CHAPITRE VII
RETOUR A IQUIQUE. — LA GUERRE CIVILE AU PÉROU. — ENCORE UN MOT SUR LE SALPÊTRE. CONVERSA- TION AVEC UN ANCIEN MINISTRE PÉRUVIEN.
Quand nous parcourons de nouveaux pays, nous sommes souvent moins préoccupés de les découvrir que d'y trouver les sensations promises. S'ils ne répondent point à nos présomptions, nous sommes tentés de les dénigrer. La nature nous triche. J'ai horreur des reptiles; mais si je traversais dix lieues de l'Amazone et que le trot de mon cheval n'en débusquât point, je m'estimerais frustré. En me risquant dans ces solitudes, ne savais-je pas les émotions qui m'y poindraient ? N'en avais-je pas escompté Tâpre douceur ? J'ai droit à mon frisson et à ma vipère.
Un jour, un Anglais qui explorait la République Argentine apprit qu'il existait dans la province de Salta une espèce de moustiques plus gros que des sauterelles. Ces insectes géants, dont ni portes ni fenêtres n'arrêtaient l'invasion, dévoraient les voyageurs. Notre Anglais, qui nourrissait un spleen solitaire, y cou-
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rut. Il descend dans une misérable auberge et demande à Taubergiste : « Avez-vous des moustiques? » — « Très peu, » lui répond-on. — « C'est juste, pensat-il, on se garderait bien de me prévenir. » Il s'installe. La nuit venue, il allume sa bougie, et, pour ne point languir, il ouvre ses croisées. D'innocentes mouches entrèrent et consciencieusement se brûlèrent à la flamme. Point de moustiques, nul monstre. Impatienté, il sonne. L'hôte se présente : « Eh bien, et les moustiques ? » — « Mais, senor, fait le brave homme, il n'y en a pas !» — « Il n'y en a pas ?» — « Non. » — « Alors, que suis-je venu faire ici, je vous le demande ? » En effet, l'aubergiste se le demanda longtemps. Le paysage était admirable, le clair de lune féerique. Notre Anglais ne voulut rien voir.
Nous lui ressemblons souvent ; nous ne voyageons que pour jouir de nos moustiques. Là où ils ne bourdonnent pas, nous restons déçus et mécontents. C'est moins l'imprévu qui séduit, lorsqu'on court le monde, que le prévu réalisé. Et c'est pourquoi les lutins de notre imagination sont les plus merveilleux peintres des continents inconnus. Et puis il ne faut pas croire que le soleil naisse et meure différemment à Paris ou à Santiago. Bien des paysages, qu'on décrit avec amour à cinq mille lieues de sa patrie, on négligerait de les noter, si on pouvait les contempler de sa maison natale. Les multiples aspects de la nature se réduisent sous notre plume ou sous notre pinceau à un petit nombre de clichés dont la diversité ne consiste qu'en nuances légères. Mais ce que nous n'inventons pas, ce que nous n'évoquons jamais d'une manière satisfaisante, si nous ne l'avons point
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TU et entendu nous-mêmes, c'est Thomme des étranges latitudes, sa silhouette, son accent, son geste, son âme enfin, telle que l'ont façonnée les mœurs, les préjugés, Tair, le soleil, la brise, les miasmes ou les parfums. Il est Timpérissable amuseur du passant ; il vaut qu'on affronte pour lui et les bourrasques de l'Océan, et le vent chaud des déserts. Je soupçonne ses grandes joies et ses grandes misères d'être partout les mêmes : mais ses tics, ses travers le classent, l'étiquetent, et la psychologie du voyageur s'attache plus au relief de l'individu qu'à son fond immuable. Les états d'âme, voilà les vrais paysages I Malheureusement, il me semble plus commode de mettre du rose sur du vert, et du rouge sur du noir, que de peindre ce qu'un regard vous trahit, ce qu'une parole vous dénonce, ce qu'une conversation vous révèle.
Quand, après mon séjour dans le désert, je revins à Iquique, j'appris que le paquebot du Nord avait trois jours de retard, par suite de la révolution du Pérou. Les révolutionnaires, à moins que ce ne fussent les révolutionnés, l'avaient retenu à Callao ou dans le port d'Aréquipa. Cette guerre civile durait déjà depuis de longs mois, et j'ai été fort surpris de l'indifférence presque générale avec laquelle on accueillait les bulletins de victoire de Piérola et ceux de Cacérès. On m'en donna une bonne raison : au Pérou, quand deux armées se sont battues, leurs deux généraux lancent le même soir, à la même heure, le même télégramme triomphant ; et les deux partis se félicitent, chacun de leur côté, avec la même ardeur. D'ordinaire, c'est pendant le sommeil des troupes que la victoire se
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précise, et, le lendemain matin, le héros vaincu et dégrisé constate qu'il a perdu le champ de bataille. Il ne s'explique pas cette merveille et met sur le compte de la nuit ce que l'histoire lui mettra sur le dos. Pendant qu'il dormait, la terre a un peu trop tourné. Aussi les étrangers et les spectateurs des frontières ne s'émeuvent pas pour une dépêche, ni même pour deux. Ils attendent patiemment la défaite suprême. Puis, il faut Tavouer, le Pérou, toujours en ébullition, a blasé ses voisins sur les péripéties des luttes intestines. On se dit : « Tiens, c'est aujourd'hui qu'on va s'égorger à Lima», du même ton que les gens de Beaucaire doivent se dire : « Tiens, c'est aujourd'hui que les Tarasconnais promènent leur Tarasque. »
Au fond, rien n'est plus douloureux que d'assister aux dernières convulsions d'une république qui agonise et ne reprend conscience d'elle-même que pour se frapper et pour élargir ses plaies. Il n'y a point d'État au monde où le sang ait plus abondamment trempé la terre. Son histoire s'ouvre par un massare de dix mille Indiens, qui dura un quart d'heure. Courte et bonne, la saignée 1 Mais les Espagnols la payèrent son juste prix. Les fumées du sang les avaient à jamais enivrés, eux et leurs descendants. Quand ils n'eurent plus d'Indiens à tuer, ils se tournèrent les uns contre les autres. Pizarre décapita Almagro, Rada assassina Pizarre. Et la liste des crimes déroula ses rouges anneaux sous le soleil des Tropiques. Les autodafés ne s'éteignirent que le jour où la guerre de l'Indépendance embrasa l'Amérique. La république sortit de la fournaise, et ce fut alors comme dans les généalogies lugubrement monotones de la Bible : il y eut un président, qui fut assassiné par un colonel, qui fut
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assassiné par un avocat, qui fut assassiné par un général. Quand par hasard le pistolet rate ou que le poignard dévîe, la mort se commue en exil. Aujourd'hui le général Cacérès, qui avait usurpé le pouvoir, a décampé devant le général Piérola, qui Tusurpa jadis. Mais on s'est fusillé trois jours dans les rues de Lima: à peine convint-on d'un bref ar- ^mistice pour enterrer les morts, qui devenaient melaçants. Et les raisons de ce carnage ? Il n'y en a ^as d'autres que l'ambition stupide de la prési- !nce. Les derniers Péruviens se disputeront encore à lin armée l'honneur de gouverner une nécropole. |[ésidents de cimetière ! Le plus riche pays de l'uni- 's, le pays de l'or, de l'argent, des belles moissons, \i la rapacité n'a pu tarir les sources fantastiques, fays où les paladins farouches se métamorphoint en Aladins émerveillés, se stérilise et s'enveie pour mourir dans les haillons sanguinolents misère anarchique. Au moment où je me trou- [àlquique, Piérola n'était pas encore vainqueur, idant personne ne doutait de l'issue de la guerre. |ces Etats, don t les citoyens s'entre-déchirent, il est [ue l'insurrectionne triomphe point. Le gouverit, né de l'émeute, s'est toujours rendu odieux; peuple, qui n'a pas l'esprit de Voltaire, ne se lasse ie remplacer une bête féroce par une autre.
Il^k fallut donc attendre à Iquique l'arrivée du bateau^w retrouvai la société de nos compatriotes, et, au cc^B des conversations, que défrayait le plus souvent iBjuestion des salpêtres, ma naïveté commerciale fiHébahie d'apprendre comment s'opéraient les vcntesMe salitre. Je m'imaginais que les maisons
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d'Europe Tachetaient directement à cellCvSde Tarapaca. Heureuse simplicité I Le nitrate de soude se vend à Valparaiso. Valparaiso le passe à ses agents dlquique. Ceux-ci traitent avec les représentants des compagnies maritimes. Ces compagnies, dont les navires l'emportent, le débitent à des négociants de produits chimiques, qui, eux-mêmes, en fournissent des marchands au détail, et ces derniers le livrent aux agriculteurs. Entre celui quiTélabore et celui qui le consomme, cinq ou six intermédiaires s'échelonnent, font la chaîne. Un ou deux suffiraient. Et maintenant chiffrez le bénéfice des commissionnaires ! On est effrayé du nombre de parasites que notre état social engendre. Pensezvous que ces agents, ces sous-agents, ces succédanés de sous-agents facilitent les transactions? Erreur: ils les ralentissent. On a mainte fois essayé de s'affranchir de leur concours; et l'on s'en fût toujours bien trouvé, s'ils ne s'étaient immédiatement coalisés, et, au risque de ruiner les récoltes de dix provinces, n'avaient étouffé ces velléités d'indépendance sous l'éternel boisseau des accapareurs. Je comprends le commissionnaire qui fait l'article et dont on paie la lutte contre la concurrence. Mais, ici, ni concurrence à craindre, ni réclames à organiser: les salitreros suffisent à peine aux besoins de la consommation ou s'arrangent de manière à ne point les excéder. Nos sociétés ressemblent souvent aux vieux donjons, dont les plantes parasites disloquent les derniers remparts.
Cependant j'en avais assez du salpêtre ; et, comme je cherchais des diversions, le hasard mit sur ma route un aimable Péruvien, avec qui je ne tardai pas à lier connaissance.
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C'était un homme qui portait un grand chapeau, de grands sourcils, un grand nez et de grandes moustaches. Sauf la taille, qu'il avait moyenne, tout était grand en lui, y compris le discours qui ne manquait pas de grandiloquence. L'âge avait poivré sa moustache et saupoudré ses cheveux. Son visage réalisait le triomphe de la ligne busquée. Ses sourcils, son nez, sa barbe en croc, le redressement de son menton lui donnaient un air farouche de yatagan fait homme. On n y voyait dans ses yeux non plus que dans un four ; sa peau était cuivrée ; mais ses trente-deux dents lançaient trente-deux éclairs. Au demeurant, le plus pacifique des hidalgos et le plus brave des bourgeois. Excellent père de famille, il adorait ses enfants et vénérait sa femme, issue, disait-il, de sang royal ; mais, insoucieux du lendemain, il tirait le diable par la queue avec l'impertinence cavalière des Péruviens de bonne maison, qui ne doutent pas un instant que le diable n'en soit fort honoré. Enfin, cet homme sombre et tranchant était un raffiné de politesse. La première fois qu'il vous voyait, vous l'aviez conquis, et il déclarait ne point ambitionner d'autre joie que celle de vous servir. Le lendemain vous ne pouviez lui demander l'heure qu'il ne vous offrît sa montre. Bourse, pénates, famille et lui-même, tout était mis à votre disposition. Il avait joué un rôle dans la politique du Pérou. Je ne me souviens plus de quel portefeuille il avait été chargé, mais il est aussi difficile de rencontrer en voyage un Péruvien qui n'ait pas été ministre qu'un Bolivien qui ne soit pas colonel. Qui sait si plus tard on n'en dira pas autant de certaines républiques européennes ?
Un matin, il entra dans ma chambre.
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— Monsieur, fit-il, vous parcourez PAmérique pour vous distraire, et aussi pour vous instruire, vous et ceux qui vous liront.
— Mon Dieu, lui répondis-je, je n'oserais me flatter de Tespérance d'instruire mes contemporains, mais je ne serais point fâché de leur apprendre certaines particularités de ces régions lointaines, qu'ignore leur humeur casanière.
— Parfaitement ! parfaitement ! me répliqua mon interlocuteur ; je viens vous faciliter votre tâche.
Il s'assit, prit une cigarette de la Havane, une de ces grosses cigarettes qu'on dirait roulées dans du papier d'emballage, l'alluma et continua:
— D'abord, monsieur, permettez-moi de vous demander quelle impression vous laissent cette pampa salitraire et cette ville d'Iquique?
Il ne me donna pas le temps de lui répondre.
— -Mauvaise, n'est-ce pas? Vous avez été étonné, car nous vivons évidemment dans un pays unique au monde, puis écœuré. Ne dites pas non î L'écœurement est de rigueur. Je défie un voyageur désintéressé de ne point en remporter un souvenir de desséchante tristesse. Vous pouvez vous vanter d'avoir visité le plus abominable hôpital de la convoitise humaine. La fièvre du chèque, la boulimie de l'or, la danse de Saint-Guy des millions, la peste noire de l'égoïsme, sans parler d'autres contagions moins allégoriques, vous avez tout vu. J'habite depuis cinq ans Iquique, et je ne saurais vous dire à quel point je jouis de ce spectacle. J'en éprouve une telle volupté que, m'offrît-on un château dans votre douce et plantureuse Touraine, où j'ai voyagé, je le refuserais pour assister plus longtemps à la décomposition de ce peuple.
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Ses dents luisaient terriblement: je ne m'imaginais pomt qu'un tel sadisme intellectuel fermentât dans Tâme de cet ancien ministre, et je le regardais, presque abasourdi.
— Ah ! ah I continua-t-il, vous ne me comprenez pas ! Vous oubliez que je suis Péruvien et que cette terre nous fut volée par le Chili, oui, volée, monsieur! Les Chiliens Pont annexée pour la livrer en pâture aux agioteurs et aux croupiers de leur douane. Ça leur portera malheur I Leur conquête nous vengera mieux qu'une armée victorieuse. Le guano nous a perdus, le salpêtre les ruinera. Rien ne démoralise plus vite une nation qu'un débordement de richesse, qui semble infini parce qu'il est torrentiel, et qui ne sollicite aucun effort méritoire parce qu'il est passager. Quand les machines se rouilleront à Tarapaca, dans un désert stérilisé, alors seulement le Chili se réveillera, comme un fumeur d'opium abruti par son rêve. Le flot d'or tari, il ne restera plus que le limon charrié et l'atmosphère viciée pour longtemps. On verra la génération du salpêtre se répandre à travers la répuplique et y propager son défaut de sens moral et sa grossièreté d'esprit. D'ailleurs le mal est commencé : consultez les commerçants étrangers établis au Chili depuis vingt ans, il n y en a pas un, pas un seul qui n'aura constaté le dépérissement de la probité et les progrès de la mauvaise foi. Ils vous diront tous que jadis le Chilien avait l'honnêteté rigide et ne plaisantait pas sur la parole donnée, qu'il était sévère pour lui-même, moins aveuglé par les questions de lucre, plus préoccupé de l'intérêt général. La forte race, monsieur! pas distinguée, mais robuste comme une forêt de chênes et résistante comme des forteresses
basques. Vous Tavez comparée à la race romaine *, je crois : elle le méritait, et si je Tavoue, personne n'a le droit d'en douter. Aujourd'hui la malaria dlquique fait singulièrement vaciller sa belle flamme d'honneur. Les membres des plus hautes familles laissent protester leur signature ; les particuliers vivent sur l'emprunt ; les banquiers spéculent sans vergogne ; on ne songe qu'à la rapine. C'est tout à fait comme au Pérou, du temps des guanos ! Patience : ça deviendra pire. Et c'est pourquoi je ne me fatigue point du séjour d'Iquique, ni du spectacle de ses débauches, ni de la vue de ses millions. S'il ne tenait qu'à moi, je les multiplierais : je changerais son sable en grenailles d'or, ses pierres en lingots, ses rochers en pépites. Ahl tu nous as arraché notre bien, peuple de juifs portugais, ahl tu as soif d'argent I Eh bien, en voilà, en voilà I Prends, gorge-toi, crève I Il s'était levé ,1e bras tendu vers la fenêtre, impétueux.
— Calmez-vous, lui dis-je.
Il se mit à rire :
— Je m'amuse, fit-il, et, Dieu me pardonne! je me croyais encore au parlement péruvien.
Il se rassit, alluma une seconde cigarette et continua :
— Ce que vous venez d'entendre, il faudra le répéter à vos lecteurs. C'est la vérité, caramba! la pure et sainte vérité. Le condor chilien en a dans l'aile. Il mourra du dernier grain de salpêtre, comme un perroquet d'un brin de persil, et les Anglais l'empailleront, à moins que les Allemands, toujours affamés, ne le mangent aux confitures. Que vous importe à vous. Français? Vous vous êtes, bien à tort, désintéressés de la côte américaine du Pacifique. Vous n'y
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avez point risqué de gros capitaux et votre influence y décroît chaque jour. Je ne le constate pas sans un vif regret : j'aime la France ; j'y ai vécu ; elle est ma seconde patrie et ma terre de prédilection. Et je rêve pour elle une conquête pacifique, dont je m'autorise à Vous soumettre le plan.
Il s'arrêta pour savourer ma surprise, et comme, à sa grande déception peut-être, je ne m'épanchais pas en remerciements, et que mon absence d'enthousiasme menaçait de compromettre son éloquence, il s'avança vers moi et me saisit la main :
— Cher monsieur 1 s'écria-t-il.
Et je lui répondis: — Cher monsieur! — et j'attendis avec curiosité.
— Il ne dépend que de la France, continua-t-il, de dominer moralement et de posséder industriellement le plus riche pays de l'Amérique du Sud. Ce pays, qu'on s'accorde à considérer comme ruiné, abonde toujours en mines d'argent, d'or et de cuivre. Bien qu'on l'ait exploité durant trois siècles, on n'en a pas encore exploré toutes les merveilles...
— Mais c'est du Pérou que vous parlez! m'écriai-je.
— Précisément.
— Hélas! monsieur, je suis de votre avis; votre patrie me semble privilégiée. Son nom est devenu pour nous synonyme de richesse, et il le restera longtemps. Mais quefs capitalistes seront assez téméraires pour y commanditer des entreprises, que vos gouvernements éphémères non seulement ne sauraient garantir, mais encore compromettraient par leurs exigences et entraîneraient dans leurs chutes ? Je connais des Européens qui ont préféré abandonner et les mines qu'on leur avait concédées et les travaux qu'ils y
avaient montés, plutôt que de subir le pillage des troupes ou de s'exposer*à leur rançonnement.
— Je ne dis point que ces choses-là ne se voient pas et je conviens de bonne grâce que, depuis le ministère dont j'ai fait partie — et encore ! — le Pérou n'a pas eu de gouverneinent sérieux. Mais le jour où une nation européenne — la France, par exemple, qui est la plus aimée — s'en donnerait la peine, ces tristes incidents ne se renouvelleraient plus.
— Eh quoi 1 le Pérou accepterait-il un protectorat ?
— Protectorat! Le mot est gros, mais Tidée juste. Je ne voudrais point d'une tutelle reconnue et légalisée : je souhaiterais seulement un officieux patronage.
— Belle chimère I
— Très réalisable, je vous le certifie. Que réclament les Péruviens ? Un gouvernement. S'ils en changent comme de chemise, n'allez point croire que ce soit par esprit d'insubordination : c'est bien plutôt par besoin d'être commandés. Que poursuivait don Juan, je vous prie, à travers ses mille et une aventures? L'amour, un idéal amour qui le retînt à japaais. De même le peuple péruvien rie cherche à travers ses révolutions que des maîtres fermes qui se l'attachent pour toujours; et l'on ne peut pas plus dire de lui qu'il n'est pas fait pour obéir, que de don Juan qu'il n'était point né pour aimer.
— Fort bien, interrompis-je; mais si votre peuple ne doit jamais rester plus fidèle à ses maîtres que le héros espagnol à ses maîtresses, les capitalistes me paraîtraient aussi fous de lui confier leur cassette, que les pères de marier leur fille au meurtrier du Commandeur.
— Permettez : comparaison, quand on la prolonge, n'est jamais raison. Don Juan exigeait de la femme
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des qualités surhumaines que le Péruvien ne demande pas à son gouvernement.
— Sait-il lui-même ce qu'il veut ?
— Justement, il ne le sait pas, et la seule chose qu'il réclame de ses présidents, c'est de le lui apprendre ! Et voilà, monsieur, ce qu'aucun parti politique n'a jamais fait. Et la raison en vient de ce que les partis l'ignorent aussi.
— Mais alors, m'écriai-je en riant, je n'y vois plus goutte, et le soleil me brûle, si je comprends le rôle que la France jouerait dans une aussi profonde inconscience !
— Comment, vous ne devinez pas, monsieur ? La France, ou l'Angleterre ou l'Allemagne, pourrait éclairer le gouvernement sur ses intérêts à elle et lui persuader qu'ils sont les siens. Et le gouvernement crierait au peuple: « Nous avons trouvé l'objet de tes désirs. » Et le peuple le croirait et serait même enchanté de la perspicacité de ses ministres, et tout le monde y gagnerait, le peuple péruvien, les ministres et la France !
Il s'arrêta, passa son mouchoir sur son front, mais il reprit aussitôt :
— Quand je dis que la France pourrait éclairer le gouvernement péruvien, je donne au mot d'éclairer tous ses sens et principalement celui que les joueurs lui affectent. Je vous confesserai que je ne hais point les cartes et que le rocambole et le baccara ont abrégé un certain nombre de mes nuits. Eh bien, monsieur, lorsque vous vous asseyez à un tapis vert et qu'on vous prie d'éclairer, vous portez la main à votre poche. C'est surtout dans cette acception que le gouvernement péruvien désire être
éclairé. 11 juge qu'il n'y a point ici-bas de plus sûre lumière que celle de Tor. Nous avons nommé nos piastres soles^ soleils, et logé ainsi la vérité dans une métaphore. C'est la monnaie, blanche ou vermeille, qui allume la lanterne de Thumanité. Je ne connais que deux choses qui mettent de la flamme dans les yeux de tous les hommes, la vue d'une jolie femme et celle d'un billet de banque. La France devrait donc éclairer les maîtres du Pérou, et de telle sorte qu'ils ne pussent se tromper de route ni choir dans les ornières.
— Vous n'y pensez pas! lui dis-je. La France se ruinerait en frais d'éclairage.
— Pas le moins du monde. Il s'agit simplement d'éclairer à propos. Quelques globes électriques valent mieux que des milliers de lampions. C'est une affaire de cinq cent ou six cent mille francs, ni plus ni moins.
— Par trimestre?
— Pas même par an I A chaque renouvellement normal des pouvoirs. Vous vous imaginez peut-être qu'un président et des ministres coûtent cher au Pérou ? Erreur, monsieur. Ils reviennent à bien meilleur marché qu'aux États-Unis ou dans la République Argentine. Avec cinq cent mille francs, je me chargerais de former un gouvernement à votre dévotion. Si notre pays est prodigieusement riche, nous, ses enfants, nous sommes prodigieusement pauvres. Piéroliste convaincu, je ne vous parlerai point de Piérola: mais regardez notre usurpateur actuel, le général Cacérès. Croyez-vous qu'il n'ait qu'à se baisser pour ramasser des rentes ? Le pauvre homme ! que deviendrait-il sans sa femme ? Il a épousé pour son bonheur une métisse ndienne qui ne rechigne point à la besogne. Du matin
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au soir elle élit domicile chez son pharmacien; et c'est là, derrière le comptoir, qu'elle reçoit tous ceux qui briguent un titre ou postulent un emploi. Pendant que l'apothicaire débite ses drogues, elle délivre des brevets, des charges, des honneurs. La même personne peut, dans la même boutique, acheter pour cinquante piastres de galons et vingt centavos d'ipéca. Et ne vous figurez pas que ce petit trafic soit un des griefs invoqués contre Cacérès I II lui donne au contraire un peu de popularité. On se dit : « Voilà des gens qui ne sont pas fiers et qui ne rougissent pas de gagner leur vie. » Et on les respecte davantage. Le peuple aime beaucoup M™® Cacérès, et s'il lui en préfère une autre, ce ne peut être que M™® Pierola. Aussi vous comprendrez aisément que cinq cent mille francs bien distribués feraient du Pérou une nation d'intrépides gallophiles. La France obtiendrait toutes les concessions et tous les privilèges qu'il lui plairait ; et je ne suis pas de ceux qui vont répétant que vous ne savez pas coloniser. En quelque endroit que l'Anglais s'implante, on le subit plus qu'on ne l'accepte. Les Allemands ne réussissent qu'à force de plier l'échiné. Ils ne colonisent pas : ils creusent des taupinières. Quant aux Yankees, nous ne pouvons les souffrir. Les Français s'établiraient au Pérou, dont ils assureraient la prospérité. Ils s'y enrichiraient, créeraient de merveilleux débouchés pour leurs capitaux, et le gouvernement leur garantirait son appui.
— Vous êtes un utopiste, lui dis-je. Le parti de l'opposition — et vous admettrez bien qu'il resterait quelques indisciplinés sous votre nouveau régime —aspirerai ta jouir aussi des lumières de la République française et n'attendrait pas l'expiration des pouvoirs pour courir
au vote avec des casques au lieu d'urnes et des cartouches en guise de bulletins. Une révolution éclaterait : la banque nationale saute, les industries s'écroulent et les insurgés vainqueurs, assis autour du tapis vert, prient la France d'éclairer derechef. Il faudrait faire descendre de nouvelles langues de feu sur ces bons apôtres.
— Non, monsieur! s'écria Tex-ministre péruvien. Si es mutins menacent l'ordre, deux cuirassés français
dans la rade de Callao les mettent à la raison ; et, fort de leur présence, le gouvernement ne se laisse point escamoter son autorité. Il aurait pour lui tous les honnêtes gens et le peuple qui ne serait point fâché qu'on le massacrât moins souvent. On a beau ne pas redouter la mort : on aime mieux mourir dans son lit que de vider ses entrailles dans un ruisseau.
— Mais les mauvais esprits ne s'indigneraient-ils point que l'étranger les empêchât de former leurs bataillons ? Ils crieraient bien vite à l'indépendance étouffée. On prêcherait une croisade contre les oppresseurs...
— Ah 1 monsieur, votre pessimisme est trop pointilleux I On les pendrait ou on les nommerait agents des douanes, car il vaut toujours mieux convaincre ses ennemis que les supprimer. Les morts reviennent. Nous en savons quelque chose au Pérou. Depuis deux cents ans, les cadavres nous hantent, et tous les ciboires des messes dites à leur intention n'ont pas désaltéré leurs mânes. Le sang des citoyens court de lui-même au fleuve des anciens carnages. Vous pourrez trouver étrange qu'un Péruvien vous ait parlé, comme je l'ai fait, de son pays et de son gouvernement. Mais ma conviction est que notre salut ne vien-
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dra que d'un État puissant, qui plantera des garde-fous autour de nos institutions. Je n'entends pas aliéner notre indépendance : je voudrais la préserver. Le Pérou a besoin d'un conseil de famille. Que la France lui en compose un. Si l'Angleterre met le pied chez nous, elle nous asservira; si l'Allemagne s'y hasarde, elle nous alourdira. Avec la France, nous sommes toujours sûrs de garder sauves notre intelligence et notre liberté. Sur ce, monsieur, bonsoir I Vous partez demain et je compte que vous me ferez l'honneur d'accepter ma compagnie jusqu'au navire.
Et avant même que j'eusse rien trouvé à lui répondre, mon ex-ministre s'était levé, m'avait embrassé, et j'entendais craquer ses bottines dans l'escalier de l'hôtel.
Le lendemain, en effet, je quittais Iquique et mettais le cap sur Antofogasta. Mon Péruvien m'accompagna jusqu'au petit môle de bois où les barques s'entrechoquaient furieusement. Et comme j'allais démarrer, l'amusant personnage me cria :
— Surtout n'oubliez pas notre entretien d'hier 1
J'eus le plaisir, en abordant le paquebot, de constater qu'il n'était encombré ni de voyageurs ni de légumes et que, durant les deux nuits que j'y passerais, je pourrais flâner à la belle étoile sans écraser de paquets d'oignons et sans trébucher contre un dormeur. Le vaisseau s'éloigna, la houle était forte, et Iquique, qui reculait derrière nous, m'apparut, avec sa ceinture d'écume, ses toits noircis, ses hauts tuyaux, comme une énorme officine adossée à la montagne, et baignée par un Océan plus changeant que celui des sables.