‹ La Jérusalem délivréeChapitre 8 sur 19 · HERMINIE CHEZ LES BERGERS · texte numérisé non relu

HERMINIE CHEZ LES BERGERS

CHANT Ml. 115

soucis de l'avarice n'ont jamais pénétré dans mon aine. Cette eau limpide étanche ma soif, et je ne crains pas qu'une main ennemie y jette des poisons. Mes brebis, mon jardin fournissent à ma table frugale des mets qui ne m'ont coûté que de légères peines. ?Sos besoins sont bornés, car nous avons peu de désirs. Je n'ai point d'esclaves ; mes enfants, fidèles gardiens de mes troupeaux, sont mes serviteurs. Dans cette retraite écartée, où je coule des jours si heureux, je vois les cerfs et les chevreaux bondir dans la plaine, les poissons se jouer dans les ondes, et les oiseaux voltiger dans les airs. Jadis, livré aux illusions de la jeunesse, je connus d'autres passions; je méprisai la houlette des bergers, je quittai le lieu de ma naissance : je vécus à Memphis. Serviteur des rois, je fus admis dans les palais, et, quoique simple intendant des jardins, je vis, je connus l'injustice des cours. Egaré par une trompeuse espérance, je supportai longtemps les refus et les dégoûts : puis, avec mes beaux jours s'évanouirent mon espoir et ma présomption. Je regrettai les loisirs de cette vie modeste, je soupirai après le repos que j'avais perdu, je renonçai aux grandeurs: et, rendu à ces bois amis, j'y retrouvai le bonheur.

Tandis qu'il parle, Herminie, immobile, attentive, écoute ces sagts et paisibles discours. Son âme est émue : les sons de cette voix calment l'agitation de ses sens. Puis, après de longues réflexions, elle se détermine à rester dans cette solitude, au moins jusqu'à ce (pie le destin protège son retour : « 0 bon vieillard, trop heureux d'avoir autrefois connu la disgrâce ! si le Ciel ne t'envie point cette douce destinée, aie pitié de mes malheurs! Reçois-moi dans cet asile: je veux y vivre auprès de toi. Peut-être sous ces ombrages mon cœur sera-t-il soulagé du poids qui l'oppresse. Si tu aimes l'or et les pierreries que le vulgaire adore, je pourrai satisfaire et combler tous tes vœux. »

A ces mots, des larmes s'échappent de ses beaux yeux. Elle raconte une partie de ses aventures, et le vieillard la console, lui témoigne la tendresse d'un père et la conduit auprès de sa vieille épouse, que le Ciel avait douée d'un cœur comme le sien. La fille des rois revêt de rustiques habits et couvre ses cheveux d'un voile grossier. Mais, à son regard, à sa démarche, on voit qu'elle n'est pas une habitante ordinaire des forets. Ces humbles habits n'effacent point son éclat, sa grâce et sa fierté. La majesté perce encore sur son visage, dans ses gestes, au milieu de ses obscurs travaux. I.a houlette à la main, elle conduit ses

n; LA M.l'.i SALEM DÉLIVRÉE.

troupeaux dans les pâturages el les ramène dans Les bergeries. Elle

exprime le bug de leurs mamelles, agite el presse le laitagi . Souvent,

tandis que les brebis, c ihées à l'ombre, cherchent àse garantir de

la chaleur accablante de l'été, elle reproduit [de mille manières, sot 1*6 on e des bétres el des lauriers, le chiffre de son amant.

Elle 1 1 . t . . bui l( - arbres l'histoire el les tourments de son malheureux imour. En relisant les Bouvenirs que bs main a gravés, des larmes

u <l«- ut -"H m ig< Irbres confidents de mes peines, djt-elle, gardes

le Bouvenii de mes douleurs, afin que si jamais un tendre amanl rien!

m repowi bous vos ombrages, il sente naître n cceui une douce

pitié poui mes infortunes. Qu'il dise . * I « » t — L'Amoui el le Desti i

d'une manière injuste ■ i i pui lie une bi grande fidélité. Mi 1 iel daigm écoutei mes prient, l'insensible auteur <lr mes i • • 1 1 1 1 1 1« - ■ 1 1 ,~

viendra peut-être un jour clans ces lieux : il abaissera ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide dépouille, et accordera, mais trop tard, une larme et des regrets à mes malheurs. Et alors, si je vécus infortunée, une douce félicité consolera mon ombre, et ma cendre jouira d'un bonheur que je ne peux goûter aujourd'hui. » C'est ainsi qu'Herminie confie aux bois muets et insensibles le secret de ses douleurs.

Cependant Tancrède, conduit par le hasard, s'éloigne de plus en plus de celle qu'il s'efforce d'atteindre. 11 a suivi les traces imprimées sur le sol, et est arrivé dans la forêt. Mais l'ombre épaisse et obscure de ces arbres touffus l'empêche de suivre plus longtemps les vestiges qui l'ont guidé. Il erre, prête un oreille attentive, cherchant à distinguer le piétinement des coursiers ou le bruit des armes. Si le souille léger des vents de la nuit agite les feuilles des ormeaux et des hêtres, si quelque rameau crie sous l'effort d'une bête sauvage ou d'un oiseau, il y porte ses pas. 11 sort enfin de la forêt et se hâte de marcher vers le lieu (Ton s'échappe un bruit lointain et sourd. Aux pales lueurs de la lune, il s'avance par des sentiers déserts et arrive prés d'un rocher d'où jaillit en abondance une eau limpide qui roule avec un doux murmure sur un lit bordé de gazon : il s'arrête plein de tristesse . il appelle, et l'écho seul répond à sa voix. Bientôt l'Aurore, blanche et vermeille, se lève dans un horizon serein. Le héros gémit et accuse le Ciel de refus* i à ses vieux le bonheur (mil avait espéré. Il jure de venger Clorinde, si elle a été offensée. Incertain s'il retrouvera la route qui mène au camp, il hâte son retour, car il se rappelle qu'il touche au jour marqué pour son combat avec le Circassien.

11 part, et tandis qu'il cherche à reconnaître le chemin, un bruit de pas qui se rapprochent frappe ses oreilles; puis il voit sortir d\\n étroit vallon un homme revêtu du costume de messager; sa main agite une baguette flexible, un cor entoure son épaule et pend à son coté . « indique-moi, lui crie Tancrède, la route qui conduit au camp des Chrétiens.— J'y vais, répond cet homme en langue italienne: les ordres de Boëmond me pressent de m'y rendre. »

Tancrède, le croyant chargé par son oncle de quelque message important, ajoute foi au langage du perfide et le suit. Ils arrivent sur les bords d'un lac marécageux, dont les eaux bourbeuses environnent les murs d'un château. En ce moment, le oleil se précipite dans h; vaste abîme, asile de la nuit. Le courrier donne du cor, et aussitôt l'on

116 l.\ il l;i SALEM DÉLIVRÉ!

voit un pool B*ab lis» i Puisque v . .1 1- êtes un chevalier chrétien, dit- I ncrède, vous pouvez restei ici et attendre le retour de l'Aurore ; trois jours .1 peine « j u. le comte de Corence .1 pris cette forteresse aui Sai rasins. »

I ' bérw "' •' cette place qu< Pari el la n iture onl rendue ineipu

gnable. Cependant il hésite, car il soupçonne qui Iqu embûche

habitué à bravei les périls et la mort, son inquiétude esl silencieux ",lllr émotion ne trouble son visagi . Partout où l'appelle le devoir ou

1 ' l"1' • '' pie sur I . force de son bras niais il » ombal

'I" i' ' I ■ de livrei a \i -m. 1 1 ne veul pas risqw 1 une nouvelle

m nuire.

II s'arrête en race du < lui. iu, près du ponl qui reste abaisse, et m

BU'1 rulMl lr ' ■■-■ ' qui l'invite .1 entrer. Soudain, un guerriei .n",-

'' l""1, * 1 il sur le ponl son an esl fiei ■ 1 dédaigni ni il

CHANT Vif. 117

tient une épée nue, et parle d'un ton impérieux et menaçant : « 0 loi, s'écrie-t-il, que le destin ou ta volonté amène dans le séjour d'Armide; lu espères vainement lui échapper; rends-moi les armes, présente a ses l'ers les mains dociles ; viens dans ces murs gardés par ses défenseurs le soumettre à ses lois et à sou empire! Si tu ne jures d'aller avec ses autres chevaliers combattre tout ce qui porte le nom de Chrétien, lu subiras, privé de la clarté du jour, une captivité éternelle pendant les révolutions des temps et des âges ! »

Tancrède regarde cet audacieux; il reconnaît ses armes et sa voix. C'est Raimbaud de Gascogne, qui partit avec Armide, qui, pour elle, a renié son Dieu et est devenu le défenseur du culte criminel établi dans ce château.

Le pieux héros rougit d une sainte indignation ; k Vil apostat, réplique-t-il, je suis Tancrède; j'ai ceint l'épée pour Jésus-Cbrist ; j'ai toujours servi sa cuise, et, grâce à son assistance, j'ai vaincu ses ennemis. Tu (useras un nouvel exemple, car le Ciel m'a choisi pour te punir et le venger! » A ce nom glorieux, l'impie se trouble, pâlit, mais dissimule sa frayeur. « Malheureux! s'écrie-t-il , tu viens chercher la mort! Ici vont expirer ta force et ton courage; si mon bras ne se dément pas aujourd'hui, j'enverrai à Godefroi ta tète altière. » Ainsi dit le parjure. Déjà le jour s'éteint, et l'on distingue à peine les objets; soudain, mille flambeaux allumés embrasent les airs ; le palais resplendit, comme dans les fêtes nocturnes, la scène pompeusement ornée, s'embellit de l'éclat du théâtre. Armide est assise au sommet de la tour la plus élevée, d'où, sans être aperçue, elle peut voir tout et tout entendre.

Tancrède s'est préparé au combat : à la vue de son adversaire, qui est à pied, il descend de cheval. Raimbaud, couvert de son bouclier, la visière baissée, s'avance l'épée haute pour frapper. Tancrède s'élance vers lui avec un cri terrible et des regards menaçants. L'inlidèle fait des circuits, se ramasse sous ses armes, combine ses coups et ses feintes. Le héros, quoique affaibli par la fatigue et ses récentes blessures, l'attaque résolument, le pousse et le serre de près. Si le renégat fait un pas en arrière, il le suit avec impétuosité, fond sur lui, le force à céder encore, et lui porte sans cesse au visage la pointe de son glaive foudroyant. C'est aux endroits les plus dangereux qu'il dirige des coups précipités ; il les accompagne de menaces, et ajoute la terreur au péril. L'agile Raimbaud se jette d'un côté, puis de l'autre, et sait éviter avec légèreté le fer qui

118 l \ IÉRUSAL1 M DÉLIVRÉE.

le poursuit. Tantôt ^'< son bouclier, tantôt avec son éj il cherche

à rendre inutile la furie ■ !<■ bod ennemi. Mais il est moins prompt j parer que Tancrède ne l*eal .1 l'attaquer déjà bod boucliei est en p son casque est brisé, son armure sanglante est percée >\<- toutes parte, et m. un de ses coups n'a porté. Il tremble et frémit à la fois de dépit, de bonté, di remords et d'amour. Enfin, il *eut, par un coup de désespoir, tenta une dernière fois la fortune. Il jette son bouclier, saisit des deux m un- son glaive, que le sang n'a point rougi, se rapproche

ne -m li cuisse gauchi de Ta '!«• nn «"iip -1 furieux, que

l'armure ne préserve pas le héros d'une vive douleur. Raimbaud redouble, 1 i l'atteint au front. Le casque retentit comme une cloche, mais n'est point entamé le héros chancelle el fléchit : puis, enflammé de colère, l'œil en feu, de Bes regards étincelanta il dévore son ennemi.

Mors le parjure ni peut plus soutenir ce lerrible ispecl déjà il

croit sentir le froid du fer pénétrer dans son cœur et déchirer ses entrailles ; il se jetle en arrière, et l'arme de Tancrède rencontre une colonne érigée à l'extrémité du pont. Les éclats et les étincelles volent en l'air; le traître, glacé d'épouvante, fuit et n'a plus d'espoir que dans la rapidité de sa course. Tancrède étend la main pour le saisir: déjà ses pas touchent ses pas, quand tout à coup, par un secours magique, les flambeaux s'éteignent, les étoiles disparaissent, et dans cette nuit ténébreuse, sous ce ciel désert, la lune et les astres n'ont plus de clarté.

Au sein de ces ténèbres enchantées, le vainqueur ne distingue rien, ni devant lui, ni à ses côtés, et ne peut plus voir celui qu'il poursuit. Il ne sait où placer ses pas incertains, et entre sans s'en apercevoir dans un cachot. Le bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme sur lui l'avertit qu'il est captif au milieu d'une horrible et profonde obscurité.

Tel le poisson, fuyant les flots agités par la tempête, s'échappe du sein delà mer, cherche un abri tranquille dans les eaux du lac de Commacchio, vient de lui-même s'emprisonner dans les marais formés par les ondes, et ne peut plus sortir de cet asile, dont, ô prodige de la bienfaisante nature! l'entrée est toujours ouverte et la sortie toujours fermée. C'est ainsi que Tancrède pénètre de lui-même dans cette étrange prison, et ne trouve plus d'issue pour fuir. D'un bras vigoureux il tache d'ébranler la porte, mais ses efforts sont impuissants. Alors une voix lui crie : « Prisonnier d'Armide! tu voudrais en vain te soustraire à ses fers; ne crains point la mort : tu vivras au fond de ce tombeau, dans une nuit éternelle. »

Il ne répond point ; il étouffe ses plaintes et ses gémissements ; mais en lui-même il accuse l'Amour, le sort et son imprudence, qui Ta exposé à ces pièges cruels. D'une voix sombre il dit : « Perdre la clarté du soleil n'est qu'un léger malheur. Hélas! je suis bien plus à plaindre, puisque je ne reverrai jamais ces lieux où l'amour eût ranimé ma déplorable vie. » Puis le souvenir d'Argant vient accroître son désespoir : « Ah! s'écrie-t-il, j'aurai violé ma foi; ce barbare aura le droit de m'accabler de ses dédains, de ses mépris ! 0 crime ! ô honte ineffaçable! » Ainsi l'amour et l'honneur lui inspirent des regrets déchirants.

Tandis qu'il s'afflige ainsi, le Circassien s'indigne de fouler sa couche paresseuse. Son cœur farouche déteste le repos; il a soif de sang, il

Itt |.\ .1! l;l -M. KM DtUVRÉK

est avide de gloire. Ses plaies ne Boni poinl encore fermées, et il appelle avec impatience l'aurore du sixième jour. La nuit qui la précède il renne à peine la paupière; il ><■ lève, l< ciel est encore enveloppé de ténèbres, el le crépuscule n'a poinl blanchi la cime des monts \|iporte-moi mon armure! ■ crie-tril à bod écuyer. Elle esl déjà toute prête. Ce ne Boni poinl sea armes accoutumées celles-ci Boni un présenl magnifique du n>i d'Egypte. Il les -;ii-ii Bans les examiner; leur énorme poids m1 semble pas I étonner . il suspend à Bon côté un glaive ilmii la lame esl d'une trempe ancienne et éprouvée. Tel on \<>it au firmament resplendir une comète donl l'horrible el rougeàtre chevelure bouleverse les royaumes, enfante les maladies cruelles, et jette, comme un odieux présage, l'épouvante dans le cœur des tyrans. Tel pareil \i.ini sous -on armure étincelante. Ses yeux, ivres de sang el de co 1ère, roulenl Bombres el sinistrés. Son attitude inspire la terreur; son fisage respire la mort. Dn Beul de ses regards fail trembler les |>lu> intrépides. || lève -"ii épée, l'agite i n poussant des cris furieux et frappe l'air el 1rs ondes : « Bientôt, dit-il, l<' brigand chrétien qw ■ m l'audace de Be mesurer ;i\ <■< moi tomb< ra sous mes coups cl mordra l.i poussière. Son fronl Banglanl el souillé balayera le sol. Mais, avanl de mourir, il verra cette main, plus forte que Bon Dieu, lui arracher irmes, el ses humbles prières n'obtiendront pas «le moi que je refuse -"n corps aux chiens qui doivenj le dévorer, •>

Le taureau qu'irritent les ardeurs « I * ' l'amour mugit, s'excite au combat, réveille son courage el Bes bouillants transports; il aiguise -(•- cornes • ontre I" tronc des arbres son pied lance !<• sable < l< ■ l'arène il appelle de loin son rival à mi combat mortel, el semble, par d'inutiles coups, défier les vents. En proie à cette fougue, à ce délire, Irganl fait venii nu béraut, el d'un voix entrecoupée u Va, lui dit-il, au i mp de* Chrétiens, el n nonce au défenseur de Jésus le combal el sa débite. » Puis, sans attendre personne, il monte à cheval, fail conduire devanl lui son prisonnier, sorl « 1 « ■ la ville, el d'un pas rapide li . 1 1 1 < lui la ' olline.

Ilienlni le coi n •umie, el les échos d'al< ntour répètenl ses ti rrihles Bons .uii~i I. bru il du tonnerre jette l'effroi' dans le cœur des faibles bumainsl Uissitôl les chefs de l'armée chrétienne se rassemblent dans la lente de Godefroi. Le béraul parait, prononce le défi, nomme d'abord I i •'! . 1 1 n'exclu! personne .

Godefroi, dont l'esprit est alors plein de doute et d'incertitude, promène autour de lui un regard lent et prolongé : ses yeux, ni sa pensée ne trouvent personne à qui Ton puisse confier une si importante mission. L'élite de ses pins braves chevaliers a disparu ; on ignore le destin de Tancrède, Boëmond est éloigné, el l'invincible héros qui donna la mort au prince de Norvège s'est exilé du camp. Outre les dix guerriers que le sort désigna, les pins vaillants et les pins renommés ont suivi, dans l'ombre et le silence, les pas de la fallacieuse Armide. Ceux qui restent ont le bras moins vigoureux et le cœur moins intrépide. Us sont là, debout, muets, la honte sur le front, et n'ambitionnent pas une gloire qu'il faut acheter au prix d'unsigrand péril. La crainte remporte sur le sentiment de l'honneur.

Leur attitude, leur silence, ont révélé à Bouillon toute leur faiblesse, et, brûlant d'un généreux courroux, il se lève soudain el dit : c Ah! je serais indigne de vivre si je refusais aujourd'hui de m'exposer et si je souffrais qu'un Infidèle souillât de ses mépris et couvrit d'outrages mon armée entière. Que tous mes guerriers se tiennent en repos et soient, à l'abri du péril, les tranquilles spectateurs des dangers de leur général ! Allons, que Ton m'apporte mes armes ! » On les lui présente aussitôt. Mais le sage Raymond, qui, dans un âge plus avancé, a aussi une prudence plus mûre et conserve une vigueur qui ne le cède pointa celle de tous ces chevaliers, Raymond s'avance et dit à Godefroi : « Il est impossible, seigneur, que tu veuilles, en exposant ta tète, mettre toute l'armée en péril : tu es notre chef et non un simple guerrier. Dans cette lutte, ce ne serait pas un seul homme, mais tout le camp qui serait engagé. C est sur toi que se fonde l'espoir de notre triomphe et le saint empire de la foi : c'est par toi que doivent être anéanties les puissances de l'Enfer. Le commandement et le conseil, voilà ton partage! A nous de signaler notre audace et de manier le 1er! Moimême, que le fardeau des ans accable, je vole au combat. Que d'autres cherchent à éviter de belliqueux périls: moi, je neveux pas tonver une excuse dans nia vieillesse. Ah! si j'étais encore dans la force de l'âge, tel que je vous vois, vous tous qui tremblez immobiles derrière ces retranchements, vous que ni la colère ni la honte ne peuvent exciter contre un barbare dont les cris vous insultent !!.. . Quenesuis-je maintenant tel que je fus Lorsque en présence de toute l'Allemagne, à la cour de Conrad II, je perçai le cœur de l'allier Léopold, et le renversai

U-j |..\ .ll-.lil SALEM DÉLIVR1 I

..ni- fiel La dépouille d'un guerrier aussi redoutable lui pour ma va- I, m un plus brillanl trophée que -i. seul el -an- armes, l'un de voua mettait eu fuite une foule immense «le ces vils Sarrasins. Si j'avais la même force, la même énergie, déjà j'aurais abaissé l'orgueil de cel Infidèle mais, tel que je suis, mon cœur ne lai Mil point, ma vieillesse ne connaît pas la crainte; <•! si je reste -m- le champ <!<■ bataille, le I haie ne -i' réjouira pas de -a victoire. Que l'on me donne mes armes, cl puisse cette journée ajouter quelque '''lai a mes travaux passés! » Ainsi parle l'illustre vieillard, et son discours <■-! un aiguillon puissant qui réveille I'-- courages. Ceux qui étaienl naguère intimidés el silencieux ^<»ni ardents el empressés, el il n'en esl pas un seul qui songe .1 m- dérober an combat. In grand nombre l'appellent à l'envi : Baudouin, Roger, Guelfe, les deux Guy, Etienne et Garnier le réclament. Ce Pyrrhus, donl l'adroit stratagème valut a Boêmond la prise d'An-

tioche, Evrard l'Ecossais, l'Irlandais Rodolphe, Rose ml l'Anglais,

nés tous les trois dans ces lies que la mer sépare de notre continent, Gildippe el Odoard, amants et époux, \ prétendent également. Mai-. plus qu'eux tous, l'intrépide Raymond se montre brûlant d'ardeur H ■ If désir. Déjà il est armé, il ne lui manque plus que son casque. a u vivante image de l'antique valeur, lui dit Godefroij c'est sur lui que tous nos guerriers doivent fixer leurs regards el prendre modèle de courage. C'esl en lui que brillent l'honneur, la discipline et Tari il»- combats. Ah' si j'avais «li\ jeunes guerriers dont la valeur lut égale a h tienne, je soumettrais la superbe Babylone, el des bords • le la Bactriane aux rives de Thulé, je déploierais les enseignes victo rieuses de la Croix. Mais cède a ma prière; conserve-toi pour des liavaux plus difficiles el plus dignesde la sage expérience. Permets que je place dans cette urne d'autres noms que le tien, el le sort prononcera I Mais, que dis-je ' l 'est Dieu qui décide la Fortune el !«• Destin m- sont que les ministres de ses volontés ' »

Il a\ ml |m rsiste dans sa résolution, et veut que -<>n nom soit in-

crit. Godcfroi reçoit les billets, les agite el les mêle. Le premier qui

parail esl i < lui di utc de Toulouse.

rous le saluent pat dei cris de joie, et personne n'ose accuseï le

"it. I a vieillard semble rajeunit et montre une ardente vigueui ainsi, le serpent, Kei de sa ri< he parure, él de au soleil l'oi d'une peau nouille. Bouillon surtout applaudit à ce choix, 1 1. féli< itant Raymond, il

lui présage la victoire. Puis, détachant son épée, il la lui offre : « Voici, lui dit-il, le fer que le rebelle Saxon portait dans les combats : je le lui arrachai en lui ôtant une vie que mille forfaits avaient souillée. Cette arme fut toujours victorieuse en mes mains : prends-la, et puisse-t-elle être aussi heureuse dans les tiennes ! »

Cependant le fier Circassien fait éclater son impatience par des menaces et de farouches clameurs :

« 0 peuples invincibles ! héros si belliqueux, fleur de l'Europe ! vous le vovez, un seul homme vous délie ! Qu'il vienne, ce superbe Tancrède, s'il compte tant sur sa valeur ! Veut-il attendre dans son lit le retour de ces ombres qui le sauvèrent une première fois? S'il a peur, qu'un autre le remplace ! Cavaliers et fantassins, montrez-vous tous ensemble, puisqu'il n'y a pas dans toute cette armée un guerrier assez hardi pour se mesurer seul à seul avec moi. Regardez donc ce tombeau où gît le fils de Marie! Qui vous empêche maintenant d'en approcher? Que n'acquittez-vous vos vœux? La roule est là, vous pouvez vous l'ouvrir! Pour quels plus grands desseins réservez-vous vos bras? »

La violence de ces outrages irrite et stimule les Chrétiens. Mais Ray-

I2i LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE.

h nu h I s'< h ll.iii ni if plus que les autres, et ne peul souffrir tanl d'affronts . \ li m ligrie n'i n esl qui plus terrible, i \i lie s1 Hume des feui <!• la colère. Rien ne l'arrête : il s'élance sur son coursier, qui a la vil ilr l'aigle, donl il porte le nom. Il naquil aux rives du I <■ là, quand le prinU mps ramène l'amour 1 1 les désirs, la cavale, brûlanl d'une passion nouvelle, reçoit dans sa bouche béante l'haleini fécondi il s vents, ri, par mi mystère de la nature, conçoit il devient mère en respirant le souffle des zéphyrs. S;m- doute, Aquilin esl le fruil de l'air le plus subtil : il bondit, franchi! l'arène - ns I lissi r sur le sol la trace de - pas. Ses mouvements son! rapides el prompts; il tourne ;'i droite, à uche, avance <hi fuil ;i\n- In même légèreté. Monté sur cel agile coursier, Raymond se dirige vers le Circassien, el levanl ; u ciel s< - n g irds : « n l>ii n, qui, dans 1 1 vallée de Térébinthe, guidas contre l'jmpie Goliath un bras sans i xpéi ience ! toi qui fi tomber sous la fronde d'un jeune bergei le cruel destructeur d'Israël. 'I ligne renouveh r, û mon Dieu, ce miracle ! Permets que l'Infidèle aussi

si il" il soif vaincu! que son orgueil expire sous un faible vieil-

I ni. comme celui du Philistin sous h main d'un enfanl ! »

relie esl la prière <lu comte il*1 Toulouse : ri cetti prière, pleine d< loi 1 1 d'espérance, monte vers la. voûte éthérée, ainsi que la flamme - clèvc il'illr-nimic vers le ciel. I.'l.ii rn< I l'a entendue : il choisit .m -ii"i il m la milice immorti llr nu ange pour protéger Raymond el I racher victorieux el sans blessure des mains de l'impi . I 1 1 nge, qui la Providence divine lui ;i\;u' donné pour gardien, dont les soins iliii i ni ses premii rs pas el toutes les actions d< sa vie, veillera sut destinée. Pour mieux le défendre et pour exécuter les ordres du l!"i <li - ' n u\. il vole \i rs la roche élevée où son! déposées li - armes des rélestt - gui 1 1 iers.

Là se conserve la lance qui perça li serpent là -mil les redoutables i u n -.m \ de h foudre < i les ti il- invisibles qui portent ux nations la pcsle ri les autres fléaux ; là esl suspendu ce trident, l'effroi des moi lois, ilmii li' l< nii-l 'lit — ut -i ~ « j i pour soulever la terre ébranlée ri renverser les cités. Parmi d'autres armures étincelle un bouclier du dû il".- lit le plus pur. Grand, immense, il peut convrii toutes les nations, toutes les rontn i • situéi pnln l'Atl ■ et l< I u< , Il proli • \< princes justes el les villes où régnent la vertu et la religion. L'ange li prend et, toujours invisible, ne tient aux cotés « t < Raymond.

Déjà sur les remparts s?agite une foule empressée. Aladin envoie, sous la conduite de Clorinde, une troupe de guerriers, avec ordre de s'arrêter sur le penchant de la colline. Du côté Ac> Chrétiens, quelques escadrons s'avancent en bon ordre.

Un vaste espace laissé libre entre les deux années est l'arène offerte aux combattants. Argant regarde, et voit à la place de Tancrède l'armure nouvelle d'un guerrier inconnu. Le comte s'avance et lui dit : « Celui ipie tu cherches est, heureusement pour toi, retenu en d'autres lieux. Mais, que ton orgueil ne triomphe pas en me voyant à sa place. Je suis prêt à repousser tes attaques, et ce troisième adversaire sera peut-être digne de toi. » L'altier Circassien lui répond avec un dédaigneux sourire: « Une fait donc Tancrède ? où se cache-t-il? Il nous menace et délie le Ciel : puis, plaçant tout son espoi dans la légèreté de ses pas, il disparaît ! .Mais sa fuite sera vaine ! Je saurai le poursuivre et l'atteindre au centre de la terre, au sein des mers ! — Tancrède te fuir!... Tu mens!... Il a plus de valeur que toi!... - Prends donc sa place, répond l'Intidèle frémissant de colère, et prépare-toi au combat!... Nous verrons comment lu soutiendras la folle audace de tes discours ! »

Aussitôt la lutte commence. Tous deux dirigent des coups terribles sur les casques. Raymond atteint son rival sans lui faire vider les étriers. De son côté, le redoutable Argant éprouve une résistance inattendue, et s'efforce vainement d'atteindre Raymond. L'ange détourne tous les coups qui menacent son protégé. Dans sa fureur, le Circassien mord et déchire ses lèvres, vomit des blasphèmes et brise sa lance sur le sable de l'arène. Puis, tirant son épée, il se précipite et essaye une seconde attaque. Son vigoureux coursier, semblable au bélier qui courbe la tète pour frapper, va heurter le vieux comte, qui évite le choc, fait un détour à droite, blesse l'Intidèle au front et s'éloigne. Argant revient sur lui : Raymond l'évite encore et reçoit un coup impuissant sur son casque, plus dur que le diamant. Enfin, pour combattre de plus près, le Sarrasin se rapproche du comte, qui, à l'aspect de ce géant formidable, craint d'être renversé ainsi que son coursier. Il cède, revient à la charge et continue la lutte en faisant mille détours. Le souple et agile Aquilin obéit sans broncher à tous les mouvements. Tel on voit un capitaine habile assiéger une tour élevée, environnée de marais ou bâtie sur la cime d'une montagne; il tente tous les accès et appelle à son secours

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I..U- les -ii i - lel Raymond fail mille circuits, et, désespérant

d'entamer la cuirasse el !' i sque, il cherche les endroits les plus faibles de l'armure, les jointures de l'acier. Déjà le - ing du Circassien coule par deui ««H trois blessures et rougil ses armes : celles du comte sont toujours intactes. Le panache qui orne son cimier n'esl même pas Graissé. En vain Argant furieux redouble ses inutiles coups il épuise sans résnll ijes forces et sa colère mais il ne se rebute pas, el frappe d'estoc il de taille. Plus M I lil d'efforts, moins il réussit. Enfin, il porte un coup qui doit pourfendre Raymond. Aquilin n'a pu si détourner «t dérober son m. util- à cette atteinte terrible. Dans cet instant suprême, l'appui i leste ne faillira pas. L'ange étend son bras invisible; le fer s'arrête sur

le boucliei protecteur, vole en éclats et tombe sur le sable. Coi tun

glaive fragile, trempé dans une onde périssabli . résisterait-il aux armes

pures et incorruptibles de l'éternel [Ouvrier? A la vue de ces débris, le

issien, saisi de stupeur, ne peul en croire si - yeux tour .1 tour il

rde el sa main désarmée el son ennemi, qui semble invulnérable. Il pense avoir rencontré le bouclier même du comte. Celui-ci !»• croit

aussi, car il ignore la protection qui li Ires-Haut lui a <\ . Cepen

il. mi, à la vue d'Argant privé de Bon épée, Raymond suspi ml son atl que, el ne veut pas d'une victoire qu'il devrait à un tel avanl

Il est sur le point de lui dire: « Demande un autre glaive I ■ quand uni' soudaine réflexion se présente à son espril : défenseur de la causi publique, il sent que la honte de sa défaite rejaillirait Bur l< - Chrétiens. Il repousse une indigne victoire, mais il ne doit pas exposeï .1 des chances douteuses l'honneur de toute l'ai mée. Pendant qu'il hésite, ni lui jette au visage le pommeau de son épée, pousse son coursii 1 « 1 1 perche .1 1 n igei I 1 lutte corps à corps. I .• I> 1 .1 û*ap|>é la visière et meurtri le visage du comte de Toulouse. Mais, s us se troubler, il évite

ave* agilité le bras vigi iux de l'Infidèle, el blesse cette main, qui,

plus cruelle que les serres « I « - l'oiseau de proie, s'approche poui l< saisir. Ensuite il tourne, revient, va d'un coté, puis de l'autre, avam

recule, porte mille ps à l'impie, qui, brûlant décolère ••! de dépit,

mhlc touti - toute son adn ssc }m>ui l'éi 1 iseï . M lis Dii u protège Rayround. Cependant, garanti |>ai la bouti ili son armure, soutenu |ui son propre 1 Is, li Circassien résiste sans s'émouvoir. I 1 I on

voit un puissant navire sans gouvernail, le* vergues brisées, les voiles en lambeaux, Inii* 1 contre la courroucéi ses lianes, formés d<

forles poutres étroitement unies, ne s'ouvrent point encore sons le choc redoublé des flots, et ses nautoniers ne perdent pas l'espoir. Mais le danger qui te menace, ô Argant! est si pressant que le roi des Enfers se dispose à te secourir. Du sein des ondes il fait sortir un léger fan tome à figure humaine, qui semble couvert des riches et brillantes armes de Clorinde. 0 prodige ! ce sont les gestes, la tournure et la voix de la guerrière. Le fantôme s'approche d'Oradin, archer d'adresse renommée :

« 0 fameux Gradin, lui dit-il, toi dont les flèches frappent toujours le but que ton œil a marqué, ne serait-ce pas un malheur déplorable si Argant, un héros, l'espoir de la Judée, périssait ainsi? Quelle honte, si le Chrétien vainqueur rapportait tranquillement ses dépouilles à nos ennemis ! Fais aujourd'hui briller ton adresse 1 Rougis tes flèches du sang de ce misérable Français. Cet exploit t'assurera une gloire immortelle, et la générosité de notre roi ne te fera pas attendre une juste et digne récompense. »

Oradin n'hésite pas, il veut justifier l'honneur d'un tel choix; il prend une flèche dans son carquois et la place sur son arc tendu. La corde frémit, le trait part, vole en sifflant et atteint le comte dans l'endroit où se réunissent les boucles du baudrier. Il les divise, perce la

I> LA JÉR1 SALEM M-.I.IN liKI.

cuirasse* et s'arrête. Lap eau n'est qu'effleurée, le -.mil: coule ;i peine, car I' n r. affaiblissant le coup, a i mpêché !<• fer de pénétrer plus avant.

I ; . \ m I l'ai rache de 5a i uirasse, voit ie sang qui s'échappe, et, d'un

i,,n m, h. i,,, ut el indigné, il reproche aux Infidèles la violation «l'un pacteiuré. Godefroi,qui n'a point cessé de suivre d'un regard pleinde sollicitude son vieux compagnon d'armes, s'aperçoil il<' la trahison, s'en alarme el soupire, car il craint que la blessure m -"il dangereuse.

Du geste el de la \<>i\ il excite ses guerriers a la vengeance. Aussitôt iniiii - |i - visières s'abaissent, les lances sonl en .uni. les coursiers m précipitent; dans le même instant plusieurs escadrons s'ébranleni des deux côtes a la lui-. La plaine disparaît bous l'épais tourbillon de poussière qui s'élève el obscurcit les air-, l'an- ce premier choc, on i utend un bruil éclatant «I»' In me lin- cl de casqui - qui se heurtent, de lances qui se brisent. Là, un coursier roule sur le sable; plu- loin, nu autre, privé de son maître, erre à l'abandon; ici, le c davre d'un .h. nier près d'un autre guerrier expirant. Ce combat furieux devient de plus en plus cruel el terrible a mesure que la mêlée ri I confusion augmentent.

Argant bondit au milieu des combattants, arrache a l'un d'eus -a masse d'armi 5, s'en -1 ri pour décrire un vast< cercle, rompt les Chrétiens qui l'entourent, les renverse, !<■- foule aux pieds et s'ouvre un large p ssaj e. C'esl l«' comte qu'il cherche, l 'est lui seul qu'il veul câbler; contre lui seul se tourne -a colère el -a uirie. l'an il au loup affamé de carnage, il semble vouloir dévorer Raymond.

Les Chrétiens l'environnent <!•• nouveau, s'opposent a -a roui retardent ses pas. Orman, Roger de Bernaville, Guy, les deux & rard l'ait quent sans pouvoir le faire reculer; leui résistance l'excite davan- \ni-i la llammo, longtemps comprimée, s'échappe plus redoutable « 1 porte an loin le ravi gi el la destruction. Il tue Orman, hl« iin\ Roger, •! demi mort, tombe sur les corps de ses compagnons. Cependant la l'ouïe s'accroît autour de lui: de toutes parts un cercli

d'i - « 1 «li guerriers le presse el le menace. Il est seul contre tous

- il soutient le combat, el son coui la victoire indécis* .

Bouillon a|i|u Ile son frère el lui dil 0 Voici li m inienl de faire 1 les 1 1 ■ « 1 1 1 . . - . \n '|in l'.:ili ..ai. Ii< . mi ruction est plus ach 1 née.

Baudouin 1 • • 1 ■ 1 1 >• impétueusement sui le flam des Sarrasin ces sol dai- «le l'Asie ne peuvent résistei auebex violent des Français. Les rai

CHANT Vil. »29

sont brisés, les étendards, les hommes, les coursiers, tout tombe, tout est renversé. En même temps l'aile droite est rompue et dispersée : Argant est le seul qui se défende et qui continue de combattre : les autres, saisis (répouvante, fuient à bride abattue. Le Circassien tient ferme et fait tète à l'ennemi. Moins redoutable serait le géant aux cent bras, aux cent mains armées de cinquante glaives et de cinquante boucliers. 11 résiste aux épées, aux massues, aux lances, au rude choc des coursiers. 11 lutte contre toute une armée: il se jette tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre : couvert de blessures, ses armes brisées, inondé de sang et de sueur, il ne paraît pas s'en apercevoir. Enfin, poussé, serré par la multitude toujours croissante des fuyards, il est enlevé et forcé de céder au torrent qui l'entraîne. Mais sa valeur éclate encore dans les coups qu'il porte: ce n'est point la contenance d'mi fuyard. Ses veux ont toujours une expression terrible de colère et de menace. Il cherche à retenir ses soldats: vains efforts! il ne peut v réussir. 11 tente d'arrêter cette déroule si rapide et si désordonnée. La peur ne connaît ni frein ni discipline : on n'écoute plus la prière ni le commandement ; le pieux Godefroi remercie le Seigneur, qui favorise ainsi ses desseins, et, poursuivant son heureuse victoire , il envoie de nouveaux renforts aux vainqueurs. Si les décrets éternels du Très-Haut n'avaient pas marqué l'instant de la prise de Jérusalem, cette journée eût vu sans doute l'armée chrétienne se reposer de ses saintes fatigues : mais les esprits infernaux, dont la puissance est menacée par le résultat de cette bataille, usent du droit qui leur est accordé. En un moment le ciel s'enveloppe de nuages épais, les vents sont déchaînés, un voile obscur cache le soleil et la clarté du jour : des feux sinistres, plus affreux que les flammes de l'Enfer, s'allument dans les cieux au milieu du tonnerre et des éclairs : la foudre gronde, une pluie, durcie en gréions, tombe sur les prairies, inonde les campagnes; l'ouragan brise les branches des arbres, renverse les chênes, les rochers, les collines. La grêle, le vent, le tourbillon frappent à la fois les Chrétiens au visage. Cette tempête violente et imprévue inspire aux soldats une terreur fatale: ils s'arrêtent. Quelques-uns, en petit nombre, se groupent autour des drapeaux qu'on distingue à peine.

Cependant Clorinde qui n'est pas éloignée, saisit cet instant et lance son coursier : « Compagnons, s'écrie-t-elle, le Ciel se déclare pour nous . sa justice nous protège, regardez, nous sommes à l'abri des effets de

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.,i colère rien n'enchaîne n<>- bras, tandis qu'il frappe n<>- ennemis tremblants, les prive de leurs .unie- el leur ôte -.1 lumière! Suivons .1 le Destin, qui nous guide '. »

\ ces mots les Sarrasins, que 1 < « tempête n'atteint que par derrière, ^r précipitent avec ardeur el impétuosité sur les Chrétiens, dont les coups son! impuissants. Argant revient aussitôt hum- pas il fail subir mu- cruelle veng* ance ,1 ses vainqueurs, qui prennent la fuite et tournent I"' dos à la !» mpéte el à l'ennemi.

Animes d'une rage implacable, les Sarrasins égorgent sans pitié ceui qu'ils atteignent. Le sang ruisselle, se mél< aux torrents de pluie et rougit les chemins. Pyrrhus, le vaillant Rodolphe tombent Bans vie au milieu des cadavres et des blessés; l'un expire bous les coups de féroce Circassien, l'autre par la main <!<■ Clorinde- Les Syriens ej les esprits infernaux ne cessent pas de poursuivre les fuyards. Godefroi seul résiste el oppose un front calme à la foudre et à l'ouragan. Il gourmande durement ses soldats, arrête son coursier près de l'entrée du camp, i't protège ainsi la retraite des troupos dispersées. Deux l<>i- il s'avance contre Argant, el deux l"i- il le contient : deux l"i~. l'épée nn< i la main, il enfonce le plus épais des bataillons ennemis I Enfin, renonçant à la victoire, il se retire avec les siens derrière tes retranchements.

Les Sarrasins reviennent alors vers Solime. Les Chrétiens, abattus et consternés, cherchent un peu de repos; mais il- ne savent comment se garantir de la force el de la furie «U- cel affreux oragi . Les ténèbres sont profondes, les feux sont éteints, les eaux pénètrent partout, les vents soufflent, déchirent les loilr-. brisent les pieux des tentes, qu'ils enlèvent tout entières el en sèment [au loin les débris. Les \<>i\ plaintives, confondues ave< le sifflement «le- aquilons el les éclats du tonnerre, forment une horrible harmonie <|in épouvante la naturel

Un chevalier raconte à Bouillon les exploits et la mort du prince des Danois.— Les Italiens, trompés, pensent que le vaillant Renaud a succombé. — Ils s'abandonnent à tous lus excès du ress» ntiment. — Ils menacent Godel'roi, mais sa voix suffit pour réprimer leur audace.

'orage et le tonnerre ont cessé,

les vents du nord et du midi retiennent leurs bruyantes haleines ; l'Aurore à la couronne de roses, aux pieds d'or, quitte son céleste palais ; mais les Démons ne suspendent point encore le cours de leurs cruels artifices. Astaroth, l'un d'eux, parle ainsi à la Discorde sa sœur : « Regarde ce guerrier qui s'avance malgré les obstacles que nous élevons sur ses pas ; il a pu échapper aux coups terribles du ptlis grand soutien de notre cause, et va raconter aux Chrétiens le sort funeste de son royal maître et de ses compagnons. Cette importante nouvelle les déterminera à hâter le rappel du fds de Berthold. Tu sais combien son retour nous serait contraire ; il faut donc employer la force ou la

ISS LA Il .1:1 SALEM DÉLIVRI I

ruse pour !«• prévenir. Vole au camp de nos ennemis, et que, par li puissance <!<■ lea artifices, le récil de ce chevalier excite leur méfiance Répands tes fureurs, ili-!ill<' les venins dans le cœur de l'Italien, de l'Helvétien, «!<• l'Anglais. Qu'ils soient poussés à la vengeance, et que bientôt toute cette armée, livrée au désordre, -<»ii en proie à la confu- H. m. De lels bouleversements doivent flatter ton orgueil; déjà tu Pas promis à notre monarque, o II dit, et !•• monstre est aussitôt prêt à exécuter ses sinistres desseins.

Cependant l<- guerrier dont ou ;i\;iii annoncé l'arrivée parvient aux

portes du camp •• Veuillez, ilii-il aux sentinelles, sonduire vers

votregénéral. o La foule, avide de l'entendre, accompagni -• - |

Il s'incline devant Godefroi, et veut baiseï cette main qui tait trembler l'Asie: <• Illustre béros, lui dit-il, dont la renommée n'a d'autres bornes que l'Océan et la voûte étoilée, j'eusse désiré rempli) pi

toi une mission moins douloureuse. » Il soupire à ces mots, et poursuit ainsi : « L'unique fils du roi de Danemark, l'orgueil et l'appui de sa vieillesse, Suénon, voulut unir ses efforts à ceux de ces héros qui, à t'a voix, ont ceint l'épée pour le triomphe de Jésus-Christ. La crainte des fatigues et des hasards, les plaisirs d'une cour brillante, la tendresse de son vieux père, rien ne put le détourner de son projet. Il espérait apprendre sous un maître fameux l'art si difficile des combats, et, plein de confusion, il s'indignait en songeant que Renaud, si jeune encore, avait conquis un nom glorieux et célèbre. Mais, avant toute autre pensée, une fervente piété, dégagée des affections de la terre, enflamme son zèle. Brisant toutes les entraves, il choisit une troupe intrépide, traverse la Thracc et arrive dans la capitale de cette contrée. L'empereur grec l'accueille dans son palais. Là, il reçoit un de fa s messages qui lui apprend la chute d'Antioche et la résistance qu'elle opposa ensuite à l'armée innombrable que le Persan, épuisant ses Etats, avait rassemblée sous ses murs. 11 lui parle de toi et de tes compagnons; il l'entretient de la fuite téméraire et des exploits immortels de Renaud ; il l'avertit (pie vous avez déjà livré l'assaut aux remparts de Sion, et le presse de partir sans délai, s'il veut partager les palmes d'une dernière victoire. Ces récits animent l'ardeur de Suénon, et sont un aiguillon si puissant, que chaque heure de retard lui paraît un siècle ; il brûle de tirer son glaive et de le rougir dans le sang des Infidèles. Les travaux des autres semblent un reproche à son oisiveté. Impatient, sourd aux conseils qui veulent l'arrêter, il repousse toutes les prières, brave tous les périls, et ne redoute qu'une chose, c'est de ne point partager tes dangers et les succès ; il ne conçoit, il ne connaît que cette inquiétude ; il court au-devant de sa destinée, et veut gouverner la Fortune, qui d'ordinaire nous entraîne. Sans attendre les premiers rayons du jour, il se met en marche. Nous suivons avec confiance notre chef, qui nous guide par la route la plus prompte sans chercher à éviter les chemins les plus difficiles et les pays occupés par un ennemi implacable. Ici nous éprouvons la disette; ailleurs, nous trouvons des sentiers impraticables, des embuscades auxquelles nous échappons, des passages qu'il faut forcer; partout la victoire nous reste, partout nos ennemis se dispersent ou tombent sous nos coups. Nos soldats s'aguerrissent, et bientôt, ivres d'enthousiasme et d'espoir, nous touchons aux frontières de la Palestine.

- ■ 1 1 • 1 . 1 1 ii nos coureurs noua annoncent que l'on entend un grand brail d'armes el que mille étendards déployés fonl craindre l'approche d'une armée formidable. Notre courageui prince ne change pas de contenance, son visage, sa résolution, ses discours Boni les mêmes, bien que la pâleur ail couvert le Gronl des guerrier! qui écoutent cette terrible révélation. « Compagnons, s'écrie-t-il, voici pour vous l'instant

« de cueillir la palme de la vi< toire ou de recevoir la c onne du mar-

« tyrel Je compte but la première, mais la seconde, avec plus de mé- « rite, nous promet une plus grande gloire. Ces li< tu Beronl consacrés u ;'i notre éternelle mémoire, el les générations futures ^ viendront con- « lempler nos trophées ou révérer nos tombeaux. » Il dit, place les postes, indique à chacun Bes devoirs el ses travaux, el ordonne que tous conservent leurs armes imihI.mii leur sommeil. Lui-même ne quitte m son casque, ni sa cuirasse.

« A cette heure <l<' la nuit où le silence el le repos sonl le plu- pro fond, un entend nu rracas effroyable el de sauvages hurlements qui fonl trembler !<■ Ciel h !<•> Enfers. On <ii<' : Aux armes! ara armes! Suénos -;ii-ii les siennes <■! s'élance au premier rang. Un feu généreux brille 'lui- ses regards sur -<>n fronl éclate une magnanime au dace. Nous sommes attaqués, nu cercle épais, une forêl de lances et d'épées nons enveloppe, nous serre de toute parts. 1 nenuée de Bêches tombe -m- nu- létes.

-< Dans •' combat inégal, <>ù chacun <!<■ bous lutte contre vingt ennemis, plusieurs <!<•- nôtres -ont atteints, ci un grand nombre péril par des coups portés au hasard. Les ténèbres sonl -i noires que l'on ne peut distinguer le nombre des blessés et des morts; nous ignorons à II fois et l'étendue de nos pertes, el celles que nous causons i l'ennemi. Au milieu de ceux qui l'entourent, Suénon se dislingue pai -mi air terrible el superbe. Cachés .m sein des ombres, mille exploita signalent h force de son lui-, el des monceaux de cadavres, baignés il. m- des ruisseaux de sang, forment autour de lui un affreux rempart. i- inspirent l'épouvante; ses m. un- portent le trépas. \"ii- combattons jusqu'au momenl où le soleil se lève el colore l< « iel de ses fi ux. Les horreurs de la nuil -"iri dissipées, mais celles de Ii mort non- apparaissent plus hideuses encore. Cette clarté h désirée accroil nu- ilarmes el nous montre un spectaele douloureux el cruel. Lu plaine est jonchée de corps inanimés notre armée est détruite

CHAx>TT VIII. 135

nous étions deux mille et nous restons à peine cent. A l'aspect de tant de meurtres et de tant de victimes, je ne sais si la grande âme de Suénon s'est troublée, mais rien en lui ne trahit l'émotion, « Amis, s'écriet-il d'une voix haute, suivons les traces de ces martyrs, qui, loin des ténébreux abîmes, nous ont précédés dans les cieux ! »

« Il dit ; et, en voyant le trépas qui s'approche, son visage rayonne de joie et d'espoir. Toujours ferme et intrépide, il soutient les efforts des Barbares; l'armure la plus forte, fût-elle de l'acier le plus dur, lutelle de diamant, ne peut lui résister. Bientôt tout son corps n'est que plaies, la vie l'abandonne, mais il lève encore sa tète fière et invincible, et rend coup pour coup. Ses blessures ne font qu'exciter son courage. Soudain, parait un Infidèle d'une taille gigantesque, aux regards farouches; après un combat long et opiniâtre, secondé par une foule d'antres Sarrasins il renverse le vaillant Suénon... Conservant seul un reste d'existence, je tombe au milieu des cadavres de mes compagnons.

« Sans doute les vainqueurs me crurent mort . . . Tous mes sens étaient

engourdis, jene voyais rien el ne pourrais dire ce que firent les ennemis: mais, lorsque - yeux soulevèrent le fatal bandeau mii les couvrait, j'aperçus une lueur raible «•! vacillante qui traversait la nuit pro- (bnde... Je n'avais p is encore la force de discerner les objets, j'étais en , , i état qui n'est ni la v< ille ni le sommei] : mes pauj ières s'ouvraient et se refermaient. Déjà la douleur de mes nombreuses blessures commençait à se faire sentir; la fraîcheur de l'air, le froid de lanuit, l'humidité de la terre irritaient mes souffrances. Cependant j'entendis un faible murmure, la lueur s'approchait de plus en plus ; elle s'arrêta tout près de moi. Alors je levai péniblement une débile paupière, et je vis deux hommes enveloppés «1<- longues robes et portant chacun un (lambeau. L'un d'eux nie dit: « 0 mon fils ! aie confiance dans le Seigneur, qui se souvient des justes et donl la grâce prévient nos prières. »

« Etendant alors lu main pour me bénir, il prononce de pieuses pa rôles que je distingue à peine et que je ne comprends pas. « Lève-toi] » me dit-il ensuite ; je me lève, plein de force et de joie; je ne sens plus la douleur. <* miracle! il me semble qu'une vigueur nouvelle el inconnue circule dans mes membres. Interdit, je regarde ces inconnus, el mes esprits étonnés ne peuvent croire à la réalité de ce qui m 'arrive: « Homme de peu <!•■ foi, reprend l'un d< - étrangers, tu doutes et tes pensées t'égarent. Nous ne sommes point des fantômes, mais des prêtres de Jésus-Christ, qui, fuyanl les séductions et les fausses joies du monde, se sont retirés dan- ces lieux sauvages el -"lit ùres. I. • I rès-Haut, qui est présent dans tout l'univers, el daigne Be servir des mains les plu humbles pour l'accomplissemt ni de ses desseins, m'envoie pour \> sauver. Il ne veut pas qu'on abandonne <\ qu'on oublie !<■ corps de Ion maître, qui doit un jour se réunir brillant < l immortel à l'âme glorieuse dont il fut le pur asile. Suénon aura un tombeau digne <l valeur, it qui attirera les regards el les hommages des races futures. I i vc les yeux 1 1 vois scintiller au firmament cette étoile brillante comme le soleil. Sa cèlent i clarté va te conduire à la place où [fil la dépouille terrestre de ton généreux prince. » \ ces mots, je vois descendre de 1 1 1 astre lumineux, ou plutôt de ce nouveau soleil, un rayon qui, semblable a une ligne «I or, se pose *m la noble victime el l'inonde d'une •>i éclatante lumière, que toutes ses blessures resplendissent el étincellent. Je reconnais aussitôt ces i ngl mis el mutilés. Suénon

n'était point tombé l< visage rontn terre mais, min ni pon désir,

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