orient, une porte de cristal, qui, d'ordinaire, s'ouvre mi peu avant le levei du jour. C'est par laque s'échappent \o Bonges que Dieu accorde aux âmes i hast - 1 1 pures. C'est par là que descend, soutenu sur" ses ail< d'or, celui que le IVès-Haul destine à Godefroi. Jamais vision n'offrit ;'i un mortel des images >i belles el >i gracieuses ' Et, par lui, ><>ni révélés au héros les mystères divins. \ ses yeux se déroulent, comme dans un limpide miroir, les merveilles <j 1 1>- renferment >t cachent les sphères célestes. Il se croit transporté dans un espace lumineux et resplendissant. Tandis qu'il admire l'immensité, le mouvement el l'harmonie d< égions sublimes, un guerrier couronné de rayons

s'avance vers lui, et, d'une v>i\ donl rien i< -i-lcis ne pourrait cgal< r le charme, lui adresse ces mots :

«Godefroi, tu ne me parles pas, tu n'accueilles point Hugues? Ne reconnais-tu pas ton ami fidèle? — Ta nouvelle [orme, lui répond Bouillon, cette lumière 1 1 m te rend éclatant comme le soleil ont tellement ébloui mes yeux, que je n'ai pu retrouver les traits. Puis, <l lui tend 1rs bras avec affection, et ti"i- fois il essaye <\r le presseï contre son sein; mais, trois Ibis comme une ombre ou une vapeui re, l'imagi échappe > ses vains efforts. Hugues reprend avec un doux sourire : « Je ne suis plus revêtu <l une dépouille mortelle sous cette substance impalpable, tu vois un esprit pur, un habitant 1 1 . - la cité des Cieux. C'est ici le, sanctuaire de l'Eternel, le séjour de ses guerriers; ta place \ est marquée. -Quand \ serai-je? demande Godefroi. Ali ' puisse la mort briser à l'instant les liens qui me retien uni! et retardent ma félicité I Bientôt, réplique Hugues, tu parts

géras notre gloire el notre tr phe; mais il faut que tri livres en<

« I « — c bats -m la terre et que tu \ verses 1 1 tes sut urs el ton sang.

Ton bras doit arracher aui Infidèles Pempire des Saints-Lieux; lu y fonderas un royaume que Ion frèn gouvernera après loi Mais, pour reudre plus vifs Ion désii el ton amour, contemple d'un oeil attentif demeures radieusi istres de feu que la divine Intelligence crée el fait mouvoii : entends les chœurs angéliques, les sons des célestes lyres, et abaissi les regards but le derniei des globes de la création. Combien sont viles les causes qui déte nent les actions des

hommes I Dans tmel cercle infime, dans quelle solitude s'étale leur orgueil! Vois cette mer qui environne 1 1 lerre, cette mei que vous ap-

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pelez, tantôt l'Océan, tantôt le vaste abîme! Qu'a d'assez grand, pour justifier des noms si pompeux, un marais sans profondeur, un lac misérable? »

A ces mots, Godefroi jette au-dessous de lui un regard dédaigneux, et sourit de pitié. Il voit confondus en un point imperceptible les fleuves, les empires, la terre et les mers. Il s'étonne que la folle humanité, oubliant que Dieu seul nous invite et nous appelle, s'attache à posséder ces ombres, cette fumée et une stérile gloire. Il dit à Hugues: «Puisque la volonté de Dieu ne brise pas aujourd'hui mes fers, je te prie de m'indiquer le chemin le moins trompeur au milieu des illusions du monde. — La vraie route est celle que tu suis; n'en détourne point tes pas. Seulement je t'engage à rappeler de son lointain exil le vaillant fils de Berthold. Si la Providence t'a choisi

pour chef suprême de cette grande entreprise, elle a aussi

de;

Une Renaud à être l'exécuteur de les projets. A toi la premier* place, à lui ht seconde. Tu es la tête de Tannée, il «mi e>t le bras. Nul autre ne pourrai! occuper st place, et tu ne dois pas \ penser. Cesl par lui que seront détruits les enchantements <|ui protègent la forêt. Ton armée, <|ui, foute de guerriers assez intrépides, désire se retirer, cl semble incapable de terminer si glorieuse mission, reprendra une nouvelle ardeur. Renaud forcera les portes de Solime et vaincra les nations conjurées de l'Orient. — Ah! B'écrie Bouillon, combien le retour de ce héros satisferait mon âme! lui, qui vois les pensées le* plus secrètes, tu sais si je l'aime, et si je <li> la vérité ! Mais quelles avances puis-je lui faire? En quel lieu dois-je lui envoyer un mest Est-ce un ordre, est-ce une prière qu'il faut lui adresser? Comment une telle démarche se conciliera-t-elle avec la justice et l'honneur? — Celui qui daigne te prodigui i ses laveurs, reprend Hugues, veut que tu bois respecté et » • I » < • i <1< ceux dont il le lit le général. Tu ne dois pas descendre à la prière, ce serait abaisser ton autorité souveraine. Mais laisse-toi fléchir, et accorde aux premières instances le pardon qui te Bera demandé. Guelfe, inspiré pur Dieu même, le suppliera de rendre l'audacieux guerriei aux i ombaU et à la victoire, en l'absolvanl d'une faute <>ii l'excès de la ruine l'a entraîné. Maintenant, relégué aux extrémités <lu monde, il s'abandonne à la mollesse et aux langueurs de l'amour, mais il reviendra promptement et sans hésiter quand il connaîtra !<■ besoin que vous avez de son bras. Pierre, à qui >(>nt révélés les saints mystères, dirigera les envoyés vers celui qui leur donnera des renseignemi ni> c< rtains. Il- apprendront par quel art, |»;n quels moyens on peut délivrer Renaud et le ramener parmi vous, C'est ainsi que Dieu réunira enfln sous ses saints étendards tous tes compagnons égarés!... Mais je veux Qatter ton cœur en t'annoni.ini qu'un juin ton sang se mêlera à celui uV ce hem-, et il en sortira une raci illustre et nl"i ieuse. »

En achevant ces mots, l'ombre de Hugues s'évanouit comme une vapeur légère que disperse le souffle des vents, ou comme une bible nuée qu'absoi be le soleil,

liodefroi se réveille, l'âme remplie de joie et d'étonnement. Il ouvre le* \eu\ . déjà le joui est avance . aussitôt il se lève et revêt -.1 pesante

munie. \ l'heur* ■ ulumée, les chefs se rassemblent sous sa lente

pour \ dé\ idei 1 e que les Iroup - doivent exé< uU 1 . Guelfe, 1 édant aux

nouvelles inspirations du ciel, prend la parole le premier : ctSeigneur, dit-il à Bouillon, je viens solliciter de ta clémence le pardon d'une tante sans doute trop récente encore, et ma demande le semblera prématurée et téméraire. Mais je sais que je m'adresse au pieux Godefroi, et que je prie pour le vaillant Renaud : peut-être aussi ne suis-je point un intercesseur indigne d'obtenir une grâce qui comblera de joie toute l'armée, et je crains moins un refus. Permels donc que, de retour parmi nous, il verse, en expiation de sa fatale erreur, tout son sang pour la cause commune. Et quel autre que lui oserait porter le fer dans cette forêt où règne l'épouvante? Qui bravera les périls et la mort avec un cœur plus ferme et pins intrépide'.' Nous le verrons ébranler les remparts, enfoncer les portes, et, seul, le premiei de tous, monter à l'assaut. Rends, Seigneur, rends à ton armée un guerrier objet de ses désirs et de son espoir; rends-moi un neveu si courageux, et, à toimême, rends le prompt exécuteur de tes desseins ! Ne souffre pas qu'il s'engourdisse dans un vil repos. Rappelle-le à la gloire ! qu'il suive ta bannière victorieuse I Que, témoin de tes exploits, il fasse, à la clarté du jour, en te regardant comme son chef et son modèle, des actions dignes de lui ! »

Ainsi parle Guelfe, et un murmure d'assentiment exprime la prière des autres guerriers. Alors Godefroi, comme si son esprit n'eût point été préparé à leur demande, répond : « Comment pourrais-fe vous refuser une grâce que vous désirez, que vous sollicitez avec tant d'ardeur? Que la rigueur se taise et que le vœu de tous soit la règle et la loi ! Que Renaud revienne, et que, plus modéré désormais, il sache réprimer son impétueuse colère ! Puissent ses exploits justifier votre intercession et les hautes espérances que nous avons conçues. Guelfe, c'est à toi de lui annoncer son pardon. Il s'empressera, je pense, d'obéir à ta voix. Choisis un messager, et qu'il vole vers les lieux où lu penses retrouver le jeune héros ! »

Le chevalier danois se lève : «Je crois, dit-il, que cette mission doit m'ètre confiée ; je ne reculerai point devant les hasards d'une course lointaine pour remettre à Renaud l'ëpée de mon généreux maître. »

Guelfe accepte aussitôt l'offre de ce guerrier, qui est un homme de courage et d'exécution : il sera l'un des deux envoyés ; l'autre sera l'adroit, le sage et prudent Ubalde. Dès sa plus tendre jeunesse, ce chevalier, jaloux de s'instruire des mœurs des nations, avait parcouru

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toutes les contrées, depuis les plus froides régions jusqu'au! sables brûlants de l'Ethiopie. Il ;i\;iil étudié les usages, les langues, les religions de tous les peuples. Parvenu à l'âge min. Guelfe en til le plus cher il<' ses favoris.

i . - gu< rriers acceptent l'honorable tâche <!«■ ramener au camp l'illustre lil- de Berihold. Guelfe les engage à si diriger vers Antioche, capitale des États de Boëmond, où l'on assurait qu'il >*»taii retiré. Mais le pieux ermite B'avance et interrompt ce discours : foO chevaliers ' <lit-

il, en écoutanl la \"i\ publique, vous auriez un guide ig .ml <•! infi-

dèle, qui vous égarerai! el votu détournerai de la roule que \i>h- devez choisir. Marchez vers Ascalon. A l'endroil <»ù un fleuve Be perd dans la mer, vous rencontrerez un vieillard, notre allié. Pleins de confiance en lui, écoutez ses avis comme vous recevriez les miens, vieillard, que le Ciel éclaire, est depuis longtemps déjà prévenu par moi de votre voyage. Il vous montrera autanl de bienvi illance que de se. »

Charles el Ubalde ne demandenl pas d'autres éclaircisseï ls et se

Boumettenl aux ordres d< l'Esprit-Saint, donl le solitaire eèt l'interprète. Brûlants d'impatience, il- prennent congé des chefs el partent aussitôt.

\\< se dirigent vers la mer qui baigne les murs d'Ascalon. Le bruil des \;i^iics mugissantes n'arrivai! point encore ;i leurs oreilles, quand il- se trouvèrent sur le bord d'un Héuve don! la pluie ;i\..ii grossi li eaux il étail sorti de son lil ri roulai! plus rapide que le Irai! qui fend les airs. Tandis que les deux guerrii rs s'arrcti ni indécis, un vii il lard leur apparaît. Sun fronl vénérable |M)iie une couronni d< hétn sa longue robe de lin est éi latante de blancheur une baguette est il

-.1 main, el il re te le neuve i n mardi ni sur les Ilots. \in-i. dans

les régions voisines du pôle, lorsque les rigueurs de l'hiver ont enchaîné le cours des ondes, ont voil les jeunes filli - courir par bandes, ■ i sur de longs traîneaux foulei sans crainte le perfide élément. Ici n'avance le vieillard sui la surface mobile de ces eaux que lr- frimas n'onl point durcies. Bientôt il touche à la rive où sont les deux gui i rters, les yeux attachés sur lui: «Ami-, leur mt-iU vous poursuivez mu' entreprise diflii ile 1 1 pénible, « l vous av< / I" soin d'un guide sûi Le héros que vous chéri h< / est loin d'ici, dans un ppys infidèle el inhospitalier. < 'li ! combien d'efforts \<'ii- restent encori à Eaire I Que de

UN VIEILLARD MARCHANT SUR L'EAl

mers, que de rivages vous aurez à parcourir ! Vus recherches doivent s'étendre au delà des limites du monde que nous habitons ! Mais ne refusez pas de me suivre dans les grottes cachées où j'ai fixé ma secrète demeure. Je vous y révélerai des mystères importants et ce qu'il est indispensable que vous sachiez. »

Il dit, et ordonne aux ondes de leur faire place : soudain les Ilots dociles se retirent, se courbent en formes de montagnes humides et laissent un libre passage. Le vieillard prend les deux chevaliers par la

main et les conduit sous le fleuve même. Là, au milieu de ces profonds abîmes, ils ne voient qu'un jour faible et incertain, semblable aux clartés de l'astre des nuits à travers les bois. Cependant ils distinguent d'immenses cavernes remplies d'eau. C'est de là que s'échappent toutes les sources de la terre : les unes jaillissent en fontaines, les autres forment les ruisseaux, les rivières, les étangs et les lacs. Ils voient les réservoirs où prennent naissance le Pô, l'Hidaspe, le Gange, l'EuphrateetleTanaïs.Le Nil lui-même ne peut leur cacher ses sources ignorées. Plus bas, ils découvrent un ruisseau qui roule du soufre et du vif-argent. Bientôt, épurée par le soleil, cette liqueur se condense

■ n niasses blanches el dorées. De t • » 1 1 1 • - parts les rives < I m fleuve sont émaillées de pierres précieuses. Les feux dont elles étincellenl t « > 1 1 1 resplendir la caverne el triomphent il"' si sombre horreur. Là, brille le saphir d'un bleu céleste el la jaune topaze : là, flamboie l'escarboucle : là, scintillenl le dur diamant el la belli émi raude qui Bouril à l'œil charmé.

Les guerriers étonnés s'avancent. La nouveauté de ce spectacle Rbsorbe toutes leurs idées, el il- gardent le silence. Enfin, Ubaldc élève la voix : « De grâce, <> mon père, dit-il à son guide, dis-nous quels -oui lieux? Où nous conduis-tu? Daigne nous faire connaîtri qui in es? Dans la stupi ur qui s'empare de mon âme, je ne sais -i c'est un songe, des fantôirîds ou la réalité. — Vous êtes, répond le vieillard, .m sein môme <\>- la terre, qui produit tout - i li"-' s. Sans moi, vous n'eussii / jamais |»n parvenir dans ses ténébreuses entrailles. Je \<>nmène dans mon palais, el bientôt vous y verrez d'admirables clartés. Je naquis païen, mais, depuis, !<• Seigneur daigna me régénéri r dans l'onde sainte. Ce n\ si point avec le secours di - Esprits info maux que j'opère les merveilles dont vous êtes témoins. Loin *\<' moi cel .-'i Funeste qui emploie les sortilèges et les caractères magiques poui Forcci u l'obéissance le Cocyte el !<■ Phlégéton. Mais je cherche .\ connaître les vertus de- plantes et des eaux. J'inh rroge les si i rets mvstèr» - d( h nature : j<' conti mplc les astn - ri leurs divers mouvements, Ci pen dant, je n'habite pas toujours, loin du ciel, dans ces grottes soutei raines : je fixe souvent ma demeure au milieu des Birs, sur les cimes du Liban et du Carmel. Là, sans voile el sous tous les aspects, Mars et Vénus se découvrent a mes regards. Là, je juge la lenteur «•! la vite* l'influence bonne ou mauvaise des autres astres; sous mes pieds, je vois les nuagei se rassembler ou se dissiper, I intôl noirs, tantôt pleins de» w uleurs d ln~ je vois si formel la pluie • i la rosé< j'étudie la course oblique des vents je vois la foudre s'enflammer el décrire en tora bant, I '•■ laii sinueux. En observant <\'x si près li - comètes el les autres globes de feu, je m'enivrai de ma propre science el plein d'orgueil, je me p< rsuadai que mon savoii égalait iTnfaillible puissance du souverain maître de la nature. Mais, quand votre pieux ermite eut versé -mi m. i U te l< - < . 1 1 v du il uve saint el lavé mes souillures, il m'é< I et m'apprit combien mon esprit était par lui-même peu <\f chose cl sujet .1 I erreur. Je reconnus alors que notre génie n'est auprès de l'é-

ternelle vérité que ce qu'est l'oiseau nocturne en l'ace du soleil. Je pris en pitié et moi-même, et ma folie, et cet orgueil qui m'avait exalté. Toutefois, avec la permission de Pierre, je cultive encore la science et j'obéis à mes premiers goûts. Mais combien je suis différent de ce que j'étais naguère! Je fais tout dépendre de mon saint conseiller, et c'est à lui que je reporte toutes eboses. Je me repose en lui : il me commande et me dirige : il est à la fois mon supérieur et mon maître, et ne dédaigne pas de se servir de moi pour opérer des miracles dignes de sa main. Il m'impose aujourd'hui la tâche de rappeler de sa captivité lointaine et de faire revenir au camp l'invincible Renaud. J'ai reçu Tordre de Pierre : depuis longtemps déjà j'attends votre arrivée qu'il m'avait prédite. »

En parlant ainsi, ils arrivent au lieu que le vieillard a choisi pour asile. C'est une vaste grotte divisée en un grand nombre de salles spacieuses où l'on voit de toutes parts ce que la terre renferme de plus rare et de plus précieux. Ce splendide séjour semble orné par la magnificence de la nature plutôt que par l'art. Cent esclaves intelligents s'empressent à les servir. Sur une table somptueuse, se montrent dans des vases d'or et de cristal les mets les plus exquis. Quand ils ont satisfait leur faim et leur soif, l'enchanteur leur dit : « Il est temps que je remplisse le plus grand de vos vœux : » et il ajoute : « Vous connaissez une partie des trames et des pertidies de l'impie Armide. Vous savez de quelle manière elle arriva au camp des Chrétiens, et par quels artifices elle entraîna une foule de guerriers qui suivirent ses pas. Vous n'ignorez point que, violant les lois hospitalières, elle les chargea de durs liens et les dirigea ensuite envers Gaza, sous l'escorte de nombreux satellites. Ils furent délivrés en chemin. Maintenant, je vous dirai ce qui arriva. Cet événement véritable ne vous est point encore connu. Dès que la cruelle magicienne se vit arracher cette proie qui lui avait coûté tant d'artifices, saisie de douleur, elle se déchira les mains. Puis, enflammée de dépit, elle se dit : « Non ! il ne se vantera « pas d'avoir brisé les fers de mes captifs ! Il faut qu'il tombe dans cet « esclavage dont il a tiré les autres ! Que seul il souffre , pendant de « longs jours, tous les maux qui leur étaient destinés ! Mais ce n'est point « assez pour ma vengeance; je veux que sa perte cause la ruine de tous « les siens. »

« Armide, alors, prépare la ruse infernale que vous allez apprendre.

242 LA JÉRt SALEM DÉLIVRÉE.

Elle vole à L'endroit où Renaud, vainqueur, ;t\.iii massacre nne partie de ses soldats. Il \ avail laissé son armure et a\:tit pris celle d'un Infidèle, dans l'espoir, sans doute, de rester inconnu sous des insignes moins fameux et moins illustres. La magicienne revêt de ces armes !<■ tronc mutilé d'un guerrier, et L'expose sur la rive d'un Deuve, où elle prévoit qu'une troupe <!<■ Chrétiens m- tardera pas .1 venir. Elle peul aisément Le savoir, car, par son ordre, une foule d'espions exploit le* alentours <!<• votre camp. Elle sait le dépari des uns, Le retour des autres : elle a aussi <!<• Longs et fréquents entretiens ivec les Esprits infernaux.

h Elle place donc <■<■ corps dans un lien favorable au succès « 1 < son perfide stratagème. Auv environs, elle pose un fourbe rusé, déguisa berger, el l'instruit de ce qu'il doit dire et faire, et de ce qu'il <l<>ii 1 ai bei . Ses ordres sont fidèlement exécutés. Les Chrétiens interrogi al 1 • traître : il jette dans l< or esprit le germe d'un soupçon, <|in bientôt

s'a il. se fortifie, fait naître des querelles, excite parmi \«>u> une

sédition el presque la mu tu- civile. On croit, suivant Le désir d'Armide, que Renaud a été assassiné par les ordres de Godefroi; mais un prompt avis ne tarde pas .1 ili--i|>«! 1 n. accusation si éloignée de la vérité. \> I fut le premier succès de ses artifices. Apprenez maintenant ce qui arriva plu- tarda Renaud. Elle attendait son passage comme un chasseur adroit guette sa proie. Il arrive sur les bords de l'Oronte, dans I endroit où ce fleuve Corme, en si divisant, une il«' qu'il entoure de ses eaux. Sur la rive est une petite barque, et tout près s'élève une colonne en marbre blanc. Il regarde ces admirables sculptures, cl lil mots, tracés en lettres d'or 0 Qui que lu sois, 0 voyageur, que

" le Dcstii ta volonté conduit suj ces rivages, sache que du couchant

« à I aurore l'univers ne renferme | >• > i ■ 1 1 autant de merveilles que cetti 1 Ile. Si tu veux les connaître, traverse le fleuve sur-le-champ. » L'imprudent guerriej si détermine à passeï sur l'autre bord. La nacelle

ne peut contenu ses écuyera il les quitte et 3 nteseul. Urivc sui

la rive, il promène autour de lui ses regards ividi - 1 1 empressi -. Il ne

Voit i| les grottes, des ruisseaux el des ^.t/..n^ il pense qu'on s'i -1

joué de sa crédulité mais ce lieu est -1 riant <i -1 agréable qu'il vcul

s*3 reposer» Il découvre son 1 1 .1 respire la douce haleine des

zéphyrs. Soudain il entend le murmure des ondes bouillonnantes; il élance de ce coté, regarde el \"it une vagu qui B'élève, roule et se

replie sur elle-même : puis il eu sort une blonde chevelure, un visage, des épaules, un sein de jeune lille, et bientôt rien ne cache ses charmes

les plus secrets! Ainsi, dans les jeux du théâtre, apparaît majestueusement une nymphe ou une déesse. Cette vaine image, fantôme magique, n'est point une véritable sirène, bien qu'elle ressemble à celles de la mer Tyrrhénienne : sa voix est aussi mélodieuse, sa beauté aussi parfaite ; elle charme le ciel et les airs : « Aimable jeunesse, dit-elle, tant « que le printemps vous parera de fleurs et de feuillages, qu'un rayon « trompeur de gloire et de vertu ne trouble pas vos cœurs, celui-là seul « est sage qui suit la loi de ses désirs et recueille les fruits de chaque « saison de la nuit! Voilà le cri de la nature ; pourquoi repousscriez-vous « ses conseils? Insensés, vous refuseriez les dons fugitifs et précieux du « bel âge ! Que sont les honneurs et la renommée si vantés par le monde?

a D'inutiles avantages, de frivoles idoles. Cette renommée, qui séduit le « mortel orgueilleui el lui semble >i belle, n'es! qu'un songe, un écho, (( l'ombre même d'un rév< que le moindre souffle disperse el (ail éva- ■ nouir. Jouisses sana soucis de l'avenir, el < j « i« ■ votre âme satisfasse « gens ! Vivez, oublieux de vos peines, sans prévoir les futurs malheurs, .- sans vous inquiéter h le Ciel menace, tonne, tait briller les éclairs et < lance la foudre! Voilà la sagesse, voilà la vie 1 N'écoutez que la voii et (( les enseignements de la nature.» Ainsi chante l'impie, el le jeune héros s'eodorl en écoutanl sa voix suave el harmonieuse : peu a peu !<• sommeil qui B'empare «le lui esl si profond, que le tonnerre ne pourrai! le tirer de cel engourdissement, image de la mort. Alors Armidesorl de h retraite el se précipite vers le guerrier pour accomplir sa vengeance mais, a peine a-t-elle fixé sur lui Bes regards el contemplé ce vi calme el paisible, ees yeui fermés «>ù erre un tendre el langoureux sourire (el que serait-ce >'il- étaient ouverts!), qu'elle s'arrête incer-

i une Puis, elle B'assied .' ses i ôtés el u ol fuir son courroux. Ainsi

penchée vers lui, on la prendrait pour Narcisse se mirant dam « i i~i.il des eaux. D'une main attentive, elle essuie avec son voile la sueur abondante qui mouille !<■ visage de Renaud, el d'une haleine amoureuse, elle rafraîchi! l'air qu'il respire. <> prodige incroyable '■ ce cœur |>lu> dur que le diamant, plu- froid que la glace, s'amollit sous l'influence des feux que recèlenl ces paupières fermées. De cruelle ennemie elle devient amante '.

<( Des blanches Heurs, dea roses et des li- qui embellissent ces bords riants, elle forme avec un art inconnu de tendres, mai- d'indissolubles liens; elle enlace -"ii col, Bes pieds ••! ses bras elle l'enchaine el place son captif toujours endormi sur ><>n char qui traverse les airs avec rapidité. Elle ne retourne point a Damas, m I ce château élevé au milieu d'un lac; mai-, jalouse d'uni h belle proie, honteuse de son

amour, elle franchit I* tense Océan, ri va, loin de toute région

connue, vers des rivages où jamais vaisseau n'avait abordée Elle des cend 'lui- une ile qu'elle a choisie pour retraite, el «pu fait partir de roupe puni nomme les iles Fortunées. Làrsui la cime d'uno montagne inhabitée que cachent «le noires <•! épaisses ombres, elle dépose >"" prisonnier. Par ses enchantements, les Bancs et les abords il<' la montagne se couvrent de neige, tandis que le sommet esl verdoyant et Henri. Sur l«- bords d'un la. B'élève un palais; la, dans un printemps

perpétuel, elle vit avec Renaud au sein de lamolles.se et de la volupté. C'est de cette prison lointaine et cachée que vous devez arracher le héros après avoir triomphé des gardes à qui l'amour inquiet d'Armide confia la défense de ce palais. Un guide doit vous conduire et vous fournir les armes nécessaires pour accomplir cette difficile mission.

« Vous aurez à peine quitté ma retraite, que vous trouverez une femme dont le visage respire la jeunesse, bien qu'elle soit d'un âge avancé. Vous la reconnaîtrez à sa longue chevelure retombant en boucles sur son front, et à sa robe diaprée de mille couleurs. Elle vous fera sillonner la vaste mer d'une course plus prompte que le vol de l'aigle, ou plus rapide que la foudre qui déchire la nue. A votre retour, vous retrouverez encore ce guide fidèle.

« Au pied de la montagne sur laquelle Armide a fixé son séjour vous verrez de monstrueux dragons ramper en sifflant: des sangliers au poil hérissé, des ours, des lions menaçants ouvriront leurs gueules immenses. Mais agitez cette baguette, et le son suffira pour les éloigner. S'il faut ajouter foi à ce qui m'a été rapporté, vous aurez sur la cime de plus grands périls à vaincre. C'est là que coule une fontaine, dont les eaux pures et limpides tentent ceux qui la regardent, mais son frais cristal cache de secrets et dangereux poisons. Quelques gouttes suffisent pour causer une complète ivresse; elles excitent la joie et provoquent un rire insensé, dont la fin est la mort. Que vos lèvres fuient et repoussent ces ondes cruelles et meurtrières. Gardez-vous de toucher aux mets qui vous seraient offerts sur ces gazons ; craignez les beautés infidèles dont vous entendrez les voix séduisantes et voluptueuses : évitez leurs regards flatteurs et agaçants; méprisez leurs attraits et leurs discours, et hâtez-vous d'entrer sous les portiques du palais. L'intérieur est ceint de murailles qui forment mille cercles confus, mille détours inextricables. Mais une petite carte que je vous donnerai vous les fera connaître, et vous ne pourrez vous y égarer. Au milieu de ce dédale est un jardin où tout, jusqu'au feuillage, semble inspirer l'amour. Armide et Renaud sont mollement étendus sur de vertes pelouses ; mais, dès que la magicienne aura quitté son cher captif, montrez-vous à lui et placez devant ses yeux un bouclier de diamant que je vous remettrai : il s'y reconnaîtra, il verra son image et les vêtements efféminés qui le couvrent; et, à cet aspect, saisi de honte et de remords, il arrachera de son cœur un indigne amour.

« Il sérail superflu de vous en dire davantage en ce moment. Voua ])(.ii\i / rIIi i avec confiance el entrer dans l'intérieur de ce labyrinthe : mil enchantemenl ne pourra retarder votre course ou voua arrêter. Aimide même n'a point prévu votre arrivée, tant est grande la puissance qui vous protège; votre sortie el votre retour ne rencontreront paa d'autres obstacles... Mais nous touchons è l'heure du repos, el voua «!<•- \,v \nu- tenir prêts à partir au lever «lu jour. »

A ces mots, le vieillard lea conduit dans l'asile qu'il leura destiné, e! lés abandonne à leurs doua - rêveries. Lui-même B€ retire pour goûter le sommeil.

ïy^v.;

Instruits par le Mage, les deux guerriers partent et trouvent la nef fatale qui les attend sur le rivage. — Ils découvrent bientôt la flotte et l'armée du Soudan d'Egypte.— Puis, ù l'aide du vent, ils traversent un immense espace de nier. — Enfin, ils arrivent dans une île solitaire et résistent aux enchantements d'Ârmide.

y5&>%^-^- M J eja les premiers feux de l'Aurore appellent à leurs travaux tous les hôtes de la terre. Le sage vient vers les deux guerriers et leur remet la carte, le bouclier et la verge d'or. « Parlez, leur dit-il, pour votre lointain voyage, avant qu'un plus grand jour éclaire ces lieux. Voici ce que je vous ai promis. C'est avec cela que vous triompherez des enchantements d'Armide. » Déjà ils sont levés, et leur armure recouvre leurs membres vigoureux. Us suivent le vieillard dans des sentiers où ne pénétrèrent jamais les rayons du soleil, et reviennent par le même chemin qu'ils ont parcouru. Mais, lorsqu'ils sont arrivés sur les bords du fleuve : « Mes amis, leur dit-il, je vous fais nies adieux; allez, et soyez heureux. »

I., Qeinre les it, les porte et les soulève doucement comme la

feuille légère <pi«' le souffle du venl .1 jetée but les ll"i- où elle se l>.ilaoce mollement. Puis, l'onde les dépose sur la rive, el ils voient paraître l'esquif qui leur a été annoncé. Sur la poupe esl la femme mystérieuse qui doil les guider. Ses cheveux de» endenl sur son front ses

paisibles regards sont bienveillanU eux; son ingélique vis

resplendit d'une admirable clarté. Sa robe est de mille couleurs, depuis l'azur jusqu'au pourpre étincelant, el l'œil ne peut ûxer ses nuançai

inconstantes < 1 mobiles. Ainsi l'on \<nt I . je de l'oisi au des Ai 1-

changer -.m- 11 rayons du soleil; tantôt ctincelantc comme un

colliei do rubis, tantôt brillante des feux de l'émcraude, elle reflète toutes les couleurs mêlées el confondues, toujours vives et toujours vai in g sans ce* -■■ elle attin les 1 égards éblouis.

1 Mortels favorisés du sort, venez, leiu dit l'inconnue, montez sur cet esquil poui lequel l'Océan n'a point de périls. Pour lui, les venta sont toujoun propii es, les tem| êt< liment 1 1 les fardeaux les plus

pesants deviennent un poids léger. Mon souverain Seigneur, prodigue de ses grâces, m'ordonne de vous servir et de vous conduire. » A ces mots, elle fait avancer la nef et touche au rivage. Les deux guerriers y montent ; l'ancre est levée et on s'éloigne du bord. La voile se déploie au souffle des zéphyrs. La conductrice est au gouvernail, dont elle dirige les mouvements. Sur ses ondes gonflées, le fleuve roulerait les plus lourdes masses, mais le léger navire voguerait sur le plus faible ruisseau. Des vents d'une vélocité extraordinaire le poussent vers la mer. L'onde écume, blanchit, et le flot gémissant se brise contre la proue. Bientôt, le fleuve plus tranquille s'élargit devant eux, et se précipite dans les vastes abîmes de l'Océan, où il disparaît et s'anéantit tout entier. La nef effleure à peine les vagues en courroux, et déjà les nuées se dissipent, et de leurs flancs noirs, chargés de tempêtes, s'échappe un doux zéphyr qui aplanit les montagnes humides et ride la surface azurée des eaux. Le ciel devient riant et serein ; jamais il ne se montra plus pur et plus radieux.

Ils passent devant Ascalon, qu'ils laissent sur leur gauche, et cinglent vers le couchant. Bientôt ils s'approchent de Gaza. Jadis ce n'était qu'un port; mais, accrue par la ruine d'autres cités, cette ville est devenue riche et puissante. La plage est en ce moment couverte de soldats et de coursiers. Les deux chevaliers regardent et aperçoivent un nombre infini de pavillons. Les fantassins, les cavaliers vont et viennent de la ville au rivage. Les éléphants, les chameaux foulent et écrasent le sable des chemins. Au fond du port est une flotte qui repose à l'ancre. Des vaisseaux mettent à la voile, d'autres glissent rapidement sous l'effort des rameurs. De toutes parts, les rames, les flancs des navires frappent et font blanchir les flots. La conductrice leur dit alors : « Bien que la mer et le rivage soient chargés de ces Infidèles, le monarque égyptien n'a point encore rassemblé toutes ses forces. Il n'a réuni que les soldats de l'Egypte et des contrées les plus voisines. II attend ceux que lui fourniront les provinces lointaines de son empire, qui s'étend du couchant au midi. Nous serons de retour, je l'espère, avant que cette armée, ployant ses tentes, s'ébranle sous la conduite de son roi ou du chef qui le remplacera. »

Tandis qu'elle parle, la nef vole au milieu des vaisseaux ennemis, sans craindre leur attaque, sans redouter leur poursuite : puis, elle s'éloigne et les perd de vue. Ainsi l'aigle s'élance hardiment au haut

I ii LA JÉRUSALEM DÉL1\ I ; I I .

des airs, domine le V"l des vulgain • oiseaux, • t disp rail à leurs yeux dans les fi ux du sol< il.

Déjà ils -"ni près de Raffi, la première \illi de Syrie <j ■ ■ i se présente en arrivant d'Égvpte. Il- atteignent les stérile - i ivagea de Rhinocolure. \,ni loin se montre le promontoire <|ui élève un Iront sujierbe sur les flots inconstantsoù ses pieds se plongent : c'est là que reposent les < en* dres de Pompée. Puis ils aperçoivent Damiette et ses sept bouches fameuses, et les cent antres canaux moins connus par où !<■ Nil porte ;i h mer le tribut de ses eaux, présent du ciel. Il- passent devrai ces murs que fonda pour des Grecs an i.n « victori< ux. Mus loin, «>t le Phare, Ile autrefois éloignée du rivage, et <|iii maintenant est unie au continent. Rhodes et la Crète se< ichent dans un lointain horizon. Il> côtoient l'Afrique aux bords cultivés et fertiles, mais dont l'intérieur, formé de sables arides, est fécond en monstres hideux. Il- longent la Marmarique et ces plages où jadis fleurissaient les cinq villes de Cyrène. I . s'élève Ptolémaïs; là, le fabuleux Léthé roule ses tranquilles ondi

II*- voguent en pleine mer; il- ont laissé, non loin du rivage, lu grande Syrte, -i redoutée des navigateurs. Il- doublent le cap <!<• Judec(juc h passent le détroit de Mâgre. Là bc montre Tripoli, et, du côté opposé, est Malte, qui l'on découvre à peine au milieu des mers où elle B'enfonce. Il- laissent derrière eux les autres Syrtes est Alzerbe, qu'habitaient autrefois lés Lotophages. Au fond d'un golfe <]ii«- forment deux montagnes, il- aperçoivent la riche et imposante Tunis, l'une des pin- grandes villes <lr la Liby» . La Sicile en est voisine ris-è-vis, s'élève l'immense Lilybée. C'est de là que la conductrice leur signale

le lif i fut jadis Cartluuj I Il ville superbe n'existe plus; et Hir

le -"I paraissent à peine quelques vestig - de ses débris. Les cités tombent, les royaumes périssent, l'herbe et le sable couvrent !<■- mo- "I ni- fastueuj et l'homme s'indigne d'être soumis .1 h mort '

0 folie de notre Bmbition et de notre orgueil '

Di là il- passent devant Biserte, en laissant plus loin, sur la droite,

1 Ile de Sardaigne. Il- franchissent les bords* où jadis « iraient les pasleurs numides, et découvrent Bougie, Uger, infâmes repaires de pi-

1 ites. Plus loin sonl Oran et les rives de la ringitane, qui iii les

éléphants et les I I ront un jour !«•- empires de l<v ri de

M l" • En fai i t l< ro) mme de Grenade. Il- arrivent près de ce dé

troit que la Fable compte parmi les travaux d'Hercule, mais que forma l'Océan en se précipitant au milieu des terres. Sans doute, ces rivages ne furent pas toujours séparés, et une grande révolution opéra ce partage. Les flots, renversant tous les obstacles, baignèrent, d'un côté, Calpé, et, de l'autre, Abyla, et cet étroit passage sépara l'Espagne de l'Afrique. Tels sont les grands changements qu'opère la suite des âges !

Quatre fois le soleil s'est levé à l'orient depuis que la nef a quitté les cotes d'Ascalon. Ils ont franchi un vaste espace sans avoir eu besoin de chercher un abri dans aucun port. Enfin, ils traversent le détroit et ils sont au milieu de l'Océan. Si la mer resserrée entre deux rivages, nous parait si grande, quelle doit être l'immensité de l'Océan qui embrasse le monde ! Déjà la fertile Gadés et les îles voisines se dérobent aux regards ; les rivages, les terres ont disparu. Le ciel semble toucher aux eaux, et les eaux au ciel. « 0 vous, dit alors Ubalde, vous qui êtes notre guide sur cette mer iniinie, dites-nous si jamais mortel pénétra jusqu'ici? Dites-nous si, au delà de ces flots, existent d'autres

■y..-: LA H.IH SALEM DÉLIVRÉ] habitants] — Vainqueur des monstres de l'Espagne el <)•- la Libye, Alcide, leur répond-elle, après avoir parcouru el soumis tous les bords jusqu'alors connus, n'osa braver le profond Océan, el il marqua les limites dans lesquelles l'espril humain, moins audacieux, d<'\;iit voir il resserrai l'univers. Mais I l\>>c avide de connaissances el de découvertes, ne respecta poinl les I & qu'il avail posées. Il dépassa

ces Colonnes, et, faisanl gémir bous ses rames «'•lie mer qui s'ouvrait devant lui, il commença sa course témérain . Sun expérience H son habileté ne le sauvèrent |>;is, el il fut englouti par les ll"t-. Sa triste destinée est encore un mystère et est restée ensevelie ;«\<«- lui. Si les vents \ poussèrent quelque autre mortel, il trouva le trépas dans les abimes, i .11 du moins il ne revint pas. Ainsi, ces mers sur lesquelles

nous vogi - -"lit inconnues, el pourtant elles renferment mille ilcs,

mille royaumes peuplés <!«' nombreui habitants. Le soleil échauffe ces Iles, en bannit la stérilité, les rend fécondes, et eomrae les nôtres, elles produisent toutes sortes de fruits. — Quelles sont les l"i-, demande I balde, quel esl le culte >\r ce monde ignoré? — Ces ua i i«>i i> ont un langage, des coutumes, des cultes différents. Les uns adorent des monstres, d'autres la terre, mère commune de tous les êtn ' i ux-ci, le soleil el les étoiles : d'autn - composent leurs festins «lr mets criminels, funestes, abominables. Enfin, tous ces peuples répandus au delà de Calpé ont di - mœurs barbares el une religion impie. — Vinsi, reprend I balde^ le Dieu, qui descendit ici-bas pour nous édai rei a voulu cacher la lumière à une partie si considérable des humains? — Non, la vraie Foi \ sera un jour introduite, ainsi «|u<' tous les arts. Ce long voyage <|ui nous sépare de ces contrées ne sera pas toujours difficile .1 accomplir. Le temps viendra < 1 1 1 • - ces limites posées pai

Hercule ne seront plus qu'un jouet | r les navigateurs ces mers

lointaines el sans nom, ces royaumes inconnus, seront célèbres parmi \hii-. Mors, un mortel audacieux fera !«■ tour de la terre que l'Océan embrasse 1 1 environne. Ili\;il du soleil, il mesurera i n vainqueur ces iromensef i spaces. • i fils '!<■ Ii Ligurie osera lr premier se confier à <!<•«. Dots inhospitaliers ; les mugissements* de l'aquilon en courroux, les climats incertains, les périls les plus terribles, les objets les plus épouvantables ne pourront l'arrêter, lu dirigeras, 6 Colomb, tes voiles fortunées vers un pôle nouveau. La Renommée aux mille ailes, aux mille yeux, |iourra .1 peine suivre la course 1 Qu'elle célèbre Alcide et

Cil A M XV. 25Ô

Bacchus, il suffit pour ta gloire qu'elle nomme tes travaux. Du seul d'entre eux assurerait un éclat immortel au poète ou à l'historien qui le voudrait décrire.

La conductrice gouverne alors vers le couchant, et elle se rapproche du midi. Devant eux, ils voient le soleil se plonger dans les ondes, et ils le voient derrière eux recommencer sa carrière.

L'aurore nouvelle répand dans les cieux ses humides rayons ; soudain, dans un vague horizon, ils aperçoivent une montagne dont la cime se perd dans les nues. A mesure qu'ils s'avancent, et quand tous les nuages sont dissipés, ils la voient s'élever comme une •pyramide large à sa base et étroite à son sommet. Par intervalles, elle vomit de la fumée, semblable à cette masse sous laquelle gémit Encelade, qui, ruinante le jour, embrase, la nuit, le ciel de ses feux. Ils découvrent

254 LA 1 II: l SALEM DÉLIVRÉE.

aussi d'autn - ili - moins hautes <•! moins escaqx i s, qui, dans les premii i a irenl le nom d'îles Fortunées. On racontait qu'elle»

jouissait ut d'un climat si heurt u\. que la terre y produisait sans col ture, 'i qui la vigni s uvagt \ donnait les fruits les plus exquis. Jamais l'olivit i ne promit une \.,in<- récolte : le miel découlait du < n u\ de» chênes ; et, du penchant des collines, de vives sources descendaient avec un il"ii\ murmure. Rafraîchi pai la rosée et les zéphyrs, l'été n'avait point * I « brûlantes chaleurs. C'est là qu'on plaçait II.K séjour des ombres heureuses.

Nous touchons bientôt au terme de notre vo^ ■ . 'lit la conductrice; à vos regards s'offrent les ilea Fortunées, -i fameuses parmi vous et pourtanl h peu connues. Elles sont fertifes, riantes et belles, mai- beaucoup de récits fabuleux se mêlent à la vérité, a II- arrivent in i . i instant tout prt a de la pr< mière il'1 ces îles, qui sont au nombre de dix. Charles reprend alors: «<> lui qui nous guides dans notre

nde mission, permets que j'aborde au rivage et que je \i-ii< pays ignorés laisse-moi observci les mœurs, la religion de leurs habitants puissé-je un jour, redisant aux hommes graves les mervi illes que j'aurai vues, m'écriei : • J'\ étais - C'est un vœu «li^m de toi, mai- je m peux le seconder, i n les dé< i> ts du < i< I opposent a a désir une l"i sévère el immuable. Le temps que Dien marqua pour cettt grande découverte n'est pas encore venu. Il \\<- voua est pas accordé de faire connaître ;> votre hémisphère les secrets que cachent ces gions. Par une grâce spéciale, il vous est permis < 1 » voguei sui mers qui ont échappé aux recherches el à la science des naulonit Vous devez arriver jusqu'aux lieux où d'indignes chaînes retiennent I héros que vous rendrez au monde. Cette entreprise est assea grande il y aurait de l'orgu< il a résistt i au I1 siin en portant vos vœux plus hait i . a Elle 'lit la première île semble s'abaisser, el la - ide s'élever au d< ssus des Rots. Elle leur Eail remarqua r que t « mi i • b'( U ndenl soi im«' longue lilc vers l'orient, el que les bras <!<' mer qui les pan ni Boni partout à peu près de la mèmi largeur. Sept d'entre elles renferment des habitations, des terres cultivées et d'autre* traces de I • pi' m ncc d< - hommes trois autres sont déserti - leurs forêts, leurs montagnes nfl'renl des repaires tranquilles aux animaux sa

Dans la p rtii soli uni de ces îles, la courbure du rivage pré'

si ati bu dehors di ui imiuensi - i roissanU qui forment un bassin csm hé

aux regards. Un rocher, dont les flancs repoussent et luisent les vagues, est à rentrée et contribue à la sûreté de ce port. Deux rocs pareils à des tours semblent indiquer cet asile aux nochers. Les ondes silencieuses reposent sous cet abri que couronnent de toutes parts de sombres et épaisses forêts. Au milieu d'elles, est une grotte obscure <pie le lierre tapisse, et <»ù coule une onde claire et limpide. C'est dans cet asile calme et retiré, où jamais vaisseau n'enfonça ses ancres et n'attacha ses câbles puissants, qu'aborde la conductrice. Elle plie ses

voiles, et dit: «Regardez le palais qui s'élève sur le sommet de ce mont sourcilleux. Là, au milieu de la mollesse, des voluptés, des festins, et des jeux, languit le champion de la Foi. C'est là qu'il Paul gfavir, en suivant ce sentier, aux premiers rayons de l'aurore. Que ce retard ne vous pèse pas, car tout autre instant serait mal choisi pour le succès Je vos desseins ! Mais profitez des dernières lueurs du jour pour vous rendre au pied de la montagne. »

Les deux guerriers prennent congé de la conductrice et s'élancent

256 I \ n.lil SALEM DÉLIVRI I

sur le rivage désire. Ils Irouvenl le chemin qui mène au |>alais, «t marchent sans ratigue el sans peine. Quand il» arrivent au terme de leur course, le char du soleil est encore loin des abîmes de l'Océan. Il» in sonnais» • ni que, pour parvenir jusqu'à la cime, il» auront à tra- \< rser des ruines el des précipices. La neige et la glace couvrent tous li» sentiers - 1. au-dessus, sont ili» Beurs, des gazons, des arbres aux riches feuillages, toujours verts, des li» el des roses brillantes au milieu nu nu' de frimas. Tout atteste h puissance de la magie, victorû use «li i.i nature.

Il» »'.ii nii ni au pied du mont, dans un endroit couvert d'ombres,

désert •■! sauvage. Puis, quand le soleil, .1 son ret .1 doré le ciel de

ses rayons éternels, tous deux s'écrient : «AIImh».! allons! » Kl. pleins d'une ardi ur nouvelle, il» continuent leur course. Mais, soudain, un monstre B'élance de ».i l 'lui te cachée, el vient en rampant I' m barrei

!<■ passage. Il di tête, 1 ouverte d'écaillés jaunissantes la colère

gonh\ yeux étincellent, sa gueule v< uni des venins et d< -

feux !'■ chemin disparait »■>!!» ». » immenses replis . tantôt il se ramasse, tantôt il B'allonge et traîne après lui ses anneaux tortueux. Tel 1 »i cet affreux gardien, mais il ne peut arrétei les deux chevaliers. Déjà Charles .1 lire son gtaivi 1 1 s'apprête à l'attaqw 1. « Que fais-tu 7 lui -lit I balde, que

CHANT XV. Toi

veux-tu tenter? Crois-tu que le bras d'un mortel et de faibles armes puissent triompher d'un pareil adversaire? » A ces mots, il agite la verge d'or. Le dragon entend ces sifflements, prend la fuite, se cache et leur livre le passage. Plus loin, un lion s'avance en rugissant et lance de terribles regards ; sa crinière se hérisse, sa vaste gueule s'ouvre pour les dévorer. De sa queue il bat ses lianes et s'excite à la colère. Mais, à peine a-t-il entendu les sifflements de la verge, qu'une mystérieuse terreur remplace sa férocité naturelle, et il s'enfuit. Les deux guerriers poursuivent rapidement leur route, au milieu d'une multitude de monstres, lous différents par leur voix, leur espèce et leur forme. Il semble que là sont rassembles les botes les plus cruels et les plus hideux des régions que renferment entre eux le Nil et l'Atlas. Jamais les forets de l'flyrcanie, jamais les déserts de l'Afrique ne nourrirent dans leur sein des hôtes si effroyables. Mais ces légions si redoutables et si nombreuses ne peuvent retarder leur marche ni leur résister : car, ù prodige! le son de la baguette et sa seule vue suffisent pour les mettre en fuite. Ubalde et son compagnon arrivent au sommet de la montagne. Les glaces et les précipices sont les seuls obstacles qu'ils rencontrent. Cependant, après avoir franchi ces neiges et ces routes escarpées, ils trouvent un beau ciel, une douce température et une plaine étendue et découverte. Là, les zéphyrs répandent sans cesse un air frais et en> baume, et leurs tièdes haleines n'y sont point tantôt assoupies, tantôt éveillées, suivant le cours du soleil. On ne ressent ni les rigueurs de l'hiver, ni les feux de l'été ; le ciel, du plus brillant azur, n'y est point tour à tour serein ou chargé de nuages. Aux gazons toujours verts, se mêlent des fleurs aux parfums éternels, que couronnent des arbres à l'immortel ombrage.

Assis au milieu du lac, le palais d'Armide domine les monts et les mers.

Dans celte pénible ascension, les deux guerriers ont senti plus d'une fois leurs forces languir et s'épuiser. Ils suivent à pas lents ces routes fleuries, et souvent ils s'arrêtent. Tout à coup 5 s'offre à leur vue une source pure et limpide qui s'échappe en abondance du haut d'un rocher; Le premier jet se divise en mille ruisseaux qui baignent les plantes et les fleurs, et Unissent par se" réunir en un profond canal aux rives verdoyantes. Frais et murmurants, ils s'enfuient sous les feuillages qu les teignent de sombres couleurs : mais les eaux transparentes laissent

voir toutes les beautés que renfer leur lit. Dn tendre el douj saxon

courre ces bords et semble inviter bu repos.

a Voici, disent les deux chevaliers, la fontaine du Rire! \ ( »!■ i la source dangereuse <|ni recèle la mortl Sovons maintenant sur dos gardes et imposons un frein à nos désirs. Fermons l'oreille à la douceur perfide des chants de ces trompeuses sirènes! » Et, en parlant ainsi, il- s'approchent de l'endroit où le ruisseau s'élargit <t l'orme un vaste lac. Sur. la rive, esl une table chargée des mets les plus rares et les

plus attrayants. Deux je s filles, belles et riantes, se jouent dans !<•

cristal des ondes. Tantôt elles se lancent de l'eau au visage, tantôt elles se défient pour savoir qui atteindra la première uu but li\i;. Parfois elles plongent, disparaissent, et, après avoir fourni leur course, elles montrent à la surface lein tête et leur sein.

Les charmes qu'étalent ces beautés nues excitent quelque émotion dans le cœur austère des deux < hevaliers. Immobiles, ils les regardent, el elles continuent leurs jeux folâtres. Cependant, l'une d'elles s'él< hors de l'eau, et offre aux yeux éblouis ses épaules l< -

ondes ne sont qu'un voile infidèle pour ses autres appas. Ainsi l'on voit I étoile du matin, étincelante et humide «le rosée, surgi] du sein des flots. Ainsi apparut la déesse des Amours quand elle naquit <lr l'écume féconde des mers.

L'eau dégoutte de sa blonde chevelure. Ses regards se portent sui les deux étrangers : elle feint «le les apercevoir pour la première fois, et, toute troublée, elle détache ses longs cheveux, qu'un seul nœud retient sut sa tète il- retombent comme un voile d'oi et enveloppent s< - i harmes. < 'li ! que d'attraits ont disparu! Mais ci voile même n'es!

[>as i i- séduisant ' Unsi cachet . 1 1 sous les eaux, el sous sa chevi

lu if. « Ile se tourne toute honteuse vers les chevaliers. I lli rit el rougil tout .1 la l"i-. I .<• sourire embellit la rougeui - el la rougi m . « n coloranl son visage, donne un nouveau charme à son sourire. Puis, elli lui entendre .1 m h \. -i touchant! el si harmonieuse, <|n<' tout autre cœui eûl

- •• II' i \ étrangers, 'lit- Ile, qui ;i\</ pu parvenu en a

scjoui si I" .m el -i délit ii ux, c'esl ii i le perl de la viel Ici esl li : mède •! tous les maux. En ces lieux se trouvent i«»h- les plaisirs que, dans les premiers âges, les humains libres et affranchis de tout joua goûtèrent au siècle d'or. Quittez, jetés ces armes qui ne doivent plus vous si i \n venei sous ci - ombragi - li - cons i< rer à la Paix. I< i, v . . 1 1 -

i!^cL0^-

LES n E l X GUERRIERS DANS LE CHATEAU H'ARMIDE.

CHANT XV. 2î>9

suivrez les drapeaux de l'Amour : ces lits de gazon, ces prairies, seront le théâtre de vos tendres combats. Nous vous conduirons vers notre reine, dont la seule vue l'ait le bonheur de ses esclaves. Elle vous recevra parmi ceux qui goûtent les joies de sa cour ; mais, hàtez-vous de laver dans ses ondes la poussière qui vous couvre, et que ces mets succulents réparent vos forces épuisées. »

Ainsi parle la sirène ; ses gestes et les regards de sa compagne secondent ses agaçants discours. Ainsi, aux sons du luth sonore, les pas, tantôt précipités, tantôt plus lents, se marient en cadence.

Les deux chevaliers opposent une âme inllexible et restent sourds à ces perlides et trompeuses amorces. Les douces paroles, les images voluptueuses ne touchent pas leur cœur et ne foi1: impression que sur leurs sens: et, si ces séductions, pénétrant dans leur âme, y élèvent quelque désir , aussitôt la raison , qui les protège de ses armes, arrache et détruit la passion naissante. Ils s'éloignent des sirènes vaincues, sans même les saluer d'un adieu, et entrent aussitôt dans le palais. Alors les perlides beautés, honteuses cVètre ainsi dédaignées, se plongent au fond des eaux.

Les deux chevaliers pénètrent dans le labyrinthe on

Renaud est captif. — Ils excitent son dépit, et le décident à partir avec eux. — Armide emploie vainement les pleurs pour retenir celui qu'elle aime. — En proie à la plus violente douleur, elle détruit son palais ; et brûlant du désir de se venger, elle s'élève dans les airs.

Le magnifique palais d'Armide est de forme circulaire. Dans l'intérieur et presque an milieu est un jardin qui surliasse, en beauté et en ornements, les plus célèbres qu'ait jamais vus fleurir l'univers. De nombreuses galeries, ouvrage des démons régnent, confusément à l'entour, et les sentiers tortueux d'un dédale trompeur en font un asile impénétrable. Cent portes y conduisent: elles sont d'argent ciselé et roulent sur des gonds de l'or le plus pur. Les deux guerriers entrent par la plus grande, et arrêtent un moment leurs regards sur les figures qui la décorent: le travail est plus précieux encore que la matière; il ne leur manque que* la parole:

elles semblent rivre el respirer. On y voit Alcide tenant une que Douille el badinanl au milieu dea Femmes <1«' la reine de Méonie. I • héros, qui rainquil les Enfers el porta le Ciel sur ses épaules, tourne maintenanl les fuseaux. L'Amour le \"it el sourit. D'une main débile, -nu amante soulève en lnl.itr.nit les armes homicides el se couvre de l.i peau 'lu li"ii de Némée, dont la rudesse blesse ses membres déli* cats. Plus loin, la mer el ses plaines d'azur blanchissent -mu- l'écume.

On voit i double ligne de vaisseaux en ordre de bataille des

éclairs jaillissent des armures, l'onde étincelle comme l'or, el loul Actium parait embrasé des feux du dieu des combats. D'un côté Auguste et les Romains, de l'autre Antoine, qui traîne à sa Buite l'Egyptien, l'Arabe et tous les peuples de l"< >ri*nt et de l'Inde. On finirait voir lr- Cyclades, détachées de leurs fondements, voguer sur les Bots mi «lirait que des montagnes vont se heurter contre des montagnes, tant est impétueuse la course de ces navires semblables à d'immenses imir-. Il- s'abordent avec fracas. Déjà volent les Gammes el les dards, déjà le sang i"ii ii la mut que couvrent de funestes débris. La Nielune n'incline encore pour aucun des deux partis — Soudain la reine étrangère prend la fuite : Antoine fuil aussi. Antoine peut renoncer à l'empire <lu monde auquel il aspire?... Il ne cède pas à la craintc.il ne tremble pas, mais il suil Clcopàtre fugitive el <|ui l'entraîne I C'est un homme éperdu d'amour, de honte el de rage! lour à tour il regarde le combat terrible, indécis, el le vaisseau qui emporte son

amante Bientôt, caché dan- les détours du Nil, il attend la mort

dan- les bras de celle dont les char - vainqueurs semblent adoucir

pour lui les coups du di stin. Vinsi, toutes les portes ne ce |ialais pré scntenl des sujets variés.

\|>i < - avoir détaché leurs yeux de <■ admirables tableaux, I lialdc . cl -nu compagnon pénètrent dan- le dédale. Lorsque le Méandre, tu cours incertain, se joue dans Bon lit oblique et sinueux, lantôl il remonte vers sa source, tantôt il descend vers la mer. el l'onde nui fuit ii pousse le lld <|ui -'avance . tels et plus confus encore sonl les détours de re jardin, mais la carte que leur donna le sage vieillard en retrace tous les sentiers el leui permel de lever tous les obstacles et de distingue) les circuits. Dès qu'ils ont franchi ces innombrables réseaux, les jardins d'Armide montrent leui aspecl enchanteur; de toutes parts s'oflrenl à h vue des lacs, des ruisseaux, des fleurs, des

arbustes variés, d'agrestes collines, des vallons ombragées, des grottes, des bois ; et, ce qu'il y a de plus admirable! la main qui créa toutes ces merveilles ne s'y laisse point deviner. La simplicité se mêle à la richesse, et l'on dirait que les sites et les embellissements y sont l'ouvrage de la nature, tant l'art a pris plaisir à l'imiter. L'air qui pare et féconde les arbres est aussi soumis au pouvoir de la magicienne ; les fleurs et les fruits y sont éternels, et, près des fleurs nouvellement «closes, les fruits mûrissent sur le même tronc, entre les mêmes

feuillages . La figue jaunit à côté de la figue naissante ; au même rameau la pomme dorée pend à côté de la pomme verte encore ; la vigne, poursuivant à travers les airs sa route sinueuse, étale sa feuille près de ses jeunes bourgeons; là, des grappes à peine formées, près do grappes toutes pleines d'un doux nectar et brillantes comme l'or et les rubis. Des oiseaux cachés sous la verte feuillée répètent à l'envi ours chants d'amour. L'air qui soupire fait murmurer les ondes et les rameaux mollement agités. Quand les oiseaux suspendent leurs concerts, Zéphire leur fait écho. Ils se taisent, et son souffle devient plus doux. Ainsi, hasard ou magie, cette musique aérienne accompagne et

reproduit leurs gazouillements. Entre loua ces oiseaux, il en es! un que distingue son plum ige de mille couleurs et son bec d'un pourpré étincelanl : ses chants ont beaucoup <1<' force h ressemblent à la voix bumaine. Il continue son ramage avec une habileté qui tienl du prodigi et t«>m les autres fonl silence el ['écoutent. Les vents eux-mémej retiennenl leur baleine. « Voyez, disait-il, la rose 1 1 ;< î — ;* 1 1 1 < • percer <l<ni- ,(.,n,. ut M>n n «il bouton; à peine entr'ouverte el presque cacb moins elle Be montre, et plus elle est belle. Bientôt elle déploie corolle; et déjà, plus languissante, ellea cessé d'être l'objet des vœux des jeunes filles et des amants : ainsi, la jeunesse, cette rose de la rie, n'a que la durée d'un jour. En vain renaît le printemps, il ne ramène point la fraîcheur de nos belles années. Cueillons donc l;i Deur vermeille dès le matin, puisque le Boir elle aura perdu sa beauté ; cueil Ions h rose d'amour tandis que nous pouvons en aimant être payés de retour, » II -<• tait, el tous les autres reprennent leurs concerts comme pour applaudir à Bes chants les colombes redoublent leurs amoureux baisers i • » • ri semble enflammé des mêmes feux; les bois, le chêne robuste, le chaste laurier, les plantes, la terre et les eaux exhalent des Boupirs; i<>ni subit l'influence de cette tendre harmonie; tout B'émeul ;'i ces images de volupté.

Mais la séduction trouve les deux guerriers insensibles . il- résistent, ils s'avancent : Boudain, à {ravers le feuillage, il- croient voir (et ce n'esl point mie erreur) Armide et Bon amant ! Elle est couchée sur le g i/mii Renaud repose Bur Bon sein sa goi ge n\ si qu'à demi voilée ses cheveux épars flottent au gré des zépro/rs ; elle languit d'amour. Sui joues brûlantes glisse une sueur argentée «pu augmente ses attraits. Tel que le rayon de lumière qui scintille à travers le cristal des eaux, on \(>ii dans Bes veux humides briller un sourire plein «le passion al de volupté. Ses bras enlacent Renaud; ses yeux le charment et !<■ <"nsument. Leurs regards Be cherchenl et ne se quittent plus. Elle s'incline vers lui, el de baisers ardents elle couvre ses paupières cl ses lèvres. Dans un de ces instants, Renaud pousse un profond soupir comme si Bon àme B'échappail pour B'unjp n celle d'Armide.

Les deux chevaliers, cachés derrière les arbres, contemplent cette scène voluptueuse. \ lé de Renaud pend une arme étrange, un miroir' Armide soulève cl place aux mains de son amanl ce confident des amoureux mystères. Elle, d'un air riant . lui . aver îles yeux bril"

lants, no voient qu'un mémo objet dans los diverses figures qui s'y réfléchissent; elle y cherche ses charmes; il so mire dans los yeux d'Armide; elle ne voit qu'elle-même, ol il no voit qu'elle. Elle esl fière

do son empire, il est glorieux de ses fers. — « Tourne, lui dit-il, ah! tourne vers moi oes yeux qui font mon bonheur ..Si tu l'ignores, sache que mes transports sont la fidèle peinture de tes attraits ! Bien mieux que ce cristal, mon amour te donnera une idée de la puissance de ta beauté. Si tu me dédaignes, hélas ! contemple du moins ton gracieux visage, et tes regards que rien ne peut satisfaire seront heureux! Mais comment un miroir reproduirait-il tant de charmes? Comment un si petit espace renfermerait-il tant de merveilles? Le Ciel seul peut rendre tes perfections ; c'est dans les astres que tu retrouveras ton image. »

Armido sourit à ce langage, mais elle ne cesse de s'admirer et de composer ses atours. Elle répare son désordre, roule ses cheveux en

36fl LA Hlii SALEM DÉLIVRÉ K.

anneaux et \ entrelace des fleurs «pii brillent comme l'émail enchâssé dans l'or aux li- de son sein elle marie l'incarnat des roses et pi son \"i!, Le paon superbe étale arec 1 1 1 . » i 1 1 ~ d'orgueil les

richesses de son plumage moins belle est Iris quand apj irait dans la nue -"ii . i. humide, mêlé de | ourpre el d'oi . < • 1 1 nd int le plus |»ircieux ornement d'Armide « si sa ceinture qu'elle ne quitte jamais. Pour l,i Former, elle donna une substance à des choses impalpables, et la composa d'éléments qu'aucune autre main n\ ùl pu saisir. Les amoureux dépits, les attrayante refus, les agréables caresses, le calme heureux, le sourire, les mots entrecoupés, les larmes do plaisir, les soupirs interrompus, les baisers lascifs, tels furent les objets qu'elle réunit et qu'elle trempa au feu le plus doux. C'est ainsi qu'elle créa !<■ tissu merveilleux «pii entoure sa belle taille.

Enfin leurs tendres luttes ont un terme; Armide prend congé de son amant, lui donne un baiseï 'i s'éloigne. III outume de !<■

quitter p< ml. ml le jour pour se livrei giques mystèn - 1 1

complir les des» tus qu'elle avait médités. Il n'était pas permis à Renaud de li suivre; Bans ces» il devait restei en ces lieux. Pendant son absence, amant solitaire, il < mil au milieu des bois mais quand la nuit silencieuse étendait ses voiles propices et ramenait les amoureux hircin-, Armide revenait dans ces jardins délicieux passeï des heures fortunées et partager son asile.

Dès que la magicienne, appelée par des soins plus sérieux, srest retirée, les deux guerriers sortent du bosquet qui les cache et -•■ présent» ut b Renaud, revêtus «l<- leur pompeuse armure. Ainsi, quand !«■ coursier généreux, échappé aux fatigues et aux périls des combats et <lr \.\ victoire, erre au milieu des pâturages el des troupeaux, il languil

dans mi \il repos et se livre aux amours mais que, - lain, résonne

la trompette guerrière, que l'acier brille, il se retourne, hennit, et déjà, appelant la bataille, il cherche le maître qui • l< >î t le guider, »i brûle de repousseï dans la lice guerrière li choc de l'ennemi. Tel, i la rue de cette armure éclatante, !•• héros, *|ii<»î«|«it- livré à la molli quoique engourdi pai !«• plaisir, sent renaître son ardeur. Ubalde s'avance el plact sous n - yeux le bouclier <!«• diamant. Dans ce miroir Kdèle, il \"H -i- vêtements -i sa ch velure, disposés avec un art efféminé el imprégnés de parfums son glaive, chargé d< vains ornements, ni -i plus une arme terrible, mais un inutile jouet. El tel

qu'un mortel, au sortir d'un lourd et profond sommeil, ne reprend ses esprits qu'après une longue rêverie, tel le guerrier revient à lui. Bientôt il ne peut soutenir la vue de sa propre image. Ses regards s'abaissent

~-~.,~ -r~rr.

vers la terre et y restent fixés par la houle. Il voudrait, pour se dérober ;'i sa confusion, se cacher dans les Ilots, dans les flammes, ou s'abîmer dans les entrailles de li terre.

Alors Ubalde lui adresse ces mots : « La guerre met en mouvement toutes les nations de l'Europe et de l'Asie. Quiconque est avide de gloire et adore le Christ combat dans les champs syriens. Toi seul, ô iils de Berthold, au delà des limites du inonde, tu ensevelis dans une retraite obscure Ion oisiveté. Toi seul, champion aimé (Tune femme, lu vis tranquille au milieu de ces grandes bittes de tout l'univers.! Quel sommeil, quelle léthargie a donc endormi la vertu? Quelle honte te retient?

Vicn-, l'armée, Godefroi lui-même t'appellent. La Fortune el la Victoire t'attendent! Viens, guerrier choisi par Dieu, achever l'entreprise que lu as m bien commencée ! Que cett< Becte impie, déjà ébranlée par ton bras, tombe sous U - invincibles coups

\. ce discours, I1' héros interdit demeure un moment immobile et sans voix. Mais quand la honte m fait place au dépit, dépit courageux d'un noble cœur! dès qu'un nouveau feu plus \il a remplacé la rougeur ipii colorcson \i-;iL'r. il déchire ces vains ornements, cette indigne parure, indice de son misérable esclavage. Il se hâte de partir et de sortir du dédale aux mille détours.

Cependant Armide voit !<■ terribli gardii n de son palais étendu sans vie près des portiques : d'abord elle soupçonne, bientôt elle ne doute plus que -"ii amant est près de l'abandonner. Elle voit, ;ili ' funeste certitude ! elle voit le fugitif qui s'éloigne rapidement de son doux ;i>ilc ! Elle veut crier : \li ! cruel, n quelle solitude me délaisses-tu? Mais la

douleur étouffe sa voix. Ses faibles paroles entre pées • 1 • - sanglots

s'arrêtent cl retentissent avec plus d'amertume en son cœur. Infortunée! une science ■ i une force plus grande qu ton art te i ivissenl ta félii itél Elle s'aperçoit enfin que la puissance des charmes magiques ne saurait le retenu '... Les mots sacrilèges que la bouche impure d'une magicienne de Thessalie murmura tant de fois, ces mots qui pourraient ai m M. i le cours des sphères célestes et arracher les ombres il"' leurs pri« sons profondes ces mots, elle les connaît, el pourtant elle ne peut obtenir que l'Enfer réponde à ses évocations ! Renom int aux enchantements, elle essaye les séductions et la prière, el abjure toute retenue, toute pudeur. Elle s'élance sur les pas de Rem ud. Son orgueil superbe, sos triomphes, que sont-ils devenus?.. Jadis d'un signe elle bouleversait, il, m- sa vaste étendue, tout l'empire de l'Amour -• - dédains i laienl sa fierté avide d'hommages, mais n'aimant qu'elle-même, elle repoussai! ses adorateurs el ne voulait jouir que de la puissance de ses

rds maintenant trahie, dédaignée, elle reste dans l'abandon el -nii encore celui qui l'évite el se refuse à sa tendresse. Elle cherche ilam les pleurs uni parure poui -.1 beauté méprisée! Elli voici En vain les neiges el les rudes sentiers déchirent ses pieds délicats gémissements la devancent, et, lorsqu'elle Btteinl le héros, il esl déjà

sur la plage. I p< rduc, 1 Ile s'é< ri< i 0 toi qui m'enlèves une lié

de ma rie, pourquoi mr laisseï l'autre ... Ah! rends-moi relie dont lu

Cil A M XVI. 269

veux nie priver, ou prends celle qui me reste, ou frappe <lu même

coup toutes les deux! Arrête, suspends ta course: que mes dernières paroles arrivent jusqu'à toi! Hélas! je ne te demande point des embrassements destinés à une autre plus heureuse ! Barbare, tu crains de l'arrêter? Pourquoi donc? Tu as pu me fuir, tu sauras bien rejeter mes prières ! » Alors Ubalde dit à Renaud : « Tu ne dois point refuser d'entendre Armide: suppliante, elle vient, armée de ses attraits, t'adresser de tendres et amères plaintes , si tu résistes à la vue et aux paroles de cette enchanteresse, tu seras le plus fort des mortels ! C'est dans de telles luttes que la raison s'épure elle-même en dominant les sens. » Le héros s'arrête. Armide, épuisée, baignée de larmes, en proie au plus grand désespoir, et plus belle encore de sa douleur, s'approche ; ses yeux s'attachent sur lui : elle ne trouve point de paroles. Soit courroux, soit prudence, soit timidité, il n'o>e la contempler. C'est à peine s'il jette sur elle, furtivement et avec lenteur, un regard plein de

honte. De même que le chanteur habile, avant de déployor toutes les richesses de sa voix, prépare ses auditeurs par des notes graves et de doux préludes, de même Armide, malgré sa mortelle douleur, ne renonce point à ses ruses et à ses artifices. D'abord de faibles soupirs doivent disposer l'àme de Renaud à écouter ses plaintes. « Cruel, dit-

270 i.\ .11. lit SALEM hl-.l.lN i; I I .

elle, n'espère pas que je U fiasse entendre les supplications qu'uni amante adn sscrail à son amant. N iguère noua nous aimions, et, si <<• souvenir te pèse comme un remords, écoute-moi du moins, écoute mu' ennemie. I n cœur généreux n'est pas inaccessible aui prières <!•• celui t|u"il hait, el lu peu* m'accorder ce que je te demande en conservant toute l'énergie de tes dédains. Si lu un- détestes, si cette aversion Lui tes délices, je ne viens pas le ravir ce bonheur I Contente ton désir, puisque tu crois agir avec justice el raison. Les Chrétiens me lurent odieux, je ne le nie pas. Toi-même je t'abhorrais... Née musulmane, j'eroplovai toul mon art à détruire votre empire. Je m'attacha i ,i les pas, lu uis i u mon pouvoir : j«' t'entraînai loin «lu bruil des armes, .m ii. ml de ces solitudes inconnues... Ajoute, et c'esl le comble de ton humiliation el de mes crimes! ajoute à cela que je l'ai séduit, que je

t'a brasé des feux du même amour. Coupable artifice, in

pi( s, sans doute ' livrer \< - prémices d'une si grandi tendresse ' donni r, prodiguer à un tyran superbe ce qu'on a refusé à lanl d'autres dévoue il suppliants!... Voilà pourtant quels sont mes crimes! Ah! b'îIs ont pu décider la fuite, si tu l'éloignés, parce que lu me détestes, de cetti retraite jadis -i aimée, va, traverse les Ilots, livre de nouveaux combats, anéantis ma religion, moi-même j<' i'\ excite. Mais, que dis-je: ma religion! je n'en ;ii plus, je ne connais que i<>i. impitoyable idole <!<• mon cœur! Ah! souffre seulement que jeté suive! Que t'importe la vue d'une ennemie! I.c ravisseur \*c laisse point sa proie derrière lui. Le triomphateur m' traine-t-il pas avec lui ses captifs? Ne vem-tu |>;imontrer ;'i tous les tiens !<• |>i i\ de ta victoire?... On ajouterait ce trophée aui autres dépouilles que tu as remporta • krmide, <|m

méprisa i. - armes, vaincue à -<.u tour, paraisse humiliée au milieu de les compagnons ! Esclavi dédaignée, ji ne garderai lias cette chevelure

mu pour i<>i n'a plus de cha je la couperai, afin que toul en moi

réponde à mon tilrc d'escla> ' Sans cesse à les côtés, au milieu des

combats, ;■ travers les bal lillons ennemis, j'aurai li courage et la i

de guider tes coursiers et de porter ta lance. Ton écuver, ton bouclier, je serai ce que tu voudras!... Pour la défensi i (poserai mes jours, el le fer traversera ma poitri m il mon cœur avant d'arrivei jusqu'à toi. Nul ii' 1 1 1' i n. -. i i ez barbare pom vouloir l'immoler en me tuant, el cette beauté, 'pu i< trouve iu~.u-il.lr. lui fera oubliei sa vengi inci . Malheureusi puis ji placei quelque espérance .n ces faibles attraits

qui n'obtiennent rien de loi ! » Ses larmes, qui coulent en abondance,

interrompent ses plaintes. Elle vent alors, de ses mains suppliantes, saisir la main de Renaud, s'attacher à ses vêtements, mais il recule, il résiste, il est vainqueur. Ses yeux ne versent point de pleurs ; l'amour ne peut renaître ; l'Amour n'a point réussi à rallumer ses premiers feux dans ce cœur que refroidit et glace la raison.. La pitié, chaste compagne de l'affection, a pris sa place. Le héros est ému et s'efforce de retenir ses larmes : il maîtrise cependant cette vive émotion, et cache, sous une tranquille apparence, son agitation et son trouble. « Armide, répond-il, ta douleur m'accable. Que ne puis-je éteindre dans ton sein l'ardeur funeste qui te consume! Je n'éprouve ni la haine, ni le dédain, ni le désir de la vengeance; j'oublie tes toit.-. Tu ne seras pas mon esclave, tu n'es point mon ennemie. Ton cœur s'est égaré, et, dans ta haine comme dans ton amour, tu as dépassé toutes les bornes. Tu as montré la faiblesse d'une mortelle, et l'excuse de tes fautes est dans ta loi, dans ta jeunesse et ton sexe ! Moi-même n'ai-je pas partagé tes erreurs?... Quels droits aurais-je à l'indulgence si je te condamnais sans miséricorde? Dans mes succès, dans mes revers, ton souvenir, sacré pour moi, me sera toujours cher. Je serai ton chevalier autant que me le permettront les combats pour mon Dieu et pour ma foi ! Ah ! mettons un terme à nos égarements: abjurons pour toujours notre honte ! Que ces souvenirs, ensevelis dans ces lieux, demeurent ignorés du reste de l'univers ! Que l'Europe, que les pays qui l'avoisinent ne mêlent pas ces récits à l'histoire de mes travaux ! Et toi-même, Armide, ne permets pas que ta beauté, tes rigueurs, ta naissance, donnent plus d'éclat à notre faute ! Reste en paix : je pars : n'essaye point de me suivre ; celui qui me guide te le défend ! Demeure, cherche le bonheur par une autre route, et que désormais la sagesse te fasse goûter ses conseils! »

Tandis qu'il parle, Armide, troublée, hors d'elle-même, la colère sur le front, ne répond pas. Déjà elle attache sur lui des regards méprisants et sinistres. Enfin, elle éclate en ces ternies : « Non ! la belle Sophie ne fut pas ta mère ! non ! tu n'es point du glorieux sang des Est. Produit impur du limon de la mer, tu as sucé, au milieu des glaces du Caucase, le lait de quelque farouche tigresse ! Pourquoi dissimulerai-je davantage ? Cet homme que je prie a-t-il donné le moindre signe de pitié, a-t-il changé de visage, a-t-il accordé un seul soupir,

372 l.\ JÉHI SALKM DÉLIVRÉE,

une m ule larme .1 ma doul< m .... Que lui dirai-jc, que lui rappel leraije'i II ni'ulti •- - protection, el il me luit, et il m'abandonne! Vainqueur généreux, il daigne oublier les offenses d'une criminelle ennemie et consent à lui pardonner ses erreui si . Kcoutez comme il conseille el comme ce pudique stoïcien raisonne sur l'amour I 0 <.i<l ! 5 Dieux! tous souffrez ces impies, vous qui souvent laisseï tomber h foudre sur vos temples ••! sur vos lutels! Éloigne-toi, cruel, era port celte paix < 1 1 1 < * tu me souhait n, homme inique 1 1 barban

Bientôt, dépouillé de son enveloppe mortelle, mon esprit te suivra comme une ombre, sans relâche, ittachéi à tes pas. Nouvelle Furie, armée <!<• torch( - 1 1 de n rj ents, l< a efforts de ma raj ég li ront I excès

de mon ; n r ! Si le Destin t'arrache sain el sauf aux Dots, aux «•. ueils

cl ;iu\ orages, tu retrouv< 1 is les combi 1- ' .. Là, par di cruelles blés

sures milieu du sang, des mourants el des morts, je le rerai expici

hiii^ mes maux. I*uissé-je entendre !«■ nom d'Annide se mêlera le* dei niei - soupirs ' . .. Ces! là mon cspéi nce..

t- expirent sur ses lèvres et, succombant à tisses

elle tombe presque inanimée une sueui Froid* se réitatiil sui son

corps ; ses paupières s'abaissent.. . Tes paupières se ferment, ô Armide ! le Ciel avare te refuse celte dernière consolation. Malheureuse ! ouvre tes yeux et tu verras des larmes amères inonder ceux de ton ennemi. Oh ! quelle douce joie si tu pouvais entendre ses soupirs !... C'est tout ce qu'il lui est permis de Raccorder... Ses derniers adieux sont des regards de tendresse et de commisération! Que fera-t-il? Laissera-t-il une infortunée, entre la vie et la mort, sur cette plage déserte ? La générosité et la pitié le lui défendent, mais une inflexible loi l'entraîne... Il part. Déjà les légers zéphyrs se jouent dans la chevelure de leur guide, et la voile d'or les pousse vers la haute mer. Les yeux du héros sont fixés sur le rivage, qui bientôt disparaît. Quand Armide a repris ses sens, elle ne voit autour d'elle que la solitude et le silence. « Il est parti, s'écrie-t-elle ; il a pu me laisser expirante ! Il est parti sans différer, sans me donner le moindre secours dans ce moment terrible ! Et, cependant, je l'aime encore ; et, immobile à cette place, je verse des pleurs au lieu de songer à la vengeance !... Des pleurs ! N'ai-jc donc plus d'autres armes, d'autres arlilices? Oui, je poursuivrai le parjure. Ni le Ciel, ni l'abîme, ne pourront le dérober à mes coups ! Déjà je le rejoins, je le. saisis, je lui arrache le cœur, et je suspends ici ses membres déchirés pour servir d'exemple aux amants impitovablcs... II est grand et habile dans l'art d'être cruel ; eh bien, je le surpasserai ! Mais où suis-je et qu'ai-jc dit'.'... Malheureuse? c'est lorsqu'il était dans tes fers que tu pouvais, que tu devais assouvir sur lui tes fureurs !... Maintenant, c'est en vain qu'un tardif courroux le transporte et t'enflamme !... Ah! si mes attraits, si mes enchantements sont sans force, mes vœux, du moins, ne seront pas stériles. C'est ma beauté qu'il méprise, c'est elle qu'il outrage, c'est d'elle que j'attends une éclatante vengeance!... Que mes larmes soient la récompense de celui qui tranchera cette tète exécrée !... 0 mes vaillants adorateurs, je vous imposerai une tâche difficile, mais glorieuse !... Je suis prèle à donner, comme prix de vos services, ces immenses richesses qui seront mon héritage !... Si vos bras ne me sont point dévoués, la beauté n'est qu'un vain présent de la nature!... Présent funeste, je t'abhorre!... Maudits soient à la fois et mon rang de princesse et ma misérable existence... Si je supporte la vie, c'est dans l'espoir d'être bientôt vengée...»

Enfin, elle s'éloigne de ce rivage solitaire ; ses cheveux epars, ses

\ni\ hagards, son visage enflammé, attestent l'excès de son désespoir,

Elle rentre dans son palais, el d'une \<>i\ formidable elle évoque les

trois cents divinités de l'Enfer. Aussitôl le ciel se couvre <l<- s bres

nuées; l'astre du j 'pâlit, lèvent mugit et ébranle les gorges des

montagnes l'abîme gronde sous ses pieds, el de toutes parts se fonl entendre des monstres affreux « jm sifflent, hurlent, frémissent el aboient. Des ombres plus épaisses que les voiles mêmes de la nuit enveloppent la montagne ; des éclairs percent par intervalles cette proronde obscurité ; puis, les ténèbres s'évanouissent; !«■ Boleil lance d< pâles rayons : le ciel n'esl pas encore serein, mais le palais .1 disparu les vestiges en sont effacés, h on ne pourrait dire : « Il était 1 1. \in~i les feus du dieu du jour ou l'haleine des vents dissipent ces tapeurs légères qui se forment dans les airs; ainsi s'évanouissent les \.iiii- fantômes que crée l'imagination en délire '.

Il ne reste que des rocs déa rts et l'horreur que la nature répandit en « es lieux.

Annule 1 1 1 « • sur son char et s'élance dans les airs. Entourée de

nuages el de bruyants tourbillons, elle foule lés huit- et traverse les aquilons. Elle plane sur des terres in< onnues et soumises .1 l'autre pôle. Elle franchit les colonnes d'Alcide; et, Bans se rapprocher des cotes de l'Hespérie pu de l'Afrique, elle continue -.1 course au-dessus des mers, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée aux plages de la Syrie. Mais, évitant l'aspect d'une patrie !que naguère elle chérissait, elle s'écarte de Damas et bc dirige vers cette terre inféconde où son 1 bateau s'élève au milieu des eaux. Elle arrive, éloigne Bes femmes et ses esclaves et, retirée dans un secret asile, elle s'j abandonm à ses pensées ini

laines et tumultueuses mais, bientôt, la I !<■ fait place à la coli

■ J'irai, dit-elle, sui ces bords où le i"i d'I {rypte rassemble les ara de l'Orient sous une forme étrange el inconnue, j'essayerai la m de nouveaux charmes je manierai Tan cl l'épée je me ferai l'esclavi des plus puissants gu< rriers el les - u \U rai à me prouvei leur Bêle. Je braverai les bienséances el la pudeur, pourvu tjue ma vengeano soit en partie satisfaite. Ne m'accuse pas, o mon mu le '. le blâme est poui loi. 1 11 l'as voulu. C'est i"i qui consacras ma jeunesse et ma beauté ;'• des ii ivauxqui n'étaient point ceux d'une faible mortelle I... C'est par

toi, ' est à ta \<>i\ que je devh as < rrante I... Tu excitas n aud

lu bannis de mon cœui If sentiment de la pudeui tout ce que

l'Amour m'a fait commettre de fautes, tout ce que la colère me fera entreprendre ne doit être imputé qu'à toi. »

Alors elle appelle ses femmes et ses écuyers. Dans ses superbes parures, dans ses équipages, elle déploie une magnificence royale et les splendeurs de son art. l'uis, elle se met en route; et, sans s'arrêter, ni le jour, ni la nuit, elle vole vers les plaines brûlantes de Gaza, que le roi d'Kgypte a couvertes de ses pavillons.

Le soudan d'Egypte dirige sa puissante armée contre les Chrétiens. — Armide, qui appelle de ses vœux la mort de Renaud, se réunit à cette armée avec ses troupes, et, pour satisfaire plus sûrement son cruel désir, elle s'offre pour prix de la vengeance. — Renaud se couvre de l'armure redoutable où sont gravés les exploits de ses illustre.- aïeux.

■ if-\ v^;^j^ v ^a ^|je je çaza egt aux frontières de la

Judée, sur le chemin qui mène à Péluse. Assise sur le rivage de la mer, elle est environnée d'immenses déserts de sables que le vent soulève en tourbillons pareils à des flots agités. Le voyageur a de la peine à retrouver sa route et un asile pour échapper aux tempêtes qui bouleversent ces plaines mobiles. Depuis longtemps le roi d'Egypte a enlevé cette cité aux Turcs, et sa position sur les confins de ses Etats, la rendant propre à l'exécution des desseins qu'il médite, il a quitté Memphis et ses superbes palais pour y transporter le siège de sa puissance. Du '(.ml de ses diverses provinces, il y a rassemblé d'innombrables soldats.

Muse, iliv-iimi quelle était alora la situation de ces contrées, qu'elles étaienl les troupes, quels étaient les vassaux el les alliés de ce grand monarque, alors que des extrémités de l'Orient, les rois du Mi«li se préparèrent aux combats! Toi seule peut me aommer, el les du il les guerriers de la moitié du monde réunis sous ses étendards I

Lorsque l'Egypte rebelle, secouant le joug des Grecs, changea de religion, un héros du sang de Mahomet en devint 1<' maître h y jeta les fondements d'un nouvel empire. Il prit le litre de calife, et tous successeurs, héritiers d'un égal pouvoir, reçurent le même nom Ainsi le Nil \ii autrefois une longue >uih- de Pharaons 1 1 il«' Ptolémi Le cours des âges ne fit qu'affermir et agrandir cet empire qui embrasa l'Afrique et l'Asie depuis les côtes de la Syrie jusqu'aux plages et la Ifarmarique el de Cyrène. Dans l'intérieur des terres il s'étend au-delà de Syène, presque jusqu'aux sources du Nil; d'un côté il domine les sables el les plaines perfidi - que ne traverse aucun mortel, et de l'autri il touche aux nves de l'Euphrate. A droite il est borné par l'Ai ibie aui suaves parfums . à gauche par h mei li »uge, et, au delà de cette mer, il se prolonge jusqu'aux portes de l'Aurore. Il ;i par lui-même une grande force, mais le Bagi gouvernement du calife augmente encon grandeui < i -.1 gloire. Né d'aïeux illustres, ce prince a toutes les vertuf d'un mi et tous les talents d'un guerrier. Pendant de longues anm il lit la guerre aux Turcs el aux Persans : tour à tour il envahit leurs provinces, ci repoussa leurs attaques ; tantôt vaincu, tantôt victorieux, il m montra plus grand dans les revers que dans la victoire. Le faix des ans ne lui permettant plus de porter les armes, il .1 déposé le fer, mais il il conservé Bon génie belliqueux, ainsi que son ambition et l'amour

de la gloire. Il combat ei epai ses généraux; -.1 pensé< 'i -■ - dis

cours nui une telle vigueur que l'immense fardeau du sceptre ne parait pas trop lourd pour sa vieillesse. L'Afrique, divisée en petits Etats, tremblante à son nom, lui offre d'elle-même ses guerriers. Des limites ilu monde, l'Indien soumis lui envoie le tribut «l< ses trésors. Telle est h grandeur •!<• ce potentat, qui, inquiet des victoires des Chrétiens, va précipiter sur leur naissant empire les troupes qu'il rassemble et < elles qu'il •> dès longtemps réunit - '

Armide paraît 1 1 dernière. Elle arrive à temps el au moment même où, déjà, toute l'armé* . sortie de h ville, défile dans une \.i-i<' plaine sous les yeux du calife. Assis but mu trône élevé, où l'on arrive par

cent degrés d'ivoire, il foule à ses pieds For et la pourpre. Un dais d'argent le couvre de son ombre ; dans ses habits magnifiques se déploie tout le faste de l'Orient; son turban, du lin le plus blanc, se replie autour de son front ainsi qu'un diadème. Sa main droite porte le sceptre ; sa longue barbe blanche lui donne un air vénérable et sévère. L'audace et l'énergie de ses jeunes années brillent encore dans ses yeux, que la vieillesse n'a point éteints. Son aspect, son attitude, répondent à la majesté de son âge et de son rang. Tels furent les traits qu'Apelles et Phidias donnèrent à Jupiter, mais à Jupiter lançant la foudre. Debout, à sa droite et à sa gauche, sont les deux premiers satrapes : l'un porte le glaive nu de l'inflexible justice, l'autre le sceau.

symbole de sa dignité. Celui-ci dépositaire des secrets de son roi est chargé des affaires civiles de l'État : l'autre commande l'armée ; il est

investi d'un pouvoir sans bornes, el distribue les récompenses et les châtiments. Au pied du trône es! la garde nombreuse el Bdèle des Circassiens. Il- son! .unir- de lances; une cuirasse protège leur poitrine, el i leur côté pendent de longs cimeterres recourbés. Du liant de -mi trône, le calife domine toutes ces nations rassemblées. Tous les

guerriers, défilant devant lui, inclinent, en signe d'h< oage, leurs

armes et leurs drapeaux. Les Égyptiens paraissent les premiers. Quatre chefs les conduisent, deux de la Haute et tic la Basse-Egypte, conti que créa le Ml et qu'il féconde de ses eaux. On fertile limon usurpa d'abord lf lit de la mer. puis, en se raffermissant, il devint propn la culture, ainsi s'agrandit l'Egypte. San- doute, les arides déserts de son intérieur furent autrefois des i ïn au« -^ fréquentés pai les nautoniei a '

Les premiers bataillons se composent de soldats nés dans les riches plaines d'Alexandrie et sur ces bords qui B'étendent vers l'occident jusqu'aux frontières de l'Afrique. Araspe, leur chef, est plus redoutable par -un -.•nie que par la force "!'■ son bras. Aucun M. nue ne l'égale dans Tait de la guerre, dont il connaît tous les stratagèmes. A leur suite marchent les nations qui habitent les «"te- de l'Asie jusqu'aux lieux où se lève l'Aurore. Arontée les -unir . ses titres le <li-tinguent, mai- on ne Bignale ni ses exploits, m sa valeur; I"' poids d'une armure n'a point encore accablé -a mollesse ri la trompette guerrière n'a jamais liât/' son réveil. I m- fatale ambition l'arrache aux voluptés h le pousse à braver les fatigues des combats.

I.a troupe qui B'avance sur leurs traces est plutôt une innombrable armée qu'une simple division. Elle couvre la plaine et le rivage. On n'eût jamais pensé qu'il fallût tant de bras pour cultiver l'Egypte et in ueillir ses moissons. Et pourtant, une seule ville a envoyé toutes ces légions. Rivale des plu- vastes provinces, elle renferme dans -mi sein mille aiiin 3 < m.-. On la nomme le Caire. Campson est le chef 'le celte multitude peu propre au métier «le- arme-. Sun- la conduite de Gaxel, ilelileni les habitants 'le- champs fertiles qui avoisinent le Caire et vont jusqu'à la seconde i ttaracte du Mil. Il- n'ont d'autres armes que I ei l'épée. Il- ne soutiendraient pas le p<>nl- du casque et de la cuirasse. la rue de leurs riches vêtements fait naître le désir du butin plutôt que la crainte du^trépas. Sur les traces d'Alarcon, marchent le- peuples de Barca. Nu-, affamés, presque -au- armes, errants but des puuj

désertes, ils n'ont d'autres ressources que le brigandage. Les rois de Zumaraet de Tripoli se montrent ensuite; leurs soldats, moins pillards, sont aussi incapables de combattre de pied ferme, et ne sont propres

qu'aux escarmouches de peu de durée. On voit après eux les habitants de l'Arabie Pétrée, que suivent les pasteurs de l'Arabie Heureuse, qui, dans leurs fortunés climats, s'il faut en croire la renommée, ne ressentent jamais le froid des hivers ou les feux des étés. L;î, germent les parfums et l'encens : là, le phénix immortel renaît au milieu des fleurs embaumées qu'il rassemble pour ses funérailles et sa résurrection, et qui lui servent de tombe et de berceau. Leurs vêtements sont moins pouilleux que ceux des Egyptiens, mais leurs armes sont semblables. Aoici d'autres Arabes, sans fovers, sans demeure fixe. Eternels voyageurs, ils traînent partout leurs tentes et leurs mobiles cités! Ils ont la sta-

tore el la \"i\ <le- femmes; leurs cheveu -'>nt longs el couleur de jais, leur visage esl sombre el basané. Il- brandissent « I « - longs roseaux des Indes, armés de courtes pointes de fer. Comme emportés par un rapide tourbillon, il- volent sur leurs coursiers plus rapides «|ii«* les vents, Siphax traîne a] rès lui les premières hordes : Aldin guide les secondes; Albiazar conduit les troisièmes : ce dernier clief est moins un gui i rier qu'un brigand féroce el avide de carnage. \ iennent ensuite les insulaires qui, près de leurs Iles, au milieu * 1 « • la mei Rouge, recueillaient jadis I : perle cachée dans le sein des coquill u] Après eux, sont les noirs habitants il<" la rive gauche de cette mer. leur chef esl Osmide, contempteur <le toute religion el de toute loi. Ils snnt suivis par les Ethiopiens <lr Méroé, il»' que le Nil baigne d'un côté, el l'Astrabora de l'autre ; dans son enceinte, elle renferme trois royaumes el deux religions différentes. Canar el Assimir, tous deux rois musulmans el tributaires <lu calife, les conduisent mais le troisième monarque, soumis à la vraie foi, ne les a pas accompagnés. Deux autres princes, aussi tributaires guident des troupes armées d'ara <t d< Sèches. L'un est le Soudan d'Ormus, Ile 1 »< -1 1« • el fameuse qui ï'élève au milieu «lu vaste golfe Persique ; l'autre gouverne !«■ Bécan. Lorsque la mer se retire, le voyageur peut se rendre à pied sec dans cette contrée qui devient une Ile pendant les hautes marées. Et i<>i. Altamore, une épouse adorée n'a pu te retenir dans ses bras. Gémissante, ses blonds cheveux épars, elle se meurtril le sein pour te détourner de i<»n projet funeste : « Cruel, s'écrie-t-elle, l'horrible vue des Bots furieux aura donc pour toi plus de charmes que ma beauté! Tu préfères le poids •les armes au il<>u\ fardeau de ce lils qui sourit à tes can -• Il esl roi de Samarcande, mais la couronne n'es! pas ce qui le fait le plus remarquer. Habile dans l'art de la guerre, il unil à une noble audaoi mu' force extraordinaire que les Chrétiens ont eu raison <)<- redouter jusqu'alors, mais dont bientôt, hélas I il- feront la fatale expérience, soldats, couverts de cuirasses, onl un glaive ;'i leur côté et une massue à l'arçon de leur selle. Mais voici le cruel Adraste, <|in arrivi île- extrémités de l'Inde. Il •< pour cuirasse ,1a peau verte el tachée • I • noir «l'un serpent, el pour cheval de bataille, un éléphant docile <|imI dirige i son gré. & - sujets habitent entre le Gange el les embouchures de l'Indus. L'escadron qui suit esl l'élite des gardes du roi. Ces guerriers, combien d'honneur el «le bienfaits, sont attachés •■ -.i personne

CHANT XYII. 283

et veillent à sa sûreté pendant la guerre et pendant la paix. Tls montent des coursiers vigoureux et bien dressés, et inspirent la crainte. Les feux que jettent l'or, l'acier et la pourpre de leurs vêtements, font resplendir le ciel. Parmi eux, on remarque le barbare Alarcon et Omar, habile à discipliner les guerriers; Hidraot, Rimédon, dont L'audace célèbre brave à la fois les mortels et le trépas ; Tigrane et Rapold, corsaire fameux, jadis le maître de ces mers, puis le vaillant Ormond, et Marlaboust, qui dompta les Arabes rebelles, et reçut le surnom d'Arabique. Là sont Orinde, Arimon, Pvrga, Brimarte le preneur de villes, et Suifante le dompteur de coursiers ; et toi, Aridamant, savant dans Part de la lutte, et toi aussi, Tissapherne, le foudre de guerre, qui n'as point encore trouvé de rival dans les combats, soit à pied, soit à cheval, soit à l'épée, soit à la lance. Un Arménien, qui, dans sa jeunesse, renia la foi et se fit musulman, conduit cette troupe. Clément était son premier nom ; maintenant on l'appelle Émiren. C'est d'ailleurs un homme dévoué et plus cher au calife qu'aucun de ceux qui marchent sous ses étendards. Il est chef et soldat tout ensemble ; il se distingue également par son courage, son génie et la force de son bras.

Tous ont défilé, quand soudain parait Armide avec sa suite. Elle s'avance sur un char magnifique, la robe relevée, un arc à la main. Le dépit même qui se mêle à la douceur naturelle de son beau visage ajoute à ses attraits. A son air fier et irrité, on voit qu'elle menace : et, tout en menaçant, elle séduit encore. Son char étincelle d'or et de rubis comme celui du dieu du jour. Pliées sous le joug, attelées deux à deux, quatre licornes obéissent au frein. Cent jeunes tilles et cent pages s'avancent, le carquois sur l'épaule, et pressent les flancs de leurs blancs palefrois, aussi vifs dans tous leurs mouvements que légers à la course. Les troupes d'Armide marchent sur ses pas. Aradin est à la tête des soldats mercenaires qu'Ilidraot soudoya dans la Syrie. Lorsque le phénix ressuscité étale aux regards de l'Éthiopien son plumage aux. couleurs changeantes et variées, la richesse et les feux de sa gorge et la couronne dorée, don précieux que lui fit la nature, il est, pour le noir charmé, un objet d'étonnement, et près de lui voltigent les oiseaux émerveillés. Telle s'avance Armide , admirable de grâces, de coquetterie et d'attraits. Il n'est point de cœur si cruel, si fermé à l'amour, qui ne s'embrase. A peine on l'a vue, et déjà, malgré

284 l.\ JÉRUSALEM DÉLIVRÉI

son aspecl grave cl dédaigneux, elle a charmé tant de guerriers de nations >i différentes. Que sera-ce plus tard, quand, sur son visage heureux, paraîtra le i !• >u \ sourire, el lorsque le plaisir éclatera dans

!><••* qu'elle est passée, le maître <li tous ces rois fait approche] bmiren : il veut le placer à la télé de ces chefs illustres r\ lui confier le commandement suprême. Emiren m déjà prévu ce > \i>>\\ il s'avance, i i bod ■m majestueux atteste qu'il mérite cette haut* dignité. La garde circassienne ouvre Bes rangs el lui livre le passage jusqu'au pied des degrés <ln lrôn< . il monte, courbe, la tête, Qéchit le genou, • •! tient la main droite appuyée sui son cceiu le calife lui «lit : « Emiren, j«' t< charge de guidei à ma place cette armée! Voici mon sccpin \ délivrer un roi, mon tributaire? Fais lentii aux Chrétiens te poids <l< iiioii courroux el « I * • mes vengeances I Va, parais el sois victorieux! Point de pitié |»<>ui les vaincus ' Que les fers soient le jiartage <!«• ceux

• pu échapperont .1 la rt ' ■ aussitôt Émiren prend le sceptre, syra-

bole «In souverain pouvoir, el répond « Je le reçois de la m. un invincible afin « I « ■ terminer sou* les auspices cette grande entreprise : éclairé

par tes ordres et aidé de tes conseils, j'espère laver les outrages d'Asie. Je ne reviendrai que vainqueur. Ma défaite causerait mon trépas, et non mon déshonneur. Puisse le Ciel, si (ce que je ne pense pas) quelque malheur nous menace, rassembler sur ma tète .seule tous les coups de sa colère ! Que ton armée revienne après la victoire, et pour son général immolé, les pompes funèbres seront encore un triomphe. »

Il se tait, et les acclamations des soldats se mêlent aux sons des instruments barbares. Au milieu de ces cris, au bruit des fanfares, le calife se met en marche, entouré d'un cortège nombreux; il arrive à sa lente et invite à un festin les principaux chefs. Lui-même s'assied, mais à une table séparée, d'où il envoie des mets à ses convives, en leur adressant de gracieuses paroles et en donnant à tous des marques de distinction. Armide juge que l'instant est favorable. Déjà le festin est terminé ; au sein de l'allégresse et des plaisirs, ses artifices puiseront une force nouvelle : l'enchanteresse voit que tous les regards attentifs sont iixés sur elle; elle reconnaît à des indices certains que le poison s'est glissé dans tous les cœurs ; elle se lève, quitte sa place, et s'approche du calife, d'un air à la fois fier et respectueux. Elle cherche à donner à son visage et à sa voix tout ce qu'elle peut de grandeur et de majesté.

« 0 monarque tout-puissant, dit-elle, je viens aussi combattre pour ma foi et pour ma patrie. Je suis femme, mais du sang des rois, et il n'est pas indigne d'une reine de prendre part aux combats; il faut, pour gouverner, avoir tous les talents nécessaires au rang suprême, et la main qui tient le sceptre doit aussi savoir se servir du fer. Ce bras n'a ni faiblesse, ni langueur ; il saurait frapper et tirer du sang d'une blessure! mais sache que mon cœur ne ressent pas, pour la première fois, la généreuse passion de la gloire : j'ai combattu déjà pour la défense de ton empire et de notre religion; tu dois t'en souvenir, et tu n'ignores pas quelques-uns de mes succès. Tu sais que je fis mes captifs de l'élite de ces guerriers qui ont arboré les enseignes de la croix. Je te les envoyais prisonniers et chargés de chaînes, dans l'espoir de te faire un magnifique présent; ils seraient encore au fond d'un obscur cachot, voués à une captivité sans lin, el une victoire bien plus certaine terminerait aujourd'hui toutes ces grandes querelles, si Renaud, un barbare, n'eût massacré mes gardes et délivre les Chrétiens. Qui ne connaît ce Renaud ! Oui n'a entendu raconter la longue histoire

286 LA JÉRUSALEM M'.I.IN l;l I .

de ses forfaits!.... Le cruell c'est lui qui m'a impitoyablement offenel je rougis de n'en avoir pas encore tiré vengeance! L'indignalion qui redouble ma juste haine accroîl mon ardeur belliqueua Qu'aide besoin de < 1 J i « - avec plus de détails l'injure <l"iit je mé plains? Qu'il te suffise de savoir que je veux, que je dois me vengi 1 ! routes les flèches ne traversent pas inutilemenl les airs, el parfois le bras céleste enfona dans le cœur d'un coupable le trait lancé par la main .!«■ -.1 rictimi ! Mais, si parmi tous ces guerriers il en est un qui puisse

Iranchei li tète odieuse <l u barbare, u'il me la présente, et je le

penserai d'avoir Bervi mon courroux, bien qu'il me <lùt être

(•lu- doux de l.i — «niN ii moi-même I Dans les transports ■!<• ma joie, je

lui accorda ù le prix le plus grand qui soit en mon | voir. S'il me

désire | épouse, je lui donnerai ma personne et tous mes trésors

j'< ii (sis i< i la promesse irrévocable, et je rie violerai pi- mon serment ' Que les guerriers qui jugenl le prix digne d'un tel danger parlent « i se montrent '. »

randis qu'Armide pron » ces jmots, Adraste attache sui elle des

garda ] Le Ciel, «lit-il, ne 'l<>it pas permettre que tes

flèches percent l'infâme ! 0 belle Armide ! un cœur aussi vil est indigne de tels coups! Je serai l'instrument de ta colère; ce sera moi qui t'offrirai sa tète ! Je lui arracherai la vie et je livrerai ses membres déchirés en pâture aux vautours!.... » Ces paroles présomptueuses ont irrité l'impatient Tissapherne : « Et qui es-tu, s'écrie-t-il, pour tenir cet orgueilleux langage en présence du prince, en présence de nous tous? Il est peut-être ici tel guerrier dont les exploits surpasseraient ta vaniteuse audace, et pourtant il se tait! -- - Mes actions, réplique le farouche Adraste, sont au-dessus de mes promesses: si tu m'avais adressé ailleurs qu'ici ces étranges paroles, elles seraient les dernières que tu prononcerais. » Ils allaient poursuivre, mais le calife, étendant la main, les arrête : « Admirable beauté, dit-il ensuite à Armide, combien ton aine est grande et magnanime ! Tu mérites que ces héros te sacrifient leur colère et leur haine, que tu les diriges contre un ennemi redoutable. Dans cette lutte, ils montreront à l'envi leur valeur et en feront un plus noble usage. » Il se tait, et les deux chefs s'offrent de nouveau pour la servir et la venger. Ils ne sont pas les seuls; ceux qui se sont illustrés dans les combats se hâtent de vanter leur dévouement et leur courage. Tous se présentent, tous jurent le trépas de l'ennemi qu'elle déteste! Et c'est contre un héros qui lui fut si cher qu'Armide arme tant de bras et allume tant de fureurs ! . . .

Cependant Renaud, après avoir abandonné le rivage, traverse heureusement les mers. Sa nef suit pour le retour le même chemin qu'elle a déjà parcouru, et les zéphyrs, qui avaient gonflé ses voiles, la secondent de leur souffle toujours propice. Le héros contemple tour à tour le pôle, les deux Ourses et les étoiles, dont les feux éclatent au sein des ténèbres. Il voit des fleuves, et les promotoires élevés qui se baignent dans les flots. Parfois, il s'informe de l'état de l'armée. Souvent il cherche à s'instruire des coutumes des diverses nations. Depuis qu'ils voguent sur les flots écumants, le soleil a déjà quatre fois resplendi dans les cieux ; et, à l'instant où le jour va s'éteindre, la barque aborde sur la rive, terme du voyage. La conductrice leur dit alors : « Voici les côtes de la Palestine, votre course est terminée. » Puis, après les avoir déposés sur la plage, elle disparait plus prompte que |a pensée.

Cependant la nuit commence, et tous les objets se confondent

I.\ JÉRUSALEM Dl !.l\ 1; I I dans une même obscurité; sur ces borda déserts, il n'aperçoivent ni murs, ni cabanes, ni traces d'homiqes "ii de coursiers, nul indice • iilin qui puisse leur indiquer leur route, âpres avoir bésité un moment, il- s1 v! ncent en laissant la mer derrière i ta. roui à coup, Us aperçoivent dans le lointain un foyer lumineux; des rayons d'or el

sent el dissipent les ombres. Il- se dirigent vers clarté, el bientôt il- eo distinguent la cause. Il- voient, suspendues ,in tronc d'un arbre, des armes neuves que viennent frappei les rayons de l'astre des nuits. Sur un casque 1 1 une armure d'or, des pierres précieuses étincellcnt d'un l'eu plus vif que celui des étoiles. Une longue suite <!<■ tableaux est ciselée sur le vaste bou clier.

In vieillard, assis près de l'armure, en est comme l< gardien. Il s'approche des trois guerriers, «pii déjà ont reconnu l< visage véne

rable «In sage mais, après ivoir répondu ave< bienveillance .1 leui salut, il «lit à Renaud <|in, muet el silencieux, I- regarde: « Seigneur,

c'est toi seul que j'attendais à celte heure ; tu ne me connais pas, mais je suis un ami; demande à ces guerriers. Ils savent avec quel zèle j'ai veillé sur toi, eux qui, par mes conseils, ont triomphé des enchantements dans lesquels se consumait misérablement ta vie. Maintenant écoute mes paroles : elles seront bien différentes de celles des sirènes, mais elles ne doivent pas te déplaire. Observe mes avis jusqu'à ce qu'une voix plus auguste et plus sainte t'apprenne mieux encore à distinguer la vérité. Ce n'est point sous les ombrages, sur les tendres gazons, au milieu des fleurs et des ruisseaux, parmi les nymphes et les sirènes, qu'est le bonheur ; c'est sur la cime de la montagne escarpée et difficile, où la Vertu a fixé sa demeure. Pour y parvenir, il faut quitter les' sentiers du plaisir, braver les frimas el les feux ardents. Aigle sublime, voudrais-tu, loin de ces régions supérieures, abaisser ton vol dans les vallons? Dieu te donna ce front qui s'élève vers le Ciel; il t'accorda de nobles et généreux instincts, afin que tes regards se portassent sans cesse vers lui; il veut que par d'illustres exploits tu puisses arriver au faite des grandeurs; s'il te doua d'une ardeur prompte et impétueuse, ce n'était pas pour que tu la fisses éclater dans les dissensions civiles; il ne voulut pas que tu fusses soumis à de honteux désirs que repousse la raison. Mais cette ardeur doit grandir ton courage et te rendre plus redoutable aux. ennemis de ta patrie. En elle tu dois trouver plus de force pour réprimer tes passions, ces cruels ennemis de notre âme. Laisse donc au sage Godefroi le soin d'employer utilement tous ces dons précieux ; permets qu'à son gré il ralentisse ou excite ta vaillance; qu'il la précipite ou l'arrête ! »

Renaud, les yeux baissés, la rougeur sur le front, écoute le vieillard et grave ses conseils dans sou souvenir. Le sage a deviné ses pensées et il ajoute: « Lève les yeux, ô mon fils, et regarde ce bouclier; lu v verras retracés les exploits de tes ancêtres; tu les verras franchir d'un noble essor les lieux les plus déserts et les plus difficiles. Ta course est trop lente ; tu restes loin d'eux dans le chemin de la gloire! Allons, réveille-toi, et que ces nobles images soient l'aiguillon de ta valeur. »

Pendant qu'il parle, les regards du héros parcourent le bouclier. Un art rnerveilleux a su placer dans cet étroit espace un nombre infini de ligures. On y voit, avec ordre et symétrie, la suite complète des illustres descendants d'Accius. Leur origine pure et sans tache se perd dans

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