CONVOCATION DES DEMONS
que la grande révolution précipita jadis avec moi du séjour du bonheur dans ces horribles cachots : je ne vous rappellerai point les soupçons jaloux et les cruels dédains du tyran qui nous opprime, ni notre glorieuse et trop funeste entreprise. Arbitre de tout, il règne aujourd'hui sur les étoiles, et nous, l'événement a décidé que nous étions des rebelles.
« Au lieu de ce jour pur et serein, au lieu de ce soleil, au lieu de ces globes lumineux qu'autrefois nous habitions, le barbare nous a renfermés dans cet abîme obscur : il ne nous permet plus d'aspirer à nos premiers honneurs, à notre félicité première. Et encore, ah ! cruel souvenir ! souvenir affreux qui aigrit mes peines et mes supplices ! dans cet immortel séjour sa haine appela l'homme, l'homme sa créature, cet insecte aussi vil que la fange dont il est né.
« C'était trop peu pour sa vengeance : afin de mieux nous punir, d a livré à la mort son fds même. Il est venu ce fils ; il a brisé les barrières du Tartare ; il a osé porter ses pas dans notre empire, et nous arracher des âmes que le sort nous avait dévouées. Riche de nos dépouilles, il est retourné dans les cicux, et l'enfer vaincu a servi d'ornement à son triomphe.
« Mais pourquoi renouveler encore nos profondes douleurs? Qui ne connaît pas ses injures et les affronts qu'il nous a faits? En quel temps, en quel lieu le barbare a-t-il suspendu le cours de ses outrages? Mais oublions d'anciens ressentiments ; de nouvelles offenses doivent enflammer notre courroux. Eh! ne voyez-vous pas comme il tente de rappeler toutes les nations à son culte ?
« Et nous, engourdis par nos malheurs, nous traînerions dans l'inaction des moments inutiles? un généreux courroux n'enflammera pas votre courage? et nous souffrirons que chaque jour le peuple soumis à ses lois s'agrandisse dans l'Asie, qu'il subjugue la Palestine, que le culte, que la gloire de notre oppresseur s'étendent encore, que son nom retentisse dans de nouvelles langues, qu'il soit chanté dans de nouveaux hymnes, qu'on le grave sur de nouveaux bronzes et sur des marbres nouveaux?
« Nous souffrirons que nos idoles tombent anéanties, que nos autels deviennent ses autels, qu'à lui seul on adresse des vœux, que pour lui seul l'encens brûle, qu'à lui seul on offre de l'or et des parfums? Çt nous, pour qui jamais temple ne fut impénétrable, nous
LA -1 1 I ; I Ml. KM DÉLIVRÉE, n'auronf plus un ;i-il<- sur la terre el privé du tribut accoutumé, 1 1i.uii ,ni milieu d'un empire aoUtaire, votre n>i régnera sur des déserta '
., Non. J'en Jure par cette antique valeur qui respire et <|m \ii
encore en noua. Ne son ts-noua pas tda que noua étions, lorsque,
. 1 1 1 1 1 •'- — du fer et «l«- la flamme, noua disputions l'empire des cieux? Noua succombâmes, i«- l'avoue, dana cea combata : mais !<■ courage ne manqua point à noa projeta : la palme lui au plua heureux, il noua rest i la gloire dune auda< e invaincue.
« Mais pourquoi \<»u- arrêté-je encore? Allei û mes I i< 1 < l« •- coin
^nons, ma force et mon appui I liiez, rolez, anéantissez dans sou berceau une puissance ennemie: éteignes cette flamme naissante ;i\;ini qu'elle ;iit embrasé la Palestine : mêlez-voua parmi eux, et poui lea perdre, employez tour à tour et la ruse et la force.
Que ma volonté -"it le destin. Que lea uns errent diaperséa : <|in lea autres tomlv ni sou vo coupa que d'autres, idolâtres <l un doux regard, esclaves d'un sourire, languissent plongés dana la mollesse el dana de honteuses amours que rebelles et divisés, Chrétiens contre Chrétiens, eux-mêmes il- se déchirent el s'égorgent. Que tout le camp périsse exterminé, que les derniers vestiges en disparaissent. ■
Il parlait encore h déjà lea esprits infernaux se mnt élancés furie du sein de la nuit profonde vers I»- séjour de la lumière. Ainsi lea vents mutinéa el les bruyant* - tempêtes s'échappent de leurs prisons, \<>ni obscurcir le ciel, et portent sur la terre el sur la met le ravage el la destruction.
Bientôt, lea ailes déployées, ils se dispersent dans les différentes parties du monde; et par de nouvelles roses, par de nouveaux artifices, il- commencent à signaler leur funeste adresse. '• Musel redis-moi quela lurent lea premiers fléaux donl il- frappèrent lea Chrétiens : quelles m. un- servirent leur fureur! tu l< sais la renommée l'a publié mais .i peine ses derniers accents ont retenti jusqu'à nous.
Nu le trône de Damas était assis le laineux Hidraol, magicien célèbre dès l'âge le plua tendre, Uidraot' s'était adonné à l'art des devins el ce goût funeste était devenu sa passion. Mais que lui aerl une science trompeuse, ail ne peut prévoit l'issue d'une guern incei
laine? Ni l'aspect des étoiles fixes on errantes, ni l'enfer même, n'ont pu lui découvrir la vérité.
r^js&s^y'
I) fe-:e/»W^'
0 chimère! ô profonde ignorance des mortels ! ([ne leurs jugements sont vains! que de ténèbres dans leur clarté! Hidraot a prédit que le Ciel préparait, dans l'Orient, la destruction et la mort à 1 invincible armée des Chrétiens. 11 voit l'Égyptien couronné par la victoire, et dans son erreur il veut que son peuple partage ses lauriers et ses conquêtes.
LA Hlil SALEII hKl.lviil I Mail II v . 1 1 ■ m trop connue d< - Chrétiens lui rail craindre une victoire funeste et sanglante. Il songe par quel art il pourra les affaiblir et les
Irrrei i d< n i vi im us i m l s d< Il [rypte 1 1 aux su nnes. Pendant
qu'il rouli ces p< nsées, un ange de ténèbres vient ver» r dans son sein •Ir nouvelles noirceurs p| de nouveaui poisons.
Lui-même il l'inspire lui-même lui fournit les moyens de consomme! ses projets, liidraot a une nièce à laquelle tout l'Orient donne I •lue de la beauté : i Ile a tous les attraits, tout l'art de son sexi . elle connaît t"n> les secrets <l«' la magie; liidraot l'appelle, Im confie «es cl. sseins, et veut qu'elle-même l< - conduise et les exécute.
1 Ibjel <l<- ma U ndresse, lui dit-il, loi qui, -« »i i^ une blonde cheve lure, sous les traits les plus enchanteurs, caches le courage le plus maie et la prudence de l'âge le plus mur, toi qui déjà m'effaces dans l'art dont je te donnai les premières leçons, je roule dans m.r pensée un 1 1 • < j < i m portant : si tu me secondes, le succès i st assuré. Que ta main fidèle i't hardie achève une trame qu'a ourdie ma vieille prudence.
Va dans le camp de nos e - . emploie, pour le- séduire, tout
l'art de ton sexe et tous les secrets de l'amour. Les veux baignés de larmes, laisse tomber <l humbles prières : <|iir des soupirs se confondent avec tes paroles h 1rs entrecoupent. Beauté gémissante, éplon fléchis les cœurs les plus obstinés. Que le voile de la pudeur couvre I .nul. i< r de tes désii - qu i dans i a mains le mensonge Be peigne des couleurs de la vérité.
duis, » il se pi ut, Godefroi !»• premiei . Qu'épris de tes regards, enivré de tes discours, il oublie auprès de loi la gloire <i les con quélea, 'i ne respire plus que l'amour. S'il t'échappe, enchaîne du moins les guerriers les plus distingués, entraîne-li - à ta suite dans dea '" llv d "" il- ne reviennent jamais. » Il entre ensuite dans <l«s détails phu étendus. ■ Enfin, ajoute-t-il, pour ta religion, poui la patrii . oea toul : une si belle cause n ml toul légitime. »
w I* • Hère de -.1 beauté, des avantages de son Bexe et de boa
lévoue i l'entn pria . I1 que la nuit a répandu ses premières ombres, elle part et marche par des sentiers secrets et inconnus. I ■■■ ImI"1 «le i- nime, sans armes que -< - atjraita, elle Be croit déjà sûre de la rictoin M voit a ses pieds des héros indomptés. Une adroite
politique donm • lépart des motifs chimériques, et amuse !<•
I" uple pai de vainc* nrs,
Bientôt Armide est dans les lieux où sont dressées les tentes des Chrétiens. Au premier aspect de cette beauté s'élève un murmure confus et tous les regards se fixent sur elle. Telle une comète, ou un astre inconnu, attire les yeux des mortels étonnés de son éclat . On s'empresse autour d'elle : on se demande quelle est cette belle étrangère, par quel motif elle est amenée.
Jamais Argos, jamais Chypre ou Délos ne virent une figure si parfaite, des traits si touchants. Corde sa chevelure, tantôt brille au travers du voile transparent qui la couvre, tantôt se dérobe au voile même et répand un [tins vif éclat. Ainsi, quand le ciel devient plus pur et plus serein, le soleil, du sein de la nue qui le captive, lance des rayons encore pales: mais bientôt, dégagé de sa prison, il darde tous ses feux et redouble la clarté.
Ses cheveux Qottent en ondes sur ses épaules, et le zéphyr, en se jouant, y forme des ondes nouvelles. Son œil, avare des trésors de
tft l..\ JÉRUSALEM DÉLIVRÉI
l'amour et des siens, tes cache sous sa paupière abaissée. Nu sou teint, l'incarna! «I<- la rose se mêle et se confond avec l'ivoire; mais -m -.1 bouche, «|ni respireun souffle amoureux, brille le seul incarnai de l.i rose.
paules à demi nui - étalent la blancheur il<- l'albâtre le plus pur
, est là qu'A ur repose c'est de là qu'il lance et ses traits et ses
feux. Deux globes, arrondis par la main des Grâces, s'élèvent et s'aliaissi ni toui à t<>ui : l'œil en découvre une partie, l'autre est cachée par une robe envieuse el jalouse, impuissante barrière < j u i résiste aux regards 'i ne peul arrêter la pensée : moins enchantée de ce qu'on voit qu'avide de ce qu'on ne voit pas, l'imagination s'élance et pénètre |< ^ appas les plus secrets.
I, l qu'un rayon de lumière passe .i ti ivers l'onde ou le cristal, sans les diviser telle l'imagination perce les voiles les p\us sombres el les plus épais elle erre au milieu des merveilles les plus cachées, le* contemple à loisir, et les peint ensuite au désir qui brûle et s'enflamme i m ore davantage.
Anniilr s'ava lu milieu d'une foule empressée qui la loue < i <|m
la dévore des yeux. Elle aperçoit l'impression que l'ail sa beauté, el semble ne pas l'apercevoii : mais elle sourit dans son cœur, el déjà elle compte Bes su< ces et ses victoires. Elle s'arrête un moment el demande à paraître devant Bouillon. Eustache accourt : Eustache, le plus jeune des frères de Godefroi.
\ l'éclat de cette beauté divine, le guerrier imprudent se précipite semblable fl cel insecte ailé qui va chercher la lumière «'l la mort, il m ni contempler de |>ln- près ces yeux qu'une douce pudeur lien! abaissés. Il les \"il Un feu soudain s'en échappe cl l'embrase : plein de la hardiesse que son âge el l'amour lui inspirent
« Madame, lui dit-il, si pourtant je il"i> vous appel r de ce noiii^ car vous n'avez rien <!<■ luorlcl imn, jauiai> le Ciel ne répandit -m une faible créature tant de grâces el lanl d'cclal : que cherche* vous 1 'I '""I venei vous? Quel bonheur mi quelle infortune vous conduit b lieux '.' Dites-moi qui vous èU s faites que \>- vous I»
les honnnagi s, ou plulol le culte qui vous est dû.
« — \i>n- louei h"|'. seigneur, une triste et malheureuse beauté a n < -t déjà plus une mortelle que vous voyez c'est une infortunée, morte aux plaisirs^ <i <|m ne vil que | i la douleur. Étrangère,
il H A NT IV. 63
fugitive, sans autre bien que ma vertu, je viens dans ces lieux chercher un îisilo ; je viens metlre aux pieds de Godefroi nies malheurs et une confiance que le bruit de sa bonté a fait naître.
« 0 vous, si vous êtes en effet généreux et sensible, daignez m'ouvrir un accès facile auprès de ce héros. — Il est juste, répond Kusla clie, que le frère de Godefroi soit auprès de lui votre introducteur et votre appui : non, beauté charmante, vos vœux ne seront point trompés ; je vous réponds d'un frère qui m'aime et me considère, dispose/ de son pouvoir et de mon bras. »
Il dit, et guide ses pas dans l'asile secret où le pieux Bouillon, seul avec des guerriers choisis, se dérobe aux regards d'une foule importune. Elle s'incline avec respect, et le front couvert d'une modeste rougeur, elle garde le silence : le béros calme ses craintes, rassure ses esprits et là console ; enfin d'un son de voix dont la douceur enchante les sens, elle adresse à Godefroi ce perfide discours :
« Prince invincible, dont le nom vole avec tant de gloire dans toul l'univers ; vainqueur de tant de rois et de tant de nations qui s'honorent de les fers et de leur défaite, partout on connaît ta vertu, tes ennemis mêmes l'estiment et la louent ; elle l'ait naître leur confiance et les invite à implorer tes bontés et ton appui.
« Quoique née au sein d'une religion que tu as abaissée, et qu'aujourd'hui lu veux anéantir, j ose te redemander le trône et le sceptre de mes aïeux : j'espère l'obtenir de ta valeur et de ta générosité. D'autres implorent le brus de leurs amis contre la fureur d'un étranger ; et moi, c'est un fer ennemi que j'invoque contre mon propre sang, contre ce sang qui a juré nia perte.
« Oui, c'est toi que j'implore : c'est en toi que j'espère : seul lu peux nie replacer au rang d'où j'ai été précipitée. Ce bras, funeste ;i les ennemis, doit être aussi secourable aux malheureux. On ne vantera pas moins ta bienfaisance que tes triomphes, et parmi tant de trônes abattus, on comptera encore pour ta gloire mon trône relevé par les mains.
« Peut-être une croyance qui n'est pas la tienne sera-t-elle un titre à les yeux pour dédaigner mes prières et mes larmes ! mais si je ne crois pas à ta loi, je crois à tes vertus : nia couliance nie donne des droits sur ton cœur, et ces droits ne sauraient être vains : j'atteste le Dieu suprême, ce Dieu que j'adore comme toi, jamais cause plus juste
<;4 LA Hlil 5ALKM DÉLIVRÉI
n'obtint le secours de Ion bras. Hais, pour mieux t'en convaincre, entende l'histoire de mes malheurs, el des crimes qui les oui produits.
« Je suifl fille d'Arbilan, <|ui régns sur Damas: né loin <lu trône, la belle Chariclée l'\ lit monter en lui donnant sa main. Bêlas! mes ■etu n'onl jamais m cette vertueuse mère. Les siens se Fermèrent quand les miens s'ouvrirent ;'i la lumière, el le jour Funeste qui éclaira sa moi i éclaira ma naissance.
\ peine un lustre s'était écoulé depuis qu'elle eul quitté sa dé pouille mortelle, mon malheureux père succomba lui-même à son sort, el laissa mon enfance el les rênes <l<- l'Étal entre les mains d'un Drèn qu'il chérissait de l'amitié la plus tendre : son attachement et ses bienfaits devaient lui assurer sa foi, >i la vertu el la reconnaissance habitaient dans le cœur d'un mortel.
i Chargé de ce double dépôt, il ne sembla d'abord occupé que il<' mon bonheur: t« >nt l'Orient vantail -.1 fidélité incorruptible, >.i ten . «on amour vraiment paternel. Peut-être déjà, sous un masque imposteur, le cruel cachait ses ténébreux desseins : peut-être aussi que, destinant à son Bis mes États el ma main, -<>n cœur n'était pas encore ouvert au crime.
« Je croissais; son lil- croissait avec moi : enfant indocile dont
l";i épaisse el grossière ne put être Façonnée par l'éducation. Sous
les dehors les plus hideux il cache le cœur le plus \il : il ;i la bassesse de l'avarice el les hauteurs <!<■ l'orgueil . sauvage dans ses man corrompu dans ses mœurs, c'est un composé monstrùeui de vices que ne ra< hèti ni aucunes vei tus
Il c'était là l'époux que me réservai! mon fidèle tuteur! Plus d'une fois il m'annonça qu'il fallait ;i\<t lui partager el mon lit et mon trône; discours séduisants, ruse, adresse, il employa tout pour m \ faire consentir: mais jamais il m pul m'arracher la fatale pro- 11 i« — 1 ■ jamais il n'obtint de moi que !<■ silence ou !<• refus.
Enfin un j"in il me quitte d'un air sombre cl ténébreux, miroir trop fidèle de son cœui agité je crus bien alors lire suraon Iront l'histoire de mes malheurs. Pendant l'horreur des nuits, des songes effrayants, des spectres hideux vinrent troubler mon sommeil: une fatale borreui imprima dans mon àme le présage de mes infortunes
« Souvent l'omtire de ma mère s'offrait à nia vue, pale, défigurée et couverte d'un nuage de douleur. Hélas! qu'elle était changée! qu'elle ressemblait peu à ce que je l'avais vue dans ses portraits ! Fuis, ma fille, fuis, me disait-elle, la mort affreuse qui te menace. Pars ; déjà je vois le poison, déjà je vois le fer dans la main d'un perfide prêt à t'égorger.
« Que servaient, hélas! ces présages du péril qui s'approchait? Tremblante, irrésolue, ma timide jeunesse ne trouvait ni conseils ni secours. Sortir seule de mes États, aller mendier la pitié dans une terre étrangère, c'était pour moi un sort plus affreux (pie la mort même. Oui, j'aimais mieux perdre la vie dans des lieux qui m'avaient vue naître.
« Malheureuse, je craignais la mort et je n'osais la fuir! je craignais de déceler nies craintes mêmes et de hâter l'heure marquée pour nia
perte. Ainsi, toujours inquiète et troublée, je traînais dans kun long
supplice le reste de mes déplorables jours : semblable à un infortuné
qui eroil voû à chaque instant tomber le glaive ratai suspendu sui
tête.
« Enfin mi jour (dois-je rendre grâces au destin, ou te sort me ré» i viii-il ;i de plus affreux revers), un jour l'un des ministres, dont mon |,,i, avait élevé l'enfance, - présente à ma vue, m'annona que !<• tvran a juré ma perte, que le terme s'approche, que lui-même il a promis an barbare <l<- m'apporter, dans le jour, la coupe empoisonnée.
(, || m'ajoute que la fuite seule peut dérober ma tête au coup qui la menace : lui-même il m'offre son secours, m< rassure el m'encou- . .1,. me livre a ses consens, et ,j»' me détermine à mil an milieu des ténèbn s, loin du tyran et loin de ma pain. .
« La nuit se lève plus uoire el plu- obscure, et couvre notre entreprise 'lu secret de son ombre. Je par- ivei deux de uns femmes que
j'avais choisies pour compagnes de mon inforti ai- toujours mes
\. n\ ! barges de larm< - se reportent sur les lieux où je commençai de respirer le jour; il- -\ attachent, ri ne peuvent si rassasier d'une vue ii chère.
a Mes regards et ma pensée m'y rappellent sans cesse, et mes pas m'en éloignent malgré moi. Tels des matelots qu'une tempête soudaine arrache a nn rivage chéri luttent contre les Dots qui les entraînent, el chi retient encore des \. ux cette tei i« qui -< dérobe et - < ufuit. Toute la nuit et tout le jour qui lui succéda nous i nain.- dans des lieux où jamais mortel n'imprima la trace de ses pas. Enfin nous arrivâmes a un château assis sur I' - frontières de mon royaume.
< 'lait le château d'Aronte : le fidèle Ironte qui m'avait sauvi qui avait accompagné ma fuite. Cependant le traître, qui voit que sa victime échappe au coup mortel, entre dans des transports de hireui et 'I'- rage il rejette sur nous ses propres forfaits, el nous accuse, Aronte el moi, du crime qu'il a voulu commettre.
« Il publie qu'Aronte, séduit par un- présents, lui préparait un breUvagi empoisonné qti j'ai voulu -.1 mort pour me délivre! d'un censeur importun, qui éclair» tua conduite it retient mes coupables penchants qU entraînée enfin par une passion infâme j je vais livrer à mille amants ma jeunesse ,1 m,- appas. Honneui sacre que j'adore^
ali ! plutôt que d'être infidèle à tes lois, puisse la foudre me frapper et m'anéantir !
« Qu'affamé de mes trésors, altéré de mon sang innocent, le barbare ait juré ma perte, mon cœur s'en irrite ; mais que d'un souffle impur il ose flétrir ma vertu, ali ! c'est la plus cruelle des blessures. L'impie, qui craint le ressentiment de mes sujets, les abuse par des mensonges adroitement tissus , afin que leur bras , prêt à venger mon innocence, s'arrête dans la crainte de protéger le crime.
a Assis sur mon trône, le front ceint de mon diadème, le cruel ne met point encore de terme à l'infortune et à l'opprobre dont il veut m'accabler. Furieux, il menace de brûler Aronte dans son château, si de lui-même il ne vient lui demander des fers : et à moi, malheureuse-! et aux compagnes de mon sort, ce n'est plus la guerre qu'il nous annonce, c'est la mort et l'échafaud.
« Il veut, dit-il, laver dans mon sang la honte que j'ai imprimée sur son front, et rendre à mon rang et à ma famille l'honneur et l'éclat que je leur ai ravis. Mais il ne craint en effet que de se voir enlever le sceptre qui m'appartient, et ce n'est que sur ma ruine qu'il croit pouvoir affermir son trône.
« Hélas ! il ne réussira que trop dans ses coupables desseins. Oui, seigneur, si ton bras ne me protège, mon sang éteindra sa colère que n'ont pu éteindre mes larmes. Malheureuse, innocente, sans ressource, sans appui, je me jette à tes pieds, j'embrasse tes genoux, je te demande et l'honneur et la vie.
« Je t'en conjure par ce bras qui anéantit l'orgueil et l'impiété, parce bras vengeur de la justice, par tes victoires, par ces temples que tu as relevés et que tu vas secourir, daigne te laisser fléchir à mes prières . que ta pitié conserve et le sceptre et le jour. Ta pitié ! non, seigneur, je n'implore que ta raison et ton équité,
« Le Ciel ta donné de vouloir être juste, et le destin de pouvoir ce que lu veux : en me sauvant, tu peux acquérir des États qui ne seront soumis à mes lois que pour obéir aux tiennes t De tant de héros, peimets que dix seulement m'accompagnent. Seuls ils suffiront pour me rétablir sur un trône où me rappellent l'attachement des grands et la fidélité du peuple.
« Un des habitants les plus distingués de Damas, chargé de la garde d'une porte secrète» me promet de me la livrer, et de m'introduire In
68 !\ Il RDSALEM DÉLIYR1 l
imil dans le palais même : il me garantit le succès si j'obtiens quelque secours de toi si raible qu'il soit, il \ comptera plus que sur une armée qui viendrait d'ailleurs, lanl il estime le nom et la valeur des Chrétiens. »
\ ces mots, < lli se lail cl attend la réponse de Godefroi. Mais son attitude el son silence même parlent encore, el onl l'énergie '!<• la prière la plus louchante. Godefroi balance incertain, et oe sait à quel parti s'arrêter : il craint les artifices des Sarrasins; Usait qu'infidèle à Dieu l'homme i si toujours prêt i l'être à 11 me : mais une sensibilité impérieuse, la vertu des grandes âmes, l< presse el le domine.
D'autres motifs encore l'intéressent .m^ infortunes d'une reine qui I implon . Il sent combien il importe à ses projets de niai er sur \r tronc de Damas uni pi inci use qui, liée par ses bienfaits, lui ouvre li - i be mins, -■ i onde ses dessi ins, el lui fournisse contre l'Egypte el ses .il liés des h ou|x s, di - ai mes et des ii ésoi -.
Pendant qu'il flotte irrésolu, et que, les veux baissés, il pèse les motifs qui doivent le déterminer, Vrmide, les regards attachés. sur lui, attend en suspens l'arrêt qu'il va prononcei i ll« l'obscrvi et l'étudié: li répons* i rd< déjà trop au gré de ses désira elle s'en alarme, elle
en soupire ; enfin le héros exprime un refus dont ses expressions adoucissent la rigueur.
« Madame, si une entreprise pour laquelle le Ciel même nous a choisis ne demandait pas ici nos hras et nos épées, vous pourrie/ fonder sur nous l'espoir le plus certain : ce ne serait pas une stérile pitié, ce seraient des secours prompts et efficaces que nous vous offririons. Mais notre premier devoir est d'affranchir le peuple de Dieu, et de rendre à ces murs sacrés leur hherté première. Ce serait un crime pour nous d'affaiblir notre armée et de ralentir le cours de nos victoires.
« Je vous promets, recevez pour gage de ma promesse une foi qui jamais ne fut donnée en vain, je vous promets que, si jamais nous arrachons à un joug odieux ces murs révérés, ces murs chéris des Cieux, nous suivrons l'impulsion de notre pitié, et nous ous rendrons le trône que vous avez perdu. Aujourd'hui, si je cédais à vos larmes, je serais un impie, et ma sensibilité serait un parjure. »
A ces mots, Armide s'incline, et les yeux collés contre terre, elle reste un moment immobile : bientôt elle lève vers le ciel ses regards affliges, et toute baignée de larmes, dans l'attitude de la douleur la plus profonde . « Malheureuse ! s'écrie-t-elle : eh ! quelle destinée fut jamais aussi constamment déplorable que la mienne! Pour que mon sort affreux ne change point, il faut que tout change dans la nature.
« Il n'est plus d'espoir pour moi : en vain je gémis et je pleure ; la prière ne peut plus rien sur le cœur des mortels. Je dois peut-être espérer que ma douleur, qui n'a pu te fléchir, fléchira le barbare qui m'opprime? Je ne t'accuserai point d'inclémence ; je n'accuse que le Ciel, auteur de mes disgrâces ; il endurcit ta sensibilité, il rend ta pitié même inexorable.
« Non, seigneur, non, ce n'est point toi, c'est mon destin qui me refuse le secours que j'implore. Destin cruel, impitoyable destin, arrachemoi encore les restes d'une odieuse vie ! Hélas ! c'était trop peu de m'avoir enlevé mes parents au printemps de leurs jours, il faut que tu me précipites de mon trône et que tu enfonces le poignard dans le sein de ta victime !
« Partons, quittons des lieux où l'honneur ne me permet plus de m'arrèter. Mais où fuir? où cacher mon infortune? Quel asile me reste contre le tyran qui me poursuit? Il n'est point dans l'univers île retraite inaccessible à sa fureur. Mais pourquoi balancer? Je vois la
mort, je ne pois la fuir; allons, ma main préviendra ses coups.
Elle -'■ lail : im noble 1 1 généreux dépit se peinl dans si - regards. h'iin ,iii triste, indigné, elle se détourne h feinl de s'éloigner. v larmes, des larmes de colère el de douleur, coulent en abondance, et semblent, aux rayons du soleil, des perles qui tombent de ses yeux.
joues en sont inondées : !«•! parait un li- lorsqu'au] premiers feux <ln jour le zéphyr épanouit -<ui sein tout brillant des pleurs de l'Aurore, et d'un souffle amoureux le Batte el le caresse.
Mais de ses larmes naît un feu secret <nii s'insinue dans les cœurs, s\ ittache et les embrase. Amour I tout reconnaît ta puissance, tout
>«i i i nrrir tes Qammes : maie en faveur d'Armide, tu n doubles en
core tes miracles.
douleurs reintes arrachent de véritables pleurs <i déchirent les cœurs les plus insensibles : ton- s'affligent avec elle tous se disent ;'i eux-mêmes : Si « Ile ne trouve pas grâce aux yeux de Godefroi, il faut qu'en naissant il ,iii sucé !«• lait d'uni tigresse, que les Alpes l'aient
enfanté au sein «lu rocher le plus affreux, ou < ju«- la r en courroux
l'ait vomi sur une ii\<' sauvage : le cruel ' <jui peut affliger d'un n lus
Une l»r;illlr >i t Ilillllr. »
Pendant qu'ils murmurent > t n'osent parler, le jeune Eustache, tmit brûlant d'amour et de pitié, s'avance el adresse à Godefroi ce dis cours hardi : « Mon frère, vous Beriez trop dur el trop insensible, si vous ne cédiez pas enfin à nos vœux, .1 nos désirs el à nos prièn s.
v n- doute, il ne font pas que les chefs abandonnent ta siège, leurs troupes el leurs emplois : mais nous, guerriers isolés, qui ne recevons la loi que de notre courage, et qui ne commandons à personne, nous pouvons fournir a votre choix ili\ défenseurs d'une -1 justi 1 iusi .
Vengei l'innocenci et la beauté, c'est toujours combattre pour le Ciel; et les dépouilles d'un injuste usurpateur sont le plus noble tri phée qu'on puis» consacre) 1 l'Etre suprême. Quand un intérêt 1 tain ne m'entraînerait pas 1 cette iljustre entreprise, je m'\ dévoui rais par devoir : j'ai juré de protégi r un si ne faible el sans défense, 1 1 I n mplirai mes bi i mi nts.
Ciell si jamais en ftancc et dans ecs heureux climats où 1 l.i courtoisie, on disait que pour un 1 -i légilimi nous
avons craint de braver I 1- cl 1rs fati Mil j'aime
mieux déposer ici mon casque el ma cuirasse! Ulons, guerriers sans
courage, chevaliers sans honneur, quittons des armes avilies dans nos mains, et n'usurpons plus un titre que notre lâcheté déshonore. »
Il dit, et tous ses compagnons, d'une voix unanime, applaudissent à son discours ; tous approuvent son conseil et en vantent l'utilité : ils environnent Godefroi, ils le pressent, ils le conjurent. « Je cède, dit-il, je me rends à tant de vœux réunis. Vous le voulez; la princesse tiendra de vous seuls un secours que ma raison ne peut lui accorder. Mais si vous en croyez Godefroi, modérez le zèle qui vous transporte. »
Il dit : chacun croit qu'il autorise ce qu'il ne fait que souffrir, et brûle d'être un de ceux que favorisera son choix. Que ne peuvent les larmes de la beauté ? que ne peuvent des discours qu'une belle bouche prononce? Des lèvres d'Armide pend une chaîne invisible qui lie et attache toutes les volontés à la sienne.
Eustache la rappelle : « Suspendez, dit-il, ô beauté divine, le cours de vos douleurs ; bientôt vous aurez le secours que demandent vos alarmes. » A ces mots, son front s'éclaircit ; le sourire de la joie est sur ses lèvres; de son voile elle sèche ses yeux humides, et ses regards plus sereins embellissent la nature.
" Ensuite, du ton le plus doux et le plus touchant, elle leur parle de sa reconnaissance et de leurs bienfaits : « Ils vivront éternellement.
'ri LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
dit-elle, dans mon cœur, et Les Bièclesen conserveront la mémoire.» Une éloquence muette, des gestes énergiques rendent ce que ne peut exprimer -.1 langue. Enfin, sous un masque imposteur, elle cache si bien ses desseins, qu'ils échappent à l'œil 1«' plus soupçonneux.
Fière de son premier succès, elle se livre .1 la l"iii qui souril à
sa artifices, et se hâte d'achever son criminel ouvrage. Par ses regards, pai ses attraits, elle prétend effacer tout ce que firent jamais Médée et Circé avec leurs enchantements. D'une \«>i\ de Birène elle se Datte d'endormir la prudence des plus sagi - guerriers.
Pour enveloppei de nouveaux amants dans ses filets, elle emploie Loii8 ges si 1 1' 1- 1 1 lous ses charmes. Sa figure varie et se décompose 1 son gré. Elle change à chaque instant d'air et de maintien : tantôt la pudeur est sur Bon front et ii<'iit ses yeux baissés, tantôt «11"' promène i..inU ;i\idcs : ri tn'ur à imn. armée du frein ou de l'aiguillon, elle presse l'amant timide ou retient l'amant indiscret.
Quand un guerrier modeste n'ose écouter ses désirs et cherche à éteindre ses feux, un doux sourire l'encourage : d'un œil satisfait <i serein] Armide ranime ><>n amour, «•! dan- -mi cœur glacé rallume la flamme h l'espérance.
Réservée dans ses discours, avare 'l'un coup d'œil, elle arrête l'auilaoieux an moment où il va s'oublier, et lui imprime la crainte et le respect. Mai- à travers les dédains dont son front est chargé, elle fait luire encore un rayon de pitié : l!amour est alarmé, mai- il n'éprouve point le désespoir, et il s'accroîl par les rigueurs mêmes.
Quelquefois elle se tient à l'écart, compose -m visage h son iiii tude, et parait absorbée dans la douleur. Des larmes naissent dans ses yeux et s'évanouissent : ses amant- trompés pleurent autour d'elle, et l'amour qui se déguise en pitié leur enfonce encore des traits |>lu- 1 1 h. U et plus perçants.
Soudain ce voile de douleur se déchire ; l'espérance renaît -m son Iront . "Il"' revient ■' s< - amants, elle leur parle son teint s'anime du 1. 11 de la h. t. ses v u\ 1 n étincelli ni . nu ris céleste dissipe le nu épais dont -a tristesse avait enveloppé le cœui de ces guerriers.
>.i douce, voix, son doux sourire enivrent leurs sens ; leur àme succombe a tant de plaisirs, et semble prête a les abandonner. Amour cruel Amour, tes amertumes <t tes douceurs sonl également funestes; et les mortels périssent toujours nu de les maux «m de les n mèdes.
Ainsi brûlés et glacés tour à tour, passant à chaque instant du plaisir à la douleur, de la crainte à l'espérance, ces infortunés servent de jouet à la beauté qui les trompe. Si, d'une voix faible et tremblante, ils osent murmurer leurs peines, simple et novice en amour, elle feint de ne pas les entendre.
Ou bien, les yeux baissés, elle colore ses joues du rouge de la pudeur : les lis disparaissent sous les roses qui les effacent. Telle parait l'aurore lorsqu'elle embellit le ciel de ses premiers rayons. Des nuances plus fortes expriment le dédain qui se mêle et se confond avec la pudeur.
Si elle surprend les premiers indices d'un feu prêt à éclater, elle fuit et se dérobe à L'amant interdit: puis reparait, et tour à tour lui offre et lui reprend l'occasion d'avouer sa flamme. Ainsi, tout le jour, elle l'abuse, le fatigue par de vaines erreurs, et enfin lui ôte jusqu'à l'espérance : le malheureux soupire, semblable au chasseur qui, surpris par la nuit, perd la trace de la proie qu'il a poursuivie.
Tels furent les liens secrets dont Armide enchaîna mille et mille héros : ou plutôt telles furent les armes qu'elle employa pour les dompter et les asservir à l'amour. Amour! faut-il s'étonner si le lier Achille, Hercule, Thésée cédèrent à ta puissance, quand des Chrétiens armés pour venger la querelle d'un Dieu sont eux-mêmes arrêtés dans tes fers'.'
Rivalité de Renaud et do Gcrnand, prince de Norvège,
— Ce dernier al tué par Renaud. — Renaud quitte le camp. — Départ d'Armide suivie de dix guerriers.
— Godefroi apprend que la flotte égyptienne va mettre à la voile.
andis que la perfide remplit les cœurs d'une
fias ■"]
,,J|K'V ~s funeste ivresse, et que, ne se bornant plus au nombre de guerriers qui lui a été promis, elle se flatte d'en entraîner beaucoup d'autres sur ses pas, Godefroi songe à qui il confiera l'exé Cation de cette hasardeuse entreprise. Entre tant de héros qui tous méritent et tous désirent de le fixer, son choix balance suspendu.
Enfin sa prudence décide qu'eux-mêmes ils donneront au généreux Dudon un successeur qui prendra sur lui ce choix difficile ; du moins personne ne pourra lui reprocher une injurieuse préférence, et il aura marqué à cette troupe brillante tous les égards et toute l'estime qu'il lui doit.
Il les appelle et leur adresse ce discours : « Braves guerriers, mes sentiments vous sont connus: je n'ai point prétendu refuser à la prin-
76 LA JÉRUSALEM hi:i.l\ l;l l
>urs qu'elle demande, mais j'ai voulu attendre, pourlehii
order, le moment favorable. Cet avis, je vous le propose encore, il n • • 1 1 — | ii >ii \ • : l'adopter : dans ce monde changeant el mobile, le plus constant varie souvent daDs ses desseins.
Mais h \<ni- croyez toujours qu'il soit indigne de \<m- de ne pu courir au danger, -i vôtri généreuse audace dédaigne un conseil que dicte ma prudence peut-être trop timide à vos yeux, il ne * ra pas dit que, malgré vous, j'aie arrêté vos pas. Jamais ma main n'appesantira -m vous un pouvoir que je ilm^ à vos suffragi
a Pesez vous-même les raisons <■[ décidez à votre gré : mais, avant tout, je veux que vous donniez an successeur à l'infortuné Dudon, et un chef à votre troupe : lui-même choisira parmi vous dix guerriers il n'en choisira que <li\ : soumis dan- ce seul point à mes ordres suprêmes, je ne marque d'aillenrs aucunes borni - a son pouvoir. »
Il dit. Eus tache, de l'aveu de ses compagnons, répond à son «liv cours : o Seigneur, cette vertu lente dont les r< garda se portent dans l'avenir doit être la tienne : le courage ri l'audace, voilà les nôtres. Ce sang-froid qui toujours marche d'un pas réfléchi, prudence dans un général, ne serait en noua que lâcheté
" D'ailleurs, le danger auquel noua expose cette entreprise balancel-il le- avantages qu'elle nous procure 1 Dix guerriers iront donc, puisque in li- permets, tenter cette illustre aventure. » Ainsi «In voile de l'intérêt publii il couvre la passion qui l'entraîne; et comme lui, ses compagnons cachent les désirs de l'amour ^>n> le désir apparent de la gloire.
Cependant le jeune Bouillon regarde d'un œil jaloux le (ils de la belle Sophie; il admire en lui, mais il envie encore davantage cette valeui ijue rehaussent les dons de la nature ; il craint auprès d'Armide ce dangereux rival, et sa jalousie inspire .i -mi cœur les moyens de l'éloigner. Il l'appelle à l'écart, et, pat ce discoure adroit, il cherche a aéduii vanité.
I"i qui effaces la gloire de ton illustre père, et qui, jeune encore,
égales déjà les gu i- les plus renommés, Ri naud, dis-moi qui s
digne de nous commander? moi qui, soumis à regret an fameux Dudon, ne lm cédais qu'en faveur de sa vieillesse, moi, frère de Bouillon, a qui dois-je désormais obéit ? je ne c innais que lui.
I il 'I tous I - ii' 1 1 h i - liai la naissance, toi seul par la gloire
et par tes exploits tu mérites de m'être préféré : je n'en rougis point, Godefroi lui-même rendrait hommage à ta valeur et te céderait la palme : c'est donc toi que je veux reconnaître pour mon chef, si tu n'aimes mieux être le vengeur de la princesse. Mais sans doute une gloire obscure et des exploits nocturnes ne flatteront pas ton courage.
« Ici tu sauras, avec plus d'éclat, employer ton bras et ta valeur. Si tu reconnais mon zèle, j'engagerai mes compagnons à te décerner le rang suprême : pour moi, incertain encore et irrésolu, je te demande de me laisser le maître, ou de suivre Armide, ou de combattre à tes côtés. »
A ces derniers mots, une rougeur involontaire couvre ses joues ; Renaud lit sur son front le secret qu'il veut cacher, et il en sourit : pour lui , les traits d'amour plus lents n'ont tait qu'effleurer son cœur ; et, peu jaloux de suivre Armide, il souffre sans peine un rival.
Il est encore tout plein de la mort du généreux Dudon : il se croit déshonoré si l'audacieux Argant survit encore longtemps à ce héros : il aime à entendre la voix de l'honneur qui l'appelle , et son jeune courage s'agite et s'anime au son de la véritable louange.
« Je suis moins flatté, répond-il, d'obtenir les premiers rangs que de les mériter. Les sceptres, les dignités ne furent jamais, à mes yeux, le prix de mes vertus ni l'objet de mon ambition : mais si lu m'appelles à cet honneur, si tu penses que je doive v prétendre, je n'aurai point la faiblesse de m'en croire indigne, et j'estimerai une valeur que vous jugerez devoir récompenser d'un si beau titre.
« Je ne brigue point , je ne refuse point ce haut rang ; et si je suis ton chef, tu dois compter sur mon choix. » Eustache le quitte et va plier à ses desseins la fierté de ses compagnons. Mais Gernand prétend lui-même à la première place. Son cœur est blessé des traits d'Ainiide : mais ce cœur allier ne balance point entre l'amour et la gloire.
Gernand descend de ces rois de Norvège qui commandèrent à de nombreuses provinces : tant de couronnes entassées dans sa maison, les sceptres de son père et de ses aïeux, nourrissent son orgueil. Renaud est né d'ancêtres qui, depuis plus de cinq siècles, se sont illustrés dans la paix et dans la guerre ; mais, lier de ses propres exploits, il n'emprunte point l'éclat d'un mérite étranger.
: LA .ll.iii SALEM l-i i.lMil.l.
(,. rnand, qui pèse t<>nl au poids di I or, qui ne mesure que retendue des poss< ssions, « I ne M>it qu'obscurité partout où ne brille pas uni' couronne; Gernand ne peul souffrir qu'un Bimple chevaliei o» être -"ii rival ; il s'en indigne : la colèn e( le dépil qui !•• transportenl n< connais^ ni phis il" borni - ni il" frein.
1 h ange <l" ténèbres, <|ui \"ii la blessure profonde <l<>ni son coeur
est atteint, s'insinut secrètement dans son & in, s'empare de ses p< nsé< s,
i .il- trouble. Il aigrit I" courroux qui l'anime el !;i haint qui
le dévore : sans cessé il 1 ni retentir au fond il" son cœur, qu il pique
i 1 qu'il déchin , i - sinistn - aa nia
It< m, nul ton i ival ' lui lntii i conli e toi, et l'on himéri
que* .m n\ ' Qu'il compte, I" téméraii qui \ < ut marcher i"i qu'il « ompte les peuples soumis à ses lois < i I"- nations tributaù -un -. i ptn ' Que -m h • <■< inlii - de s< - ancetn - il monlri autant «I" couronm - qu'en portent aujourd'hui U - | an nU I Qu< II" audaee dana
ie petit tyran d'un petit Etat, dans un homme né en Italie, au sein de la servitude?
« Qu'il triomphe ou qu'il succombe, qu'importe ! c'est déjà une victoire pour lui d'avoir été ton rival. Que dira l'univers? Que Renaud a concouru avec Gernand ! Le rang qu'occupait Dudon pouvait te donner autant de gloire et d'éclat qu'il en eût reçu de toi ; mais il est avili depuis que Renaud a commencé d'y prétendre.
a Ah ! si du séjour des immortels le généreux Dudon abaisse encore ses regards vers la terre, quel noble courroux doit l'enflammer, quand il considère ce jeune téméraire, quand il songe à son orgueil et à son audace, quand il voit un enfant sans expérience se mesurer avec lui et aspirer au rang qu'avaient obtenu son âge et ses exploits !
« Il y aspire, il le demande, et au lieu du châtiment qui lui est dû, il remporte et de l'honneur et des louanges. 0 honte I ô bassesse! on encourage son ambition, on applaudit à sa témérité. Mais si Bouillon le voit, si Bouillon permet qu'il obtienne le rang qui t'appartient, ne le souffre pas : non, tu ne dois pas le souffrir ; tu dois montrer et ce que tu es et ce que tu peux. »
Au son de cette voix inconnue , son dépit s'allume et s'enflamme : iléjà son cœur gonflé ne peut plus le contenir : il sort par ses regards, il s'exhale dans ses discours. Si quelque défaut se mêle aux vertus de son rival, il l'exagère, il le grossit : sa fierté n'est qu'orgueil, son courage que témérité, démence et fureur.
Tout ce qui brille en lui d'illustre, de grand, de magnanime, il le couvre d'une ombre jalouse, et n'y voit que le faux éclat du vice. Ses plaintes retentissent aux oreilles mêmes de Renaud : rien ne peut arrêter sa colère et le mouvement aveugle qui l'entraîne à la mort 4
L'esprit ténébreux qui l'anime, qui fait mouvoir sa langue et dicte ses discours, sans cesse renouvelle ses injustes outrages, et fournit de nouveaux aliments à sa haine. Mans le camp est une vaste enceinte où se rassemble l'élite des héros ; là, dans les tournois et les joutes, ils exercent leur force et leur adresse.
C'est là, c'est alors que la foule est plus nombreuse, qu'entraîné par sa destinée, Gernand ose outrager Renaud. La langue abreuvée du poison de l'enfer, telle qu'un trait acéré, blesse son ennemi, et se tourne dans sa blessure. Renaud le voit, il l'entend, la fureur se
l.\ JÉRI Ml.l.M m i.|\ |;| i
rend maîtresse de ses sens : e Tu mens ' » B'éci ii -t-il, « i soudain, le fer nu, il ^c précipite sur lui.
Sa voii esl un tonnerre son épée esl l'éclair avant-coureur de h foudre. Gernand tremble: il \«>ii la mort présente, il ne peu! la fuir, rien ne peul le dérobei à ses coups: niais l'aspect de i<>ui nu camp qui le regarde lui (ail retrouver un reste d'audace el d'intrépidité : le l,i ,i |,i main, il attend son ennemi 1 1 se met en défense.
Au même instant mille épées brillent el étincellent, mille guerriers a nui. se heurtent el se pressent autour d'eux: des \<>ix incertaines, des accents confus, frémissent et résonnent dans les airs, lel, aux rives de l'Océan, le murmure des vents se confond avec les mu- . i--i menls des ondi s.
Mais rien ne peut ralentir l'impétueuse colère «lu guerriei outi loul |»l<iu de sa vengeance, il méprise les cris el les barrières qu'on du oppose. Il -'• précipite au milieu des hommes, au milieu des armes il promène dans la foule sa foudroyante épée; enfin il s'ouvre un large chemin, el -< ul il affronte G< rnand malgré mille bras levés pour I»' défendre.
Toujours martre de lui-même, malgré la colère qui l'anime, il dirigi ses coups vers son rival. Il les porte au cœur, à la tête, à droite, i gauche; sa main rapide, impétueuse, trompe l'œil qui la soit, et va. percer l'endroit où die esl le moins attendue.
Enfin il enfonce le fer dans lé sein de son ennemi, l'en retii I \ plonge une seconde fois. Le malheureux tombe, el par une double blessure son àme s'écoule avec son sang. I e vainqueui remet son épée encore toute sanglante, dépouille sa colère el sa vengeance, et m relire.
Cependant Godefroi arrive, attiré paj le tumulte el les cria : un spectacle cruel, inattendu, frappe -< - regards. Il voit (îernand eouclic KUr la poussière, \> - cheveux souillés < I • sang, le visage pale, iléliguré, couvert des ombres de la mort. Il entend l<> soupirs, les gémissi ments et les plaintes des guerriers qui l'entourent. Interdit, étonné m Quel est, dit-il, l'audacieux qui a bravé mes défenses el commi forfait? »
Arnaud, un des plus chers favoris de l'infortuné prince de Nor
, lui expose le* circonstances de ce malheureux événement, et en
1rs exposant les aggravi I i si Ren tud qui l'a tué . c'est lui qu'une
fureur insensée, allumée par le plus léger motif, a poussé à une action si atroce : le fer qu'il avait ceint pour venger Dieu, il l'a tourné contre le vengeur «le Dieu même; il a méprisé ton autorité: il a bravé des lois publiques et connues.
« Les lois veulent sa mort, ht mort lui est due: son crime la (limande, son crime et le lieu où il Ta commis. Eli ! s'il obtient grâce, s m exemple encouragera l'audace : quiconque aura été offensé voudra lui-même une vengeance qu'il doit attendre de la justice. Bientôt tout sera livré aux querelles et à la discorde. »
Il rappelle les exploits et les vertus du prince, d dit tout ce qui peut exciter l'indignation ou la pitié. Mais Tancrède parait et entreprend de justifier Renaud. GodefroJ l'écoute; son regard sévère inspire plus de crainte que d'espérance.
« Seigneur, ajoute Tancrède, songe quel est Renaud, songe ce qu'on doit à son mérite, à l'éclat de son sang, à Guelfe son oncle. L'autorité ne doit pas s'appesantir également sur tous les coupables. La différence des rangs met de la différence dans les crimes, et Légalité dans les peines n'est justice que quand il y a égalité dans les personnes.
« — C'est aux plus élevés, dit Godefroi, à donner aux autres l'exemple de l'obéissance. Tancrède, tes conseils sont funestes, si lu
32 LA JÉRI SALEM M.I.MiKI.
veux que j'abandonne les grands à la licence eh '. quelle esl donc mon autorité si je ne commande qu'à une vile populace? sceptre im puissant, honteux empire! je n'en suis plus jaloux, s'il faut les tenir ;'i ce pris .
m Le pouvoir me lut donné saus limites el suh bornes, je ne soufrrirai point <|u'il s'avilisse dans mes mains. Je sais quand il Faut varier les récompenses <i les peines : je sais aussi quand il faut raire plier les grands el l<> petits sous la loi d'une parfaite égalité. » Il ilii : Tancrède, enchaîné par le respect, garde le silence.
Rigoureux imitateur de l'antique sévérité, Raimond applaudit mu discours de Godefroi. « C'est ainsi, dit-il, que l'autorité se fait respecter. Il n\ a plus de discipline quand le coupable échappe au chàti ment, plus de commandement alors : el la clémence esl \ ;<i n<- -i elli ne repose sur la crainte. »>
Tancicde, frappé de ces sinistres paroles, si retire, et, sur un coursier qui paraîl ;i \ < »i i des ailes, il vole vers Renaud. Tranquille depuis <|imI ;i ravi à son ennemi l'orgueil el l;i vie, Renaud esl rentre dans sa tente. Là, Ttmcrède le retrouve, el lui Lut un courl cl Rdèli récit.
(( Les dehors de l'homme, ajoute-t-il, ne sont pas toujours l'exprès -mu vraie Ai- ses sentiments, «■! le cœur <!<•> mortels esl un abîme cependant, si j'en crois les regards de Bouillon, si j'en crois ses <licours, il veul !<■ confondre avec le vulgaire des coupables, el !<■ sou h ettre à h ute h i igueur des lois. <>
Renaud - airil mais à travers I'1 sourire éclate l'indignation : « <Ju< l'esclave, dit-il, ou celui qui mérite de l'être, se justifie dans l< - fei moi] je suis né libre, j'ai vcN u libre, je mourrai libre, el avant que ce* pieds ou ces bras soient chargés d'indignes chaînes, dette main sut manier le rer et cueillir des lauriers, mais elle se refuse ù de honteux liens»
.. Si (lodefroi na que des fers à me donner poui récompense, s'il \< ni me ji 1er dans un cachot comme un criminel obscui • s'il croil me jeter enchaîné dans une prison vulgaire, qu'il envoie les ministres d< ses ordres, quil vienne lui-même je l'attends : la force el les armes jugeront entre lui et moi il apprête à nos ennemis le spectacle <l une sanglante tragédie i »
A ces mots, il demande >< >i i armurci Bientôt il < -t i"ui couvert « 1 «
fer: il charge son bras de sou pesant bouclier; sa fatale épée pend ;i son côté; ses regards étincellent ; ses armes brillent comme l'éclair. Tel jadis on te peignait, ô Dieu des combats, descendant de l'Olympe, couvert de fer, d'épouvante et d'horreur !
Cependant Tancrède tente (ramollir son farouche courage : « Guerrier indompté, lui dit-il, je sais que rien ne peut résister à ton bras : je sais que c'est au milieu des armes, au sein de la terreur que ta haute vaillance triomphe avec plus d'éclat: mais à Dieu ne plaise qu'aujourd'hui elle se déploie si cruellement pour notre malheur !
« Dis-moi, quels sont tes desseins'.' Veux-tu donc tremper tes mains dans le sang de tes amis et de tes frères? Veux-tu, en immolant indignement des Chrétiens, percer le Dieu même dont ils sont les membres V Un honneur passager, de vains égards pour une opinion qui, semblable aux flots de la mer, parait et s'évanouit, pourront-ils plus sur loi que la foi, que l'amour d'une gloire qui nous immortalise dans le ciel'.'
« Ah! je t'en conjure au nom de notre Dieu, triomphe de toi-même; dépouille ta fierté, ton orgueil : cède à l'orage. Non, ce ne sera point, une lâcheté : ce sera le sublime effort d'une vertu qui t'assure la palme de la victoire. Si ma jeunesse méritait de servir aux autres d'exemple, je te dirais que moi aussi j'ai été offensé : mais je n'ai point armé mon bras contre des Chrétiens, j'ai su dompter mon ressentiment.
« Vainqueur de la Cilicie, j'y avais arboré l'enseigne de la croix : Baudouin arrive: il cache son ambition sous le voile de l'amitié, me trompe et s'empare lâchement de ma conquête. Je pouvais peut-être m'en ressaisir par la force des armes : j'eus le courage de ne point le tenter.
« Ton âme s'indigne contre l'idée de la prison : tu rougirais de voir tes bras chargés de fers honteux : tu veux suivre les lois et les usages que le vulgaire a consacrés sous le nom de l'honneur. Laisse-moi ici pour te défendre auprès de Godefroi : toi, va dans Antioche demander un asile à Boémond. Il vaut mieux te dérober aujourd'hui à l'impétuosité d'un premier jugement.
« Bientôt, m l'Egypte ou quelque autre puissance infidèle s'arme contre nous, ta valeur, plus loin de nous, paraîtra plus brillante : privé de toi, le camp ne sera plus qu'un corps mutilé, sans vigueur
M LA n.i;i ^> \i.i m i»i:u\ i;i i
cl sans bras. » Guelfe qui survient applaudi! à ce «li-« <mu -. el \<u! que Renaud parte sans différer.
l-.iilin le j( une guerrier fail céder .1 leurs conseils son dépil 1 1 sou audace. Il ne refuse plus .1 l'amitié <li sortir ■> l'instanl <!«• ce camp qu'elle redoute : une foule il"' compagnons attachés .1 son sort accoun ni auprès « I « - lui. el tous ^< ulenl accompagni 1 - 1 fuite. Il rend .1 leur ïèle, et, seul ;i \ « •< deux fidèles écuyers, il munir sur son agili 1 oursii 1 .
Il pari -"H cœur esl plein «lu désir d'une gloire immortelle el pure; il brûle de courir à de hautes entreprises el il< signalei son bras par de nouveaux miracles. Il m ut, pour vengi r son l»i< u, se précipiter au milieu <l»* enn< mis et - \ couvrir de palm< - "ii de cyprès il veut parcourir l'Egypte el pénétrer jusqu 'aux lieux "ii le Nil cactu -.1 source inconnue.
Guelfe, après avoii reçu les adieux du jeune héros, court vers Godcfroi d'un pas précipité. L général l'aperçoit el lui crie • Guelfe, ' Est toi qui je demande déjà, pai mes ordres, mes hérauU ont été te « li rchei dant les différents quai ti< rs.
Il ordonne qu'on s'éloigne, et, baissant la vm\. il continue son
discours. « Guelfe, il faut l'avouer, ton neveu obéit trop aux premiers transports de sa colère : comment excuser le crime qu'il vient de commettre? Que ne peut-on le justifier à mes veux! mais Godefroi commande à tous et doit à tous une égale justice.
« Gardien sévère des lois et de l'équité, j'en défendrai toujours les droits, et jamais, dans mes jugements, je ne plierai sous la tyrannie des passions. Si, en effet, comme on le prétend, Renaud s'est vu forcé de violer mes défenses et de briser le lien de la discipline, qu'il vienne plaider sa cause, et qu'il humilie son orgueil devant le tribunal qui doit le juger.
« Qu'il v vienne libre : en faveur de son mérite, je lui fais grâce des fers; c'esl tout ce que je puis. Mais s'il balance, si son audace indomptée, qui ne m'est que trop connue, refuse de se soumettre, c'est à toi de l'amener, c'est à toi d'empêcher qu'il ne force un chef doux et modéré à devenir le juste et sévère vengeur des lois et de l'autorité blessées. »
Il dit, et Guelfe lui répond : « Seigneur, une àme que révolte l'infamie n'a pu, sans repousser l'outrage, entendre d'injurieux discours : s'il a immolé l'agresseur, eb ! quel autre à sa place eût mis des bornes à une juste vengeance'.' Quel autre eût compté ses coups et, dans le feu du combat, mesure l'offense et la réparation?
<( Vous demandez qu'il vienne se soumettre à votre autorité suprême : il ne le peut pins ; déjà d'une course rapide il s'est éloigné du camp : mais avec ce bras j'offre de prouver à son lâche accusateur, et à quiconque osera, comme lui, le calomnier, qu'il a tiré une vengeance légitime d'un injuste outrage.
« Oui, seigneur, il a dû punir l'orgueil du superbe Gernand. S'il est coupable, son seul crime a été d'oublier votre défense : j'en gémis, et je ne puis approuver son erreur. — Qu'il aille, dit Godefroi, porter ailleurs la discorde ; je ne veux point que tu jettes ici la semence de nouvelles haines. Étouffons, je t'en conjure, les dernières étincelles d'un feu si dangereux. »
Cependant l'infidèle beauté pressait toujours le secours qu'on lin avait promis : le jour, elle employait l'adresse et la prière, les ressources de l'art et le pouvoir de ses charmes : quand la nuit, étendant son voile obscur, fermait dans l'occident les portes du jour, seule avec ses deux femmes et ses deux écuvers, elle se retirait sous une tente.
liais, m toutes les ressources de son art, ni ses discours séduisants, m boo ;m plus séduisant encore, ni cette beauté que jamais rien n'égala dans l'univers, cette beauté qui enchaîne les guerriers les plus redoutés, rien ne peut attacher le pieui Bouillon, rien ne peut allumer dans -«m cœur le feu d'un coupable amour.
En vain elle essaye de le charmer; m vain <-Mi- veut {aire couler il; m- ses sens un doux et funeste poison: le héros, rassasié d'un monde qu'il méprise, détourne ses yeux des appas qu'elle lui présente. Le i iel Beul a ses vœux el ses désirs. Il échappe à tous les piég trompe tous les efforts de la beauté.
Aucun obstacle ne peut écarter ses pas du sentier que Dieu lui ;i
Armide le poursuit, et, nouveau Protée, elle se montre à lui
bous nulle formes différentes : son air et ses regards eussent allumé
l'amour dans le cœur !<• plus glacé. Mais un céleste bouclier repoussi
tous ses 1 1 ■ ; i î t -- loin de Godefroi, et lasse enfin sa constance.
Cette beauté, qui d'un coup d'œil croyait eml raser les cœurs Lee plus durs, oh ! comme «elle perd l'orgueil de ses pensées I Ivec quel étonnement, avec quel dépit, elle voil échouer ses attraits impuissants ' Enfin, elle se détermine à tenter de plus faciles conquêtes. Tel un général habile abandonne un Biége qui épuise inutilement ses forces, el porte ailleurs Bes efforts et son audace.
Tancrède aussi oppose à ses charmes une résistance invincible : un autre amour brûle dans Bon cœur et le ferme à une ardeur nouvelle. \in>i contre les poisons Mithridate s'arma «lu poison même. Mais Bouillon el Tancrède -<>m les seuls qui résistent : tous les autres sont échauffés ou consumés du feu qu'allument ses regards.
In triomphe imparfait humilie son orgueil el l'afflige; mais elle -•■ console à la vue de tant de héros enchaînés dans ses fers. Avant qu'on .ni percé le voile qui couvre Bes desseins, elle songe ;'i les con
'li lans des lieux plus sûrs, où elle leur donnera d'autres fers <\
d'autres liens.
Le moment marqué par Godefroi pour le secours qui lui ;i été pro \\\\- est enfin arrivé d'un ail respectueux elle aborde le héros ■• Seigneur, lui dit-elle, le joui où tu devais acquitter i.i promess expiré ; si le tyran apprend que j'ai imploré Ion appui, il armera lui même pour -.1 défense, cl préparera des iilmlacles îi notre entreprise.
« Avant que la voix incertaine de la Renommée, on des espions fidèles, aient porté celte nouvelle jusqu'à lui, daigne choisir mes illustres vengeurs, et ordonne qu'ils partent avec moi. Si le Ciel protège encore l'innocence, s'il n'est point insensible aux vertus des mortels, je serai replacée sur mon trône, et docile à tes lois, je suivrai ta destinée dans la paix et dans la guerre. »
Elle dit. Godefroi cède à des prières qu'il ne peut plus rejeter. L'impatience de la princesse le force à se charger du choix fatal qu'il voulut éviter : mais tous briguent la préférence, et leur émulation dégénère en imporlunité.
Annide, qui les voit et les pénètre, allume encore le désir qui les transporte ; elle enfonce dans leur cœur l'aiguillon de la crainte et de la jalousie. Elle sait que l'amour tranquille languit et s'endort : semblable au coursier qui ne s'anime qu'au bruit d'un autre coursier qui le suit ou le devance.
Elle distribue avec adresse les tendres discours, les tendres regards, le doux sourire : il n'est point d'amant qui n'envie le sort d'un autre amant : toujours la crainte se mêle à l'espérance. Cette foule insensée, qu'agite un coup d'œil, court sans pudeur et sans frein: vainement Godefroi les gourmande et tente de les arrêter.
Jaloux de les satisfaire tous, Godefroi ne penche pour aucun : il est honteux de leur erreur, et s'indigne de leur folie : mais, désespérant de vaincre leur obstination, il leur propose enfin un moyen de les accorder. « Que vos noms, dit-il, soient inscrits sur des billets, qu'ils soient mêlés dans un vase, et que le sort en décide. »
Soudain les noms sont écrits : on les jette dans une urne ; on les remue, on les agite : le premier qui parait, c'est Aitémidore, comte de Pembroke ; Gérard vient ensuite: Venceslas les suit, Yenceslas, jadis l'exemple des sages : aujourd'hui, en cheveux blancs, il soupire de ridicules amours.
Quelle joie se déploie sur le front de ces trois guerriers ! leurs yeux sont tout brillants du plaisir dont leur âme est inondée. Ceux dont l'urne cache encore les noms sentent palpiter leurs cœurs : la sombre jalousie est dans leurs regards : incertains et tremblants, ils attendent l'arrêt du sort.
Gaston est le quatrième, Rodolphe lui succède, Olderic à Rodolphe : le septième, c'est Guillaume de Roussillon, que suivent le Ravarois
LA .11 .lil SA1 I.M Dl l.l\ Ml .
Everard et le Français Henri. Raimbaud es1 le dernier, Raimbaud qui depuis, vaincu pai l'amour, abjura sa croyance el lui l'ennemi du
llnii ilitnt il ;i\,ni clé le vendeur
Brûlante de jalousie, d'envie el <!<• rage, les, autres accusent l'injustice de la fortune. Il- t'accusent] Amour, d'avoir remis leur sort el ton pouvoir dans ses iveugle? mains. En proie à des désirs qu'irrite la défense, plusieurs, en dépit <ln sort, veulenl suivre les pas d'Ai mide, el n'attendent qiîe les ombres de la nuit.
Il- jurent de demeurer attachés i sa fortum . de braver pour elk li - dangers el la mort. Par des paroles, par des soupirs qui lui échappent, elle pxcite leur ardeui : elle se plaiqt, tantôt n l'un, tantôt .1 I autre, d'être forcée de partir sans eux. Cependant les ili\ guerriers v<' son! Brmés, et v"ni prendre les dernière ordres «l< liodefroi.
Le sage leui prodigue ses leçons : il les avertit de se défier d'un peuple infidèle, inconstant el légei il leur enseigne par quel art ils pourront éviti 1 l< - piégea el se dérober aux malheurs. Mais ces dis ■ "in- inutili sont emportés par les vents, «i l'Am rit de ses conseils. Enfin, liodefroi reçoil leurs adieux. 'L'impatiente Vrmide n'ai t( ml point le retour de l'auroi 1 .
III' ■ ('.ni victorieuse, 'i entraim n sa suite ces rivaux enchaînés, ornement de son triomplu . 1 .1 foule de ses autres amants dcmeuri
en proie aux maux les plus cruels. Mais dès que la nuit parut et amena sous scs ailes le silence et les songes légers, la plupart, entraines par l'amour, se dérobèrent en secret et suivirent ses traces.
Eustache est le premier : à peine peut-il attendre la nuit et les ombres : impatient, il s'échappe et marche dans l'obscurité sur les pas de l'aveugle guidé qui le conduit. Il erre toute la nuit : enfin, aux premiers rayons du jour, il aperçoit Armide et ses guerriers dans un bourg qui leur a servi d'asile.
Il se précipite vers elle : Raimbaud l'a bientôt reconnu à son armure : « Qui t'amène en ces lieux'.' qu'y viens-tu chercher? — Armide. Si elle ne dédaigne point mon bras et mes hommages, elle n'aura ni défenseur plus intrépide ni esclave plus fidèle. — Oui t'appelle à cet honneur insigne? — L'Amour.
« J'ai été choisi par l'Amour et toi par la fortune. A ton avis, qui des deux a le titre le plus légitime? — Ton vain titre ne te servira de rien : sans mission et sans droit, inutilement tu tenteras de te mêler avec les vengeurs avoués de la princesse. — Qui m'en empêchera?
« — Moi. » A ce mot, Raimbaud s'avance l'épée à la main : avec un. dédain %gal, avec une égale audace, Eustache s'avance à son tour, Mais Armide étend son bras, et d'un coup d'œil qui maîtrise les âmes, elle arrête leur impétueux mouvement. « De grâce, dit-elle à Raimbaud, souffre un compagnon qui me donne un vengeur de plus.
« Si mon salut, si ma vie t'intéressent, pourquoi me priver d'un nouvel appui dans un si pressant besoin? Je rends grâce au destin qui t'amène, dit-elle à Eustache, pour défendre mes jours et venger mon honneur. Je serais aveugle, insensée, si je dédaignais un comgnon si généreux et un si noble appui. » Pendant qu'elle parle, elle voit accourir de nouveaux défenseurs.
Ils arrivent par des chemins différents; tous se regardent d'un œil mécontent et jaloux: Armide les accueille, leur sourit, et chacun croit lire sur son front qu'elle distingue ses sentiments et sa valeur. Cependant les ombres s'éclaircissent : déjà Godefroi s'est aperçu de la désertion de ses guerriers. De sinistres pressentiments du malheur qui les attend portent dans son âme le trouble et l'inquiétude.
Pendant qu'il est tout occupé, arrive un courrier haletant et couvert de poussière. Ses regards sombres, la douleur empreinte sur son Iront, annoncent qu'il est chargé de tristes nouvelles. « bientôt, dit-il
!. v .11.1; I SALEM DÉLIVRÉE.
i Godefroi, Il flotte égyptienne couvrira les n ers : Guillaume, qui commande aux vaisseaux génois, m'a ordonné <!<■ rapporter cet avis.
Il ajoute qu'un convoi considérable, »|n<' la 11 i » 1 1 * - envoyait au camp,
• in ir. m milieu de la route; qu'une horde d'Arabes .1 toul h
coup, dans le i« »i m I d'un vallon, attaqué l'escorte qui le conduisait,
en a égorgé une partie et charge les autres de fers; que personne
n";i pu ••' happer à ces brigands.
Que l'audace et la licence de ces barbares errants ne connaît plus de bornes qu'ilsse répandent, tels qu'un déluge, dans l« >i 1 1 < - la camp • 1 ne trouvent aucune digue qui les arrête : que, pour leur inspirai de la terreui et assurer les chemins qui de la mer de Palestine conduis* ni .m camp, il est nécessaire d'envoyer contre eux des détachements.
En un moment ces funestes nouvelles \ i>l«ut dans toute l'armée le vulgaire des soldats redoute la lamine et la \<>ii avec toutes horreurs. Ii' sage Bouillon . qui ne retrouve plus leur courage H leur audace accoutumée, d'un air <;tlim p| tranquille cherche à les rassu- 1 ii. . 1 les console par ses discoui s.
« <> \miv, leur dit-il, qui à travers mille obstacles, à travers mille dangers, avez franchi ave< in<»i tant de climats divers, gpenïërs qui naquîtes pour venger la querelle « I a ■ Ciel et réparer les pertes d'une religion sainte, vous qui avez triomphé des forces de la Perse et <li- la perfidie «l« •- Grecs, ilr> monts 1 1 des mers, de l'hiver et de ses len l m li s, 'li l.i -mi et il<' la faim, vous connaisse/ donc enfin la crainte?
« Ce Dieu qui dirige nos pas et <|ni nous fait mouvoir, ce [heu (•prouvé tant de fois dans de | » 1 1 1 - grands périls, ne peut donc \<>u* rassurer aujourd'hui? Croyi z-vous <|n"il ;iii retiré son In - et détourné gards? Un jour, et ce jour n'est pas loin, vous acquitterez les mmi\ que vous lui avez faits, et \«»u- aimerez à vous rappeler les hasards qui ^n aurez courus. Allons, ranimez votre courage, et ré prvez-vous pour les succès qui \rni~ attendent. »
linsi Bouillon relève leui espoir abattu, et d'un visage riant et serein les calme p| les 1 insole mais il cache au fond « 1 « - son cœui la cruelle inquiétude 'i les soucis dévorant» il songe comment, au milieu de la disette qui le menace, il nourrira son armée, rommenl il repoussera les efforts d< l'Egypte et de ses llottes, quelle barrière enfin il op| Misera nu lu 1. 1 il .• d< - Vrahen,
Arganl défie tous 1rs Chrétiens. — othon va île son propre mouvement se mesurer avec lui — Arganl le renverse de son cheval et le l'ail prisonnier. — Tancrède commence avec le. chef sarrasin un nouveau combat que la nuit vienl surprendre. — Herminie veut panser les blessures de celui qu'e aime.
ependant la douce espérance console les assiégés et calme leurs alarmes : la nuit, à la faveur de ses ombres, leur amène sans cesse de nouvelles provisions : des armes, des machines de guerre hérissent les remparts du coté du nord, et présentent ui Iront terrible et menaçant: les murs se sont élevés, et leur masse, solide, impénétrable, parait braver tous les efforts et toutes les secousses.
L'infatigable Aladin fait toujours exhausser les remparts et fortifier les tours : soit (pie le soleil allume son flambeau , soit que les ombres obscurcissent le ciel, les travailleurs pressent les ouvrages : leurs bras fatigués s'épuisent à fabriquer de nouvelles armes : mais Arganl, qui
ne peut souffrir ces étemels préparatifs, aborde le monarque el lui
tient ce discoui -
<« Jusqu'à quand nous retiendras-tu captifs dans ces murs? Jusqu'à quand cacherons-nous notre honte el notre lâcheté? J'entends gémir les enclumes bous !»• poids des marteaux, j'entends résonner les casques, les cuirasses, les boucliers; mais j'ignore à quel usage tu les destines. Cependant !<■> brigands ravagent tes campagnes, pillent i. - i hâteaux : personne n'ose arrêter leurs courses le son de la trompette ni va pas seulement troubler leur sommeil.
a Rien ne dérange leurs repas et leurs fêtes : tranquilles l<>ut le jour, il- reposent toute la nuit et t"i. par tes lenteurs, par ton indolence, par cette attente éternelle (1rs secours d'Egypte, tu hâtes la lamine «pii va nous livrer aux fers des ennemis, ou à une mort lâch< el honteuse '
« Pour moi, je ne veux pas qu'une mort sans honneur ensi velissi mes jours dans un obscur oubli : je ne veux pas « j i m ■ le soleil . à son retour, me surprenne encore caché dans tes murs : que !<• sort lasse de ma sic ce «pu en a été arrêté dans !••> célestes décrets . il ne sera pas <lii au moins qu'Arganl aura péri loin des combats, sans gloire el sans vengeance.
a Et pourtant, si ta valeur première n'était | »• « ï t • t éteinte, > il ni restait encore quelques étincelles; ah! ce ne serait pas à mie mort honorable au milieu des combats, ce serait à la sir, ce serait à la \i« toire <|ii«' j'oserais prétendre. Allons ensemble, allons chercher notre ennemi el notre destinée! Souvent, dans les plus grands périls, les conseils de l'audace sont les conseils <lr la prudence.
" Mais -i tu n'espères plus rien de l'audace, si tu crains d'exposeï toutes ir> Forces aux hasards d'un combat, rais du moins que deux guerriers décident la querelle : pour faire plus sûrement accepter le défi au __: ■ - 1 1 « - 1 . • I des chrétiens, que lui-même choisisse les armes, qu'il fixe à son gré le lieu cl les conditions <ln combat.
I ennemi qu'on m'opposera n'a que deux bras et une seul< ami . qui Ique audacieux, quelque intrépide qu'il puisse être, lu ne il<>icraindre .m. nu revers* pour une cause juste ut défendue par Vrgant.
Oui, cette main sera prou toi la fort t et le destin ; elle te donm
la victoire, i - la poui fjjage <l< nia | lesse < t de ut sùreb
Il dit. a Jeune audacieux, répond Uadin, quoiqui ipnesantis pat
l'âge, tes hras ne craignent point encore de manier le fer. Je n'ai point une àme assez vile, assez lâche, pour proférer une mort déshonorante à une mort illustre et généreuse, si je croyais en effet devoir redouter ces désastres et cette famine que tu m'annonces.
« Ciel ! éloigne de moi cette infamie. Mais un secret que ma politique cache aux autres, je vais le déposer dans le sein d'Argant. Soliman, qui brûle de venger l'affront qu'il reçut dans Nicée, a ramassé jusqu'au fond de la Libye des hordes d'Arabes errants et vagabonds : il vient avec eux surprendre nos ennemis dans l'ombre de la nuit, et nous apporte des secours et des vivres.
« Bientôt il sera sous nos murs. Laissons, en attendant, les Chrétiens s'enivrer de leurs vaines conquêtes, et ne songeons qu'à conserver mon sceptre et le siège de mon empire. Modère, de grâce, le feu de ton courage et ta trop boni liante audace ; attends le moment marqué pour ta gloire et pour ma vengeance. »
Au nom de Soliman, son antique rival, le lier Circassien est enflammé de colère, et s'indigne qu'Aladin se promette tant de ses efforts : ((Seigneur, lui dit-il, tu feras à ton gré ou la paix ou l.i guerre, je ne t'en parle [tins : temporise, attends Soliman, et compte que celui qui a perdu ses ÉUits défendra les tiens.
« Qu'il vienne, cet ange tutélaire, ce libérateur des croyants! Pour rnoi, je crois me suffire à moi-même : je ne veux de liberté que de ma main : pendant que tout languit ici dans le repos, permets que je descende dans la plaine; puisque tu n'avoues point mon audace, j'irai en mon nom combattre les Chrétiens.
« — 'l'u devrais réserver pour un meilleur usage ta valeur et ton épée : lu peux cependant, si tu le veux, aller délier quelque guerrier ennemi. » Argant, sans balancer : « Va, dit-il au héraut, va dans la plaine, et à la vue de tout le camp des Chrétiens, porte à leur général mon déli.
« Dis-lui qu'un guerrier honteux de rester caché dans nos murailles brûle de montrer ce que peut son courage ; qu'il est prêt à combattre dans cette plaine qui sépare la ville et le camp, et défie celui des Chrétiens qui compte le plus sur sa valeur.
« Qu'il ne se borne pas à un seul ennemi ; qu'après le second et le troisième, le quatrième et le cinquième pourront encore se présenter : qu'illustre ou inconnu, tout Chrétien peut se mesurer avec lui ; que
ui LA .nu v\i.i,\i iu:i.i\ i;i i
h- vaincu sera, suivant les I«.i- de la -unir, l'esclave «In vainqueur. » Il ihi soudain fc héraut ;i revêtu ^;i cotte d'armes nu l'or se mêle avec la pourpre.
Il part, il arrive en présence de Godefroi et des guerriers qui l'envi ronnent : a Seigneur, dit-il, permets-tu à un héraut d'armes de remplir lea ordres dont il est chargé? — Je le permets: parle sans m. unir. — lu verras, ilii l'Infidèle, si ma mission doit te plaira <>u l'alarmer. ■
Il continue, et d'un ton allier et imposant, il prononce !<• déli tous les Chrétiens frémissent, tous font éclater leur indignation, i \> guerriei qui t'envoie, lui répond Bouillon, tente une pénible entrebiehtot il en sentira tout !«• poids, cl il n'ira pas jusqu'au <in i|ui( me advei sain*,
" '.'n'il vienne le champ de bataille sera libre, il ne il"ii craindre aucun outrage quelqu'un de mes guerriers combattra contra lui, et je te jure qu'il ne combattra qu'ava des .hum- égales. ■• Il «lit le héraut retourne [wrtci -.1 réponse au liei Circassien.
a Arme-toi, seig lui dit-il qui t'arrête? Les Chrétiens accep-
tenl ton défi : les moins braves comme les plus intrépides brûlent de se mesurer avec toi. J'ai vu mille regards, menaçants, j'ai vu mille bras armés ; le général donnera une sauvegarde au champ de bataille. » Aussitôt Argant demande son armure.
Il la revêt avec impatience, et brûle de voler dans la plaine, a II n'est pas juste, dit Aladin à Clorinde, qu'il parte seul et (pie vous restiez, ici : prenez mille de nos guerriers avec vous : suivez ses pas. et de loin, à la tète de votre troupe, veillez sur lui. »
Il se tait : Clorinde et ses soldats s'arment et sortent de la ville : Argant les précède : il est sur un coursier, couvert de son armure accoutumée. Entre les murs et le camp s'étend un vaste terrain, dont la surface égale parait laite exprès pour être le théâtre d'un combat.
C'est là que descend le farouche Argant : c'est là que seul il s'arrête à la vue de l'ennemi. Fier de son courage, de sa taille, de ses forces, son air respire l'orgueil et la menace. Tel Phlègre vit Encclade : ou tel parut le géant des Philistins dans le vallon témoin de sa défaite. La plupart i\v^ Chrétiens, qui ne- connaissent point tout ce que peut son bras, le voient sans terreur.
Godefroi n'a point encore Gxé son choix : mais tous les vœux, tous les regards se tournent sur Tancrède. Parmi tant de héros, un suffrage unanime le désigne connue le héros le plus intrépide. Bientôt on prononce son nom, et Bouillon semble applaudir.
Déjà tous cèdent à ce rival, et le vœu du général n'est plus un secret. « Va, dit-il à Tancrède, je te permets de combattre : réprime la fureur de ce barbare. » Tancrède, orgueilleux de ce choix, fait éclater sa joie et son audace : il demande son casque et son cheval, et, suivi d'une troupe nombreuse, il sort des retranchements.
Il n'est point encore sur le champ de bataille où l'attend le Circa.-sien; tout à coup s'offre à sa vue faîtière Clorinde : sa noble contenance fixe ses regards : son habillement efface la blancheur- de la neige qui couronne le sommet des Alpes. Elle a ôlé la visière de son casque, et placée sur une éininence, on la découvre tout entière.
Tancrède ne voit plus le superbe Argant qui lève au ciel son front menaçant : l'oeil attaché sur la colline où est la guerrière, il laisse son coursier marcher d'un pas tardif et lent : bientôt immobile, il s'arrête et semble transformé en rocher ; il est tout de glace au de-
..„; LA lll'.l SALEM IlÉLIVRI I
I,,,,,. main M>n cœur brûle; il n*;i plus que des yeux, el paraît avoir
oublié !<• combat.
\ i . « 1 1 1 qui voîl que personne tu s'apprête .1 se mesurer avec lui: li mis venu, B*écri< 1 -il. cherchei un ennemi : en est-il un qui 0*
avaneei et me battre 1 ■ roujonrs intecdit, étonné, l.m« 1. .1. 1
(. Im unir ii n'entend rien. Othon alors pousse son cheval, 't le premier il B'élam e dans l'arène.
Othon .i\;iit lin -uni m aspiré à riionneui de rombatlre lr 1 irrassien
mais il avait cédé à Tancrède, et n'était sorti du camp que pour l'accompagner : cependant quand il voit le héros livré à d'autres objets ne plus songer au combat, jeune, impatient, audacieux, il saisit avidement l'occasion qui lui est offerte.
Plus rapide que le tigre ou le léopard dans les bois, il fond sur le Sarrasin, qui l'attend la lance en arrêt. Tancrède entin se réveille, et s'arrache aux pensées qui l'absorbaient: « C'est à moi de combattre, s'écrie-t-il, demeure... » Mais déjà Othon ne l'entend plus.
Il s'arrête tout brûlant de colère et de dépit : la rage est dans son àme et la rougeur sur son front ; un autre combattre le premier ! c'est pour lui le dernier des opprobres. Cependant, au milieu de la lice, le jeune guerrier frappe le casque du Sarrasin; le Sarrasin de son fer traverse le bouclier d'Othon et perce sa cuirasse.
Le Chrétien chancelle et tombe: Argant, plus fort, plus vigoureux, est à peine ébranlé : d'un ton superbe et dédaigneux, il fond sur son ennemi abattu : « Rends-toi, lui dit-il; c'est assez pour ta gloire de pouvoir dire que tu as combattu contre moi.
« — Non, réplique Othon, un Chrétien ne quitte pas sitôt ses armes et son audace : un autre justifiera ma chute : moi je veux ou me venger ou mourir. » Le visage en feu, la rage dans les yeux, Argant frémit et semble vomir la flamme: « Tu dédaignes ma courtoisie, dit-il, éprouve ma valeur. »
Il dit; et, oubliant les lois de l'honneur et de la chevalerie, il pousse son coursier sur le Chrétien. Othon s'écarte, se détourne et porte à son vainqueur un coup dans le côté : il en retire son fer tout sanglant. Inutile blessure qui n'affaiblit point ses forces et enflamme encore sa colère et sa fureur.
Argant arrête son coursier, retourne sur ses pas et, plus rapide que l'éclair, il fond sur son ennemi : de ce terrible choc, Othon sent ses jambes tremblantes se dérober sous lui : pâle, faible, presque sans haleine, il tombe palpitant sur la terre.
Cruel dans sa colère, le Circassien pousse son cheval sur le corps du vaincu : « Que tout orgueilleux, s'écrie-t-il, périsse £omme le téméraire que je foule aux pieds ! » A cette vue, Tancrède indigné ne balance plus : il veut qu'un coup illustre couvre sa faute, et que sa valetu reprenne tout son éclat.
Il s'avance en criant : « Ame vile, qui portes la bassesse jusque dans
98 LA JERI SALEM l>I.U\ II! -.1.
la victoire, quel honneur attends-tu d'une si làcbc barbarie 'l II Paul <|inin aies été nourri aux forfaits parmi les brigands de l'Arabie ou i|ii<'l<jiit' borde encore plus sauvage. Fuis la lumière; monstre des forêts, cours
\ i h lu i i. auté. "
Il >c lait : l'infidèle, impatient d'un affront, écume de rage el de fureur : il veut répondre, mais un soa confus sort de sa bouche, semblable au rugissement d'un lion irrité, on tel que le bruit de la foudre lorsqu'elle déchire le sein delà nue et s'en échappe: ainsi les mots utissenl dans son sein enflammé <•! -Vu arrachent avec violence, après que par des menaces il- ont l<>iu j tour aigri leur colère el leur orgueil, t « m- deui avec une égale rapidité ils s'éloignent pour prendre leur essor. 0 Muse! donne à ma voii plus de force et plus d'éclat : versedans mon cœur la fureur qui les anime; <|u<' mes sons rendent toute l'horreur de ce combat, el que le bruit des armes retentisse dans mes vej s.
Leurs lances sont en arrêt: il- se précipitent l'un sur l'autre le lion i|iu s'élance, l'aigle qui fond sur sa proie, le trait <|m fend les airs, sont moins rapides: rien n'égala jamais leur lune: leurs lances brisent sur leurs casques : mille éclats, mille étincelles volent à la fois. Le bruit seul du coup fait trembler la terre immobile; les montagnes en mugissent : mais ni le choc ni !<• coup ne font plier !<• front des deui superbes rivaux. Leurs chevaux se heurtent, tombent, cl font pour se relever de longs el pénibles efforts : !<•> guerriers 1< abandonnent, prennent [eurs épées el combattent à pied.
nu de la main suit la m. nu de son ennemi, <l<- ses regards cherche ses regards, mesure ses pas sut ses pas, varie l'attaque el la défense, trompe l'art par l'art, la feinte par la feinte, tourne, s'a vance, recule, menace un côté, frappe l'autre, se découvre afin de lor< 'i Bon adversaire à se découvrir à son tour.
rède offre son flanc nu el désarmé Irganl va le frappes et
laiaae lui-même - t. gauche sans défense; Tancrède d'un seul
coup repousse son épée, le blesse, puis se retire, se remet sous les
ai mi • 1 1 s'e uvre tout entiei .
u CircasHieu voitcoulei son propre sang; plein d'horreur el de trouble, transporté de douleur, il frémit, il soupire il élève el Pé|»ée et la vois il v< m frappi ■ . • i lui-même esl frappé a l'endroit où finit 1 épaule 1 1 i omiuencc le bi
Tel, clans les forêts qui couronnent le sommet des Alpes, Fours, blessé par des chasseurs, s'élance furieux au milieu des armes, affronte avec audace et les périls et la mort : tel le Circassien, percé d'une double blessure, couvert d'une double boute, tout à la colore et à la vengeance, ne connaît plus le danger et oublie le soin de sa propre défense.
Il réunit toutes ses forces, et imprime à son épée un mouvement si impétueux que la terre en tremble et l'air en étincelle : Tancrède ne peut plus attaquer: il se défend, il respire à peine; rien ne peut le garantir de l'impétuosité d'Argant ni de ses efforts.
Ramassé sous ses armes, il attend en vain que l'orage cesse : il recule : toujours le fier Sarrasin le presse avec la même furie : enfin, lui-même forcé de s'abandonner à ses transports, il fond, il se précipite sur son ennemi.
La raison et l'adresse cèdent à la colère, la fureur entretient leurs forces et les redouble. Leurs bras ne portent pas un coup qui ne perce, qui ne déchire ; la terre est couverte des débris de leurs armes • leurs armes sont teintes de sang, et le sang coule avec la sueur : leurs épées brillent comme l'éclair, éclatent comme le tonnerre et frappent coi 11 nie la foudre.
L'un et l'autre peuple, interdit, incertain, contemple un spectacle si atroce et si nouveau : partagé entre la crainte et l'espérance, il en attend la fin: leurs regards suivent les mouvements des guerriers, parmi tant de spectateurs on ne voit aucun geste, on n'entend aucun mot : tous restent muets, immobiles, et l'agitation n'est que dans leur cœur.
Déjà les deux combattants étaient épuisés, et tous deux peut-être allaient trouver en combattant encore une mort prématurée : mais la nuit étend ses voiles obscurs, et tous les objets se perdent dans ses ombres. Des deux côtés un héraut s'avance et vient séparer les guerriers. Le Chrétien est Arnlée : l'Infidèle est l'indore, sage vieillard qui avait porté le cartel d'Argant.
Tous deux, avec cette assurance que leur donnent l'usage antique et le droit des nations, ils étendent leurs sceptres pacifiques. « 0 guerriers, dit Pindorè, vous avez acquis une gloire égale, vous ave/ montré une égale valeur: cessez le combat : respectez les ombres et le repos qu'elles amènent.
« Le soleil, en terminant son cours, doit terminer vos travaux, el
lui, LA II M SàLEM DÉLIVRÉE. la unit doil donner la paix à toute la nature. I «n généreux dédaignent def exploita nocturnes, ensevelis dans lea ténèbres et dana I,, silence. — -1, wudraia, dit Argant, ne combattre qu'à la clarté daa deux mais robacurité ne me fera point abandonner l<- champ di bataille, si mon ennemi ne jure qu'il y reviendra.
« — Il toi, «lit Tancrède, jure que lu reviendras toi-même, cl que in i. un. in m- ton prisonnier; ce n'est qu'à cette condition que je | »n i ^ consentit à reculei la 6n de notre querelle. » Tous deux ils jurent; rt tes hérauts, pour leur donner le temps de réparer leurs fon de niérii leurs blessures, arrêtent que la sixième aurore les verra rei ommeni 1 1 .
i. terrible combal laisse au cœur des Chrétiens el des Sarrasins une impression profonde el durable d'étojnnemenl el d'horreui m
impare, el le vulgaire, partagé dans Bes opinions, m poinl I donner la palme.
iin attend en nispens que l'événement ail nommé le vainqueur, et
décidé si la fureur l'emporte sur le courage, ou si l'audace cède à la bravoure. Mais personne ne prend au succès de ce combat un intérêt plus tendre, personne n'en est plus occupé, plus agité que la belle Ilerminie, qui voit la moitié de sa vie soumise aux arrêts inconnus du destin.
Fille de Cassan, qui régna sur Antioche, Ilerminie vit tomber son trône sous l'effort des Chrétiens, et fut elle-même le prix du vainqueur. Mais Tancrède, généreux et sensible, respecta ses malheurs, les plaignit, et au milieu des ruines de sa patrie, elle fut encore honorée comme une reine.
Ce héros consola sa captive, la servit, lui rendit sa liberté, ses diamants et ses trésors : mais sa jeunesse, sa beauté, ses vertus, son courage, enflammèrent le cœur de la princesse, et l'enchaînèrent des liens les plus forts que jamais Amour eût formés. Libre, elle regretta ses fers, elle regretta un vainqueur adoré et une prison chérie; mais l'honneur commande : elle obéit, et vient dans une terre amie cher cher avec sa mère un odieux asile.
Elle vient à Solime , elle y est accueillie par le tyran de la Palestine : bientôt, couverte d'un lugubre voile, elle est réduite à pleurer sur le tombeau de sa mère ; mais ni sa perte, ni son malheureux exil, ne peuvent arracher de son cœur le trait qui Ta blessé, ni éteindre l'ardeur qui la consume.
Elle aime, l'infortunée ! elle brûle ; mais loin de l'objet de sa tendresse, le feu caché dans son sein se nourrit plutôt de souvenirs que d'espérances : plus il est secret, plus il s'enflamme. Enfin, le siège de Solime amène Tancrède et réveille son espoir.
A l'aspect de tant de nations si fières, si indomptées, tout est abattu, tout est consterné: Ilerminie- seule éclaircit les ombres qui couvrent son front : d'un œil avide, curieux, elle parcourt Tannée chrétienne, elle y cherche son amant ; souvent elle l'y cherche en vain; quelquefois ses regards l'y rencontrent, et elle dit: Le voilà, c'est lui-même.
Dans le palais des rois, près des remparts, s'élève une tour antique : du sommet on découvre le camp des Chrétiens ; on commande à la plaine et aux montagnes. Là, dès que le soleil donne sa lumière au monde, jusqu'au moment où la nuit répand son obscurité-, Ilerminie assise contemple les Chrétiens, s'entretient de son amour et soupire.
i ', il de là qu'elle i m le combat : sou cœur <|ui palpitait semblait lui dire : Voilà l'objet de le flamme, le voilà exposé à la morl S
regards inquiets suivaient Unis lea uvements; à chaque « < mi |» que
portail Argant, elle sentait dana -<>\\ cœur le fer el la blessure.
Quand elle apprend lu fin de cette journée, quand elle apprend que le combal <l"it recommencer, une i rainte nouvelle rien! glacer ses esprits: elle verse en secrel des larmes des soupira échappenl de sa bouche; pâle, défigurée, -"ii visage est plein < 1 « - douleur el d'épouvante.
D'horribles Images la poursuivent el troublent ses penSées; le sorameil,plus cruel que la mort, lui présente les songes lea plut effrayants, les spectres les plus horribles. Bile croil x"ir v,,n amant sanglant, dé- • h î if elle croit l'entendre implorer son secours. Elle se réveille, trouve ses yeux humides el son Bein baigné de ses larmes.
Ce n'est pas seulement la crainte d'un nouveau danger qui L'agite et l'alarme; elle craint lea blessures que le héros a reçues; et rien m peut calmer son inquiétude : de trompeuses rum< un retentissent autour d'elle et redoublent ses peines : elle \<>ii déjà Tancrède couché, languissant, el sa paupière prête à se fermer.
S.i mère lui apprit à connaître les vertus secrètes des plantes; elle lui apprit, -iii\;mi l'usage de l'Orient, à tromper la douleur par des charmes, et à guérir les plaies les plus cruelles. Que ne peut-elle de sa propre main porter le remède dans les blessures «lu héros qu'elle adore I
Hélas I elle voudrait guérir son amant, el c'est à l'ennemi de son amant qu'elle est forcée de donner ses soins I Quelquefois elle est tentée de verser sur lea plaies d'Arganl des sucs mortels, de funestes poisons mais ses main- innocentes el pures se refusent au crime . elle désire au moins que les plantes, que les charmes, perdent leur force et leur vertu.
Elle ne ci lindrail point d'aller au milieu des Chrétiens : ses yeux -""î depuis longtemps accoutumés à la vue des combats et du car I habitude des périls, l«-> peines el les fatigues ont aguerri son ce n'est plus une femme timide, qu'une ombre épouvante, qui frémit .1 l'idée du moindre dangei .
I '•< ur surtout, l'amour étouffe la crainte dans son sein. Pour
suivre le penchant qui l'entraine, elle irait, d'un pas tranquille,
affronter dfuis les forêts de l'Afrique lea monstres el les poisons :
-1 1 Ile ii>- 1 rainl point pour ses jours, elle <l"ii craindre pour sa
gloire. L'Honneur, l'Amour, deux puissants rivaux, se disputent son cœur et le déchirent.
« Jeune princesse, lui crie l'Honneur, toi qui, jusqu'à ce jour, as vécu soumise à mes lois, j'ai conservé ta vertu dans les fers des ennemis, et libre aujourd'hui lu voudrais perdre ce trésor qu'ont respecté tes malheurs! Qui peut allumer dans ton tendre cœur le feu qui l'embrase? Quelles son! tes pensées? hélas! quel est ton espoir?
« L'estime publique, ce tribut de gloire qu'on pave à la sagesse et à la vertu, ne sont donc rien à tes veux? Amante nocturne, tu iras au milieu des ennemis chercher le mépris et la honte? Ton superbe vainqueur le dira : En perdant Ion trône, tu as perdu tes sentiments : tu es indigne de moi : vil objet de ses rebuts et de ses dédains, tu seras livrée aux outrages de ses soldats. »
L'Amour, par de perfides conseils, la séduit et l'attire. Un monstre ne t'a point enfantée dans les forêts? Tu n'es point née au sein des glaces et des rochers? Jeune et sensible, ce n'est pas à toi de braver
l'amour al ses feux. Pour fuir à chaque instant l'objet <pii t*a charmée, pour rougir «lu nom d'amante, la nature ne t'a pas Eût un cœur de fer >t de diamant.
« Va, court où t'entraînent «tes désirai Tu crains un vainqueur . iii.I/ l.li ' ne l'as-tu pas vu partager tes douleurs, répondre à tes plaintes, s'attendrii & tes larmes? Lui cruel! ahl c'est à toi que ce titre est dû, à toi qui balances encore à sauver Ion amant I Barbare! ingrate] le généreux Tancrède languît, et tu n'es occupée qu'à soulager son i nnemi !
« Rends la vie an farouche Argent, afin qu'il aille porter la mort dans le sein de ton libérateur : voilà donc le tribut de ta reconnaissance et le prix des serviceti qu'il t'a rendus ! Tu peux encore prêter tes main- à ce ministère impie, et l'horreur uV le remplir ne te donne pas des ailes pour fuir de ces tristes lieux I
« Quel plaisir pour ton cœur sensible, <ju«'1 bonheur pour ton amour, h t,i main, secourante à ton vainqueur, ranimait h Hambean de m jours prêt à B'éteindré; Bi, rendu par toi à la vie, Tancrède te devait le retour de -a beauté] les roses de son teint renaîtraient pour toi, et en adorant Bes charmes, tu adorerais ton ouvragi ■
«Sa gloire deviendrait la tienne, tu partagerais Bes exploits: heureuse dans Bes chastes embrassements, tu goûterais, avec lui, les plaisirs purs de l'hyménéi : épouse honorée, lu fixerais i»>u- les regards, tu brillerais au milieu des dames latines, dans cette belle Italie, où règne la vraie valeur, où triomphe le vrai culte. »
llélas ' abusée par ces illusions, l'insensée se forge la félicité suprême mais mille doutes enveloppent ses esprits d'un nuage épais. Comment Bortira-t-elle de Solime? Comment trompera-t-elle ces gardes qui veillent sans cesse autour du palais et de- remparts? Comment tiaiiiliiia-t-ellc des portes que la crainte du danger tient toujours fer* me.
Uerminie est auprès de Clorinde une compagne assidue : l'aurore la voit avec elle, le soleil à son déclin l'y voit encore: quand la nuit enveloppe l'univers de Bes ombres, un même lit les reçoil souvent toutes d. n\. fous ses se< rets sont connus de^Clorinde, tous, hors celui
i\<- SOU amour.
(.'. -t le seul que lui cache Herroinie. Si quelquefois son amitié sur- I • 1 1 1 1 1 1 -es soupirs, « Ile l< inl une autre i auae i n douleur, et semble ne
se plaindre que de ses infortunes. L'union qui les lie ne connaît ni les heures ni les moments : toujours Clorinde est accessible pour elle ; présente, absente, jamais son asile ne lui est fermé.
Un jour que la guerrière était sortie, Herminie entre dans son appartement ; elle s'y arrête et roule dans sa pensée les moyens d'exécuter et de cacher sa fuite : pendant qu'incertaine, irrésolue, elle flotte entre mille desseins, elle voit l'armure de Clorinde, elle la voit et soupire.
« Trop heureuse guerrière, se dit-elle, ah ! que ne puis-je te ressembler! Ce ne sont point tes exploits, ce n'est point le vain honneur de ta beauté que j'envie... Une longue robe n'enchaîne point ses pas ; une jalouse retraite ne captive point sa valeur : elle revêt son armure, et si elle veut sortir, elle part : ni la crainte ni la pudeur ne l'arrêtent.
« Ah ! pourquoi la nature et le Ciel me refusèrent-ils sa vigueur et son courage ! j'aurais pu, comme elle, échanger contre une cuirasse, contre un casque, ce voile et ces vêtements importuns. Les feux de l'été, les glaces de l'hiver, les tempêtes, les orages, rien ne pourrait m'arrêtcr : seule ou accompagnée, j'irais dans la plaine, à la clarté du jour ou à la lueur des étoiles.
« Impitoyable Argant, tu n'aurais pas été le premier à combattre mon ennemi! J'aurais devancé tes pas : peut-être il serait aujourd'hui mon captif; sous les lois de son amante, il porterait des fers légers : sa chaîne adoucirait la mienne et diminuerait le poids de mon esclavage.
« Ou bien sa main m'aurait percé, m'aurait déchiré le sein : du moins ce coup aurait guéri la blessure de l'amour ; mon âme enfin connaîtrait la paix, et je reposerais au sein de la mort : peut-être mon vainqueur eût donné quelques larmes à mon trépas et un asile à ma cendre.
« Mais, hélas! où s'égarent mes vœux? Je me perds dans des chimères et dans de folles pensées. Ainsi donc, tremblante, éperdue, vil rebut de mon sexe, je demeurerais captive dans ces murs ! Non, rassure-toi, mon cœur, et connais l'audace! Pourquoi du moins une fois ne prendrais-je pas les armes? Pourquoi ces bras, tout faibles, tout débiles qu'ils sont, ne pourraient-ils pas au moins un instant en soutenir le poids?
« Ils le pourront ; oui, l'Amour m'en donnera la force ; l'Amour inspire le courage aux âmes les plus timides : dès qu'il a senti ses feux, le cerf s'arme d'audace et vole au combat, et moi ce n'est point au
lui; LA II RI SALI M DÉLIVRÉE,
combat que j1' v,"\ aller; je neveux avec ces armes produire qu'une courte illusion : je veux être un moment Clorinde cachée soui ressemblance, j'' suis sûre de sortir de ces lieux.
« Jamais les gardes qui veillenl aux portes n'oseront lui résister. . non... Il n'esl poinl de plus heureux stratagème: cette \"ic seule est ouverte à mes vœux. Amour, «j m m'inspires, favorise cel artifice innocent Fortune, s is à mon entreprise I Partons, Clorinde est encore
auprès du roi : jamais instant ne sera plus propice. »
Le dessein en est pris : en proie aux fureurs de l'amour, elle ne peut plus s'arrêter : elle Baisil l'armure de Clorinde et l'emporte dans son appartement. Le hasarda écarté tous les témoins, et la nuit, favorable ;m\ larcins el aux amants, couvre Bon \"l de ses ombn b.
Déjà le ci( I plus obscur se couronnait d'étoiles, l'impatiente Herminie appelle <'ii secret son Gdèle écuyer et la plus chérie de ses femmes : elle leur découvre une partie de ses projets, le projet de sa fuite, et donne à -.1 démarche une cause imaginaire.
Bientôt l'écuyei a tout disposé pour le départ: cependant l.i princesse dépouille ses pompeux habits sans parure elle n'en est que pli^ belle chaque ornement qu'elle ûte découvre un trésor déplus elle
Il I II \l INI I M RI M I !• UMI RI v
s'arme seule avec le secours de celle qui doit accompagner sa fuite.
Un dur acier presse l'ivoire de son cou et sa blonde chevelure : sa tendre main saisit le bouclier et tremble sous cet énorme poids : bien tôt elle est toute couverte de fer, et travaille à se donner Pair et le maintien guerrier : l'Amour, qui la voit, sourit à sa métamorphose . tel jadis il sourit, quand Alcide travesti en femme maniait la quenouille et le fuseau.
Elle gémit, elle ploie sous le fardeau qui la blesse, et traîne avec peine ses pas lents et tardifs. Son corps se courbe et s'appuie sur sa fidèle compagne qui la précède : mais l'amour et l'espérance soutiennent son courage, et rendent la vigueur à ses membres fatigués. Enfin, elles arrivent au lieu où les attend le tidèle écuyer, et montent sur les chevaux qu'il leur a préparés.
Tous trois travestis, ils marchent par les rues les plus secrètes et les plus détournées : mais ils ne peuvent échapper à tous les yeux ; les armes étincellent dans les ombres et attirent les regards; cependant personne n'ose arrêter leurs pas : tout cède, tout s'éloigne à leur aspect. Cette armure connue, ce tigre redouté, impriment le respect et la crainte.
Quoique déjà moins inquiète, Herminie tremble encore d'être reconnue : elle est étonnée de son audace ; elle arrive à la porte : le garde à sa vue se trouble et s'abuse : « Ouvre, lui dit-elle, je suis Clorinde : le roi m'a donné ses ordres, je vais les exécuter. »
Sa voix et l'armure de la guerrière achèvent l'illusion : le garde obéit; elle s'élance hors de la porte et sa suite avec elle : pour mieux assurer leur fuite, ils s'enfoncent dans le vallon et suivent ses obliques détours.
Parvenue enfin dans un lieu solitaire, à l'abri des coteaux qui la cachent, la princesse ralentit sa course : les premiers dangers sont évanouis : elle ne craint plus qu'on arrête ses pas : mais de nouveaux périls viennent la troubler ; elle voit à son entrée dans, le camp des obstacles que l'amour lui avait dissimulés.
Cette armure, si favorable à ses premiers pas, lui sera funeste au milieu des ennemis : elle ne voudrait pourtant se découvrir qu'aux yeux de son vainqueur. Inconnue à tout autre, elle voudrait percer jusqu'à lui sans exposer son honneur et sa gloire : elle s'arrête et appelle son écuyer.
« Il faut, lui dit-elle, que tu me devances et que tu m'annonces:
-ois prudent, sois discret : \;i dans le camp, Fais-toi conduire n la tente
• If Tancrède; tu diras a ce guerrier qu'une Femme fient lui rendre b
vie, et que, | prix de ce servie) . elle lui demande la paix . ouï, la
paix, puisque Amour m'a déclaré la guerre.
lu lui diras que, sûre de -.1 générosité, elle se livre à sa foi, qu'elle ne craint de sa part ni affronts m dédains. Tu ne lui en dirai pas davantage. S'il te presse, lu lui diras que tu ne sais rien de | >ln> . \;i, cours et reviens promptement : moi cependant je t'attendrai dans ces lieux, où rien ne me paraît à craindre. » Elle dit, et son tidèja écuyer vole avec la rapidité de l'oiseau qui fend les airs.
Il entre dans le camp, et s'\ ménage un favorable accueil : on !«• conduit vers le héros, qui, couché sous sa truie, le reçoit et l'écoute avec une joie mêlée d'une douce inquiétude. « Kll<- peut entre/, lui répond-il : je ne trahirai point !«■ secrel qu'elle me demande. •■ L'écutei part, et va reporter à la princesse cette batteuse réponse.
Déjà l'impatiente Eerminie avait compté ses pas. a II entre dans le camp, disait-elle... il aborde Tancrède... il revient... Mais il ne repa rail point encore!... » Déjà elle accuse sa lenteur, elle s'afflige ; en6n, elle presse son coursier et monte but une hauteur, d'où ses yeux commencent à découvrir les tentes des chrétiens.
La iniii régnait encore : aucun nuage n'obscurcissait son Iront chargé d'étoiles; la lune naissante répandait ses douces clartés; l'amoureuse beauté prend le < ! i<l ;'i témoin de -.1 Ranime : le silence el les champs sont les confidents muets de sa peine.
Elle porte ses regards sur les tentes des Chrétiens: kO camp des Latins, dit-elle, < » 1 » j < ■ 1 cher à ma \n<'' quel air on \ respire I comme il ranime mes sens et les rafraîchit ' Ah ' -i jamais le Ciel donne asile à nu vie agitée, je ne le trouverai que dans cette enceinte : non, 0 n'est qu'au milieu <l<- armes que m'attend l<- rei »,
1 amp des Chrétiens, reçois la triste Herminiel qu'elle obtienne, dani i"n sein, cette pitié qu'Amour lui promit, cette |»iiié que, î ; t * 1 1 — captive, elle trouva dans l'Ame »!<• son généreux vainqueur. le n< redemande point mes I tats, ji ne redemande point le sceptre qui me Ril ravi ô Chrétiens, je serai trop heureuse -1 je puis seulement ser-
VÎl -"il- VOS i\\.\\» iii\
Ainsi parlait llerminie hélas! * - 1 1 • ne prévoit pas les maux que lui ipprète h Fort Dos ravous île lumière, réfléchis sur ses armes,
vont au loin frapper Les regards : aux éclairs qui en jaillissent, à cette blancheur éclatante qui rayonne autour d'elle, à ce tigre d'argent qui vomit des flammes, tout le monde dirait : C'est elle, c'est Clorinde.
Non loin de là est une garde avancée : à la tète sont deux frères, Alcandre et Polipherne : ils sont chargés d'empêcher que des provisions n'entrent dans Solime : l'écuver d'Herminie n'a trompé leur vigilance que par son éloignement et la rapidité de sa course.
Le jeune Polipherne, qui a vu expirer son père sous les coups de Clorinde, à cette armure blanche, à ce tigre odieux, croit reconnaître la guerrière : il irrite contre elle ses soldats : lui-même transporté de fureur et de rage : « Tu es morte ! » s'écrie-t-il ; et il lui lance un javelot inutile.
Telle la biche altérée va chercher une onde pure et limpide qui distille d'un rocher, ou qui tombe à travers des gazons fleuris : mais, llfPjP si des chiens viennent la surprendre, au moment où elle croit se délasser à l'ombre ou dans les eaux, soudain elle s'élance, et dans sa frayeur elle oublie et sa soif et sa lassitude.
Telle Herminie, toujours brûlée du feu qui la dévore, croyait l'éteindre dans les chastes embrassements de Tancrède : elle croyait y
lin LA JÉRUSALEM DÉLI\ l;l.l trouver !«• repos : mais .1 L'aspect de reonemi qui la menace, au bruil du fer ipii siffle, elle oublie ses désirs et ses projets el dans sa crainte elle presse les Dancs de - soursier.
Elle fuit, l'infortunée princesse : plus prompt « | m- réclair, son coursier dévore la tem : Ba compagne disparaîl avec c\\>' . Polipherne les poursuil cepéndanl l'écuyer revissât el rapporte sa trop tardive réponse: il la cherche, il la suit dans >a fuite incertaine la frayeur les e el les dispersa .
AJcandre aussi a vu la fausse Clorinde : mais, plus sage que sou frèra el plus éloigné d'elle, il n'a |»<»int tenté de la suivre el s'est tenu dans bod poste. Il envoie 1 1 i i-« • à Godefroi qu'il n'a vu conduire à Solime ni vivres ni troupeaux, niais que devant ><»n frère fuit Clorinde épou vantée. Que Bans doute une guerrière si redoutable, si considérée, n'est sortie pendanl la unit que pour exécuter une importante entreprise; que c'est à Bouillon de juger el de commander, qu'il esl prêt a obéir 3 ordres. Cette nouvelle se répand dans le 1 unp, et bientôt elle retentit dans toutes les tentes.
Tan» rède, déjà plein d'une idée qui flatte son amour, ne doute plus de -"ii bonheur. Ah! c'est elle-même, se dit-il, elle venait adoucir mes peines; c'est pour moi qu'elle expose sa vie. Il oublie tout, prend une partie de ses armes, monte à cheval, pai 1 en Bilence, et >nii lc> indices qu'on lui donne el les traces qu'il croit voir.
JÉK
Herminie, dans sa fuite, est accueillie par un berger. — Tancrède après l'avoir cherchée, tombe dans les pièges d'Armide. — Raymond entre dans l'arène pour réprimer les provocations d'Argant, — Il est défendu par un ange, et Belzébuth, qui voit la folle audace du Gireassien, excite pour le sauver une mêlée et des tempêtes.
ependant Herminie , presque inanimée , est emportée par son destrier dans l'épaisseur d'une antique foret. Ses mains tremblantes ont cessé de gouverner les rênes. Le coursier fuit, se précipite, fait tant de détours, qu'enfin elle disparait aux regards de ses ennemis, dont les efforts sont désormais inutiles. Pleins de colère, épuisés de lassitude, la honte sur le front, ils retournent à leur poste : tels, après une chasse longue et difficile, les chiens qui ont perdu dans les bois la trace de la béte qu'ils poursuivaient, reviennent haletants et découragés. Herminie ne s'arrête point: craintive, épouvantée, elle n'ose même pas regarder en arrière pour voir si on la menace encore. Toute la nuit, tout le jour, elle erre, à l'aventure et
112 LA -Il lil SALEM DÉLIVRÉE,
sans iniide, ne voyant que ses pl< urs, n'entendant que ses cris. Enfin, i l'heure où le Soleil dételé les coursiers il<- ^«>n char lumineux pour .,. plongei m sein des I1"i- , elle arrive sur les bords «lu limpide Jourdain, met pied à lerre h se couche sur le rivage. Elle ne se repail que de ses douleurs el ne s'abreuve que de Bes larmes. Mais !<■ Smn meil, qui, avec l<- repos, accorde aux humains l'oubli de leurs peines, vienl assoupir ses sens el la couvre doucement de ses ailes bienfaisantes. L'Amour, sous mille formes trompeuses, agite el trouble sei songes.
Elle B'éveille .'ii moment <>ù les oiseaux saluent par leur gazouillement le retour de l'Aurore ; elle entend le murmure des eaux et <lu feuillage, et le zéphyr qui se joue avec l'onde el les fleurs. Elle ouvre des yeux languissants et porte ses regards sur les cabanes solitaires des bergers elle croit entendre, .1 travers !«■ fleuve 'i ses rameaux, une voix <|ni s'unit .1 ses plaintes et à ses soupirs. Ses larmes coulent. 'l'ont ;'i coup, ses gémissements sont interrompus par des chants mêlés aux accords des musettes champêtres. Elle se lève, s'approche à |»;»> lents et voit, assis à l'ombre d'un arbre, un vieillard entouré <i<' son troupeau. Il tresse des corbeilles d'osier, <■! écoute les chants de ii"iieunes bergers. L'aspect subit d'un guerrier inconnu les effraye, mais Herminie, découvrant sa chevelure d'or et ses beaux yeux, les salue avec grâce et les rassure :
« Deureuz bergers, leur dit-elle, mortels chéris des dieux, continue/ vos paisibles travaux. Je ne vous apporte pas la guerre, je ne viens point troubler vos plaisirs, ni interrompre vos ouvrages ! 0 mon père, ajoute-trelle, comment, au milieu du vaste incendie qui dévore ces i on trées, pouvee-vons vivre tranquille en ce séjour, et à l'abri des hireurs de la
« — M « » 1 1 fils, lui répond le vieillard, ma Famille el mes troupeaux oui échappé jusqu'il i aux injures el aux m\ iges. Le bruit des combats n'.i point encore épouvanté notre solitude. Le Ciel veille sur l'humble innocence des pasteurs et nous protège. Peut-être que, semblables I la foudre qui frappe [es cimes des montagnes et épargne les vallons, les coups di ces étrangers n'écrasent que la- tète ritfère des rois. Notre pauvreté vili el méprisée ne tente point d'avides soldats. Cette pauvreté tant déda l cependant si chère à mon cœur, que je M désin m li - sceptres, ni la richesse. Les tourments «le l'ambition, les