LA MORT DE SUÉNON
les veux tournés vers le ciel, son espérance. Sa main droite formée tenait avec force la garde de son épée, comme prête à frapper. Sa main gauche, humblement appuyée sur sa poitrine, paraissait implorer la miséricorde divine.
« Tandis que mes larmes arrosent ses blessures, et que je laisse un libre cours à la douleur qui m'accable, le saint vieillard ouvre les doigts de Suénon et prend le glaive : « Cette arme, me dit-il, rouge encore de tout le sang qu'elle versa aujourd'hui, cette arme est si parfaite, que nulle autre ne pourrait lui être préférée. Puisque le trépas impitoyable Ta retirée à son premier maître, le Ciel ne veut pas qu'elle reste inutile en ces lieux. Qu'elle passe donc de cette main courageuse en celles d'un guerrier intrépide qui sache s'en servir avec autant de courage et d'habileté, plus longtemps et avec plus de bonheur. Qu'elle soit remise à celui qui doit venger la mort de Suénon. Le meurtrier, c'est Soliman ! que Soliman périsse par l'épée de Suénon ! Prends-la, et va trouver les Chrétiens campés sous les murs de la cité sainte. Ne crains point de traverser un pays ennemi et de suivre des routes inconnues, rien ne pourra t'arréter. Le bras puissant de Celui qui m'envoie renversera les obstacles et le facilitera le passage. Il veut que cette voix qu'il t'a conservée célèbre la piété, l'audace et la valeur de ton illustre maîtie, afin que son noble exemple détermine d'autres guerriers à suivre l'étendard de la Croix teinte du sang de Dieu : il veut qu'aujourd'hui et dans les siècles les plus reculés le souvenir de Suénon enflamme les cœurs magnanimes. Il me reste à Rapprendre le nom du guerrier qui doit hériter de ce glaive. C'est Renaud, à qui tous cèdent la palme du courage. Tu la lui remettras en lui disant que le Ciel et la terre attendent de lui une éclatante justice. »
« Pendant que je prête une oreille attentive, un nouveau miracle vient frapper mes regards. A l'endroit où git Suénon, je vois s'élever un magnifique tombeau qui recouvre le corps. J'ignore comment et par quel art a lieu le prodige. Puis, une main invisible retrace en peu de mots le nom et les exploits du héros. Mes veux ne peuvent se détacher de celte merveille : je contemple le monument et l'inscription : alors le vieillard poursuit ainsi : « C'est ici que Suénon reposera auprès de ses tidèles amis, pendant que leurs âmes jouiront dans les Cieux d'une félicité éternelle et sans mélange. Mais toi, qui leur as rendu les derniers devoirs et payé le juste tribut de tes larmes, il est temps que
ISA L\ .1! l;i Ml.l.M DÉLIVR1 l
in goûtes le repo6. \ iens dans ma <l< meure jusque i e que l'Aurore, à son retour, te réveille pour continuer Ion ravage. »
« Il dit, el me conduit, tantol nir la cime < 1 ■ - — monts, tantôt dans le
i I des vallées, pai de pénibles sentiers enfin, nous arrivons près
d'uni caverne profonde, creusée sous un i". sauvage. C*étail là s traite; il \ vivail en paix avec son disciple, au milieu des animaux féroces mais I innocence esl pour un cœur pur une défense plus BÛre <|uc les « m i isaes ,i les boui liers. Il m'offre une nourriture frugale qui restaure mes forces, el un lit dur reçoil mes membres fatigués. Mais, des que l'Orient resplendi! de pourpre e! d'or, aux premiers feux du jour, les ermites se lèvent, et j'unis mes vœux i leurs prières je prends congé du sainl vieillard, el je nii* la route qu'il m'a indiquée. »
Le cnevalii r i terminé son récit, le sage Bouillon lui répond en ces terrai
« Noble guerrier, cette nouvelle cruelle nous remplit de douleur : elle serait de nature à nous plonger dans le trouble et, la consternation. Un peu de terre recouvre donc les restes de tant de vaillants frères d'armes qu'un seul instant a sufli pour nous ravir ! Le valeureux Suénon s'est montré et a disparu avec la rapidité de l'éclair. Ce trépas fortuné n'en est pas moins préférable aux trésors et à la victoire, et l'antique Capitule ne vit jamais le spectacle d'une si grande gloire 1 Assis dans les Cieux, environnés de l'éternelle lumière, ces généreux martyrs ont le front ceint de la couronne immortelle , prix de leurs exploits ; ils montrent avec joie et fierté leurs heureuses blessures. Mais toi , qui restes ici-bas exposé aux chances de la guerre, tu partages leur triomphe, et sur ton visage brille l'ineffable sérénité. Tu cherches le fils de Berthold : sache qu'il erre loin le notre armée : il ne faut pas que tu braves les hasards d'un voyage incertain avant que nous n'avons à son sujet de plus surs renseignements. »
Cet événement réveille et rallume dans tous les cœurs l'attachement pour Renaud. « Hélas! dit-on, il est au milieu des Sarrasins! » Tous racontent ses hauts faits au Danois, et vantent son courage : tous déroulent à ses yeux la trame merveilleuse de cette illustre vie.
Les guerriers attendris sont sous l'impression de ces souvenirs, lorsque des maraudeurs cpii étaient sortis pour aller, suivant l'usage, butiner dans la plaine, rentrent avec des troupeaux de bœufs et de moutons, des provisions et des fourrages pour les coursiers. Ils apportent aussi une preuve, en apparence irrécusable, du malheur le plus funeste. Ce sont les vêtements sanglants et déchirés de Renaud et son armure percée de mille coups. De toutes parts se répandent mille bruits confus, incertains ; car comment cacher une pareille nouvelle? La foule éplorée se précipite pour savoir le sort du héros et pour regarder ces armes. Tous les examinent et reconnaissent l'énorme cuirasse, le casque brillant où l'aigle essaye, aux ravons du soleil, le vol de ses jeunes aiglons et craint pour leur faiblesse. Naguère, au milieu des périls, elles étincelaient au premier rang. Maintenant, objet de regrets et de vengeance, elles roulent sur la terre, sanglantes et brisées.
Le camp murmure, et l'on raconte de diverses manières les circonstances de ce trépas. Alors Bouillon fait venir Aliprand, chef des soldats qui ont ramené le butin ; c'est un homme franc, simple et vrai dans son discours: « Apprends-moi, lui dit-il, en quels lieux et com-
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ment lu l'es procuré ces armes. Bonheur ou malheur, ne me déguise rien. — A deux journées de m. in lie du camp, réplique le guerrier, vers les confins de G< / 1, existe une petite plaine, peu éloignée ■!<• la route h entourée de collines. De leur sommel descend un ruisseau qui doucement s'égare à travers les gazons. < e lieu, couvert d'arbres touffus cl de taillis épais, est favorable à une embuscade. Nous allions nous emparer des troupeaux qui paissaient sur ces bords, lorsque nous aperçûmes près de la rive, étendu sur l'herbe humide de sang, !•• cadavre d'un chevalier. A l'aspecl de cette armure et de ces insignes que nous reconnaissons malgré les souillures et la poussière, nous nous avançons tous : je m'approche, je veux distinguer le visage, et je m'aperçois que la tête .1 été détachée du tronc. I h main droite manque aussi : de nombreuses blessures ont percé la poitrine non loin est le casque surmonté de l'aigle aux ailes déployées. J'appelle, je cherche quelqu'un pour m'éclairer- un berger se montre, mais, à noire vue, il se détourne, et prend la fuite. Nous le poursuivons. On le saisit : et, à nos pressantes questions, il répond que le jour précédent il ;i vu sortir <!»• I.i forêt un grand nombre de guerriers : qu'à leur aspect il s'est caché et que, de sa retraite, il a pu voir l'un d'eux * 1 1 1 i tenait par les ch< veux une tête sanglante. En la regardant avec attention, il a reconnu relie <l un adolescent celui qui la portail l'enveloppa presque aussitôt ihii^ un sac suspendu k l'arçon desa selle. Il ajoute que les meurtrit rs avaient !<• costumi des Chrétiens. Je li- dépouiller le corps et versai des larmes amères, tant lé soupçon même de ce forfait excitait ma douleur. Puis, après avoir fait donner à ces glorieux restes une sépulture honorable, j'ordonnai qu'on apportai l'armure. Si ce cadavre est réellement celui île Renaud, il mérite un plu- digne mausolée el d'autres funérailles, »
Miprand, n'ayant rien uV plus .1 déclai r, se retire. Bouillon <-\
pensif, soupire et ne peut croire à cette triste ivelle. Il veul des
signes plus certains pour nnaitre le cadavre et ronstatei ce meurtre
horrible. Cependant la nuit arrive, et de ses ombres rouvre le ciel h les campagnes I ■■ sommeil, repos de l'Ame, oubli de tous les maux, vient, p. 1 I attrait des songi s, 1 almei les esprits et chasser les inquiétudes, roi seul, A n\rgillan, sous l'influ de I « gi unir affliction qui
le déchire, tu roules dans ton rceui de sinistres pensées, Ion sein est igité el tes \< mpières ne peuvent se l< rmi 1
Ce chevalier est impétueux, vil", entreprenant, audacieux eu paroles et prompt à agir. Il naquit sur les bords du Troulo et se nourrit, au milieu des guerres civiles, de haines et de ressentiments. Plus lard, envoyé en exil, il ensanglanta les monts et les rivages de sa patrie. Puis, appelé en Asie par sa passion pour la guerre, il y signala son courage et acquit une plus glorieuse renommée.
A Tapproclie de l'Aurore, ses yeux se ferment enfin ; mais le sommeil ne lui apporte pas un repos salutaire, la Discorde distille en ses veines des poisons qui le plongent dans un état de stupeur non moins affreux, non moins profond que l'éternelle mort. L'impitoyable Alecto lui apparaît sous mille formes hideuses, et ne cesse de le tourmenter. Elle lui présente un fantôme dont la tète est coupée et le bras droit mutilé; dans sa main gauche est une tète pâle, livide, tachée de sang, où se montre encore une lueur dévie que le trépas va bientôt éteindre. De sa bouche s'échappent des paroles entrecoupées de sanglots. « Fuis, Argillan! dit-il, fuis, voici le jour ! Fuis un camp funeste et un chef impie!... 0 mes tidèles amis, qui pourra vous sauver des coups de Godefroi et des perfides qui m'ont assassiné? Ce traître, dévoré d'une jalousie secrète, ne songe qu'aux moyens de se défaire de vous ! Mais
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-i te Destin te réserve « I * • plus nobles exploits, ô Argillan, -i in .1- roi en ta valeur, ne fuis point ! Que tout le sang «le ce cruel -"il versé en expiation •■! pour satisfaire mes mânes plaintives! Mon ombn vengeresse 'i irritée remplira ton cœur, accomj«gnera tes pas, soutiendra 1.1 main. »
I discours inspire au guerrier une fureur nouvelle. Il se réveille H roule des veux étonnés, gonflés il'1 rage et de venin. Il s'arnie, 1 issemble à la hâte les Italiens, les réunit dans l'endroit même nu 1 -1 suspendue l'armure <!«■ Renaud, H d'une \<>i\ fière et douloureuse il ~c répand en paroles irritantes : « Ainsi donc, une nation barbare, despotique, ennemie '!»■ la raison, infidèle à ses serments, insatiable d'or cl de sang, enchaînera nos langues et nous tiendra courbés sons l«joug! Ce que nous avons souffert de maux (l d'abaissement, deiuiis sept années, sous son injuste domination, <•-! tel qu'après nulle ans Rome et l'Italie verront se rallumer les Feux nés de tant de honte et d'indignation ! .If ne vous rappellerai pas la Cilicie, soumise par la vaillance 1 1 l'habileté de Tancrède : l'astuce d'un perfide n usurpé le prix de la valeur, et les I rançais jouissent des avantages de cette conquête ! Dans les occasions <|ni exigent une main prompte, un cœur
renne, un courage téméraire, c'est toujours l'un de nous qui s'éli
le premier à travers mille morts au-devant de la Bamme et du fer... Puis, i|ii;iii<l vienl l'heure de la paix ou du repos, quand il s'agit de partager li - palmes et le butin, on nous met à l'écart, et pour les Fran pais seuls sont les triomphes, les honneurs, les trésors et les princi pautésl II lui un temps -.m- doute "ii ces outrages pouvaient non- pj rattre graves et non mérités! mais que sont-ils aujourd'hui ? Je les oublie ion- pour nr m'occuper « 1 1 ■ < - d'un crime immense, exé< rable ! Des assassins ont violé les l<»i- divines « 1 humaines, et le ' iel nr tonne |«s, ri les noirs abîmes de la terre nr les ont point engloutis! Renaud ;■ . \< • ...1 . . . Renaud, l'épéeet le bouclier de notre Religion! Il uit sans \cii .m. -.m- vengeance ... Les barbares, il- l'ont abandonné
-m le sable, nu, dé» hiré, sans sépulture !... Vous cherches à connaître
l'auteur de ce forfait 1 pagnons, le doute est-il possible? Qui ne
-.ut la jalousie que les exploits des Italiens inspirent à Godefroi Baudouin?... Et pourquoi chercher d'autres preuves? -I*.iit*--i«- le Ciel, qui m'entend et nr peut nous tromper, ce matin, au moment où la nuit retirait ses voiles j'ai vu I' bre errante de Renaud! In
cruelle et lamentable! Jl m'a appris les attentats de Godefroi ! Je l'ai vu, ce n'était point un songe; maintenant encore, il est là, devant mes yeux !... Que devons-nous faire?... Faudra-t-il endurer que cette main souillée d'un noble sang si injustement répandu nous opprime plus longtemps?... Et pourquoi n'irions-nous pas vers les bords lointains de l'Fuphrale, où des nations peu belliqueuses vivent dans IV boudance, au sein de belles et vastes cités qu'entourent des campagnes fertiles? Du moins quand ces pays seront devenus notre conquête, nous les posséderons sans être obligés de les céder aux Français!... Si vous partagez mon avis, éloignons-nous et laissons sans vengeance ce sang illustre et innocent!... Mais si ce courage qui languit froid et glacé retrouve l'ardeur dont vous devriez être enflammés, immolons le monstre infâme dont les venins ont fait périr la plus grande gloire de l'Italie ! Que sa mort soit un exemple pour les autres tyrans ! Ali ! si vous aviez autant de résolution que de force, j'irais à votre tête plonger ce fer dans le cœur de l'impie, et châtier dans son repaire lapins affreuse des trahisons ! »
Le turbulent guerrier entraine tous les autres et leur souille sa fureur et ses (tassions: « Aux armes! aux armes! » Alecto brandit le fer dont sa main est armée et remplit les cœurs de ses feux et de ses poisons. L'indignation, la rage, la soif criminelle du sang, tout grandit, tout s'allume ; la contagion se glisse et se propage ; de la tente d'Argillan elle passe dans le quartier des Helvétiens, y exerce ses ravages, et pénètre ensuite dans les rangs des Anglais. Ce trépas funeste, cette calamité publique n'ont point ému de la même manière ces étrangers, mais d'autres griefs plus anciens se mêlent à ces ferments de discorde, et leur fournissent un nouvel aliment. Tous les ressentiments assoupis se sont réveillés. A leurs yeux, les Français sont des tyrans et des impies. Bientôt tous profèrent d'énergiques menaces, et la colère, qu'ils ne peuvent plus maîtriser, éclate avec leur haine. Telle, sur un feu trop ardent, la liqueur contenue dans un vase d'airain bouillonne, lance de légères vapeurs, s'élève, écume, franchit les bords et se répand au dehors.
Déjà le petit nombre des plus sages et des pins éclairés ne suffit pas pour arrêter cette troupe insensée. Tancrède, Camille, Guillaume et tous les chefs sont loin du camp. Bientôt, ivre de fureur, la multitude court en armes ; partout règne une affreuse confusion. Des trompettes,
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des voix séditieuses répètent des accents de guerre el de sinistres clameurs.
Ou M> h, lie d'avertir Bouillon, <»n le presse de n'armer au plus viU , Baudouin arrive le premier el se place i ses côtés. Godefroi entend ces accusations, lève les veux au ciel el implore l'appui du IVès-Haut : . 1 1 Si i i • m . <l il il. tu sais combien j'ai horreur «In sang versé dans les inierres civiles déchire le voile qui aveugle ces Chrétiens abusés; mspenda I' courroux qui les transporte, el mon innocence, qui test connue, é< lati i .1 .1 leui - yeux. »
Il se lui pai li ii'i' du Ciel, un feu étrange el nouveau circule il. m- ses veines. Sa renneté s'a< 1 roll av< 1 - 1 li irdicssc cl son espérance
son \i-.il'- 1 -1 serein, lui • de ses - iera lidèles, il s'avance ven
ceux qui se proclament les vengeurs de Renaud. ! e cliquetis des ;n-
mes, les menaces, les frémissements de colère qui s'échappent des rangs pressés autour de lui, rien ne l'arrête! Il a mis sa cuirasse, il a revêtu un costume pompeux et de riches ornements. Ses mains sont sans armes ; il tient un sceptre d'or, et cette arme doit lui suffire pour calmer ces mouvements tumultueux. Sur son front brille une douce et céleste majesté. Il se montre aux rebelles ; il leur parle, et ses accents n'ont rien de la voix d'un mortel :
« Que signifient ces menaces insensées? Quel est ce vain bruit d'armes? Qui vous agite? Après tant de gages depuis si longtemps donnés,
est-ce ainsi que vous respectez votre général? Existe-t-il parmi vous
un seul homme, un seul qui exprime ses soupçons, qui ose accuser Godefroi de perfidie, et soutenir son accusation? Mais non; et vous espérez sans doute me voir descendre à la prière ; ■ur me justifier en
implorant votre miséricorde? Ah! l'univers, qui est plein de mon
nom, ne me reprochera pas une si honteuse faiblesse ! Ce sceptre, le souvenir honorable de ce que j'ai pu faire, et la vérité, seront mes seuls moyens de défense ! .... Toutefois, je veux que ma clémence remporte sur la justice : la peine ne frappera point tous les coupables, et, par égard [tour vos anciens services, je consens à vous pardonner cette rébellion. Je vous fais grâce aussi en faveur de Renaud. Argillan, le plus criminel d'entre vous, expiera l'attentai que vous avez commis. C'est lui qui, sur de vagues soupçons, vous inspira ses doutes et vous tit partager sa téméraire audace. »
Tandis qu'il parle, il semble entouré d'une auréole brillante comme la foudre et les éclairs. Argillan, saisi de stupeur, de respect et d'épouvante, veut se dérober à ses regards. Tous ces guerriers, naguère si insolents, qui frémissaient d'orgueil et de rage, ces furieux dont la vengeance impétueuse brandissait la flamme et le fer, n'osent plus lever leurs fronts, que font rougir la crainte et la honte. Ils subissent en silence les reproches impérieux de Godefroi, et souffrent qu'Argillan, arraché du milieu de leurs rangs, soit saisi et chargé de chaînes. Tel un lion lier et superbe rugit en secouant son épaisse crinière à la vue du maître qui dompta sa férocité ; tremblant sous la menace, il obéit au commandement, s'humilie malgré la puissance formidable de ses dents et de ses griffes, et se soumet .lâchement au frein qui le tient captif.
On dit qu'en cet instant apparut un ange, à l'attitude imposante et
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irritée, au visage terrible, «pu Ji ~<m bouclier étendu protégeait Go
defroi. Il agitait une épée flamboyante teinte de sang. (Tétait Bans
doub !■ - nations qui avaient provoqué les lentes »
de II !■ rn< I.
Ainsi finit h révolte les haines s'éteignent, un dépo rmes.
Godefroî retourne dans -.1 tente pour \ méditer divers proji ts el pn parer « i * ■ nouvelles entreprise s. Il se dispose .1 donni 1 l'assaut .1 Solûne ,i\,nii l,i lin du second ou du troisième jour, et visite les travailleurs 1 1 les redoutables machines qu'Hs onl achevées.
«sUu'i
La Discorde va trouver Solimao cl l'engage à allac[ucr les Chrétiens à la laveur de la nuit. — L'Ëternel, qui, du haut dos Cieux, voit les tentatives de l'Enfer, envoie sur la terre l'archange saint Michel. — Alors, les Infidèles, privés de l'appui des démons et attaqués à l'improyiste par les chevaliers qu'Armide avait entraînes, désespèrent de la victoire et fuient avec Soliman.
lors le puissant monstre des Enfers, voyant que les colères se sont apaisées, et que le calme fait place au trouble ({ni agitait les cœurs, n'espère pins lutter contre le Destin, ni changer les décrets suprêmes et l'immuable volonté de l'Eternel. Il fuit : sur son passage, le soleil pâlit soudain, les champs se dessèchent et perdent leur fertilité. Minisire d'attirés maux, armé de nouvelles fureurs, il presse son vol et veut tenter de nouveaux hasards. Il sait que l'art des démons tient éloignés du camp le tils de Berthold, Tancrède et les plus intrépides chefs : «. Pourquoi tarderais-je davantage? s'écrie-t-il. il faut que Soliman apporte la guerre en ces lieux où il n'est pas at-
lendu. Qu'il rien ne, el \ < n i l'espoir ou alulôl l'assurance, nous
triompherai] d< 1 1 lie année affaiblie el déchirée p ur les il!--' osions. »
Il dit, el se d Soliman erre avec les hordes
mdes donl il s'est déclaré le chef. De tous les ennemisdu vrai
Dieu ce guerriei esl le plu implacable. Moins terribles rurenl ces
géants, enfants de la I rre, qui, pour v< yèrenl
ladei l'Olympe. Soudan d - rurcs, il .\ ,ii établi .1 Nia de -mi empir< . . situés < n l. < > des 1 ivages d< !
daienl du S ux bords du Méandre, il él ienl formés <l 1
rinces qu'habitaient jadis les Mysiens, li Lydiens, les peuples de b Phrygie, de la Bithynie el du Pont. M is, depuis <| u« • les arm< l'Occidenl sont venues en Asie chercher el combattre les Inûdèles, les 1 1 1 1 < - . attaqués dans leur propre pays, ont clé complètement défaits en deux batailles i ir vainement lutté contre la Fortune,
de quitter - impin . Soliman si refugi 1 « hez le roi d'Egypte,
qui lui offril un généreux asile. Déjà <»• prin< résolu di s'op-
ions des Chrétiens dans ta Palestine, el il \ii ave< joie un héros 1 fameux prêt à seconder -1 - desseins. Ci pend ni. ; \ ni de déclarer ouvertement l;t guerre, il voulut t j 1 1 1 le Soudan stipendiât, à loro d'or, les hord » de l'Ai bie, 1 ndis que lui-même ippellerait aux au au - K - nations di l'Afriqui 1 1 « I < l'Asie.
Soliman entraine isémenl sui ids vides de butin
■ i toujours mercenaires. A leur tête il pénètre il us la Judée, promenant partout le pill igi 'il destruction, intercept uni tous les chemins,
li m- les p - - - i|in conduisent «li - bords de I au camp de Go-
defroi. Sai 1 est pre ;upé du souvenir du ses ancienni - 1
et de la ruin< de s puiss nce,* el irritée médite I- - plu- v istes
proj< ls.
I Discordi 'approche d lui. Elle a prii l'apparence d'un vieillard •i visage pale, déch nié, sillonné «Ir ml bouclu ' -1 couverte •I une mouslachi é| un un ni" 1 un > j 1 turban eu loun nd jusqu'à 1 - pi< «I- .1 -on « nie i>end un 1 terre un ■ ■ « 1 il n- si m .m. ii sur ";■ il"- ré te un carquois ph n un m ,ni. lui dit-elle, 1 11 sui des p .11 milieu 'I stéi il' - 1 1 - blonm ux dés< 1 1- nous n'avons point d'occasion de butiner, <i la victoire < -t sans prix comme -•m- laui ii idanl l< ■ loui di Uod< fn 1 déjà icuvci les
remparts de Jérusalem ^piégée ! Si tu tardes davantage, nous verrons la flamme dévorer les débris de cette cité ruinée et anéantie. Eh quoi ! des chaumières incendiées, des troupeaux enlevés seront les seuls trophées de Soliman ! Est-ce ainsi qu'un héros se prépare à reconquérir ses Etats? Est-ce ainsi qu'il espère réparer ses désastres cl
venger ses affronts? Reprends ton audace : viens, à la faveur des ombres, t'emparer de ces retranchements et donner la mort à nos ennemis
égorgés ! Crois-en le vieil Araspe, don! lu as apprécié l'expérience
quand tu étais sur le trône et dans l'exil. Ils ne t'attendent pas, ils ne sont point sur leurs gardes, ils méprisent des ennemis nus et incapables de soutenir le moindre choc. Peuvent-ils prévoir que des bandes accoutumées à piller et à fuir auront une si grande témérité" —
150 LA Il RUSALEM DÉLH RÉE.
Mais Soliman communiquera son cou h -. •• ils n'hésiteront
point à attaquer un camp surpris el livré au sommeil. .
\ , - m.. t-. h Discorde verse dans son -«•in ses brûlantes fureurs et -V\ inouit dans les airs. Le soud in lève ses m lins vers l< ciel el s'écrie :
I h n'es p is un mortel, bien <|ii'' tu en aies pris les ti lits, <> i"i qui m'inspires une telle ardeur I Partout où tu me guideras, j<' !«• suivi «t. parmi des flots de sang, changeant les vallons en collines, j'élèverai, j'accumulerai des monceaux de cadavres el de blessi près de
moi, el i enduis mon bras «I ms les ténèbi i
Aussitôt, — : » 1 1 — différer, il rassemble les tribus, les i short . gourmande leur faiblesse el leur lenteur; son ardeur, sa volonté impétueuse embrasent ces barbares déjà impatients de partir. La Discorde donne le signal, et, de -.1 propre main, déploie dans les airs le plus grand de leurs étendards. Le camp se précipite, vole et devance !«• bruit de l'agile Renommée.
L'Esprit infernal laissant cette armée, prend I figure et les vêtements d'Un courrier ; et, à cett heure où les ténèbres luttenl avec le
jour, il entre dans Solime, traverse foule cplorée, el annom
M.nliii la nouvelle importante de l'approche des Arabes, qui commenceront leur attaque an moment qu'il lui indiquera.
Déjà, avec les ombres, s'étendent d'horribles nuages chargés de funestes vapeurs. La nuit, au lieu d'une fraîcheur bienfaisante, hum la lerre d'une rosée tiède el sanglante. Des larves el <lr> fantômes envahissent le ciel; des monstres frémissants errent dans l'espace. Le roi des Enfers a vidé I - noirs abîmes < 1 répandu dans l« - airs I ténèbres du Tartare. \ i laveur d< cetU obscurité profonde, le fier Soudan marche vers li camp 1 nnemi. Puis, lorsque la nuit, bi ntôt i -"ii déclin, a parcouru la moitié de sa carrière, il s'arrête à un mille des 'In.' ns défiance, fait reposeï ses soldats, el d'une voix
haute, il les harangui el les prépare à ce cruel c bal :
Devant vous, leur dil*il, est une armée enrichie parle pillag
plus fameuse que vra ni redoutable. Elle a, comm< les Dots d'une
mer furieuse, englouti tous les trésors de l'Asie, el le Destin proj vous livre aujourd'hui une telle proie, presque tns risque el sans danj s coursiers chargés d'oi el de pourpre, servironl
m. il leurs maîtres, et vous allez les saisir. Déjà ce ne sont plu.« 1 s ba taillons qui asservirent N'iceN el vainquirent les Persans. Des guerres
longues et variées en ont détruit la plus grande partie; et, fussent-ils encore intacts, ils sont là sans défense, plongés dans le repos. L'homme que le sommeil accable est aisément vaincu, et du sommeil a la mort il n'y a qu'un faible intervalle... Suivez-moi! je vais vous frayer un chemin sur leurs corps expirants... Franchissons ces retranchements ! Je veux, usant de tout l'art d'une haine sans égale, frapper et percer chacun d'eux !... Que ce jour soit le dernier du règne de Jésus ! Venez recueillir aujourd'hui toutes les faveurs de la Fortune et achever la délivrance de l'Asie. »
Ces paroles ont exalté les esprits; Soliman ordonne le départ, et tous marchent avec précaution. Mais, sur la route qu'ils suivent, brille soudain une lueur incertaine : ce sont les feux des sentinelles, et les Arabes ne trouvent pas , comme ils l'espéraient , la prudence de Godefroi en défaut. Les Chrétiens reculent, poussent des cris à la vue des nombreux assaillants qui se présentent. La garde la plus avancée se réveille, court aux armes et s'apprête à repousser l'ennemi.
Les Arabes, sûrs d'avoir. été découverts, font résonner leurs instruments barbares ; des cris effroyables, le bruit des pas, le hennissement des coursiers , s'élèvent confusément dans les airs. Les cimes des monts, les profondeurs des vallées retentissent, et les abîmes répètent ces sons éclatants. La Discorde, agitant son flambeau, donne le signal aux défenseurs de Solime.
L'impétueux Soudan se porte en avant, charge ces guerriers encore troublés et en désordre ; il se précipite avec la rapidité des vents longtemps captifs et qui s'échappent de leurs antres sauvages : le torrent qui déracine les arbres et culbute les chaumières , la foudre qui renverse et consume les palais, les convulsions de la terre tremblante, ne sont qu'une faible image des effets de sa fureur. Jamais son glaive ne s'abat sans toucher, et toujours il ouvre des blessures affreuses et mortelles. Mais un plus long récit de pareils exploits semblerait fabuleux!.... Soliman ne s'émeut pas des coups dont on l'accable; il cache ou ne sent pas la douleur ; son casque retentit comme une cloche, et mille étincelles en jaillissent. Seul il a mis en fuite la première troupe. Alors, semblables au fleuve grossi par d'innombrables ruisseaux , les Arabes accourent sur ses pas. Les Chrétiens sont en pleine déroute, et les vainqueurs, mêlés, aux fuyards, pénètrent avec
,u\ dans les retranchements, où ils sèment le carnage, l'épouvante el
!.i destruction.
Sur le cimier de Soliman étincelle un affreux dragon, donl le cou s'allonge et se dresse: il se roidit, s'élève sur ses griffes, déploie ailes el coui be en an sa queue tortueuse sa gueul< n jette une .'■•unie livide, Ba langue est armée d'un triple dard, el lorsque le combat s'allume, on dirait <|u il frémit, <|iul siffle, <|u'il s'enflamme el vomit des torrents de feu el '!<• fuma .Ces! aii si que l'Infidèle se montre Formidable à loua l< - regards. Ti lies les vagu< s, bouleversées |>< ndanf les ténèbres, paraissent ;i la lueur des éclairs aux navigateurs saisis de m. Les Chrétiens fuient éperdus el tremblants : les plus intré pides saisissenl leurs armes; la nuil augmente encore la confusion, et le péril caché n'en esl que plus effrayant.
Latinus esl parmi les plus braves. I.. - fatigu< - n'onl poinl épuisé !•■ corps, les années o'onl poinl diminué l'audace de ce guerrier <|u<' les nves du Tibre oril vu naître. Toujours à ses côtés au milieu des corn bats, se tienni ni ses i :inq iil-. presqui g us cm vaillano . Déjà,
depuis longtemps, une pesante cuirasse charge leurs jeunes membi el le <;i-i|nr cache leurs traits délicats. Excités par l'exemple <!<• leur père, il- aiguisent leur fer el leur colère : a Venez, leur dil Latinus, attaquons cet impie dont l'orgueil insulte aux fuyards. Il répand autoui de lui le sang el le massacre; mais cela ne penl étonner votre i i ige. Vous ne l'ignorez pas, ô mes fils, il n'est point de gloire -.m^ péril, b Ainsi la lionne farouche, guidant ses nourrissons, leur ;i|> prend ;• mépriser !<■ danger el à fondre sur leur proie, avanl même qu'une flottante crinière orne leur col, ou qui il >i des dents
meurtrières aient complété leur armure. Elle les excite contre le chas seurqui trouble la forêt el mel en fuite les animaux craintifs.
L'intrépide Latinus et son imprudente troupe entourent 1 1 attaquent
le Soudan. Tous, c m. animés du même espril el d'une même
volonté, baissent à I. fois leurs lances contre lui. L'aîné, plus témé i ire encore que a a fi res, abandonne -.1 lance, s'approche, el veut,
1 son épée, pei tursier, dont la chute entraînera celle de
maître. Mais, tel qud I roc immobile, qui, .exposi aux tempêtes et .mi\ flots lui n ux, île m m 11 h mer et défie l'effort des vagues el di - vents, le tonnerre el l< ciel en courroux, I- n reste audacieux, impas-
sible .m milieu <li - glaivi s el lu fei . Il frappe au visage celui qui ith -
nace son coursier : et , au moment où Aramant avance la main pour soutenir son frère défaillant (imprudente et vaine affection qui ne fait que hâter son propre sort ! ), Soliman décharge un coup de cimeterre sur ce bras étendu, et les deux frères, renversés, palpitants, confondent leur sang et leurs derniers soupirs. Le jeune Sabinus le harcelait de loin ; le Soudan brise sa lance, pique son coursier, le heurte et le foule expirant sous les pieds de son cheval. Arrachée péniblement à sa jeune et frêle enveloppe, son âme s'en échappe avec douleur, et abandonne à regret les plaisirs riants et fortunés du bel âge... Pic et Laurent ont survécu : tous deux sont nés le même jour, et leur parfaite ressemblance a souvent causé de tendres erreurs ; mais, si la nature ne mit en eux aucune différence, le terrible Soudan ne leur accordera point le même trépas. Cruelle distinction !... A l'un il tranche la tête, à l'autre il perce le cœur!.,.
Leur père, hélas! ce doux nom ne lui appartient plus depuis que le Destin impitoyable lui ravit a la fois tous ses fils ! leur père voit dans ces meurtres déplorables sa propre mort et la destruction de toute sa race!... Et comment l'infortuné, après un tel désastre, conservet-il assez de vigueur et de courage pour combattre? Peut-être n'a-t-il point vu les derniers gestes et les derniers regards de ses lils immolés ! . . . Peut-être que les ténèbres secourables lui auront caché ces affreuses luttes!... Prodigue de sa vie, dédaignant la victoire, si la mort ne vient pas ensuite le saisir , il s'avance transporté de fureur, et brûle de verser tout le sang du Sarrasin. On ne saurait dire ce qu'il cherche le plus de la vengeance ou de la mort.
« Mon bras est donc bien faible, s'écrie-t-il,.pour mériter ainsi tes dédains!... Tous mes efforts ne peuvent donc attirer sur moi ton courroux ! ... .) Il dit, et porte un coup furieux qui perce à la fois la cuirasse et la cotte de mailles de Soliman. Le fer s'enfonce dans le côté et fait une large plaie d'où le sang s'échappe à gros bouillons. Ses cris, ce coup terrible, ont tourné contre lui la rage et l'épée du Soudan. Déjà le cimeterre a traversé le bouclier qu'entoure sept fois un cuir épais ; il déchire l'armure et se plonge dans les entrailles de Latinus. L'infortuné sanglote, expire, et le sang s'écoule tour à tour par sa bouche et par la plaie. Tel, sur l'Apennin, un chêne antique qui brava pendant de longs siècles l'Eurus et l'Aquilon, cède enfin aux efforts de l'ouragan, brise et roule dans sa course les arbres de la forêt; ainsi tombe Latinus; il s'at-
tache aux ennemis qui ! entourent, <'ii entraine plusieurs avi c lui, accu*
mule en i uranl les cadavres, el trouve une fin digne d'un si brave
I Soudan - de meurt] - «vil sa haine, <|ii<- !•■ repos
i longtemps i nchaînéi l< - rils arabes font, à soti i temple, un cruel
Chrétiens. Sous les <"ii|i-. ô barbai Dragul, expirenl
l'Anglais Henri el le Bavarois Holopherne. Ariadm lui Gilbert et Phi-
lippe . qui naquirent sur l - boi 'I- du Rhin. La massue d'Albazai renl.i nest. I nguei i.iihI péril par l< J.hw il' Ugazel. Mais qui pourrail dé< i ii e i.mi de blés sures el <l<- trépas difîéi« ut- ' i omment racontei la moi i d'une foule d'au- .iii - \ i« limes vulgain - '